dimanche 12 avril 2026

Où vont les profits de la guerre ?

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Par Gabriel Zucman − Le 7 avril 2026 − Source Blog de l’auteur

Pour les peuples et les dirigeants des années 1970, il était évident que les profits engendrés par l’explosion des prix de l’or noir à la suite des chocs pétroliers de 1973 et 1979 avaient vocation à être, en grande partie, socialisés.

Certains pays producteurs, comme l’Arabie Saoudite et le Venezuela, choisirent de nationaliser leur production (entre 1973 et 1980 pour le premier pays, en 1976 pour le second) ; d’autres de la taxer à des taux quasi-confiscatoires.

Les États-Unis créèrent ainsi en 1980 une taxe sur les superprofits pétroliers au taux de 70 %, qui s’appliquait après avoir payé l’impôt normal sur les sociétés au taux de 46 %. Soit une imposition totale de près de 85 %. Le Royaume-Uni fit de même en 1975.

Tout comme les bénéfices des marchands d’armes s’étaient vus confisqués pendant les guerres du 20e siècle – avec une imposition à 95 % des superprofits aux États-Unis en 1942 – il était hors de question que la rente pétrolière, fruit de conflits armés et de révolutions, puisse être appropriée par quelque puissance privée que ce soit.

C’est ainsi que les richesses pharaoniques générées par l’explosion du cours de l’or noir, ce prix tant convoité, échappèrent aux majors et à leurs propriétaires.

Fort mécontents, ces derniers se promirent qu’on ne les y reprendrait plus.

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À partir des années 1980, les compagnies pétrolières, ces grandes multinationales du 20e siècle, mirent tout leur pouvoir derrière un projet de réécriture des règles du jeu économique international, qui devait assurer leur prospérité.

Dans cette nouvelle organisation du commerce mondial – qui déboucha sur la mondialisation que nous avons connue des années 1980 jusqu’aux années 2020 – deux innovations devaient permettre que ne se répète l’épisode des années 1970.

La concurrence internationale, d’abord, devait garantir qu’aucun État ne vienne trop lourdement taxer les profits. Bien sûr les gisements de pétrole, contrairement aux usines, ne peuvent pas être délocalisés, mais le chantage porterait sur l’investissement : trop d’impôt ici, au Royaume-Uni ou en Norvège, et les compagnies iraient forer là-bas, en Russie ou au Canada.

C’est sous cette menace que les pays producteurs baissèrent, les uns après les autres, leurs taux d’imposition sur les sociétés extractives.

L’essor des paradis fiscaux, ensuite : si un État tentait de prélever sa dîme, les compagnies pétrolières délocaliseraient non pas leur production mais leurs bénéfices comptables sous des cieux plus cléments, à coup de transferts intra-groupes et autres techniques d’ingénierie financière.

Les recherches menées par les économistes Alice Chiocchetti et Ninon Moreau-Kastler ont permis de quantifier ce phénomène.

Pour un euro de bénéfice réalisé par l’industrie extractive, 12 centimes environ atterrissent dans les paradis fiscaux, taxés à des taux dérisoires.

Et en période de crise, ce ne sont pas 12 % mais 20 % des superprofits qui sont enregistrés dans les centres financiers offshore, aux Bermudes, au Luxembourg ou à Singapour.

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C’est ainsi que les taux effectifs d’imposition dans l’industrie pétrolière, même s’ils restent supérieurs à ceux en vigueur dans d’autres secteurs de l’économie (car il est difficile de cacher que l’on extrait du pétrole, ce qui laisse du pouvoir aux pays producteurs), se sont effondrés au cours du demi-siècle passé.

On dispose des séries historiques les plus longues pour les multinationales américaines, qui permettent de bien comprendre l’ampleur de cette transformation.

À la veille du premier choc pétrolier, les entreprises pétrolières états-uniennes s’acquittaient de 65 % en impôts sur leurs bénéfices réalisés à l’étranger. Taux qui monta à 90 % au mitan des années 1970 (sans compter le coût des nationalisations).

Avant de baisser progressivement à partir des années 1980, pour atteindre 37 % en 2023, la dernière année disponible.



Lecture et sources : ce graphique montre l’évolution du taux effectif d’imposition des sociétés pétrolières américaines sur leurs profits étrangers (c’est-à-dire le ratio des taxes payées à l’étranger sur les bénéfices enregistrés à l’étranger). Source : calculs de l’auteur à partir des enquêtes pluriannuelles du Bureau of Economic Analysis sur les activités des multinationales américaines, voir Wright et Zucman (2018) pour une présentation de ces données.

Concrètement, là où 90% de la rente pétrolière se voyait socialisée dans les années 1970, les deux tiers de cette dernière atterrissent dans la poche des actionnaires aujourd’hui.

C’est pourquoi, avec l’envolée des cours du pétrole, les actions des sociétés pétrolières ont explosé depuis le début des bombardements israélo-américains en Iran, et avant cela l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela.

L’indice des 120 plus grandes compagnies pétrolières et gazières mondiales, qui pour moitié sont américaines, a bondi de 30 % depuis le début de l’année 2026, soit une augmentation de capitalisation boursière de plus de 1 000 milliards de dollars en trois mois. Cette hausse dépasse d’ores et déjà de très loin celle observée au moment de l’invasion de l’Ukraine en 2022.

Paradoxe accablant : alors qu’il n’a jamais été aussi urgent d’arrêter l’extraction d’énergie fossile au profit de sources décarbonées, les profits que les acteurs économiques privés peuvent tirer de cette activité n’ont jamais été aussi fabuleux.

« Quand les prix du pétrole augmentent, nous nous faisons beaucoup d’argent » a déclaré benoîtement Donald Trump en mars. Par « nous » il faut bien sûr comprendre les sociétés pétrolières (qui comptent parmi les principaux financeurs de sa campagne) et les ménages les plus aisés (détenteurs d’actions).

Les prix de l’essence augmentent certes, mais – différence fondamentale avec les années 1970 – nombreux sont ceux qui, dans l’Amérique chère à Trump, y trouvent in fine leur compte.

On peut difficilement comprendre la durée de la guerre en Iran si l’on ignore cette sinistre arithmétique.

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Que faire ?

En 2022, l’Union européenne avait adopté une taxe, pudiquement appelée « contribution de solidarité », au taux de 33 % sur les bénéfices exceptionnels des entreprises pétrolières et gazières. Au début du mois d’avril 2026, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et l’Autriche ont appelé la Commission européenne à réintroduire un instrument de même nature.

Il est néanmoins essentiel de ne pas répéter les erreurs du passé. En France, la contribution de solidarité n’a quasiment rien rapporté. Alors qu’on pouvait en attendre 3 milliards d’euros, les recettes collectées ne se sont finalement élevées qu’à 69 millions d’euros, soit 40 fois moins.

La France avait certes opté pour une mise en œuvre particulièrement minimaliste de la règle européenne, en excluant de façon arbitraire la plupart des activités pétrolières du champ de la contribution.

Mais il y a une autre raison à ce fiasco, mise en lumière par les travaux d’Alice Chiocchetti et Ninon Moreau-Kastler : la propension des sociétés pétrolières à délocaliser leurs superprofits dans les paradis fiscaux.

Sur 1 euro de superprofit, comme on l’a vu, 20 centimes y atterrissent. Les 80 centimes restant demeurent dans les pays producteurs – et rien n’est enregistré dans les pays de raffinage ou de consommation comme la France.

Il ne s’agit pas là d’une fatalité mais d’un choix politique. La solution la plus efficace consisterait à imposer les superprofits mondiaux des entreprises extractives, difficiles à manipuler, et non ceux qu’elles prétendent « réaliser » en France, qu’elles parviennent sans mal à réduire à peau de chagrin.

L’enjeu financier est de premier ordre. Qu’on en juge : en 2022, TotalEnergies a réalisé 10 milliards d’euros environ de superprofits au niveau mondial. Imaginons donc que le scénario se répète en 2026. Une imposition à 90 % de ces superprofits – soit peu ou prou la norme internationale jusqu’aux années 1980 – permettrait de collecter 9 milliards d’euros de recettes fiscales, soit l’équivalent de 130 euros par Français, 650 euros pour une famille de 5.

Ces recettes pourraient être redistribuées de façon forfaitaire à l’ensemble des Français : c’est la politique suivie de longue date par l’Alaska, qui reverse les profits socialisés de l’exploitation pétrolière à chaque habitant, à hauteur de 1704 dollars par foyer fiscal en 2024.

D’autres solutions sont envisageables, comme imposer les augmentations de capitalisation boursière en lieu et place des superprofits, comme nous l’avions proposé avec mes collègues de l’Observatoire européen de la fiscalité (devenu depuis Observatoire international de la fiscalité) en 2022.

Quoiqu’il en soit, une chose est claire : il serait inacceptable que les entreprises — comme TotalEnergies — qui s’enrichissent au détriment de notre planète, accentuant notre dépendance au pétrole et nos vulnérabilités géopolitiques, parviennent, comme en 2022, à se soustraire à la solidarité nationale.

Comme leurs prédécesseurs du 20e siècle, les profiteurs de guerre doivent payer.

Gabriel Zucman

L’Occident face à ses croisades

Source :  https://www.dedefensa.org/article/loccident-face-a-ses-croisades


    • Ce long article de Laurent Guyenot, spécialiste (docteur) en Études Médiévales, rend compte du phénomène des Croisades comme mythe fondateur des guerres actuelles, dont celle de l’Iran. • Éclairant et écrasant.

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Laurent Guyénot à notamment écrit ‘La malédiction papale, Les origines médiévales du syndrome occidental’, après plusieurs autres livres sur la période. Ce livre est fondamental, et l’article ci-dessous s’en inspire évidemment, pour nous amener à cette guerre contre l’Iran.

Un coup d’œil sur sa thèse, on le trouve dans les premières lignes de son livre

    « En 1991, Zbigniew Brzezinski estimait, comme Samuel Huntington, que :

    » “Un monde dans lequel les États-Unis n’auraient pas la primauté connaîtrait plus de violence et de désordres, moins de démocratie et de croissance économique que si les États-Unis continuaient, comme aujourd’hui, à avoir plus d’influence .sur les affaires globales que tout autre pays. Le maintien de la primauté des États-Unis est existentiel non seulement pour le niveau de vie et la sécurité des Américains, mais aussi pour l'avenir de la liberté, de la démocratie des économies ouvertes et de l’ordre international”.

    » Un quart de siècle plus tard, la proportion de gens prêts à croire une telle affirmation a certainement chuté dramatiquement. L’instabilité directement causée par les États-Unis en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, en Ukraine, et en tant d’autres régions du monde sous les prétextes les plus fallacieux, rend cette idée tout simplement grotesque. Elle sonne aujourd’hui comme l’expression d’un hubris délirant qui est précisément le plus grand danger auquel le monde est confronté. Ce qui n’était encore il y a vingt-cinq ans qu’une opinion politique assez radicale est devenue une évidence aux yeux de l’immense majorité du monde. L’Occident collectif est un dangereux malade mental.

    » Le diagnostic n’est pas simple étiologique, car les symptômes vont du délire psychologique (wokenisme, etc.) au trouble de la personnalité de type sociopathique, avec une tendance aux meurtres en série. Le  problème est que l’Occident ne peut se diagnostiquer lui-même. Il réalise vaguement qu’il est malade, mais il attribue cette maladie à des causes extérieures. Même les plus lucides parmi les analystes occidentaux ne vont pas au fond des choses. Pire, beaucoup confondent la source du problème avec la cause.

    » Car selon la thèse défendue ici, l’origine de la pathologie remonte à l’enfance de la civilisation européenne, lorsque s’est formé son caractère, et laz papauté a influencé ce caractère européen plus que tout autre institution, pour le meilleur et pour le pire. »

Il est peu utile d’aller plus loin dans le commentaire. Il reste à lire l’article et à constater que Guyenot n’a pu encore trouver un éditeur pour son livre. Il l’a édité lui-même, en avril 2024...

    « Cet article reprend des éléments de mon livre La Malédiction papale, pour le moment indisponible en français (en quête d’un éditeur), mais publié en anglais dans une nouvelle édition par Arktos, avec une préface d’Alain de Benoist. »

On trouve néanmoins le livre de Guyenot, selon sa propre édition par ‘Amazon’, sur le lien présent.
dde.org

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La civilisation de la croisade

Dwight Eisenhower avait intitulé ses mémoires de la Seconde Guerre mondiale Croisade en Europe, ce qui est ironique si l’on considère que l’Europe, qui avait lancé tant de croisades vers l’Orient, devenait désormais la cible d’une croisade menée par le nouvel Occident. La destruction de la Yougoslavie par l’OTAN en 1999 s’inscrit également dans ce schéma de croisade, comme l’a fait remarquer Diana Johnstone dans son livre La Croisades des fous. Et ce n’est pas innocemment que, en sortant de la messe le dimanche suivant le 11 septembre 2001, George W. Bush a fait cette déclaration télévisée, diffusée dans le monde entier : « Cette croisade, cette guerre contre le terrorisme, va prendre du temps. » Et maintenant, voilà que l’auteur d’un ouvrage intitulé American Crusade, Pete Hegseth, se retrouve à la tête de la machine de guerre américaine. 

Si donc nous comprenons ce qu’est la croisade, peut-être comprendrons-nous mieux à quoi jouent les États-Unis.
L’impact des croisades

La croisade fut l’idée révolutionnaire que les papes de la fin du XIe siècle insufflèrent à la caste dirigeante européenne. La croisade fut une expérience si puissante que son influence sur la civilisation occidentale survécut à la chute de l’autocratie papale et se fait encore sentir aujourd’hui. La croisade est entrée dans l’ADN de l’Occident collectif il y a mille ans. Sous une nouvelle apparence, elle reste la Grande Idée qui définit l’Occident : sauver le monde — et lui-même — par des guerres lointaines menées au nom de nobles principes. La plupart des aventures militaires américaines récentes correspondent à la définition que donne Christopher Tyerman des croisades médiévales : « des guerres justifiées par la foi et menées contre des ennemis réels ou imaginaires, lesquels sont définis par les élites religieuses et politiques comme des menaces pour les chrétiens ».[1] La seule différence est qu’aujourd’hui, les croisades sont lancées au nom de la démocratie plutôt qu’au nom du christianisme.

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Tous les historiens s’accordent aujourd’hui, note Norman Housley, à dire que « les croisades ont joué un rôle central plutôt que périphérique dans le développement de l’Europe médiévale ».[2] Plus que tout autre chose, précise Michael Mitterauer, « le mouvement des croisades a entraîné un changement radical dans l’attitude de la chrétienté occidentale envers la guerre, marquant un tournant dans l’histoire de la pensée occidentale ». Les croisades ont également établi le modèle de l’expansionnisme européen, qui « est une caractéristique fondamentale du parcours particulier de l’Europe ».[3]

La première croisade (1095-1097) fut un succès célébré par la première campagne de propagande de grande envergure. En l’espace de douze ans parurent quatre récits complets par de supposés témoins oculaires, ainsi que plusieurs versions versifiées dans le style des chansons de geste, dont l’immensément populaire Chanson d’Antioche, dont on retrouve l’influence dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes.[4] « La plupart de ces œuvres, note Christopher Tyerman, tissent des récits émouvants de foi, de bravoure, de souffrance, de danger, de ténacité et de triomphe. Les théologiens en distillaient le message de l’immanence de Dieu et du devoir chrétien ; les témoins oculaires, non moins habiles, fournissaient des témoignages de miracles et de carnages. […] On n’y trouvait aucune représentation réaliste. »[5] La croisade devint pour les Européens ce que la guerre de Troie avait été pour les Grecs de l’Antiquité, fit remarquer Oswald Spengler.[6]
Une nouvelle religion du salut

L’impact de ces récits fut tel que, lorsque la deuxième croisade fut prêchée en 1145, la réponse fut massive. « J’ai ouvert la bouche, j’ai parlé, et aussitôt les croisés se sont multipliés à l’infini », se vantait Bernard de Clairvaux auprès du pape. « Les villages et les villes sont désormais déserts. On trouve à peine un homme pour sept femmes. Partout, on voit des veuves dont les maris sont encore en vie. »[7] On doit à saint Bernard la doctrine sotériologique de la croisade. Il a écrit dans Éloge de la nouvelle chevalerie : « Les chevaliers du Christ peuvent mener en toute sécurité les batailles de leur Seigneur, ne craignant ni le péché s’ils frappent l’ennemi, ni le danger de leur propre mort ; car infliger la mort ou mourir pour le Christ n’est pas un péché, mais plutôt une source abondante de gloire. Dans le premier cas, on gagne pour le Christ, et dans le second, on gagne le Christ lui-même. » Béni si tu tues, béni si tu meurs.

La croisade devint en effet une nouvelle religion du salut. Guibert de Nogent, chroniqueur enthousiaste de la première croisade, notait qu’auparavant, les chevaliers ne pouvaient atteindre le salut qu’en renonçant à leur mode de vie pour se faire moines, mais que « Dieu a institué en notre temps les guerres saintes, afin que l’ordre des chevaliers et la foule qui court dans leur sillage […] puissent trouver un nouveau moyen de gagner le salut. »[8] Alors que l’Église avait cherché à réprimer les guerres privées par le mouvement de la Paix de Dieu au Xe siècle, elle déclarait désormais que la seule guerre autorisée était celle en Terre Sainte. L’Église qui avait décrété que même les tournois — « foires exécrables » selon saint Bernard — constituaient un péché mortel, et qu’y trouver la mort vous envoyait directement en enfer, inventa la guerre sainte qui propulse chaque soldat qui tombe directement au paradis.

La vengeance, valeur suprême de l’éthique barbare combattue par l’Église, trouva également sa rédemption chrétienne dans la croisade. Pour Raymond d’Aguilers, qui participa à la première croisade, celle-ci était « l’entreprise qui visait à venger notre Seigneur Jésus-Christ sur ceux qui s’étaient emparés indûment de la terre natale du Seigneur et de ses apôtres ».[9] Vengez Jésusdevint l’un des cris de guerre des croisés français.[10]
Faire de Jérusalem la capitale de l’Europe

On a dit que les croisades furent « le premier événement unificateur en Europe ».[11] C’est vrai dans une certaine mesure. Mais il s’agissait d’unir l’Europe autour de Jérusalem. Les papes ont convaincu les Européens que le berceau de leur civilisation était une ville située à l’extrémité orientale de la Méditerranée, déjà convoitée par deux autres civilisations (byzantine et arabo-musulmane), et leur ont demandé de se battre pour elle comme si le salut de l’Europe en dépendait. Il ne peut y avoir de projet plus contraire aux intérêts réels de l’Europe.

Dès qu’ils eurent « libéré » Jérusalem, les Occidentaux se considérèrent comme les gardiens du centre du monde. Cette mission s’inscrivit dans leur identité. Leur obsession ne fit que s’intensifier après la reconquête de Jérusalem par Salah al-Din (Saladin) en 1187, et à chaque nouvelle tentative infructueuse de renverser ce cours fatal des événements. Lorsque le pieux roi Louis IX mourut de dysenterie pendant la huitième croisade en 1270, ses derniers mots furent pour la ville qu’il n’avait jamais vue : « Jérusalem ! Jérusalem ! » Il semble que toute l’Europe pleure Jérusalem depuis lors. Tyerman écrit : « Les élites cléricales et laïques d’Europe occidentale trouvaient presque impossible de renoncer à la Terre Sainte en tant qu’ambition politique ou vision de la perfection. Tout au long des XIVe et XVe siècles, gouvernements, moralistes, prédicateurs et lobbyistes sont revenus sans cesse sur un sujet où se confondaient objectifs pratiques et moraux. »[12] Lorsque, en 1917, le général britannique Edmund Allenby entra dans la ville en procession solennelle, il proclama « la fin des croisades », et lePunch de Londres publia une illustration montrant Richard Cœur de Lion contemplant Jérusalem et hochant la tête avec satisfaction : « Mon rêve devient réalité ! »[13]

Cette fascination pour Jérusalem n’est bien sûr pas sans rapport avec le soutien apporté par les Britanniques et les Français au sionisme au début du XXe siècle. La sacralisation de l’Israël biblique dans la culture chrétienne a manifestement constitué un facteur clé du soutien apporté par les nations chrétiennes à la « renaissance » d’Israël entre 1917 et 1948. Mais ce sont les croisades et leur mémoire dans la culture européenne qui ont joué le rôle majeur dans la consolidation du lien sacré entre la chrétienté occidentale et Jérusalem, lien qui a depuis lors surdéterminé l’histoire mondiale.

Les croisés se considéraient comme les imitateurs du peuple génocidaire de Moïse. Selon un récit de Robert de Reims, Urbain II aurait déclaré, dans son sermon à Clermont : « Prenez la route du Saint-Sépulcre, délivrez cette terre d’une race épouvantable et régnez-y vous-mêmes, car cette terre où, comme le dit l’Écriture, coule le lait et le miel, a été donnée par Dieu en possession aux enfants d’Israël. »[14] Dans la version de son discours rapportée par Baudri de Dol, Urbain II qualifiait les Arabes d’Amalécites, cette tribu que Yahvé avait ordonné au roi Saül d’exterminer entièrement, « hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes » (1 Samuel 15,3). S’adressant aux chevalier, il faisait référence à Exode 17,11 : « Avec Moïse, nous tendrons vers le Ciel des mains inlassables en prière, tandis que vous irez brandir l’épée, tels des guerriers intrépides, contre Amalek. »[15] (Comme vous le savez, après les Gazaouis, ce sont les Iraniens qui ont été officiellement déclarés par Netanyahou comme étant les nouveaux Amalécites.)
Un échec désastreux sur toute la ligne

En réalité, les croisades n’ont pas atténué les rivalités entre les princes européens. La troisième croisade, dite la « croisade des rois », en est le meilleur exemple. Avant de partir, les rois de France et d’Angleterre étaient en guerre. Bien que le Pape ait convaincu Philippe II et Richard Ier de signer une trêve avant de s’embarquer pour la Terre sainte, leurs relations se sont détériorées au lieu de s’améliorer au cours de l’expédition. Thomas Tout écrit : « L’armée occidentale avait emporté avec elle en Palestine ses jalousies nationales, et les querelles des prétendants rivaux au trône de Jérusalem ont aggravé ces animosités jusqu’à la rupture. Philippe voyait Richard comme son plus redoutable rival, et lui vouait une haine mortelle[16]. » Dès leur retour chez eux, ils reprirent leur querelle, qui ne cessera de s’aggraver jusqu’à la guerre de Cent Ans (1337-1453).

Inversement, l’unité du monde islamique n’a pas souffert des croisades, bien au contraire. Avant la première croisade, il s’était fragmenté en deux califats rivaux (Bagdad et Le Caire) et en un certain nombre d’émirats et de cités-États indépendants. L’agression franque a stimulé la réunification. L’archevêque Guillaume de Tyr s’en plaignait au début des années 1180 : « Autrefois, presque chaque ville avait son propre souverain […] qui ne dépendaient pas les uns des autres […] qui craignaient leurs propres alliés tout autant que les chrétiens […] Mais aujourd’hui […] tous les royaumes adjacents au nôtre [le Royaume de Jérusalem fondé par les croisés] ont été placés sous le pouvoir d’un seul homme [Nur ed-Din]. »[17]

Pire encore, la croisade a creusé un fossé d’incompréhension et de rancune entre les chrétiens d’Orient (orthodoxes, coptes, nestoriens, arméniens, jacobites, etc.) et les Arabes, pour le malheur des premiers. Avant la première croisade, les Byzantins vivaient en bons termes avec le califat chiite fatimide, dont Le Caire était la capitale. « Au milieu du XIe siècle, la tranquillité du monde méditerranéen oriental semblait assurée pour de nombreuses années à venir. Ses deux grandes puissances, l’Égypte fatimide et Byzance, entretenaient de bonnes relations », écrit Steven Runciman.[18]Les chrétiens pratiquaient librement leur culte à Jérusalem, et les musulmans avaient leur mosquée juste à l’extérieur des murs de Constantinople (elle fut incendiée par les Francs, et le feu se propagea à un tiers de la ville). Les envahisseurs seldjoukides venus de l’Est étaient les ennemis communs des Fatimides et des Byzantins. Mais pour les croisés, tous les musulmans se valaient. La politique d’ « hostilité normative » des Francs à l’égard des musulmans a perturbé la stratégie des Byzantins, qui consistait à « monter les différents princes musulmans les uns contre les autres et ainsi à les isoler tour à tour ».[19]

Dans l’ensemble, les croisades ont non seulement porté un coup fatal à l’empire chrétien d’Orient qu’elles prétendaient sauver (les croisés ont pillé Constantinople lors de la quatrième croisade en 1205, et la ville ne s’en est jamais remise). Elles ont également ruiné les relations diplomatiques entre Byzance et le califat chiite d’Égypte, et ont indirectement causé la chute de cet allié de longue date, absorbé par Saladin sous la bannière sunnite en 1171. Elles ont donc renforcé la puissance sunnite qu’elles étaient censées combattre.
La genèse du colonialisme

Dans The Latin Kingdom of Jerusalem: European Colonialism in the Middle Ages, Joshua Prawer présente les croisades médiévales comme un présage du colonialisme européen ultérieur. Selon lui, c’est à la lumière de leur statut colonial que l’on comprend le mieux les institutions et l’économie des États latins fondés par les croisés au Moyen Orient (le comté d’Édesse, la principauté d’Antioche, le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem). « Ce n’est que depuis les croisades qu’il existe une continuité et une filiation entre les mouvements coloniaux. » Par conséquent, « il est justifié de considérer le royaume des Croisés comme la première société coloniale européenne. »[20]Les croisades du Nord dans les régions baltes, lancées au début du XIIIe siècle en bénéficiant pleinement des indulgences et des privilèges papaux, correspondent également parfaitement aux définitions modernes de la colonisation. L’appel de l’archevêque Adalgot de Magdebourg en 1108 le montre clairement :

« Ces païens sont des gens des plus méchants, mais leur terre est la meilleure, riche en viande, en miel, en blé et en gibier, et si elle était bien cultivée, nulle autre ne pourrait lui être comparée pour la richesse de ses produits […] Ainsi, Saxons, Français, Lorrains et Flamands de renom, vous qui avez conquis le monde, voici l’occasion pour vous de sauver vos âmes et, si vous le souhaitez, d’acquérir la meilleure terre où vivre. Que Celui qui, par la force de son bras, a conduit les hommes de Gaule dans leur marche depuis l’extrême Ouest pour triompher de ses ennemis à l’extrême Est, vous donne la volonté et le pouvoir de vaincre ces païens des plus inhumains qui se trouvent à proximité, et de prospérer en toutes choses. »[21]

La filiation entre croisades et colonisation passe par la conquête desAmériques. Dans Columbus and the Quest for Jerusalem, Carol Delaney révèle un fait peu connu : « La quête de Jérusalem était la grande passion de Christophe Colomb ; c’était la vision qui le soutenait à travers toutes les épreuves et les tribulations. » Il écrivit dans son journal, le 26 décembre 1492, qu’il espérait trouver en Inde de l’or « en telle quantité que les souverains [...] entreprendront d’aller conquérir le Saint-Sépulcre. » Car « L’or est un métal excellent entre tous les autres [...] et celui qui le possède accomplit tout ce qu’il veut dans le monde, et l’utilise finalement pour envoyer des âmes au Paradis. »[22]

Les conquistadors espagnols et portugais qui ont suivi les traces de Christophe Colomb avaient baigné toute leur vie dans l’idéologie de la Reconquista, une série de croisades menées contre les musulmans de la péninsule ibérique. Comme l’explique Norman Cantor : « La Reconquista a été le thème dominant, voire exclusif, de l’histoire chrétienne médiévale espagnole, et certains historiens y ont vu le facteur déterminant dans la formation du caractère espagnol si particulier. Toute la société ibérique trouve son origine dans une guerre acharnée de cinq siècles contre l’islam, et la structure institutionnelle espagnole s’est organisée autour du chef de guerre et des nécessités d’une guerre d’agression. »[23] Il n’est donc pas étonnant que les conquistadors se considéraient comme des croisés et se comportaient comme tels. 
Conclusion

L’imaginaire héroïque des croisades est si prégnant en Occident, et tout particulièrement en France—la croisade est une idée française, prêchée pour la première fois par un pape français à des chevaliers français, et devenue « l’œuvre de Dieu à travers les Francs » selon le titre de la chronique de Guibert de Nogent—qu’on attendra encore longtemps que le révisionnisme sur cette question pénètre les esprits. Comme tout révisionnisme, il s’agit de reconsidérer l’histoire en prenant en compte le récit des perdants. Les Byzantins, trahis par les croisés, sont les plus grands perdants, mais ils ne sont plus là pour faire valoir leur version (on peut toutefois lire Steven Runciman pour s’en faire une idée). Il faut créditer le Libano-Français Amin Maalouf d’avoir commencé à faire connaître la version des Arabes en 1983, avec son premier livre, Les Croisades vues par les Arabes. Nul doute que les choses s’éclairciront lorsque le monde musulman, grâce à l’Iran, aura retrouvé la voix qui lui revient au chapitre des nations.

Ainsi s’achève ma modeste contribution à l’étude de ce mystérieux syndrome occidental aujourd’hui en phase terminale. L’origine de cette psychopathologie, parfaitement incarnée par Pete Hegseth, se trouve dans ce que j’ai nommé la « malédiction papale », dont la croisade est un aspect central.

 
Notes

[1] Christopher Tyerman, God’s War: A New History of the Crusades, Penguin, 2006, p. xiii.

[2] Norman Housley, Contesting the Crusades, Blackwell, 2006, p. 144.

[3] Michael Mitterauer, Why Europe: The Medieval Origins of Its Special Path, University of Chicago Press, 2010, pp. 153, 194.

[4] Laurent Guyénot, La Lance qui saigne. Hypertextes et métatextes du ‘Conte du Graal’, Honoré Champion, 2010.

[5] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 244.

[6] Oswald Spengler, The Decline of the West, vol. 1, George Allen & Unwin Ltd, 1926, pp. 10, 27.

[1]Tyerman, God’s War, op. cit., p. 244, pp. 10, 27.

[7] Steven Runciman, A History of the Crusades, vol. 2 : The Kingdom of Jerusalem and the Frankish East, 1100-1187, Cambridge UP, 1951, p. 253.

[8] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 827.

[9] Raymond d’Aguilers, Histoire des Francs qui prirent Jérusalem. Chronique de la première croisade, Les Perséides, 2004, p. 140.

[10] Guyénot, La Lance qui saigne, op. cit., p. 198.

[11] François Guizot, General History of Civilization in Europe, 1896, sur oll.libertyfund.org

[12] Tyerman, God’s War, op. cit., pp. 812, 827.

[13] Elle est reproduite sur la couverture du livre d’Eitan Bar-Yosef, The Holy Land in English Culture 1799-1917, Clarendon Press, 2005.

[14] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 84.

[15] August Charles Krey, The First Crusade; the Accounts of Eyewitnesses and Participants, Princeton UP, 1921, p. 36.

[16] T. F. Tout, The Empire and the Papacy (918-1273), 4e éd., 1903, p. 302.

[17] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 343.

[18] Steven Runciman, A History of the Crusades, vol. 1: The First Crusade and the Foundation of the Kingdom of Jerusalem, Cambridge UP, 1994, p. 42.

[19] Norman Housley, Contesting the Crusades, Blackwell, 2006, p. 158 ; Runciman, A History of the Crusades, vol. 2, op. cit., pp. 274-275.

[20] Joshua Prawer, The Latin Kingdom of Jerusalem: European Colonialism in the Middle Ages, Weidenfeld & Nicolson, 1972, p. ix. Voir également George Demacopoulos,Colonizing Christianity: Greek and Latin Religious Identity in the Era of the Fourth Crusade, Fordham UP, 2019.

[21] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 676.

[22] Carol Delaney, Columbus and the Quest for Jerusalem, Free Press, 2012, pp. 27, 10; Carol Delaney, « Columbus’s Ultimate Goal: Jerusalem », sur www.amherst.edu

[23] Norman Cantor, The Civilization of the Middle Ages, HarperPerennial, 1994, p. 290.

Cessez-le-feu aux conditions de l’Iran : la guerre perdue de Trump n’est pas finie

 

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Iran Keeps Hormuz, Russia Keeps Advancing, Two Wars at a Crossroads. Russian Subs Prowl UK Seas

 

US Iran Talks In Pakistan; Russia Closes In On Kramatorsk Kiev Evacuates; Russian Subs Prowl UK Seas
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Orban faces tough election. Trump warns Iran, no cards, US rearms. Tucker, Candace hit back hard

 

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Trump en PANIQUE TOTALE à Islamabad, l’Iran a brisé l’empire américain | Patrick Henningsen

 

Patrick Henningsen explique pourquoi Trump n’a plus aucune carte en main alors que son équipe de négociation fait face à l’humiliation totale de la défaite et du désastre provoqués par leur guerre contre l’Iran.  
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Alex Krainer : L’économie mondiale bouleversée après la guerre en Iran

 

Alex Krainer est analyste de marché, auteur et ancien gestionnaire de fonds spéculatifs. Krainer évoque les ondes de choc imprévisibles dans les domaines de l’énergie, de l’alimentation et de l’économie provoquées par la guerre en Iran.  
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Erwan Castel : Des nouvelles des fronts