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samedi 23 décembre 2023

J.-D. Michel et P. Bobola : Regard spirituel sur la crise en cours


 À l’occasion de leur 6e échange aux Rencontres de Cara à Genève, le 2 décembre 2023, Philippe Bobola et Jean-Dominique Michel ont croisé leurs points de vue sur la crise que le monde traverse à la lumière de la dimension spirituelle. Et si la solution aux épreuves des dernières années reposait sur une reliance entre spirituel et matériel ?

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dimanche 2 janvier 2022

Survivre en 2022

Source : https://www.dedefensa.org/article/survivre-en-2022

31 décembre 2021 – Je me demandais effectivement comment clore cette année horrible, qui fut plus horrible que ne fut 2020, et qui annonce une année plus horrible encore que 2021, et que ce sera 2022 où nous sommes d’ores et déjà pour ainsi dire. Je pense qu’il était de bon ton de choisir comme thème, quelque chose qui tournerait autour de la “survie”, et déjà le titre choisi, – « Survivre en 2022 », – ne restait plus qu’à en écrire le texte.

Je l’avoue aussitôt, les Britanniques du site ‘Unherd.com’ m’ont bien aidé, ils ont été en quelque sorte mon “Eureka !”. Ce jour, 31 décembre 2021, ils ont choisi de republier ce qu’ils jugent être l’un de leurs deux meilleurs textes de l’année (« Best of 2021 »), et il se trouve qu’il s’agit d’un texte qui eut un grand retentissement en France bien qu’il fût paradoxalement en anglais d’abord, et d’un de nos grands (si rares aujourd’hui) écrivains.

Nous-mêmes, nous choisîmes de le publier, avec un commentaire d’introduction et suivi d’une référence absolument superbe, tout cela convenant à merveille pour décrire l’immense Grande Crise où se trouvent plongés le monde, la civilisation, et ce qu’il reste de sapiens en nous. Pour faire court sur les protagonistes de la chose, avant d’en dire quelques mots d’aujourd’hui 31 décembre, et avant de reprendre le tout, on reprend le ‘chapô’ de première page et comme en-tête de l’ensemble, suivi du premier paragraphe qui servit d’avertissement “technique” sur le travail ainsi accompli.

« ... Un texte du grand écrivain français sur la situation française, sur le “suicide français” qui est en fait le reflet d’une conscience plus aiguë du suicide de l’Occident, et finalement de la modernité elle-même. • Cette démarche est placée sous la référence du grand génie de l’esprit, souffrance et lumière confondues, qu’est Blaise Pascal. • Tous ces textes, y compris ceux de Pascal, sont d’une actualité brûlante qui devrait nous occuper constamment, celle de la Grande Crise. • Contributions : ‘dedefensa.org’, Michel Houellebecq, Blaise Pascal. »

« Traduire Houellebecq à partir d’un texte de Houellebecq en anglais, sans doute lui-même traduit en anglais à partir d’un texte en français de Houellebecq ? Ce n’est pas une mince affaire, malgré l’aide incomparable du traducteur automatique “DeepL”, qui en paraîtrait en fait de qualité presqu’humain comparé à Google. »

Je crois effectivement que la crise du Covid a pris toutes ses dimensions de désordre et d’insaisissabilité en 2021, et que cela mérite d’être salué à son terme. Je crois que l’étrange Covid qui ne cesse de nous entraîner dans ses folies labyrinthiques se confirme chaque jour que Dieu fait, comme une sorte de “ruse de Dieu” pour qu’on en vienne enfin, par confrontations indirectes, comme un jeu de billard cosmique, à étaler l’essentiel de notre catastrophe, directement ou indirectement, par des coups tordus et des coups fourrés qui s’avèrent des coups directs. Certes, « les voies du Seigneur... ».

Avant qu’elle ne survînt, cette crise-Covid, les gens ne voulaient pas encore tout à fait admettre que leur destin fût si menaçant. Ils ne voulaient pas vraiment regarder, ils voulaient encore y croire, ils se berçaient des restes de leurs illusions, observant les éclairs de la Grande Crise en les séparant les uns des autres, en s’aveuglant sur la centralité extraordinaire du phénomène, et donc de leur destin. Ils étaient ainsi que Pascal les décrit, comme par une sorte d’étrange prémonition :

« Ainsi ils ne savent s’il y a vérité ou fausseté dans la chose, ni s’il y a force ou faiblesse dans les preuves. Ils les ont devant les yeux ; ils refusent d’y regarder, et dans cette ignorance, ils prennent le parti de faire tout ce qu’il faut pour tomber dans ce malheur au cas qu’il soit, d’attendre à en faire l’épreuve à la mort, d’être cependant fort satisfaits en cet état, d’en faire profession et enfin d’en faire vanité. Peut‑on penser sérieusement à l’importance de cette affaire sans avoir horreur d’une conduite si extravagante ? »

Cette affaire du Covid telle qu’elle a surgi, nul ne pouvait soupçonner, et moi le premier sans nul doute, qu’elle prendrait l’envol, la puissance, l’universalité qu’on lui voit. 2020 nous avait prévenus que nous y étions, 2021 les a confirmés dans cette crainte qui les a saisis... Cette affaire du Covid est révélatrice ! Elle nous emprisonne dans la vision du monde dans son état de prodigieuse décomposition, déconstruction et déstructuration à une vitesse qu’on ne peut suivre. C’est la Grande Crise elle-même, qui s’est glissée dans les mailles du filet de protection, masquée du maquillage de la “crise sanitaire”, pour éclairer d’une lumière crue et funeste le champ de ruines que tout le monde se refusait à regarder et à contempler. 2022 sera nécessairement dix fois, mille fois plus révélatrice !

Pour cette raison qui scelle l’essentiel de notre destin en nous forçant à en prendre conscience, je crois que ces textes divers ont leur place ici, pour saluer 2021, pour nous préparer à l’entrée dans une nouvelle année terrible, dont nul ne doute qu’elle sera bien plus terrible que l’“année terrible” que nous quittons ce soir.

Il y a Houellebecq et Blaise Pascal, et ‘dedefensa.org’ qui, en douce, présente les deux premiers. Nous voilà réunis pour faire tourner les tables, pour suggérer une mesure de l’ampleur de la catastrophe tellurique qui nous presse.
 

« Houellebecq, Pascal et l’effondrement

On demandera qu’on nous excuse des possibles approximations de traduction en proposant une sorte de “complément” ; le mot n’est qu’accidentel, ou technique sinon chronologique dirait-on, car on ne peut en aucune façon qualifier ainsi la sublimité littéraire et morale de l’auteur concerné : Blaise Pascal est tout ce qu’on veut sauf un “complément”. Ce très-grand et très-héroïque “mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien français”, – selon sa biographie normée, – est absolument d’un autre temps que le nôtre, temps dont on peine à se souvenir tant il était haut (le temps et Pascal confondus). Pourtant, il semble, dans le haut esprit de la chose, avoir écrit nombre de ses Pensées pour nous, au cœur de la Grande Crise, pour nous exhorter à poursuivre héroïquement, malgré le poids du doute et l’horrible perception de la médiocrité et de l’irresponsabilité, et de l’aveuglement, de tant et tant d’actes, d’écrits médiocres et de paroles vides, qui entourent, qui tendent à engluer et encalminer chacun de nous. Certains parviennent par instants à tout de même s’en extraire, et cela peut être pour lire Pascal, et en lisant Pascal.

« ...Je ne vois partout qu’obscurité », dit Pascal, qui ne distingue dans ses environs qu’« indifférence de chercher la vérité ». Il envie et fustige à la fois ceux qui ont en eux-mêmes cette “foi” dispensant du doute et de l’inquiétude, et qui, pourtant, en font un piètre usage comme si la foi n’existait que pour dispenser ceux qui l’éprouvent d’assumer leur responsabilité en contribuant à la recherche de quelque lumière sur la tragédie du monde, – là aussi, remarque qui vaut pour nous, et qui justifie cette remarque à la fois critique et désolée de Pascal :
« Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d’un don duquel il me semble que je ferais un usage si différent. »

Pourtant et considéré au long des siècles qui nous séparent de lui, il semble bien que la souffrance de Pascal, qui fut constante et affreuse, ne l’a nullement empêché d’en triompher dans le secret de son âme et de faire de ses écrits un miracle de grandeur pour nous montrer enfin un être triomphant au bout du compte de ce poids harassant qui l’écrasait. Il y a un an nous écrivions ceci, qui n’est pas de Pascal, mais qui décrit le cheminement lumineux de cet être sublime et torturé :

« Je me réfère à Chestov(*), décidément bien présent à mon esprit en ce moment, lorsqu’il décrit Pascal dans ses ‘Pensées’, comme cheminant au bord de l’abîme pour mieux le décrire (“Un grand miracle se produit sous nos yeux. Pascal s’accoutume à l’abîme, il commence à l’aimer... ”) Chestov décrit Pascal qui ‘commence à aimer l’abîme’, exactement comme il faudrait à un être d’aujourd’hui en arriver à aimer l’inconnu où nous nous abîmons, qui nous présente sa béance dans les événements qui s’accumulent et nous contraignent absolument :
» “En effet, quelque chose vient de finir mais autre chose vient de commencer. Des forces nouvelles et incompréhensibles se sont manifestées, des révélations nouvelles ont surgi. Les appuis solides se sont évanouis, marcher comme on marchait naguère est impossible, – il ne faut donc plus marcher, il faut voler.” »

Reste le fait, qui nous conduit à cette rencontre, que le texte qui e est ici présenté du sombre et terrible écrivain Houellebecq, – et sombre et terrible avec toutes les raisons du monde, – nous a frappé d’abord parce qu’il est écrit sous les auspices de Pascal, présent à l’introduction et à la conclusion. Houellebecq nous dit qu’en ces temps affreux il trouve de l’aide pour continuer à vivre en se plongeant dans la lecture de Pascal ; et il en parle, en quelques mots, comme avec l’affection qu’on porte à celui qui vous tend une main infiniment secourable, comme une offrande dans laquelle il mettrait tout son génie qui transcende les siècle et disperse les vanités du commun :
« La lecture de Pascal m’aide beaucoup : mais, comme lui, je n’y vois [dans ces temps qui sont nôtres] “rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude” ».

En un sens, l’on pourrait dire que la perception terrible et si sombre de Houellebecq rencontre celle de Pascal, et pourtant la lecture de l’un et de l’autre ne vous abaisse en aucune façon, elle ne vous fait aucunement sombrer dans la abîmes de la terreur et du désespoir. Vous sentez effectivement que ces hommes vous dispensent des parcelles de vérités fondamentales, des “vérités-de-situation” comme nous les nommons ici.

Ce texte de Houellebecq, largement présenté ces trois derniers jours en France après sa réception de destination et sa publication le 8 juin, a été écrit pour le site “Unherd”, spécialisé dans des textes de collaborateurs prestigieux écrivant sur les affreuses convulsions du monde, le bloc-BAO principalement, c’est-à-dire sur l’infamie du Système et sur les soubresauts de la Grande Crise.  Will Lloyd, qui fait partie de l’équipe gestionnaire et éditoriale du site, a demandé à Houellebecq quelque chose comme : “Mais que se passe-t-il donc en France, d’où nous viennent tant d’échos inquiétants ?” Houellebecq s’est donc mis en tête de lui répondre, et son textea paru sous le titre de « The Narcissic Fall of France », que l’on traduira aisément...

Que retiendrons-nous essentiellement des observations de Houellebecq à partir d’arguments divers qui ne sont pas nécessairement les nôtres, mais qui se rangent les uns à côté des autres pour faire un tout ? On répond par quelques rapides citations sur la crise de la France, de l’Europe et du monde, de la modernité, de la civilisation et du Système ; et l’on pense bien que ces observations ne font que nous conforter dans nos analyses, y compris cette étrange version de l’“exceptionnalisme français” qui est dans le fait d’être sans doute le seul pays du groupe (bloc-BAO, en gros) conduisant la civilisation dont nous avons à subir les derniers sursauts d’une sénilité crisique et démente, le seul pays donc à avoir conscience de ce qui est présenté comme un suicide (de la France, de la civilisation, du Progrès, du Système par conséquent, – l’“autodestruction”, comme complément et conséquence pour nous de la “surpuissance”, est nommée comme telle). La France a toujours eu une sorte de lucidité métahistorique, en général pour distinguer le pire dont il lui arrive évidemment d’être partie prenante, – aujourd’hui, tristement plus que jamais.

Ainsi, ces trois idées majeures de Houellebecq en un paragraphe :

• « Non, nous n’avons pas vraiment affaire à un “Suicide français” – pour citer le titre du livre d’Éric Zemmour, – mais à un suicide occidental ou plutôt à un suicide de la modernité... »
• « Ce qui est spécifiquement, authentiquement français, c’est la conscience de ce suicide. »
• « ...[L]a conséquence inévitable de ce que nous appelons progrès (à tous les niveaux, économique, politique, scientifique, technologique) est l’autodestruction. »

Et plus loin, une autre idée très importante, encore plus importante et peut-être la plus importante, avec la question posée, avec le mot que l’auteur a voulu soulignant en utilisant un mode différent (gras pour nous) de la police utilisée :

« S’agirait-il alors d'une guerre[civile] pour défendre leur culture, leur mode de vie, leur système de valeurs ? De quoi parlons-nous exactement ? Et à supposer qu’existe une telle cause, vaut-elle la peine de se battre pour elle ? Notre “civilisation” a-t-elle vraiment encore de quoi être fière d’elle-même ? »

De tout cela, il se déduit qu’on peut juger utile de faire suivre la traduction du texte de Michel Houellebecq, de l’extrait des Pensées de Pascal auquel lui-même se réfère dans son texte. Cela est notre cas : non seulement nous jugeons ce choix “utile”, mais édifiant, honorable et venu naturellement comme un signe puissant et salvateur venu d’un autre temps. »

dedefensa.org

Note

(*) Léon Chestov, ‘La nuit de Gethsémani – Essai sur la philosophie de Pascal’, éditions de l’éclat, Paris 2012 (réédition, édition originale de la traduction française en 1923).

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L'effondrement narcissique de la France

« Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité. »

J'utilise cette citation de Pascal (Pensées, 229) parce que je ne cherche pas à affirmer des vérités positives ni à défendre des opinions. Je vois une situation où l’on ne trouve, – comme l’écrit Pascal dans la phrase suivante, –  « rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude ».

En me demandant de donner un avis sur la désormais célèbre“Lettre des généraux”, Will Lloyd note à juste titre dans “Unherd” : « Ce qui semble le plus extraordinaire dans la fureur qui a suivi, c’est que si peu de gens ont remis en question le postulat de la lettre, – à savoir que la France est sur le point de s’effondrer ».

C'est en effet surprenant. Pourquoi la France ? Pourquoi la France plutôt qu'un autre pays européen alors que les autres semblent être dans une situation plus ou moins similaire et parfois pire ?

Autant avouer d’emblée que je n’ai pas de solution à ce mystère (même si je connais bien la France et que je suis Français). J’essaierai d’éviter de m’égarer dans des notions confuses du type “psychologie des nations” ; mais ce sera difficile.

Du point de vue du terrorisme islamiste, il est vrai que, pendant un temps, la France a été particulièrement visée par ISIS, cette organisation croyant (non sans raison) que la France l’avait attaquée en intervenant en Syrie et en Irak. Mais cette époque est derrière nous, et si l’on considère les dernières décennies, on constate que la Grande-Bretagne, l’Espagne, la Belgique et, dans une moindre mesure, l’Allemagne ont également subi des attaques terroristes meurtrières. Ce qui serait difficile, en fait, c’est de trouver un pays dans le monde qui ait été épargné par la violence islamiste.

La criminalité et la violence, liées ou non à la drogue, font-elles vraiment plus de ravages en France que dans les autres pays européens ? Je n'en sais rien, mais cela m’étonnerait un peu ; si c’était le cas, les journalistes français n'auraient pas manqué de le souligner.

Il y a en France une ambiance d’autoflagellation vague et omniprésente, quelque chose qui flotte dans l'air comme un gaz mauvais. Quiconque visite la France et regarde la télévision ne peut qu’être frappé par l’obsession de ses présentateurs, journalistes, économistes, sociologues et autres spécialistes : ils passent la majeure partie de leur temps d’antenne à comparer la France aux autres pays européens, invariablement dans le but de la déprécier.

En général, il suffit de citer l'Allemagne ; mais parfois, l’Allemagne n’a pas un si bon bilan que cela, alors ils se réfèrent à la Scandinavie, aux Pays-Bas et, plus rarement, à la Grande-Bretagne. Quel que soit le sujet, il est bien sûr toujours possible de découvrir un pays qui nous est supérieur ; mais un plaisir aussi extrême dans le masochisme est surprenant.

Ce n’est qu’un détail. Un sujet de loin plus important, puisqu’il n’est pas seulement un symptôme du déclin mais le déclin lui-même, – le déclin dans son essence même, – est bien sûr la démographie. Récemment, les politiciens et les commentateurs ont été troublés d'apprendre que “l’indice synthétique de fécondité” (c’est-à-dire le nombre d'enfants par femme) est tombéen France à 1,8.

Un tel chiffre ferait rêver les pays d'Europe du Sud : l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, où le taux est de 1,3. La situation est encore pire en Asie, dans des régions du monde aussi avancées sur le plan technologique que lointaines, mais généralement admirées. Le taux à Singapour et à Taïwan est de 1,2.

En Corée du Sud, il n'est que de 1,1. Ce pays risque de perdre un dixième de sa population d’ici 2050 ; si cela continue, il n’aura qu’une seule chance de survie : annexer la Corée du Nord, qui est à 1,9. Je plaisante, mais à peine.

Avec un taux de 1,4, les Japonais s’en sortent presque tant bien que mal, ce qui est surprenant, car les nouvelles les plus amusantes sur la baisse des taux de natalité proviennent généralement du Japon. Ces nouvelles sont tellement folles que j'hésite à les répéter (mais l'improbable est parfois vrai) :

• Les vieillards sont apparemment si nombreux au Japon qu'ils ne peuvent plus être logés, ils doivent donc trouver un moyen d’enfreindre la loipour trouver un logement en prison.

• Le gouvernement japonais serait obligéde diffuser des vidéospornographiques aux heures de grande écoute à la télévision publique, afin de stimuler l’appétit sexuel des couples japonais. Après tout, la baise finit bien par produire quelques enfants.

En France, il est clair que nous ne sommes pas tout à fait descendus à son niveau, du moins pas entièrement. La vérité est que l’obsession française pour l'idée de déclin est loin d'être nouvelle. Jean-Jacques Rousseau affirme quelque part (ou est-ce Voltaire ? Je suis trop paresseux pour vérifier ; ces auteurs sont fastidieux à lire. En tout cas, c’est l’un des deux), que tôt ou tard, – “la chose est certaine” : nous serons asservis par les Chinois.

La France me fait parfois penser à un de ces vieillards hypocondriaques qui n'arrêtent pas de se plaindre de leur santé ; le genre qui dit constamment que cette fois-ci, ils ont vraiment un pied dans la tombe. Les gens répondent généralement de manière sarcastique : “Tu verras, il nous enterrera tous”.

Les États-Unis d'Amérique semblent, en revanche, avoir érigé l'optimisme en principe d’existence. On peut douter du bien-fondé de cette attitude. Lorsque Joe Biden affirme que « l’Amérique est à nouveau prête à diriger le monde » (là encore, je suis trop flemmard pour trouver la citation exacte ; Biden est encore plus ennuyeux que Voltaire), je l’interprète immédiatement comme suit :

• L’Amérique ne tardera pas à se lancer dans une nouvelle guerre ;

• Comme toujours, elle finira par se conduire comme une merde ;

• Elle va gaspiller beaucoup d’argent, tout en renforçant le dégoût quasi-universel dont elle est la cible ; cela permettra à la Chine de renforcer sa position.

Non, nous n’avons pas vraiment affaire à un « suicide français » – pour citer le titre du livre d’Éric Zemmour, – mais à un suicide occidental ou plutôt à un suicide de la modernité, puisque les pays asiatiques ne sont pas épargnés. Ce qui est spécifiquement, authentiquement français, c’est la conscience de ce suicide. Mais si l'on consent à mettre un instant de côté le cas particulier de la France (et il serait vraiment judicieux de le faire), la conclusion devient limpide : la conséquence inévitable de ce que nous appelons progrès (à tous les niveaux, économique, politique, scientifique, technologique) est l'autodestruction.

En refusant toute forme d'immigration, les pays asiatiques ont opté pour un suicide simple, sans complications ni perturbations. Les pays du Sud de l’Europe sont dans la même situation, mais on peut se demander s’ils l’ont consciemment choisie. Certes, les migrants débarquent en Italie, en Espagne, en Grèce, mais ils ne font que passer, sans contribuer au rééquilibrage démographique, alors que les femmes de ces pays sont souvent très désirables. Non, les migrants sont irrésistiblement attirés par les fromages les plus gros et les plus gras, les pays d'Europe du Nord.

Je signale au passage l’opinion gauchiste/progressiste/humaniste : nous n’avons pas affaire à un suicide mais à une régénération. La composition ethnique est certes modifiée, mais pour l'essentiel, tout le reste demeure inchangé : notre république (ou plutôt, en Europe, surtout notre monarchie), notre culture, nos valeurs, notre “État de droit”, tous ces trucs. J’entends parfois cette opinion être défendue (bien que de plus en plus rarement).

Les 45% de Français qui croient, en revanche, à une guerre civile imminente contribuent à montrer (et c'est presque savoureux) que la France reste une nation de fanfarons.

Il faut être deux pour faire la guerre. Les Français vont-ils prendre les armes pour défendre leur religion ? Ils n’ont plus de religion depuis longtemps ; et de toutes les façons, leur ancienne religion est du genre où l’on offre sa gorge à la lame du boucher.

S’agirait-il alors d’une guerre pour défendre leur culture, leur mode de vie, leur système de valeurs ? De quoi parlons-nous exactement ? Et à supposer qu’existe une telle cause, vaut-elle la peine de se battre pour elle ? Notre “civilisation” a-t-elle vraiment encore de quoi être fière d’elle-même ?

L'Europe me semble à la croisée des chemins. La lecture de Pascal m'aide beaucoup : mais, comme lui, je n’y vois « rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude ».

Michel Houellebecq

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Extrait des Pensées de Pascal

Avant que d’entrer dans les preuves de la religion chrétienne, je trouve nécessaire de représenter l’injustice des hommes qui vivent dans l’indifférence de chercher la vérité d’une chose qui leur est si importante, et qui les touche de si près.

De tous leurs égarements, c’est sans doute celui qui les convainc le plus de folie et d’aveuglement, et dans lequel il est le plus facile de les confondre par les premières vues du sens commun et par les sentiments de la nature. Car il est indubitable que le temps de cette vie n’est qu’un instant, que l’état de la mort est éternel, de quelque nature qu’il puisse être, et qu’ainsi toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes selon l’état de cette éternité, qu’il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement qu’en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dernier objet.

Il n’y a rien de plus visible que cela et qu’ainsi, selon les principes de la raison, la conduite des hommes est tout à fait déraisonnable, s’ils ne prennent une autre voie. Que l’on juge donc là‑dessus de ceux qui vivent sans songer à cette dernière fin de la vie, qui, se laissant conduire à leurs inclinations et à leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et comme s’ils pouvaient anéantir l’éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement.

Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir et qui les menace à toute heure, les doit mettre infailliblement dans peu de temps dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis ou malheureux, sans qu’ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée.

Voilà un doute d’une terrible conséquence. Ils sont dans le péril de l’éternité de misères, et sur cela, comme si la chose n’en valait pas la peine, ils négligent d’examiner si c’est de ces opinions que le peuple reçoit avec une facilité trop crédule, ou de celles qui, étant obscures d’elles‑mêmes, ont un fondement très solide, quoique caché. Ainsi ils ne savent s’il y a vérité ou fausseté dans la chose, ni s’il y a force ou faiblesse dans les preuves. Ils les ont devant les yeux ; ils refusent d’y regarder, et dans cette ignorance, ils prennent le parti de faire tout ce qu’il faut pour tomber dans ce malheur au cas qu’il soit, d’attendre à en faire l’épreuve à la mort, d’être cependant fort satisfaits en cet état, d’en faire profession et enfin d’en faire vanité. Peut‑on penser sérieusement à l’importance de cette affaire sans avoir horreur d’une conduite si extravagante ?

Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l’extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux‑mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu’ils sont et sans en rechercher d’éclaircissement. Je ne sais, disent‑ils.

Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude. Si je n’y voyais rien qui marquât une divinité, je me déterminerais à la négative ; si je voyais partout les marques d’un créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier et trop peu pour m’assurer, je suis en un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu’elle en donne sont trompeuses, qu’elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien, pour le suivre ; rien ne me serait trop cher pour l’éternité.

Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d’un don duquel il me semble que je ferais un usage si différent.

Blaise Pascal (Pensées, 229)

mercredi 26 septembre 2018

La «crise des migrants» et le poids des structures / The " crisis of the migrants " and the weight of the structures


La «crise des migrants» et le poids des structures  © Jon Nazca Source: Reuters
Illustration : Un migrant à Malaga

Alors que la crise migratoire est toujours l'objet de vives dissensions au sein de l'Union européenne, Bruno Guigue en décortique les mécanismes et dénonce l'hypocrisie des partisans de l'accueil des migrants comme celle de ses opposants.
Ce qu’il est convenu d’appeler «la crise des migrants» est un phénomène à multiples facettes, mais il est rarement étudié en profondeur. Le commentaire dominant décrit les flux de population et les dilemmes qu’ils entraînent, mais on se garde bien d’indiquer la puissance des mécanismes qui les produisent. On préfère commenter la conjoncture plutôt qu’analyser les structures. Comme s’il fallait enfouir sa tête dans le sable, le rapport de causalité entre pauvreté et migration est le parent pauvre d’une couverture médiatique de la crise qui privilégie les querelles franco-françaises entre «mondialistes» et «populistes». Si l’on prend la peine de s’y attarder, pourtant, on voit que cette crise résulte d’un état du monde dont les pays riches sont bénéficiaires, qu’elle est l’effet visible de l’échange inégal et qu’on n’y comprend rien si l’on ignore le poids des structures.

Pour commencer l’analyse, on peut partir d’un paradoxe : curieusement, ceux qui s’indignent de «l’invasion migratoire» sur le sol français ne voient aucun inconvénient à ce que la France soit présente militairement dans onze pays africains et que ses entreprises y fassent la pluie et le beau temps. Cette attitude a quelque chose de fascinant, parce qu’elle traduit une vision du monde où certains jouissent de privilèges dont on se demande s’ils sont déterminés par la race, le climat ou la latitude. Les relations entre la France et ses anciennes colonies africaines, en effet, n’ont rien d’une collaboration idyllique entre des nations souveraines, et l’histoire coloniale a tissé un réseau de dépendances dont les Africains se seraient volontiers passés si on leur avait demandé leur avis avant de les coloniser.
Parce qu’elles relèvent des structures, ces dépendances multiples, contrairement à une certaine doxa néocoloniale, s’exercent toujours au présent. Leur principal effet est de vider de sa substance l’indépendance nationale chèrement acquise lors des combats de la décolonisation. Un pays dont le PIB est inférieur au chiffre d’affaires d’une entreprise française, par exemple, jouit d’une souveraineté nominale, et non d’une souveraineté réelle. Et lorsqu'il faut négocier un contrat d’exploitation minière, l’ancienne métropole exerce une influence exorbitante sur les décisions politiques locales. La France défend ses intérêts, dira-t-on, et c’est bien naturel. Mais la question se pose de savoir si l’influence française est respectueuse des intérêts de ses partenaires. Edouard Philippe en sait quelque chose. Le contrat entre le consortium nucléaire Areva et le gouvernement du Niger a été signé alors qu’il était responsable des relations publiques du groupe. Jugé scandaleusement léonin – au profit d’Areva –, cet accord fut dénoncé par de nombreuses organisations nigériennes et il contribua à l’effervescence qui conduisit à une nouvelle révolte touareg en 2012 dans toute la région sahélienne.
En théorie, la présence militaire française était censée juguler la terreur. Dans les faits, elle a progressé au même rythme, l’une justifiant l’autre
Cette révolte provoqua la décomposition du pouvoir malien jusqu’à un coup d’Etat militaire qui fut le prélude à l’intervention militaire de la France dans le cadre de l’opération Serval, en janvier 2013. Depuis cette date, la présence militaire française au Sahel a généré deux effets pervers : le discrédit de gouvernements locaux incapables d’assurer la sécurité des populations et la croissance exponentielle des attentats terroristes dans toute la région. En théorie, la présence militaire française était censée juguler la terreur. Dans les faits, elle a progressé au même rythme, l’une justifiant l’autre. C’est pourquoi de nombreux Africains se demandent, à juste titre, si l’intervention de la France n’est pas le problème au lieu d’être la solution, et si la terreur n’est pas un alibi justifiant une présence armée qui coïncide étrangement avec de solides intérêts miniers.
Bref, les discours officiels ont beau répéter qu’on n’est plus au temps des colonies, il y a davantage de militaires français en Afrique en 2018 qu’au lendemain des indépendances en 1960. Ce retour à une situation quasi-coloniale passe comme une lettre à la poste dans l’Hexagone. Sa coïncidence avec la crise des migrants a pourtant de quoi laisser perplexe, d’autant qu’elle s’accompagne d’une singulière corrélation que personne n’a relevée : les pays d’Afrique aujourd’hui les plus pauvres sont ceux où l’armée française est la plus présente. Actuellement, la France mène des opérations militaires dans quatre pays africains : le Mali, le Niger, le Tchad et la République centrafricaine. Or trois de ces pays ont l’indice de développement humain (IDH) le plus faible du continent. Il s’élève à 0,352 pour la Centrafrique, 0,353 pour le Niger et 0,396 pour le Tchad. Quant au Mali, avec 0,442, son IDH est supérieur à celui des pays précités, mais il est largement inférieur à celui de la plupart des pays africains.
Les pays africains de l’aire francophone qui ne parviennent pas à décoller, manifestement, sont le terrain de jeu d’une puissance néo-coloniale qui les maintient dans la dépendance et corrompt leurs dirigeants pour en exploiter les ressources minières
On rappellera que l’indice du développement humain est un indice synthétique combinant le PIB par habitant, le taux de scolarisation et l’espérance de vie. Inventé pour l’ONU par l’économiste indien Amartya Sen, il permet de mesurer le niveau de développement global d’un pays. A titre d’exemple, l’IDH le plus élevé du continent africain est celui de l’Algérie (0,745), pays qui a conquis sa souveraineté de haute lutte en affrontant l’armée française durant la guerre de libération (1954-1962). A l’opposé, le pays ayant l’IDH le plus faible (0,352) est la République centrafricaine, où l’armée française est omniprésente. Même si la corrélation est frappante, la présence des troupes françaises n’explique pas la pauvreté. Mais les pays africains de l’aire francophone qui ne parviennent pas à décoller, manifestement, sont le terrain de jeu d’une puissance néo-coloniale qui les maintient dans la dépendance et corrompt leurs dirigeants pour en exploiter les ressources minières. La présence militaire française est à la fois le symbole de cette dépendance et l’instrument de sa perpétuation.
Prétendre que les troupes françaises stationnent dans les pays du Sahel pour des motifs chevaleresques – «sauver la démocratie» ou «endiguer l’obscurantisme» – est parfaitement risible
Les adversaires de l’accueil des migrants en France – et en Europe – soulignent que ces demandeurs d’asile n’ont rien de réfugiés politiques et qu’ils fuient la misère. Ce n’est pas faux, mais il faut ajouter que la politique des pays européens – dont la France – n’est pas étrangère à cette misère. On sait depuis les travaux du regretté Samir Amin combien les mécanismes de l’échange inégal forgés sous la colonisation ont été cyniquement perpétués au lendemain des indépendances. Qu’il s’agisse de l’extraversion de l’économie des pays du sud – vouée à la mono-exportation de matières premières ou de denrées agricoles – ou de la soumission des Etats au joug impitoyable de la dette publique – dénoncée avec justesse par Thomas Sankara – , ces mécanismes mortifères n’ont pas disparu. Au contraire, ils se sont amplifiés et raffinés avec le temps. Pour le monde développé – et pour la France qui a préservé en Afrique son «pré carré» –, la Côte d’Ivoire est un réservoir de cacao et le Niger un réservoir d’uranium. Le prix de ces marchandises est fixé par les rapports de force internationaux – les fameuses «lois du marché» –, et non par la philanthropie des puissances occidentales, encore moins par les autorités des deux Etats concernés.
Prétendre que les troupes françaises stationnent dans les pays du Sahel pour des motifs chevaleresques – «sauver la démocratie» ou «endiguer l’obscurantisme» – est parfaitement risible. Les dirigeants français se soucient fort peu du sort des milliers d’enfants africains contraints de travailler dans les plantations de cacao pour des planteurs pris à la gorge par des négociants qui imposent, à leur tour, les tarifs exigés par les trois multinationales qui se partagent le marché mondial du chocolat. Ils ne s’inquiètent pas davantage des équilibres fragiles de la société sahélienne où l’exploitation éhontée des gisements d’uranium sur des territoires utilisés par les Touaregs a jeté les ferments de la guerre civile, sans parler des effets catastrophiques de la destruction délibérée de l’État libyen. Les structures de l’échange inégal pèsent sur les populations africaines comme une damnation et les poussent à l’exil pour échapper à la misère. Et c’est en refusant de voir cette réalité aveuglante, en ignorant ce poids des structures héritées de l’ère coloniale, qu’on s’interdit de comprendre les ressorts économiques de la crise des migrants.
En France, ceux qui s’affligent de cet exode massif portent eux-mêmes la responsabilité de l’ingérence qui en est la cause
Le drame, c’est que ces ressorts économiques, hélas, ne sont pas les seuls. Non seulement les pays du sud subissent les termes de l’échange inégal, mais ils font les frais de l’ingérence étrangère. Le cas le plus flagrant est la Syrie, où une guerre par procuration est orchestrée par les puissances occidentales alliées aux pétromonarchies du Golfe. Avant la guerre, la Syrie était un pays autosuffisant sur le plan alimentaire et en voie d’industrialisation, avec une population éduquée et bénéficiant d’un système de santé moderne. La «stratégie du chaos» y a importé des hordes de mercenaires dont le gouvernement syrien, au bout de huit ans de guerre (2011-2018), parvient à peine à se débarrasser. Destinée à abattre un Etat qui refusait d’obéir, l’intervention impérialiste a condamné à l’exil cinq millions de personnes. En France, ceux qui s’affligent de cet exode massif portent eux-mêmes la responsabilité de l’ingérence qui en est la cause. Avec des variantes, bien entendu : à droite, on s’indigne de l’invasion migratoire ; à gauche, on fait vibrer la corde humanitaire.
Mais la Syrie n’est pas un cas isolé. Les pays où menace la famine sont ceux d’où proviennent la plupart des réfugiés. Or la faim n’est pas une fatalité qui pèserait sur des contrées abandonnées des dieux. Dressée par l’ONU, la liste des pays où la situation alimentaire est la plus critique parle d’elle-même : le Yémen, le Nigéria, le Sud-Soudan. Dans ces pays, c’est l’intervention étrangère qui a provoqué le chaos. La guerre civile et le terrorisme y ont ruiné les structures étatiques, banalisant une violence endémique et provoquant l’exode des populations. Au Yémen, l’agression saoudienne sponsorisée par l’Occident a fait 10 000 morts depuis mars 2015. Elle a déclenché une monstrueuse épidémie de choléra et elle menace de famine 8 millions de personnes. Ce désastre humanitaire sans précédent n’a rien d’une catastrophe naturelle : comme le drame syrien, c’est une co-production des puissances occidentales et des pétromonarchies du Golfe.
L’embargo, c’est l’arme des riches contre les pauvres, l’instrument cynique des pays développés qui interdisent aux autres de se développer à leur tour en les coupant des circuits commerciaux et financiers internationaux
Au Nigéria, la situation chaotique dans laquelle est plongé le nord-est du pays gangrène toute la région. Des millions de personnes, fuyant les violences du groupe Boko Haram, s’entassent dans des camps de réfugiés. Alimenté par la propagande saoudienne, le terrorisme défie cet Etat, le plus peuplé du continent, qui comptera 440 millions d’habitants en 2050. Depuis la calamiteuse destruction de la Libye par l’OTAN, l’Afrique sub-saharienne - incluant le Mali, le Niger, le Tchad et la République centrafricaine - est le terrain de chasse préféré des djihadistes. Au Sud-Soudan, la proclamation de l’indépendance, en 2011, a débouché sur une guerre civile où deux camps rivaux se disputent le contrôle des richesses énergétiques. Cet Etat sécessionniste enclavé, coupé du Nord auquel l’opposa une interminable guerre civile, est le fruit de la stratégie américaine dans la région. Cette création artificielle visait à contrecarrer l’influence du Soudan, inscrit  par Washington sur la liste des «Etats voyous». Aujourd’hui, le Sud-Soudan est un champ de ruines : des dizaines de milliers de morts, trois millions de réfugiés, cinq millions de personnes qui souffrent de malnutrition.
Il suffit de regarder une carte pour voir que l’exode des miséreux de la planète est le fruit amer des politiques occidentales
Pour compléter ce sinistre tableau, il faudrait ajouter, bien entendu, le résultat catastrophique des invasions de la Somalie (1992), de l’Afghanistan (2001) et de l’Irak (2003) par les troupes de l’oncle Sam, avec leur moisson de massacres et de destructions à grande échelle au nom de la «démocratie» et des «droits l’homme». Il faudrait aussi dresser le bilan des embargos meurtriers décrétés par un Occident vassalisé par Washington contre des pays qui refusent de lui obéir, de Cuba à l’Irak, de la Syrie à l’Iran et au Vénézuéla. L’embargo, c’est l’arme des riches contre les pauvres, l’instrument cynique des pays développés qui interdisent aux autres de se développer à leur tour en les coupant des circuits commerciaux et financiers internationaux. Avec la destruction par voie militaire et la déstabilisation par la terreur importée, l’étranglement économique par l’embargo est la troisième arme figurant dans la panoplie de l’ingérence occidentale. Les milliers de Vénézuéliens qui fuient aujourd’hui leur pays agressé par les puissances occidentales avec la complicité de la bourgeoisie locale sont les dernières en date des victimes de cette guerre économique menée par les dirigeants des pays riches contre les populations des pays pauvres.
Il suffit de regarder une carte pour voir que l’exode des miséreux de la planète est le fruit amer des politiques occidentales. La «crise des migrants» dont se repaissent les médias est une co-production à laquelle participent trois séries d’acteurs : les prédateurs néo-coloniaux des pays d’accueil, les élites corrompues des pays d’origine et les mafias esclavagistes des pays de transit. Aucune explication mono-causale ne pourra exonérer les uns ou les autres de leur responsabilité. Mais tant que sévira l’échange inégal, le poids des structures contribuera à creuser l’écart entre les riches et les pauvres. On préfère généralement ignorer la partie immergée de l’iceberg, mais il serait temps de s’y intéresser. Les migrants sont les laissés-pour-compte d’un monde inégal, et la seule solution au problème est de faire en sorte qu’il le soit de moins en moins. La crise migratoire est un signal d’alarme. Elle rappelle l’urgence du développement pour des pays qui sont à la traîne parce qu’ils sont mal gouvernés, parce que les pays riches en pillent les ressources et parce qu’ils n’exercent qu’une souveraineté factice. La Chine, l’Inde, de nombreux pays d’Asie s’en sortent, au contraire, parce qu’ils ont rompu les chaînes de la dépendance.
En Europe, ni le rejet des migrants dont une certaine droite a fait son fonds de commerce, ni leur accueil à bras ouverts revendiqué par la gauche humanitaire ne constituent une solution au problème. L’idéologie identitaire et l’idéologie humanitaire sont les deux faces du dieu Janus, et elles expriment un aveuglement gémellaire. Elles se confortent mutuellement, nourrissant une surenchère stérile qui conduit tout le monde dans l’impasse. L’affrontement médiatique entre «mondialistes» et «populistes» est un théâtre d’ombres destiné à masquer les véritables enjeux de la crise et à occulter le poids des structures. Les identitaires ignorent les causes de l’inégalité du monde, tandis que les humanitaires ne voient pas qu’ils se contentent d’en gérer les effets. Or une addition de vues partielles permet rarement d’y voir clair, et il est vraiment urgent de dépasser cette fausse alternative.
 Le patronat allemand se réjouit de l’arrivée d’une main d’œuvre malléable qui constitue, selon la formule de Marx, «l’armée de réserve du capital»
Contre ce double aveuglement, il faut rappeler la formule de Spinoza : «Ni rire, ni pleurer, mais comprendre.» Pas plus que l’égoïsme, la compassion ne fait comprendre ce qui se déroule sous nos yeux. Stimulée par l’aiguillon de la misère, l’immigration de masse n’est dans l’intérêt de personne. Ce n’est ni une chance ni une calamité, mais un problème dont le Nord et le sud sont co-responsables, et qu’il faut affronter en cessant d’en ignorer les causes. La question du sauvetage des naufragés ne devrait même pas se poser, tant la réponse est évidente. Mais l’éthique de la responsabilité doit relayer l’éthique de la conviction. La meilleure chose qu’on puisse souhaiter à ceux qui traversent la Méditerranée en cédant au mirage occidental est de contribuer au développement de leur pays. On sait très bien quels intérêts sert le discours sans-frontiériste : ceux qui exigent l’accueil massif des migrants entendent bénéficier grassement de l’échange inégal avec les pays du sud. Le patronat allemand, pour ne citer que lui, se réjouit de l’arrivée d’une main d’œuvre malléable qui constitue, selon la formule de Marx, «l’armée de réserve du capital».
Non que la société idéale soit une société close et que la fermeture des frontières soit une solution au problème. Mais la souveraineté ne se monnaye pas. L’aspiration d’un Etat à conserver le contrôle de ses frontières est parfaitement légitime, et c’est d’ailleurs ce que font tous les Etats, sauf ceux de l’Union européenne qui ont accepté dans le cadre de «l’espace Schengen» de repousser ce contrôle aux frontières extérieures de l’Union –  contradiction aujourd’hui devenue explosive, et dont il n’est pas sûr que l’UE sorte indemne. On ne peut s’en tirer à bon compte en stigmatisant ceux qui, en Italie ou en Hongrie, ont décidé de restreindre l’accès au territoire national. Comme disait Aristote, «on ne va pas tout de même pas délibérer pour administrer les affaires des Scythes», ce peuple lointain à qui les Grecs auraient trouvé ridicule de vouloir imposer quoi que ce soit. Lorsqu’on est pour la souveraineté, il faut l’être jusqu’au bout, et admettre qu’un Etat décide de ses affaires à sa façon, même si ce n’est pas la nôtre. Que chacun assume ses responsabilités, et les vaches seront bien gardées. Ce n’est pas l’Italie qui a décidé de détruire la Libye, ni de soutenir les terroristes en Syrie. La crise des migrants est le miroir des turpitudes occidentales, mais il faut reconnaître que Paris, Londres et Washington se taillent la part du lion. «Nos guerres, leurs morts», dit-on, et ce n’est pas faux. «Nos guerres, leurs réfugiés», faudrait-il ajouter. Ou mieux encore : «Nos guerres, nos réfugiés», car c’est chez nous qu’ils viennent dans le vain espoir d’un avenir meilleur.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

source : https://francais.rt.com/opinions/54120-crise-migrants-poids-structures-bruno-guigue

mercredi 20 décembre 2017

[Lutter contre le management] Baptiste Rappin: «Le management est une arme cognitive, jouant sur nos modèles mentaux» + Tirez parti de la crise, changez votre vie par Charles Sannat / [ Fight against the management] Baptiste Rappin: " the management is a cognitive weapon, playing on our mental models " + Take advantage of the crisis, change your life by Charles Sannat

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    Baptiste Rappin: «Le management est une arme cognitive, jouant sur nos modèles mentaux»

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    Edouard Chanot
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    Le management dépasse le cadre de l’entreprise pour s’immiscer partout, y compris en politique. Loin d’être une discipline «neutre», il est porteur d’une vision du monde. Entretien avec Baptiste Rappin, pour décrypter cette révolution silencieuse, vectrice d’un monde américanisé.
    La République française est aujourd'hui en Marche et elle entend marcher joyeusement avec efficacité. Et pour cela, rien de plus efficace que le management. Ainsi LRM souhaite-t-elle bouleverser la politique par les méthodes de l'entreprise. Ses candidats, rappelons-le, avaient été sélectionnés sur dossier en bonne et due forme avec CV, lettre de motivation et entretien. Voici donc venu le rêve des managers: finie la politique des apparatchiks, transformons les partis en start-up, plaçons à leur tête un DRH qui ne manquera pas de transformer les mandats des élus en CDD.

    Efficacité, disions-nous. Mais cela est-il aussi simple? Le management est une révolution… Or, «l'enfer est pavé de bonnes intentions», nous enseigne le bon sens. Et comme nous le savons, les révolutions ont toujours des conséquences inattendues.

    Alors justement, pour comprendre ce qui se trame et risque fort d'advenir, nous accueillons Baptiste Rappin, qui enseigne à l'institut d'administration de Metz, et vient de publier Au régal du management, le banquet des simulacres, aux éditions Ovadia.

    La troisième voie managériale
    «Quand on est étudiant en école de management, on a l'impression de recevoir des méthodes et des processus qui visent à optimiser le fonctionnement de toutes les organisations: entreprises, mais aussi association, hôpitaux, armée. Même les maternelles s'y mettent. Mais c'est plus complexe que cela quand on lit les fondateurs du management. Taylor offre la synthèse de sa doctrine en 1911: que vise-t-il? Le pacifisme. Ce dont il faut se débarrasser en premier, c'est tout type de conflits. Ce qui est visé ici, c'est la lutte des classes. Taylor n'a jamais collaboré avec les syndicats, car ils sont porteurs d'une vision belliqueuse et belligène des relations. Mais aussi éliminer tous les conflits qui naîtraient de la divergence des intérêts individuels. Ni marxiste ni libéral, Taylor s'inscrit dans la troisième voie que l'on nomme l'industrialisme, qui vise à établir le règne d'une fraternité universelle. Le projet du management, c'est celui du pacifisme.»

    La révolution permanente du management

    «Il s'agit de mettre aux commandes de l'État des hommes d'affaires. Le management et l'efficacité prennent les commandes. Il y avait des infiltrations du management sous la forme d'audit dans les administrations précédentes, mais là c'est un projet enfin assumé et explicite. Le management est une révolution en lui-même: ce qu'il promeut c'est "l'amélioration continue" comme on dit dans le jargon de la qualité totale. Le changement est l'ordre normal des choses. Le management est un monde sans repos.»

    L'intention managériale
    «Le management est la science du travail dans une société industrielle. Il est de coutume d'opposer les nouvelles modes managériales, à partir de la Seconde Guerre mondiale, aux anciennes manières de procéder, séparant un taylorisme autoritaire et hiérarchique de nouvelles modes comme le coaching ou le bien-être en entreprise, qui —enfin!- réconcilieraient le bonheur et la performance.
    Je m'inscris en faux contre cette perspective, car je considère que nous sommes encore fidèles au projet taylorien tel qu'il a été écrit. Il ne faut pas oublier que Taylor était quaker. Il parle de "friendly cooperation". Il y a un peu de l'homo festivus chez Taylor: on doit travailler, mais dans la bonne humeur et en se considérant comme des frères les uns des autres. C'est de la sécularisation de l'évangélisme américain. La révolution cybernétique a placé l'information au cœur de notre société. Mais la cybernétique reprend ces grands thèmes de la révolution industrielle, du Salut par l'organisation et l'efficacité.»
    ​
    Face à la docilité, réenraciner
    «J'apprends à mes élèves à se distancier, à prendre du recul avec ce management. Le management ne va pas de soi: il est questionnable et porteur en lui d'une vision philosophique et géopolitique très actuelle. On peut certainement diriger les hommes autrement, mais non les manager autrement. Il existe des traditions de direction, de conduite, d'animation d'équipes qui sont civilisationnelles, nationales, parfois régionales, qui n'entrent pas dans le giron du management. La logique contractuelle des États-Unis n'est pas celle de l'honneur et de rang qui caractérise la France du fait de son héritage d'Ancien régime. (…) La docilité provient du corporatisme qui sous-tend le management: en arrangeant l'environnement, on en sortirait le comportement qu'on veut: la docilité s'appuie sur une sorte de superficialité de l'être humain, qui ne serait qu'une surface de stimuli et de réponses. Réenraciner suppose de lui donner une certaine intériorité et une certaine verticalité pour sortir de cet aplanissement.»

    Un vecteur du soft-power américain
    «Les deux coups d'envoi du management, Taylor et la cybernétique, sont américains. (…) Les États-Unis ont développé des armes culturelles dont font partie le cinéma, l'art contemporain, mais également le management, c'est-à-dire "la façon américaine d'organiser le travail". Que s'est-il passé en France? La discipline des sciences de gestion a été reconnue officiellement dans les années 70. La première génération française a été se former parmi les fondateurs du management contemporain, ils ont obtenu leur Ph.D. aux États-Unis. (…) Le management est là pour, en permanence, remettre en question ce qui est institué au nom de la révolution continuelle pour l'efficacité. C'est une arme cognitive, car elle joue sur nos modèles mentaux.»
    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.
    source : https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201711211033980909-arme-cognitive-management/
    Un article plus ancien... mais toujours d'actualité et pertinent 
    « Tirez parti de la crise, changez votre vie !»

    Mes chères impertinentes, mes chers impertinents,

    C’est la crise, c’est terrible, il n’y a plus de travail, c’est tellement dur, que vais-je devenir ? Ces questions là mes chers amis lecteurs, je les entends désormais presque tous les jours, dans les transports, chez mes proches, dans ma famille ou encore dans vos mails nombreux.
    Aujourd’hui, parce que l’économie n’est pas une science dure, mais une « science sociale » je voulais vous parler de vous. Je voulais remettre l’individu, défini par sa capacité de choisir, au centre de la réflexion. De votre réflexion. Vous en ferez bien ce que vous voudrez ou ce que vous en pourrez. Il n’y a dans les considérations que vous pourrez lire qu’une infinie bienveillance à l’égard de toutes et tous, la vie étant pour beaucoup faites de vicissitudes et de difficultés surmontées avec plus ou moins de succès.

    Ne vous demandez pas ce que l’Etat peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour vous aider vous-mêmes !!

    La phrase que vous venez de lire est un plagiat d’une citation un peu déformée et adaptée d’un Président américain. N’imaginez pas que dans ma bouche ce soit une ode au libéralisme le plus débridé ! Telle n’est pas ma vision des choses, mais au bout, du bout, tout au bout du compte, se trouve votre vie résumée par une succession de choix ou de non-choix plus ou moins heureux ou malheureux.

    Notre vie est la conséquence de ces choix

    Pour bien vivre, l’idée générale doit tourner autour de notre capacité à faire le moins de mauvais choix possibles, car évidemment nous en faisons tous des erreurs. Parfois, quand l’accumulation de mauvais choix est trop importante, la situation devient critique. Trop de nos concitoyens terminent dramatiquement sur les autoroutes sans radar du suicide avec plus de 11 000 morts par an et plus de 200 000 blessés. La société blesse. La société exerce une violence sur les âmes. La société peut retirer beaucoup de sens… MAIS, nous restons dans notre esprit fondamentalement libre de penser si nous faisons l’effort de penser et de poser des actes de choix issus d’un processus de réflexion.

    La souffrance au travail n’est pas une fatalité

    Il y a ceux qui ont compris parce qu’ils ont pu poser les mots sur leur situation, et toutes celles et ceux par millions qui souffrent tous les jours en silence, allant travailler la peur au ventre parce qu’il n’y a pas le choix, parce qu’il y a 6 millions de chômeurs, parce qu’il faut bien payer les crédits et accessoirement élever ses enfants.
    Vous devez bien comprendre que c’est normal de raisonner de cette façon-là car c’est exactement de cette façon-là que l’on veut que vous raisonniez.

    Les techniques de management sont en réalité des techniques de manipulations psychologiques

    Vous n’avez pas idée de la puissance des idées et des mots. Ils détruisent, ils font mal, ou au contraire, ils élèvent, ils grandissent, ils mobilisent.
    Le problème c’est que depuis une vingtaine d’année les mots sont utilisés à des fins malsaines dans le but soit de « fabriquer le consentement » des masses, comme l’a si bien écrit et expliqué l’activiste américain de gauche et brillantissime linguiste Noam Chomsky ce qui n’est qu’une forme d’endoctrinement moderne, soit comme techniques dites de management; ces techniques, et nous allons y revenir, ayant pour objectif de vous asservir au totalitarisme marchand.

    Les techniques de management c’est quoi ?

    Ce sont des outils basés sur l’étude de votre fonctionnement psychologique… enfin pas du vôtre, celui de façon générale de l’être humain.
    Tous les managers vont être formés selon un principe pyramidal à ces techniques. Les petits encadrants n’auront droit qu’à la formation de base sans même comprendre la portée réelle de la puissance de ces premiers outils ni de leur dangerosité et qui seront dans des mains totalement incompétentes.
    Plus vous monterez dans la hiérarchie, plus les outils auxquels vous aurez accès seront puissants et redoutables. L’idée c’est que le N+2 puisse avoir les moyens de pressurer le N+1, qui lui même dispose des outils pour pressurer les masses laborieuses d’en bas.
    Prenons un exemple. Le petit commentaire glissé le vendredi soir à 17 heures juste avant votre week-end. « Pierre-Paul-Jacques, vous passerez me voir lundi à 10 heures dans mon bureau, il faut que je vous vois ». Rien d’autre évidemment, pas d’explication.
    Vous allez me dire, celle-là je la connais (je sais c’est fait pour cet exemple, on a tous les mêmes chefs à la con qui ont suivi les mêmes formations venues des Etats-Unis et conçues par les mêmes grands cabinets de conseils), c’est pour me faire passer un sale week-end et me mettre la pression… erreur !
    C’est pour déclencher en vous un processus de culpabilité qui va conduire à votre mise en infériorité psychologique. Vous devez vous sentir inférieurs au chef. Un être qui se sent inférieur est docile.

    Comprenez-moi bien. Vous n’êtes pas inférieurs. MAIS vous devez vous sentir inférieur.

    Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini.
    Une autre phrase type dans cette logique c’est quand un collaborateur répond à une question en disant à son chef « je crois que… blablabla ». Le chef martial lève la tête et dit d’un air glacial et sans appel « vous croyez, ou vous êtes sûr »… le message implicite est clair, « vous êtes une grosse merde en état d’infériorité et moi y en a être le grand chef omniscient ».
    Vous pouvez tenter comme moi de jouer le malin en lui expliquant que par définition, si vous dites « je crois » il faute comprendre « je crois », ce qui implique une potentialité d’incertitude et de marge d’erreur dont l’analyse brillante de sa sainteté le chef devrait lui permettre de prendre quand même une décision basée sur des éléments partiels ce qui est le boulot d’un chef… Bon je vous le dis tout net, cette approche permet de vous faire plaisir, de sauvegarder en totalité votre estime de soi, mais rarement de favoriser une forme d’ascension dans votre carrière…
    Je rappelle au passage que si vous dites « je crois » c’est que l’on vous formate depuis l’école à ne pas être sûr de vous !!! Si vous dites « je » dans une rédaction on vous explique que ce n’est pas bien, que c’est très prétentieux, et qu’il faut faire preuve de modestie (quand j’ai répondu que « JE pense, donc J’écris, donc JE suis » ce qui était parfaitement juste dans le contexte concernant mon utilisation abusive du pronom « JE » dans ma dissertation, je suis parti viré pour insolence)… Pourquoi ? Parce que seul(e) la maîtresse, le maître (le mot en lui-même n’est pas un hasard) ou le professeur est un « sachant qui sait »… vous, vous ne savez rien, vous vous taisez, vous obéissez !!
    Là encore l’Education nationale a un gros travail à fournir avant de réussir à renforcer l’estime de soi des élèves, ce qui est évidemment la base pour lutter contre l’échec scolaire. Mais c’est un raisonnement sans doute trop complexe pour une telle institution, à moins que l’éducation ne serve pas à éduquer mais à formater de bons consommateurs bien obéissants.
    Néanmoins cette approche est indispensable car nous n’avons pas encore parlé de l’essentiel. L’essentiel c’est la conséquence de votre mise consciente en infériorité.

    La conséquence, la perte d’estime de soi, et c’est dramatique.

    Soyons direct. Quand on vous dit que vous êtes nuls en permanence c’est difficile d’avoir confiance en soi.
    L’obéissance et la soumission que le totalitarisme marchand veut générer chez vous a pour conséquence la destruction de votre « estime de soi ».
    L’estime de soi, c’est une idée essentielle de la construction psychique de chaque individu, de chaque être humain.
    Basiquement, cette estime de soi est construite, si tout se passe bien, par vos parents pour qui vous êtes le plus beau, le plus grand, le plus merveilleux, le plus précieux des trésors.
    Vous êtes un être exceptionnel dans le regard rempli d’amour de vos parents. C’est de cet amour que vous pourrez tirer la force, bien plus tard, d’affronter le monde des grands (pas toujours
    joyeux) !
    Ceux qui n’ont pas cet amour infini et inconditionnel, cette admiration permanente et le regard attentif de leurs parents, ceux-là seront des blessés à vie et pour beaucoup hélas nous les retrouverons dans les statistiques d’une insondable tristesse que je citais plus haut.
    Ce que je veux vous dire, vous faire comprendre, et faire comprendre à ceux autour de vous dont vous pouvez percevoir la détresse, c’est que l’on ne peut pas survivre longtemps à la destruction de l’estime de soi.
    Or les techniques managériales détruisent l’estime de soi , ce qui est justement leur cible, pour vous rendre dociles et corvéables à merci.

    Vous serez de plus en plus nombreux à devoir choisir entre vous et votre travail !

    Lorsque l’on est lucide, si je pose la question « vous préférez vivre ou vous suicider en raison d’une dépression causée par la perte d’estime de vous au travail ? ».
    Normalement vous allez le dire je préfère vivre… sinon c’est que vous en êtes à un stade trop avancé et dans ce cas là cela doit faire sonner un signal d’alarme. Dans ce cas vous ne seriez plus lucides.
    Le problème c’est qu’hélas, la question est rarement posée en ces termes. Au contraire, votre entourage, bien intentionné et bien formaté aussi, va vous sortir l’ineptie suivante : «  Quooooooaââââ ??? démissionner ? Mais tu n’y penses pas, toi qui as un très bon travail, un beau salaire ? »… si vous laissez faire 10 secondes de plus vous aurez droit au sempiternel « mais qu’est-ce que tu vas faire ? ».
    Le postulat de base erroné est que vous devez tout faire pour garder votre travail. A tout prix. Que votre travail lui ne vous garde pas à tout prix et que vous soyez « virables » à n’importe quel moment ne doit surtout pas rentrer dans la réflexion, pas plus que le fait que si vous continuez dans ce boulot, vous finirez au cimentière avec l’épitaphe suivante : »
    Ci-gît Pierre-Paul-Jacques mort parce qu’il avait peur de quitter son boulot »…

    « Sannat vous vous mettez en danger »…

    Pour détendre un peu l’atmosphère, à l’époque où j’étais banquier il y a fort longtemps, j’avais eu l’outrecuidance au bout tout de même du 4ème hold-up à mains armées dans mon agence, d’écrire au Directeur du Groupe (un truc qui ne se fait pas, vu que cela ne suit pas la sacro-sainte voie hiérarchique) pour lui expliquer qu’au bout de 4 braquages en un an, ça serait bien d’installer un sas de sécurité et pas juste un panneau portes-ouvertes… bon évidemment, j’ai été convoqué pour une séance de soufflante devant le n+1, +2 et +3 réunis pour une séance d’exécution publique. Et le N+3 a eu cette admirable remarque en citant mes propos mon courrier sous les yeux « Sannat, vous ne vous rendez pas compte, avec ce genre de lettre, vous vous mettez en danger »…
    Vous imaginez ma réaction évidemment… j’ai à mon tour soulevé les sourcils, utilisé l’arme fatale du silence (le silence est une arme terrible, un jour je vous expliquerai) et d’un ton glacial je lui ai répondu que « effectivement Monsieur, vous avez parfaitement raison. Chaque jour où je viens travailler, chaque heure passée ici me met dans un très grand danger. Vous avez parfaitement raison de si bien le dire après 4 braquages et toujours pas de sas ».
    Bon l’agence a un eu un sas de sécurité et moi une mutation directe à l’agence ANPE (à cette époque on comptait en francs et on pointait à l’ANPE)… mais j’étais encore en vie.
    Tout n’est pas possible, tout n’est pas acceptable et votre vie, souvent, vaut bien plus que votre emploi, même quand il y a 6 millions de chômeurs…

    Tirez partie de la crise, changez votre vie, et changer votre vie c’est changer votre façon de voir!

    Tirer profit de la crise n’est pas qu’une question d’argent. C’est bien l’argent, c’est super, c’est indispensable même, mais le bonheur ne s’achète pas, même si l’argent nous évite les malheurs matériels l’argent ne protège pas des maladies, de la tristesse ou encore et c’était l’objet de mes réflexions de la destruction massive de l’estime de soi des gens.
    Alors, oui, il faut le dire, tirer partie de la crise c’est aussi savoir dire non, c’est aussi savoir demander ou négocier une rupture conventionnelle, c’est aussi savoir se réorganiser pour vivre autrement, pour gagner moins et vivre mieux ou vivre plus.
    La crise fait que beaucoup parmi vous perdront leur travail, ou auront peur de le perdre.
    Comment vivre sa vie dans la peur permanente ? Comment vivre quand votre chef lamine votre âme avec comme enjeu un pauvre tableur excel dont la case numéro 57892 n’a pas été incrémenté du bon chiffre… Tout cela est dérisoire, dérisoire et pourtant c’est tout votre environnement, toute votre vie, impossible de vous projeter sans votre tableur excel et votre chef caractériel parce que toute la société vous conditionne à supporter cela.
    Certains font le choix de tout quitter, de changer de vie. Pour certains ça marche. Pour beaucoup… ça foire !
    Je ne veux pas vous dire de quitter votre job ! Loin de moi cette idée-là et chacun doit vivre sa vie. Ce que je vous invite juste à faire en revanche, c’est à réfléchir aux conditions de votre servitude.
    Qu’est-ce qui vous rend dépendant au point de supporter les pires humiliations ? L’égo ? L’ambition ? L’argent ? Les crédits à rembourser ? La peur ? Le carriérisme ? Peu importe vos réponses. Elles ne concernent que vous.
    Ce qu’il faut en revanche c’est que vous pensiez dès maintenant à ce que vous ferez si votre travail vous quitte ou si le burn out vous brûle les ailes.
    Comment créer les conditions de votre émancipation ? Il existe quelques réponses comme le désendettement, la simplicité volontaire et la baisse consciente de vos besoins, la constitution d’une épargne ou même, l’investissement dans votre futur outil de travail ou dans des savoirs-faire, sans oublier le déménagement pour aller dans des endroits moins chers.
    Se préparez à ne pas subir la crise c’est chercher à ne pas attendre, à ne pas être passif, à ne pas subir en vain et sans visibilité.

    Oui le travail tue, et il tuera de plus en plus.

    Ne soyez pas une victime et pour ne pas être une victime il faut être indépendant car la main qui reçoit est toujours placée en dessous de celle qui donne. N’oubliez pas comme le disait Saint-Exupéry que l’on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux. Ne participez pas à la pression sociale qui consiste à critiquer malgré vous ceux qui n’en « peuvent » plus et qui veulent tout plaquer… entendez leurs souffrances et n’ayez pas peur, une autre vie est toujours possible!
    En fait ce que je voulais vous dire c’était de prendre soin de vous.
    Préparez-vous, il est déjà trop tard !
    Charles SANNAT
    http://www.insolentiae.com/tirez-partie-de-la-crise-changez-votre-vie-ledito-de-charles-sannat/