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jeudi 5 mars 2026

Casques à pointe... le retour ? Une analyse d'Emmanuel Todd

Titre original :  "Le début d'une guerre mondiale"

Entretien dans Die Weltwoche, 27 février 2026
Emmanuel Todd
Mar 04, 2026

Voici la traduction d’un entretien avec Jürg Altwegg paru le 27 février dans le magazine allemand Die Weltwoche.

Le début d’une guerre mondiale

L’empire américain s’effondre comme l’Union soviétique, affirme Emmanuel Todd. En 1976, le démographe avait prédit la chute de la superpuissance communiste en se basant sur des données relatives à la mortalité infantile. Aujourd’hui, il voit dans les statistiques démographiques le signe du déclin des États-Unis. Et il met en garde contre une Allemagne réarmée.

La guerre en Ukraine concerne l’Allemagne, avait déclaré le démographe, historien et auteur à succès français dans le magazine Weltwoche au printemps 2023. Peu après, Emmanuel Todd a consacré un livre à ce pays, dans lequel le nihilisme de la civilisation occidentale occupe une place importante : « La Défaite de l’Occident », publié en 2024. Au printemps 2025, un autre entretien a eu lieu avec le magazine Weltwoche. Todd a alors déclaré : « La Russie a gagné la guerre. » Une opinion que partagent désormais des experts de renom tels que le colonel américain Douglas Macgregor.

Jeune chercheur, Todd s’était fait connaître en 1976 en prédisant l’effondrement de l’Union soviétique. Il justifiait cette prédiction par le taux élevé de mortalité infantile dans l’empire communiste. Plus tard, lorsqu’il critiqua l’introduction de l’euro, exigée par la France en contrepartie de la réunification allemande, il fut très sollicité pour des interviews en Allemagne. Todd attribuait à l’élite de son propre pays une « névrose allemande ». Il pressentait que la monnaie unique aiderait également l’Allemagne à asseoir sa suprématie politique en Europe.

Son livre “Après l’Empire”, publié en 2002, est devenu un best-seller international. Il nous a accordé une troisième interview depuis le début de la guerre en Ukraine, dans laquelle il établit des parallèles entre le déclin de l’Amérique et l’effondrement de l’Union soviétique. Et il pose la question suivante : que fera l’Allemagne lorsque la guerre sera terminée ?

Weltwoche : Monsieur Todd, la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année. Avec le recul, y a-t-il des aspects que vous avez mal évalués ?

Emmanuel Todd : J’ai toujours des scrupules et des doutes. La prévision était correcte : l’Occident a perdu cette guerre depuis longtemps. Si les Américains l’avaient gagnée, Joe Biden aurait été réélu. Donald Trump est le président de la défaite. Aujourd’hui, il faut ajouter à cela que la conséquence de la défaite est le déclin de l’Occident. On peut comparer cet effondrement d’une civilisation – la civilisation occidentale – à la fin du communisme et de l’Union soviétique. Il est encore difficile de se faire une idée précise de son évolution. Son symptôme le plus spectaculaire est la perte de réalité.

Weltwoche : Quand avez-vous pris conscience de l’ampleur de la guerre en Ukraine ?

Todd : Lorsque j’ai réussi à déterminer le nombre d’ingénieurs aux États-Unis et en Russie. La population américaine est deux fois et demie plus importante que la population russe, mais les États-Unis forment moins d’ingénieurs. John Mearsheimer, que j’admire, estime que l’Ukraine revêt une importance existentielle pour la Russie. C’est sans aucun doute vrai. Mais contrairement à Mearsheimer, je suis convaincu que l’Ukraine est encore plus importante pour les États-Unis : la défaite des États-Unis révèle la faiblesse de leur système. Elle a une signification tout à fait différente des défaites au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Les États-Unis perdent, laissent le chaos derrière eux et se retirent. En Ukraine, ils mènent une guerre contre leur ennemi historique depuis 1945. La perdre est inimaginable.

Weltwoche : Donald Trump voulait y mettre fin en 24 heures.

Todd : C’était son intention sincère. La vulgarité et l’amoralité de Trump sont insupportables pour un bourgeois européen comme moi. Mais il défend aussi des causes tout à fait raisonnables. Le projet MAGA, « Make America Great Again », consiste à représenter les intérêts de la nation. Après un an, Trump a dû admettre que malgré le protectionnisme et les droits de douane élevés, la réindustrialisation ne fonctionnait pas. Il manque des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés. La proportion d’analphabètes parmi les jeunes âgés de 16 à 24 ans est passée de 17 à 25 % au cours des dix dernières années. L’Amérique dépend des importations, elle ne peut s’en passer. En tant que première puissance mondiale, délocaliser l’industrie en Chine était pure folie. Même dans le domaine de l’agriculture, la balance commerciale est déficitaire. Les droits de douane sont devenus une menace pour le dollar. Il est l’arme de l’empire qui vit à crédit du travail d’autres pays. L’état désastreux de la société américaine rend impossible la mise en œuvre du MAGA. Il manque le dynamisme économique et intellectuel nécessaire.

Weltwoche : Et c’est pourquoi Trump doit mener des guerres à contrecœur ?

Todd : C’est son dilemme. Il a été pris dans le tourbillon de la politique étrangère américaine des dernières décennies. Les États-Unis cherchaient à étendre et à renforcer leur empire. Trump n’a pas freiné cette évolution, il l’a accélérée. Joe Biden a compensé le déclin de l’empire par la guerre en Ukraine. Trump multiplie les théâtres d’opérations. Il a cherché à mesurer sa force à celle de la Chine, qui l’a mis à genoux avec son embargo sur les terres rares. Il menace le Canada et Cuba. Il veut le Groenland et humilie les Européens. Au Venezuela, l’impérialisme d’un empire en phase terminale s’est manifesté sous la forme d’un enlèvement et d’un pillage. Sa politique douanière est une forme de chantage. Dans pratiquement tous les domaines, il a obtenu l’effet inverse de celui escompté.

Weltwoche : Et tout cela parce que les États-Unis ne peuvent plus gagner la guerre en Ukraine ?

Todd : Ce sont des manœuvres de diversion. Avec pour conséquence que ses ennemis s’allient : l’Iran, la Russie, la Chine. Trump n’a pas réduit l’engagement militaire des États-Unis, mais l’a multiplié de manière spectaculaire. Avec leurs cris de guerre et leur hostilité envers la Russie, les Européens sont coresponsables de cette évolution.

Weltwoche : Après les négociations en Alaska, au cours desquelles les chefs d’État européens ont été traités comme des écoliers par Trump, Emmanuel Macron a qualifié Poutine d’ « ogre » et de « bête qu’il faut nourrir » dans une interview effrayante.

Todd : Trump en profite. L’Amérique – le gouvernement Biden – est responsable de la guerre en Ukraine, mais Trump a pu se profiler comme un négociateur modéré et pacifique. Il est présenté par les médias comme un souverain tout-puissant sur le monde, qu’il réorganise selon sa volonté et ses délires. Et cela juste au moment où l’Amérique essuie son premier échec stratégique face à la Russie. Le Venezuela, Cuba, le Groenland – ce ne sont que des manœuvres de diversion. Il s’agit toujours de détourner l’attention de l’Ukraine vers d’autres théâtres d’opérations. C’est également l’intention derrière les négociations. Elles ne servent qu’à gagner du temps pour toutes les parties concernées. La décision se prendra sur le champ de bataille, et Trump a compris qu’il ne pouvait empêcher la victoire de Poutine. L’Ukraine est au bord de l’effondrement de tout son système, aussi tragique et triste que cela puisse être pour les Ukrainiens.

Weltwoche : L’Iran est-il également une manœuvre de diversion ?

Todd : Oui. Et cela a déjà commencé avec l’attaque d’Israël. Pour moi, Israël n’est pas un pays autonome qui incite les États-Unis à intervenir au Moyen-Orient. Israël est un satellite des États-Unis. Tout comme l’Ukraine. Israël fait ce que Trump lui permet de faire. Lorsqu’il a voulu un cessez-le-feu à Gaza, il l’a obtenu immédiatement. C’est Israël qui lui a demandé l’autorisation de mettre fin à la guerre des Douze Jours. Netanyahou a dû se rendre à l’évidence que l’adversaire était capable de produire beaucoup plus de roquettes que prévu.

Weltwoche : Vous avez qualifié la guerre en Ukraine de début d’une troisième guerre mondiale.

Todd : La guerre en Ukraine est le début d’une guerre mondiale. L’une des raisons de la victoire des Russes est le soutien que leur apportent la Chine et l’Inde. Les pays du BRICS s’engagent aux côtés des Russes contre l’Occident.

Weltwoche : Et maintenant, va-t-on assister à une guerre mondiale entre les Américains et la Russie et ses alliés, l’Iran, la Chine et l’Inde?

Todd : La Russie, la Chine et l’Iran adoptent une attitude défensive. Pour l’instant, il s’agit d’une attaque américaine contre Téhéran. Personne ne sait ce qu’elle va déclencher. Comment le régime, comment la Chine et la Russie vont-ils réagir ?

Weltwoche : Mais dans la troisième guerre mondiale, ils seront alliés contre les États-Unis ?

Todd : Pendant la Seconde Guerre mondiale, nous avions le Troisième Reich qui attaquait tout le monde. Aujourd’hui, les attaques viennent des États-Unis. Tous les alliés sont des régimes autoritaires menacés par l’empire américain en déclin.

Weltwoche : Quel rôle jouent les Européens ? Lors d’une de nos précédentes conversations, vous avez déclaré que les Américains menaient en réalité une guerre contre l’Allemagne.

Todd : Ce que nous vivons actuellement ne se produit normalement que dans les romans de science-fiction. Le système médiatique occidental est devenu un empire du mensonge, incapable de décrire la réalité. Son axiome est le suivant : la Russie menace l’Europe. Je trouve cela absurde. Je pense que Poutine va annexer une partie de l’Ukraine à la Russie. Ensuite, les Russes mettront fin à la guerre. La conquête de l’Europe est tout simplement impossible, et Poutine n’y est d’ailleurs pas intéressé. Dans mon livre, je traite en détail du nihilisme américain, du déclin des Églises et des valeurs morales. Aujourd’hui, je me rends compte que j’ai sous-estimé le nihilisme européen. L’Europe n’est plus une union d’États égaux. Elle est dominée par l’Allemagne. Je trouvais la politique prudente d’Olaf Schulz raisonnable. L’élection de Friedrich Merz au poste de chancelier a tout changé. Elle a incité les États-Unis à relancer la guerre contre la Russie. La CDU est le parti des Américains, Merz a attisé la russophobie des Allemands. Le chancelier crée une synthèse perverse entre la russophobie et la crise économique causée par la guerre. Il veut surmonter la crise en militarisant l’industrie. Telle est la nouvelle doctrine allemande pour l’Europe. Et les services secrets publient des avertissements concernant une attaque de Poutine contre l’Allemagne.

Weltwoche : Merz veut l’armée la plus puissante d’Europe. Cela réveille de mauvais souvenirs, et pas seulement en France.

Todd : Croire que ce réarmement vise uniquement la Russie est en réalité une erreur naïve. Pour la Russie, il représente une menace sérieuse, pour les Américains, c’est une bénédiction. Je ne peux expliquer cette folie que par la crise que traverse l’UE. Elle se trouve dans une impasse et a remplacé ses idéaux originels par l’image hostile de Poutine. L’Occident n’est en aucun cas en passe de retrouver son unité perdue. Le retour à la nation prédomine aux États-Unis et en Europe. En Allemagne, la renaissance de la conscience nationale est moins prononcée que dans les autres États membres de l’UE : elle a pris le contrôle de l’Europe. Je dois à nouveau recourir à la science-fiction : la guerre en Ukraine est terminée, la Russie a atteint son objectif. Dans ce monde sans menace russe, les nations reviennent et l’Allemagne redevient une puissance dominante et sûre d’elle, avec l’armée la plus forte de tout le continent. Qui sera alors menacé ?

Weltwoche : Comme pendant la Seconde Guerre mondiale : toute l’Europe, y compris la Russie, et tout particulièrement la France, l’ennemi héréditaire ?

Todd : Pour le Canada, ce ne sont pas les Russes qui représentent une menace, mais les États-Unis. Oui, et pour la France, c’est l’Allemagne. Les politiciens français manquent de conscience historique. Les relations entre la France et l’Allemagne se sont détendues parce que nous, les Français, n’avions plus à craindre l’Allemagne.

Weltwoche : À l’occasion de la réunification, que la France voulait empêcher, elle était à nouveau perceptible.

Todd : Il y a lieu de s’inquiéter. L’effondrement de l’Occident s’accompagne d’un retour à la brutalité et à la hiérarchisation : on se soumet au plus fort et on s’en prend aux plus faibles. C’est ce que font les Américains avec les Européens, et les Allemands l’ont accepté en élisant Friedrich Merz. Ils ont besoin d’un bouc émissaire. Pour l’instant, c’est encore Poutine. Mais les relations franco-allemandes se détériorent.

Weltwoche : La volonté de Macron de partager la force de frappe nucléaire avec l’Allemagne témoigne-t-elle d’une volonté de soumission ?

Todd : Merz tient des propos très désagréables à l’égard de la France. La guerre en Ukraine débouche sur un conflit mondial entre les anciennes colonies et l’Occident qui les a exploitées. Et au sein d’un Occident en décomposition, les conflits passés resurgissent. Quoi qu’il arrive en Iran, la défaite de l’Occident et de sa civilisation est inévitable. Trump ne peut pas arrêter son implosion, il l’accélère. Les Chinois et les Russes arment les mollahs, les Américains ont dû reconnaître qu’un porte-avions ne suffisait pas. Et deux non plus. Le régime de Téhéran ne peut pas céder et Trump ne peut pas renoncer à une attaque, car il perdrait alors vraiment la face, après avoir promis son aide aux insurgés.

Weltwoche : Il a fait marche arrière au Groenland.

Todd : C’était du théâtre, il ne va pas déclencher une guerre contre le Danemark. Depuis le Danemark, la NSA surveille toute l’Europe. Le Groenland est un théâtre secondaire de la fin du monde.

Weltwoche : Vous l’avez comparé à l’effondrement de l’Union soviétique.

Todd : À l’époque, aucun coup de feu n’a été tiré, les Russes ont accepté la fin de leur empire avec beaucoup de dignité.

Weltwoche : L’Ukraine a obtenu son indépendance.

Todd : Les Russes ont très élégamment tourné le dos au communisme. Leur empire ne reposait pas sur l’exploitation de leurs satellites, ils s’étaient torturés eux-mêmes avec le stalinisme. La période qui a suivi l’effondrement a été extrêmement difficile, d’autant plus que les Russes avaient derrière eux des siècles de régime totalitaire. Comparés à la Russie, les États-Unis et l’Europe sont de mauvais perdants. En particulier les Américains, dont l’histoire avait jusqu’alors été couronnée de succès.

Weltwoche : Dans la troisième guerre mondiale, voyez-vous les Américains dans le rôle du Troisième Reich ?

Todd : Je me méfie des comparaisons avec les années 30. La situation est différente. Mais bien sûr, il y a des similitudes. Pour Trump, la diplomatie consiste à répandre des mensonges. Quand il parle de négociations, on peut être sûr qu’il y aura la guerre. C’était aussi le cas d’Hitler.

Weltwoche : Trump n’a pas encore déclenché de guerre.

Todd : Il n’a pas envoyé de troupes terrestres, car il n’en a pas le pouvoir : la société n’accepte pas les morts, et c’est généralement le cas en Occident. Personne n’aime faire la guerre, pas même la Russie. Même Poutine gère ses ressources humaines avec prudence, il n’a pas entraîné sa population dans une guerre totale. Trump n’enverra pas non plus de troupes terrestres en Iran. Nous en sommes encore au stade de la rhétorique et des frappes aériennes. Le régime des mollahs a été affaibli par la révolte. Des bombardements intensifs pourraient déclencher une guerre civile. Provoquer le chaos, déclencher des luttes internes. La guerre en Ukraine me semble désormais être une guerre civile déclenchée par les Américains. Un changement de régime en Iran n’est en aucun cas dans leur intérêt. Les mollahs sont un régime terrible, mais les mosquées sont vides. Un gouvernement nationaliste soutenu par la population ne serait guère moins hostile aux États-Unis. Comme dans les années 1930, nous manquons aujourd’hui d’imagination. La Shoah a été possible parce que personne ne pouvait imaginer Auschwitz. La réalité dépasse notre imagination.

Weltwoche : Vous avez probablement raison, et nous devrions lire davantage de romans de science-fiction pour comprendre le présent. La politique se contente de tirer les leçons du passé.

Todd : Plus que le passé, nous devrions en effet nous intéresser à ce qui pourrait arriver et à ce que nous ne pouvons absolument pas imaginer. La question centrale qui m’obsède presque est la suivante : que se passe-t-il avec les Allemands ? Les Américains veulent être américains et les Russes veulent rester russes. L’AfD n’est pas comparable au Rassemblement national. C’est un parti dont l’agressivité fait peur. Dans le même temps, l’élite allemande est en train de se familiariser avec l’idée d’une guerre. Que se passera-t-il si l’AfD et la CDU s’allient ? Le nationalisme allemand rencontrera-t-il alors le militarisme allemand ? L’Allemagne est-elle en train de redevenir une société autoritaire parce que cela correspond à son tempérament ? C’est une question à laquelle il faut réfléchir aujourd’hui.

Weltwoche : Y a-t-il une ébauche de réponse ?

Todd : Toutes mes prédictions fausses concernaient l’Allemagne : parce que je pensais à tort que les Allemands pourraient peut-être être comme les Français. Lorsque Schröder et Chirac ont protesté avec Poutine contre la guerre en Irak, j’ai vu cela comme un rapprochement réjouissant et j’ai pensé que Paris devrait partager son siège au Conseil de sécurité des Nations unies avec Berlin. Je voyais l’Allemagne comme le leader d’une Europe souveraine. Mes espoirs ont été douchés. L’Allemagne a immédiatement commencé à imposer ses décisions unilatérales sans consulter ses partenaires : de la sortie du nucléaire à l’accueil des réfugiés. L’Allemagne est coresponsable du Maïdan, elle a placé l’Ukraine devant un choix : la Russie ou l’Europe. Même dans mon livre sur l’Ukraine, dans lequel je critique vivement la Grande-Bretagne, j’épargne l’Allemagne : parce que j’étais largement d’accord avec Olaf Scholz.

Weltwoche : Pourquoi les Allemands ne peuvent-ils pas devenir des Français ?

Todd : En tant que démographe, je me suis intéressé aux structures familiales de la société paysanne. Elles continuent d’influencer la culture politique. Dans les pays où les frères étaient égaux en droits, la conception de l’égalité entre les hommes a pu s’imposer. Elle a été le préalable à des révolutions universalistes, comme celles qui ont eu lieu en France et en Russie. La Russie a mis en place le communisme, qui s’appliquait à tous. En Allemagne, la révolution n’avait aucune chance, car les frères n’étaient pas égaux en droits. Cela explique son penchant pour l’autoritarisme. En Allemagne, l’idée de l’inégalité des hommes et des peuples prévaut, et contrairement à la Russie et à la Chine, on ne peut imaginer un ordre mondial multipolaire. Cela soulève immédiatement la question de savoir pourquoi la France, avec sa tradition d’égalité, ne se range pas du côté des Russes : parce qu’elle se soumet à l’hégémonie allemande. La volonté de Macron de partager la bombe atomique affaiblit la souveraineté nationale. Pour l’Allemagne, seules des relations hiérarchiques sont envisageables. Les Allemands veulent dominer l’Europe, car cela correspond à leur tempérament. Ils sont d’ailleurs à nouveau la puissance la plus forte.

Weltwoche : Nazi un jour, nazi toujours? On vous accusera d’hostilité systémique envers l’Allemagne.

Todd : Ce n’est pas la première fois. Mon évaluation n’est pas un reproche, mais un constat. J’admire et je reconnais la supériorité des Allemands dans de nombreux domaines culturels.

Weltwoche : Vous argumentez en tant qu’anthropologue. Y a-t-il dans l’inconscient allemand un désir nostalgique de victoire sur la Russie, de revanche pour la Seconde Guerre mondiale ?

Todd : Je ne parlerais pas de revanche. Après la guerre et après la réunification, personne n’aurait pu imaginer à quelle vitesse l’Allemagne allait relever les défis auxquels elle était confrontée. C’est un compliment. Ce pays est différent, il dispose d’un potentiel énorme. Mais bien sûr, les Allemands savent qui a vaincu la Wehrmacht. Le discours agressif des Russes donne l’impression qu’ils ont été privés de leur victoire. Le refus de reconnaître la victoire russe revient à nier la défaite allemande.

Weltwoche : Après la réunification, on a également présenté la chute de l’Union soviétique comme une victoire de l’Occident et refusé aux Russes la reconnaissance qu’ils s’étaient eux-mêmes libérés du communisme – ce que les Allemands n’avaient pas réussi à faire avec Hitler.

Todd : La défaite de 1945 est considérée comme révolue, comme si elle n’avait jamais existé, tout comme le national-socialisme.

Weltwoche : En même temps, le passé nazi est omniprésent en tant qu’obsession allemande, et l’AfD est combattue comme s’il s’agissait de résister aux nazis. À la maison contre Hitler, en Europe contre Poutine.

Todd : Les Allemands sont-ils vraiment si obsédés par Hitler ? Si c’est le cas, il y a quelque chose dans leur subconscient que je n’ai pas vu. Et cela signifierait que les risques sont encore beaucoup plus grands que je ne l’avais jamais imaginé. Nous sommes vraiment dans un roman de science-fiction. Les élites n’ont plus d’explications ni de projets. Elles s’en remettent à l’UE, qui rend toute décision impossible et dont la perception de la réalité est faussée. L’Allemagne règne sur l’Europe, mais il ne faut pas le dire. Nous avons une vision complètement déformée du passé, qui guide notre présent, et nous ne pouvons imaginer l’avenir. Et quand on ne sait pas où l’on va, on peut au moins s’en tenir à la russophobie.

Weltwoche : La russophobie issue de l’antifascisme, avec Poutine dans le rôle d’Hitler. Il y a des efforts pour interdire l’AfD.

Todd : Je ne connais pas assez bien l’Allemagne pour me prononcer sur cette question. Parfois, je raconte une blague, elle n’est pas drôle. Je ne sais pas, je ne suis pas sûr... Oui, c’est peut-être vraiment le cas : l’Allemagne laisse libre cours à son tempérament autoritaire. On compare l’AfD au Rassemblement national, Marine Le Pen à Meloni et Poutine, et Meloni à Trump. Ces rapprochements tournent en rond. Ce que tous les pays ont en commun, c’est le retour à la nation. Les Allemands veulent eux aussi redevenir allemands. Cette dynamique a gagné tous les partis, le SPD, la CDU, l’AfD. Les différences entre les idéologies postnationales s’estompent. Aux États-Unis, on observe un rapprochement entre les néoconservateurs, qui prônaient la guerre comme moyen d’imposer la démocratie, et le mouvement Maga, qui voulait y mettre fin. En Allemagne, la fusion entre la CDU et l’AfD est envisageable. Et il est concevable que le retour à la nation autoritaire se présente cette fois-ci comme un combat pour la liberté et la démocratie.

Weltwoche : Comment évaluez-vous l’évolution en France, dont la politique est depuis longtemps déjà marquée par la lutte contre les populistes et les néofascistes et où la radicalisation de la gauche fait craindre une guerre civile entre « antifascistes » et « fascistes » ? Jean-Luc Mélenchon, du parti « La France insoumise », a qualifié l’élection qui désignera le successeur de Macron l’année prochaine de « dernière bataille ».

Todd : Cette opposition paralyse la France. Aucun parti ne souhaite abolir l’euro ou quitter l’UE. Seul un soulèvement radical peut venir à bout de l’impuissance politique. Nous avons besoin d’un mouvement qui reconnaisse nos intérêts collectifs et qui laisse derrière lui les idéologies postnationales. Il n’est pas en vue.

Weltwoche : Qui sera le prochain président ?

Todd : Je ne sais pas, je ne suis pas prophète. Même si j’ai cette réputation.

Weltwoche : C’est Oussama ben Laden, le commanditaire des attentats contre les Twin Towers, qui l’a répandue dans le monde entier. Alors qu’il fuyait les Américains, il vous a cité en tant que prophète au début du millénaire : après la fin de l’Union soviétique, ce serait la chute de l’empire américain. Pour qui allez-vous voter ?

Todd : Je n’en ai aucune idée.

Weltwoche : Dominique de Villepin, qui, en tant que ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, a mené la campagne contre l’attaque américaine en Irak ?

Todd : C’est le seul homme politique qui puisse compter sur ma sympathie, du moins.

Weltwoche : Vous vouliez raconter une blague.

Todd : Il s’agit de l’histoire d’un camp de concentration pour Juifs, qui sont emprisonnés et exterminés parce qu’ils sont antisémites.

Weltwoche : Cette idée ne me semble pas du tout irréaliste, compte tenu de la confusion mentale et de la rhétorique dominante que vous décrivez. Mais restons dans le domaine de la science-fiction : ce n’est pas la Russie que « l’armée la plus puissante d’Europe », va attaquer, mais la France ?

Todd : Non, je ne le crois pas, du moins à moyen terme. L’Allemagne n’en est pas capable, nous avons la bombe atomique. Les journalistes et les politiciens ont oublié que de Gaulle l’a construite pour nous protéger des Allemands. S’ils s’acharnent encore plus contre la Russie, cela pourrait contraindre Poutine à utiliser des armes nucléaires tactiques. Je ne peux qu’espérer que les missiles russes ne viseront pas Dassault, mais les usines de Rheinmetall.

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vendredi 30 mai 2025

L’Allemagne trahit encore : cap sur une nouvelle guerre ? (doublage français)

 

Le ministre allemand de la Défense a annoncé que le pays allait non seulement se remilitariser, mais aussi mettre jusqu'à 460 000 soldats sous les armes. Le problème ? Un traité international de 1990 promettait que l'armée allemande ne dépasserait pas 370 000 hommes. Cela, ajouté aux promesses non tenues de ne pas stationner d'armes nucléaires dans l'Allemagne réunifiée, constitue une rupture majeure de l'accord négocié pour mettre fin à la division allemande et, avec elle, à la guerre froide.
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Original Video:    • They Are BREAKING The Next Promis. Germany...  
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Translated Transcript: https://www.video-translations.org/tr...
Produced by: Neutrality Studies
Originally Published on: 2025-05-25
Translations by: www.video-translations.org
Disclaimer: Read by A.I. Voices. Auto-translated.

mercredi 7 mai 2025

Pour que l’Europe prospère, la Russie et l’Allemagne doivent être en paix

Source : https://lesakerfrancophone.fr/pour-que-leurope-prospere-la-russie-et-lallemagne-doivent-etre-en-paix

Par Uwe von Parpart – Le 16 avril 2025 – Source CIRSD

 

Historiquement, lorsque les plus grandes puissances européennes de la période moderne, la Russie et l’Allemagne/Prusse, étaient en paix l’une avec l’autre, leurs peuples et leurs économies prospéraient et les réalisations culturelles et scientifiques du continent menaient le monde. Inversement, lorsqu’eux et leurs alliés se sont affrontés, l’Europe a sombré dans un massacre barbare, d’énormes pertes en vies humaines et la destruction physique de ce que des générations avaient construit.

Les hommes et les femmes d’État, de l’Est et de l’Ouest (s’il y en a), chargés de régler le conflit pivot actuel du monde, axé sur l’Ukraine, feraient bien de revoir les relations Russo-allemandes pour bien comprendre ce sujet.

Plus d’un siècle de paix et de coopération entre les deux parties, mis à part quelques désagréments mineurs, a été inauguré le 30 décembre 1812, avec la Convention de Tauroggen (maintenant connue sous le nom de ville de Taurage en Lituanie) lorsque le général prussien Ludwig Yorck a négocié avec Carl von Clausewitz, alors au service de la Russie, après avoir changé de camp avec son corps prussien, de la Grande Armée de Napoléon vers l’Armée Impériale Russe. En un an et trois mois, le 31 mars 1814, les forces de la coalition prussienne et russe rejointes par un contingent autrichien avaient expulsé Napoléon de toutes les terres allemandes et les vainqueurs, dirigés par le tsar Alexandre Ier et le roi de Prusse Friedrich Wilhelm III, entrèrent dans Paris.

Par la suite, le Congrès de Vienne, tenu entre septembre 1814 et juin 1815, présidé par le ministre autrichien des Affaires étrangères, le Prince Metternich, a confiné la France à ses frontières pré-révolutionnaires et pré-napoléoniennes, et a établi un système d’équilibre des pouvoirs entre la Prusse (et plus tard l’Allemagne), la Russie, l’Autriche et la Grande-Bretagne (et après 1818, la France), qui prévenait les conflits entre les membres et protégèrent ainsi l’Europe de guerres à grande échelle et prolongées pendant près d’un siècle.

L’élément clé du système était d’éviter les conflits entre la Prusse/Allemagne et la Russie. L’homme d’État clé qui a veillé à cela et dont les compétences diplomatiques et les ruses ont accompli l’impossible, en particulier après l’établissement perturbateur d’une Allemagne unifiée en 1871, fut Otto von Bismarck.

Descendant d’une famille d’aristocrates terriens de Poméranie, il avait suivi une formation d’avocat et avait rejoint la fonction publique prussienne. En 1848-1849, il condamna avec éloquence la tentative de révolution républicaine de 1848, se positionna comme un loyaliste archi-conservateur de la monarchie et fut élu à la Chambre des députés prussienne, la chambre basse du parlement. En 1851, le roi Frédéric Guillaume IV le nomma représentant de la Prusse à l’Assemblée fédérale de Francfort.

Alors qu’il était à Francfort et qu’il s’occupait des affaires banales de la Confédération allemande, souvent en conflit avec les représentants autrichiens, Bismarck a conservé sa vision ultraconservatrice caractéristique, mais a parallèlement adopté l’approche intransigeante de la realpolitik qui, plus tard dans sa carrière, lui a valu le surnom de “Chancelier de fer”. Pour le dire en termes contemporains, il n’était pas un idéologue néoconservateur.

En 1859, à sa déception initiale, Bismarck fut nommé ambassadeur de Prusse à Saint-Pétersbourg. Mais il a rapidement réalisé les excellentes opportunités inhérentes au poste. Il a gagné le respect et la confiance du tsar Alexandre II. Ils conversaient en allemand ; la mère d’Alexandre était Charlotte de Prusse. Lorsque Bismarck quitta la Russie en 1862, il était certain de l’amitié du tsar envers la Prusse et de son soutien au prochain grand projet de Bismarck, l’unification de l’Allemagne sous la direction prussienne. “Nous souhaitons une Allemagne forte et unifiée« , lui avait déclaré le ministre russe des Affaires étrangères Gorchakov. “Nous avons besoin de l’Allemagne pour réaliser nos propres objectifs politiques.”

En mai 1862, pour ce qui s’avéra être un bref passage, Bismarck devint ambassadeur en France, pour être rappelé à Berlin en septembre par le nouveau roi Guillaume Ier en tant que Premier Ministre et ministre des Affaires étrangères.

Deux guerres, contre l’Autriche en 1866 et contre Napoléon III en 1870-1871 ont suivi. Les deux ont été remportés par la Prusse. Dans aucune d’elles la Russie n’est intervenue. La guerre franco-prussienne a conduit au couronnement de Guillaume Ier en tant qu’empereur et de Bismarck en tant que chancelier d’une Allemagne unifiée. Pendant encore 20 ans, Bismarck fut le garant de la paix en Europe. Interrogé sur le succès de ses politiques, il a répondu « Le secret de la politique ? Passez un bon traité avec la Russie.”

Avance rapide vers la guerre

En 1888, Guillaume Ier mourut ainsi que son fils Frédéric III, l’empereur de 99 jours. L’empereur Guillaume II, âgé de 29 ans, aussi inexpérimenté qu’arrogant, entra bientôt en conflit avec Bismarck et le 18 mars 1890, le força à démissionner.

Sous ses successeurs, le système des traités de Bismarck s’est rapidement effondré, surtout le Traité de réassurance critique avec la Russie, qui expira en 1890 et ne fut pas renouvelé. En 1891, la Russie fit des ouvertures de traité à la France et un traité secret franco-russe suivit en 1894. En 1904, l’Entente Cordiale anglo-française fut conclue. L’Empire allemand était maintenant encerclé, avec seulement l’Autriche-Hongrie moribonde comme alliée et un passif majeur en raison de ses enchevêtrements balkaniques que Bismarck avait toujours mis un point d’honneur à éviter.

Bismarck est décédé en 1898. Vingt ans plus tard, l’empire qu’il avait fondé n’était plus. L’Empire russe non plus, et 2,3 millions de soldats russes et 2 millions de soldats allemands étaient morts. La Seconde Guerre mondiale qui a suivi a vu 5,3 millions de morts militaires allemands, la plupart sur le sol russe, et un énorme 11,4 millions de soldats russes morts.

Une note sur le mackindérisme

Le 25 janvier 1904, Halford Mackinder, lecteur en géographie à Oxford et directeur de la London School of Economics, donna une conférence intitulée « Le pivot géographique de l’histoire » à la Royal Geographical Society de Londres. Conférence qui s’est avérée aussi controversée qu’influente. Controversée parce qu’elle remettait en question l’orthodoxie britannique (et américaine) de la suprématie de la puissance maritime articulée par Alfred Thayer Mahan dans « L’influence de la puissance maritime sur l’histoire » de 1890. Influente parce que la thèse de Mackinder selon laquelle la puissance maritime perdait au profit de la puissance terrestre rendait urgent pour les stratèges britanniques obsédés par l’équilibre des pouvoirs de contrer par tous les moyens toute alliance potentielle germano-russe (“heartland”).

Le ministre britannique des Affaires étrangères Sir Edward Grey a-t-il finalement été influencé par de telles considérations pour entrer dans la Première Guerre mondiale ? Il aura sûrement envisagé la possibilité que l’Allemagne puisse vaincre la Russie et la France si l’Angleterre n’intervenait pas.

Avance rapide vers le présent

Bien que des considérations de type Mackinder n’aient peut-être pas explicitement fait partie de la prise de décision de Grey dans les jours cruciaux de la fin juillet au 4 août 1914, depuis le pacte Hitler-Staline et jusqu’à présent la possibilité d’une alliance germano-russe qui dominerait l’Europe et atteindrait même l’Asie a été un cauchemar stratégique anglo-américain.

L’OTAN a été fondée dans ce but précis ou, comme l’a exprimé le premier secrétaire général de l’OTAN, Lord Ismay de Grande-Bretagne, son but est “d’empêcher l’Union soviétique d’entrer, les Américains de sortir et les Allemands de tomber. » Et ainsi, nous arrivons en plein milieu du monde d’aujourd’hui et de la question cruciale de savoir comment évaluer les causes de la guerre en Ukraine et comment y mettre fin avant qu’elle ne nous achève.

Le problème, bien sûr, n’est pas seulement de savoir comment faire taire les armes, mais de réaliser ce que le Congrès de Vienne a réalisé, aidé par la diplomatie bismarckienne : un siècle de paix.

La Russie et la Deuxième Unification allemande

Le mur de Berlin est tombé le 9 novembre 1989. Le 18 mars 1990, la République démocratique allemande (Allemagne de l’Est) tenait ses premières élections libres. Le Parlement nouvellement élu (Volkskammer) a adopté une résolution le 23 août 1990, déclarant l’adhésion de la République démocratique allemande à la République fédérale d’Allemagne (Allemagne de l’Ouest). Le Traité d’unification est entré en vigueur le 3 octobre 1990. Le Traité sur le Règlement Définitif concernant l’Allemagne, en abrégé Traité 2+4, a été conclu le 12 septembre 1990 à Moscou entre les deux États allemands et les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale (les États-Unis, l’Union Soviétique, la France et le Royaume-Uni) et a permis l’unification formelle et le retour de la pleine souveraineté de l’État allemand.

Il est intéressant de noter que l’Union soviétique sous Gorbatchev et les États-Unis étaient les plus favorables à l’unification. La France et le Royaume-Uni ont montré plus de réticence.

Toutes les troupes soviétiques ont également été immédiatement retirées de l’ex-Allemagne de l’Est. Les troupes de l’OTAN sont restées dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest puisque le pays réunifié est resté membre de l’OTAN.

Après la dissolution de l’Union soviétique en tant qu’État souverain le 26 décembre 1991 et la création de la Fédération de Russie, la voie aurait dû être dégagée pour l’établissement de relations normales entre l’Allemagne et la Russie. Mais cela ne s’est pas produit, en partie parce qu’on ne pouvait pas s’attendre à ce que cette dernière passe du jour au lendemain d’un pays communiste avec une économie centralisée et dirigiste à une économie de marché libre sur les modèles occidentaux.

Alors que ce processus se prolongeait et que l’instabilité politique et les incertitudes sur les relations de la Russie avec les autres républiques nouvellement indépendantes de l’ex-Union soviétique prévalaient, il aurait été urgent de définir, de négocier et de mettre en œuvre de nouvelles structures de sécurité équitables Est-Ouest.

Mais de tels efforts ne furent jamais déployés. Au lieu de suivre le modèle de Bismarck pour “conclure un bon traité avec la Russie”, les États-Unis sous l’administration Clinton (1993-2001) ont entamé le processus d’invitation des anciennes républiques soviétiques dans l’alliance de l’OTAN dirigée par les États-Unis. De même, l’UE ne semble avoir fait aucun effort pour engager la Russie et développer des liens économiques plus étroits.

De l’expansion de l’OTAN à la guerre en Ukraine

Deux séries d’expansion de l’OTAN, datées du 12 mars 1999 et du 29 mars 2004, ont amené dix anciens pays du bloc de l’Est et anciennes républiques soviétiques dans le giron de l’OTAN. Six autres membres ont été ajoutés entre 2009 et 2023-2024 (date à laquelle la Suède et la Finlande ont été admises). Les demandes d’adhésion de la Bosnie-Herzégovine, de la Géorgie et de l’Ukraine sont en attente.

Nous n’avons pas besoin de revoir les détails ici ; mais lorsque – soutenus par les administrations américaines avec un personnel de politique étrangère et de sécurité résolument néoconservateur – d’abord la Révolution Orange de 2004, puis le soulèvement de Maidan de 2014 se sont produits en Ukraine, le président russe Vladimir Poutine a décidé de ne plus attendre et de riposter contre l’encerclement de l’OTAN et les menaces de changement de régime. Selon l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel (2005-2021), les accords de Minsk n’ont jamais été destinés à être mis en œuvre, mais seulement à gagner du temps pour armer l’Ukraine et développer une armée capable. Bismarck – ou d’ailleurs Henry Kissinger – aurait pu prédire le résultat d’une Russie acculée de cette manière.

La destruction de l’économie allemande

Qu’il s’agisse du résultat escompté ou des dommages collatéraux ou, très probablement, d’un peu des deux, non seulement la Russie a été considérablement affaiblie par le déclenchement d’une guerre ouverte en Ukraine, mais les dommages causés au meilleur partenaire économique stratégique de la Russie, l’Allemagne, ont été au moins aussi, sinon encore plus, graves.

Le partenariat, tout à fait rationnellement basé sur l’approvisionnement en énergie russe et en ressources en matières premières échangées contre des produits manufacturés de haute technologie et des installations et équipements pour l’industrie russe, a été détruit comme l’ont été les gazoducs Nordstream sous la mer Baltique, un événement « prédit » avec précision par le président américain Joe Biden lors d’une conférence de presse à Washington avec le chancelier allemand Olaf Scholz.

Voici quelques éléments clés du rapport de dommages :

Les importations de Russie vers l’Allemagne et les exportations vers la Russie depuis l’Allemagne se sont effondrées. Les deux graphiques ci-dessous parlent d’eux-mêmes.

Source: www.statista.com

Plus important encore, les prix de l’électricité industrielle allemande ont grimpé en flèche et rendent la production en Allemagne non rentable. Les entreprises allemandes, si elles investissent, ont transféré leurs investissements à l’étranger.

Source: www.statista.com

Les industries critiques à forte intensité énergétique en Allemagne ont dû réduire massivement leur production.

Le climat général des affaires en Allemagne est sur une pente descendante continue. L’économie allemande, en tant que puissance de l’Europe, a connu deux années consécutives de croissance négative. Une croissance zéro en 2025 est le mieux qui puisse être espéré. L’Allemand est la pire chute économique de l’UE.

Ces données démontrent l’impact négatif de la guerre en Ukraine. Inversement, bien sûr, si cette guerre devait se terminer, la collaboration économique russo-allemande pourrait faire un énorme retour en force.

Cela suppose toutefois un règlement de paix dans le contexte d’un nouveau cadre de sécurité européen fiable, un cadre qui doit réduire considérablement les risques politiques afin de libérer le vaste potentiel de développement économique commun complémentaire.

Il y a beaucoup de potentiel de main-d’œuvre russe hautement qualifiée pour faire ce travail. La Fédération de Russie forme plus de 400 000 ingénieurs par an, les États-Unis seulement 250 000, pour une population de plus du double.

Uwe von Parpart

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

jeudi 26 janvier 2023

« L’escalade. De la guerre en Ukraine à la guerre contre la Russie ». L’édito de Charles SANNAT

Quand on regarde l’histoire de notre vieux continent, c’est celle d’une terre meurtrie par les guerres. Il n’y a pas de petite guerre en Europe et celle-ci ne fait pas exception.

Ce qui est frappant lorsque l’on regarde l’histoire et les enchaînements qui ont mené à la boucherie de 14/18, c’est que finalement personne ne voulait véritablement la guerre. Mais la guerre eut lieu.

Aujourd’hui, aucun peuple d’Europe ne veut la guerre, et si l’on met de côté le vacarme de la propagande, rares sont les citoyens européens qui vont déclarer spontanément qu’ils ont très envie d’aller mourir pour l’Ukraine, de Kiev… à Tchernobyl.

En réalité personne ne veut la guerre parmi les peuples ce qui est très différent chez les dirigeants qui, eux, font tout objectivement pour alimenter l’escalade.

C’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui. L’escalade. 

L’histoire jugera.

L’Allemagne vient de franchir non pas le Rubicon, mais le Dniepr ! Pour rester dans la métaphore fluviale, espérons que cela ne se transforme pas pour nous en nouvelle Bérézina. Vous saviez que la Bérézina se trouve dans la Biélorussie actuelle.

Et c’est désormais un charOthon pour l’Ukraine et on recueille les dons de Tanks pour Kiev qui est à bout de matériels roulants.

Mais des chars sans un soutien aérien, ce n’est pas très durable… je ne parle pas du développement durable, non, nous sommes très loin de la guerre écologique et basse émission de CO². Vous penserez à bien faire votre petit pipi sous la douche pour sauver la planète n’est-ce pas. Nous conclurons d’ailleurs cet édito par une information écologique de première importance, la solution au réchauffement climatique étant d’une simplicité enfantine.

Je ne vais pas me lancer dans un traité de doctrine militaire sur l’emploi des forces, mais en gros les tanks c’est super, mais la « cavalerie » blindée doit être utilisée en complément de l’artillerie et… de l’aviation. Sinon, les régiments de chars risquent fort de se faire démonter par l’adversaire.

En attendant les livraisons d’armes modernes à l’Ukraine, des chars qu’il faudra bien servir nécessitant quelques semaines de formation, sans oublier le fait qu’il faudra les maintenir en état de marche pour ceux qui ne seront pas dézingués au combat. Bref, tout cela s’annonce compliqué, et quand je vois la panoplie de chars promis à l’Ukraine, je me demande à quoi cela rime.

Ce n’est pas une armée blindée qui est constituée c’est le salon de l’armement de Frankfort !

On est déjà à trois modèles de chars différents ! Il en manque encore. Nous avons le constructeur américain, l’allemand bien évidemment qui représente le gros du parc, et le fabricant anglais. On devrait finir par envoyer également nos chars Leclerc. Nous pourrons enfin tester en grandeur nature, lequel des tanks sera le meilleur. Côté vente d’armes, il n’y a pas mieux que le feu pour éprouver l’efficacité d’une arme.

Du coup, la Russie dit les choses de plus en plus clairement, ici la phrase qui concerne notre pays, mais les Russes vivent la situation comme une guerre contre les pays de l’OTAN.

Nous sommes donc en pleine escalade.

Dire cela n’est pas dire que Poutine est gentil et nous les méchants ou inversement.

J’observe factuellement que nous sommes en pleine escalade. D’ailleurs même les pro-guerre le disent haut et fort.

Et les escalades peuvent mal finir.

Ce qui nous amène à la guerre nucléaire.

Un moyen idéal de faire baisser durablement la température sur terre.

Un bon hiver nucléaire mettra fin définitivement au réchauffement climatique.

Quand on augmente les enchères, il faut être sûr de pouvoir suivre.

Au fait, l’or monte. Monte et monte jour après jour.

Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu.

Préparez-vous !

Charles SANNAT

Envoi de chars léopard en Ukraine. Selon Piotr Tolstoï, les Allemands n'ont manifestement pas compris les leçons de l'histoire. Ni leurs anciens adversaires.



Oh, mais regardez cette croix un peu floue sur la tourelle...  





 

samedi 11 décembre 2021

Allemagne / Autriche... Nouveau pogrom en perspective ?

 Allemagne (2021) 


                                                        "n'achetez pas aux non-vaccinés"

🇩🇪 ALLEMAGNE : ILS SONT DEVENUS FOUS !!! - ✊ Manifestant : Suis-je un assassin ? - 👮‍♂️ Policier : Oui, parce que vous n'êtes pas vacciné, les non-vaxx ont perdu toute humanité. - ✊ Manifestant : Que suis-je ? - 👮‍♂️ Policier : Je ne sais pas, (vous) n'êtes plus humain.

La vidéo ici : https://twitter.com/i/status/1469699113428078611

Autriche

                                        «Les Juifs sont indésirables à Behringersdorf» (près de Nuremberg)


                                                            «Non-vaccinés indésirables!»


Interview (en Allemand) de Wilhelm Schleweis de Gelsenkirchen sur l'action «Non-vaccinés indésirables!»


Nick Hope, âgé de 97 ans :
"J'ai survécu à l'Holocauste dans le camp de concentration de Dachau.
Quand je vois les nouvelles d'Autriche, je vois l'esprit d'Hitler ressusciter.
Petit à petit, nous perdons nos libertés.
Réveilles-toi s'il te plait !"

Vidéo ici : https://t.me/vaccinCovidResultats/11420

jeudi 2 décembre 2021

Le patron de l'institut allemand Robert Koch, qui élabore les recommandations de vaccination, ne ferait pas vacciner ses enfants !

 Silvano Trotta Officiel

mercredi 1 novembre 2017

Rémi Bourgeot : « Partout en Europe, nous assistons à la réaffirmation des États »./ Rémi Bourgeot: " everywhere in Europe, we attend the reaffirmation of States ".

dimanche 29 octobre 2017


source : http://l-arene-nue.blogspot.be/2017/10/remi-bourgeot-partout-en-europe-nous.html






Rémi Bourgeot est économiste et chercheur associé à l’IRIS. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks. Concernant la zone euro ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles. Catalogne, pays de l'Est, Brexit, Allemagne : il revient sur tout cela aujourd'hui sur L'arène nue. 


***


La situation est incertaine en Espagne et devient dangereuse. Le Parlement catalan a voté vendredi dernier l'indépendance. Madrid a a répondu en annonçant la mise sous tutelle de la région, conformément à l’article 155 de la Constitution espagnole. Quelles pourraient être, pour l'Europe, les conséquences de la dislocation d'un de ses États membres ? L'UE peut-être aider à régler la crise catalane ?

La crise catalane renvoie à un risque existentiel pour l’Union européenne. Alors que l’UE a été vue historiquement comme un soutien des divers régionalismes, cette crise représente la limite absolue à cette approche. Quoi que l’on pense de la gestion littéralement désastreuse de Mariano Rajoy, ou des revendications catalanes, une UE qui encouragerait, près du point de rupture, l’éclatement d’un de ces grands États membres, s’aliénerait la quasi-totalité des États et ferait face à une situation de blocage fondamentale. L’UE est une construction internationale qui repose sur la participation volontaire de ses membres. Cette réalité est de plus en plus apparente depuis la crise. Ce constat est évidemment paradoxal si l’on a, par exemple, à l’esprit les programmes d’austérité. En réalité,, toutefois marquée par les lourds déséquilibres qui affectent les relations entre États, en particulier autour de la puissance allemande. 

L’UE a été le cadre de développement de ces déséquilibres qui s’avèrent d’autant plus extrêmes une fois que l’illusion d’un dépassement institutionnel des États se défait. Il n’est donc guère surprenant que l’UE soit la grande absente de la crise catalane. Ce non-soutien a douché les espoirs des indépendantistes catalans qui imaginaient transformer la Catalogne en une sorte de région à nu dans l’UE, en dépassant ce qu’ils considèrent comme un simple échelon madrilène. Sans soutien d’une UE dont le pouvoir politique apparaît de plus en plus comme inexistant en dehors du jeu interétatique (certes déséquilibré), la sécession catalane est impossible… sauf à accepter de plonger dans une forme ou une autre de chaos légal et économique. La Catalogne n’appartiendrait plus à l’UE et aurait les pires difficultés à rejoindre le club. Pro-européenne, elle chercherait à conserver l’euro mais se verrait formellement exclue de l’union monétaire en même temps que de l’UE et se retrouverait donc à utiliser la monnaie unique sur une base légale très faible, au même titre que le Kosovo ou le Monténégro.

Le cas catalan renvoie à un itinéraire historique particulier mais illustre un certain type d’instabilité politique. Il s’agit de la tendance plus générale à la désagrégation des États, les régions les plus riches s’émancipant progressivement de leur appartenance nationale en se représentant plus libre dans un cadre plus large et plus abstrait. Christopher Lasch avait justement relevé ce phénomène à la fin de sa vie, au début des années 1990, en évoquant notamment le cas de la Californie qui rêvait d’une forme d’émancipation dans le cadre de la mondialisation, par son appartenance économique au « Pacific Rim ». La crise politique que traversent nos sociétés dépasse le cadre du populisme et s’ancre davantage dans une remise en question des cadres étatiques qui ont, depuis plus de quatre décennies, organisé leur propre délitement.

Tout autre pays, tout autre type de manifestation identitaire : un parti populiste de droite hostile à l'immigration (ANO) a remporté la victoire aux élections législatives tchèques du 21 octobre. Une semaine auparavant, le très conservateur Sebastian Kurz gagnait les élections autrichiennes, et entreprend actuellement de former une coalition avec le parti de droite radicale FPÖ. Pourquoi cette épidémie de revendications identitaires à l'Est de l'Europe ? 

La thèse défendue, au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, selon laquelle la vague populiste incarnée par Donald Trump et les partisans du Brexit se serait échouée sur les côtes de l’Europe continentale, n’aura pas tenu longtemps. La remise en cause du statu quo politique est en train de devenir une réalité où que l’on regarde en Europe, mais cette tendance prend des formes bien différentes d’un pays à l’autre. Les développements politiques qui touchent l’Europe centrale paraissent d’abord surprenants si l’on cherche à expliquer le populisme par une lecture quelque peu simpliste des chiffres de croissance économique ou par la seule question de la relégation des classes populaires. Si cette ligne d’analyse permet assez bien d’expliquer l’essor des mouvements populistes en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, le cas de l’Europe centrale est de nature assez différente, tout comme celui de l’Allemagne. 

Les pays d’Europe centrale issus du bloc communiste ont tendance à rester bloqués à des niveaux de développement plus bas que ceux d’Europe occidentale mais l’ampleur du chemin économique parcouru ces deux dernières décennies ne fait aucun doute et ils ont, de plus, tendance à jouir de taux de chômage plutôt limités. La République tchèque que vous évoquez, connaît même une situation proche du plein emploi, et, sur le plan financier, fait office sur les marchés mondiaux de havre de stabilité, de « safe haven » alternatif, comme une sorte de Suisse d’Europe centrale. D’ailleurs, n’oublions pas que la riche Suisse a été précurseur en matière de populisme de droite visant le pouvoir, avec le SVP/UDC de Christoph Blocher qui, tout comme l’américain Donald Trump ou le tchèque Andrej Babiš, est chef d’entreprise et milliardaire.

Si les bénéfices économiques de leur intégration à l’Union européenne sont apparus comme assez évidents à la Tchéquie et à ses voisins d’Europe centrale, notamment dans le cadre de leur rattrapage économique et des fonds structurels versés aux nouveaux États-membres, les nombreuses implications de la participation à l’UE y paraissent plus problématiques. Il est évident que, pour ces pays, la question de l’abandon de pans de leur souveraineté est, pour des raisons historiques notamment, particulièrement sensible, et alimente une réaction identitaire souvent épidermique voire  brutale. 

Sur la question même de la « success story » économique, il convient tout de même de souligner les limites de leur rattrapage qui a essentiellement consisté en une intégration à l’appareil industriel allemand. La sous-traitance est un puissant outil de rattrapage économique mais ce phénomène connaît, dans la quasi-totalité des pays émergents, une limite intrinsèque qui conduit en général à un pallier dans le développement. Le modèle de sous-traitance nourrit par ailleurs une frustration liée à une structuration économique et sociale qui ne s’ancre pas dans la conception et qui ne mobilise pas la créativité du pays. 

En somme, il existerait un type de frustration identitaire lié à un modèle de croissance économique peu valorisant et devant tout à l'extérieur (ici, à l'Allemagne) ?

Oui. Les gouvernants qui se contentent de jouer la petite musique de l’adaptation bureaucratique au marché unique ou à la mondialisation suscitent rarement une forte adhésion populaire au bout du compte, que cette approche économique produise un certain succès comme en Europe centrale ou une logique de délitement de l’appareil productif comme en France et en Italie. Le rattrapage économique est très souvent le résultat de l’imitation d’un modèle, comme cela fut d’ailleurs le cas des pays d’Europe occidentale suivant la révolution industrielle anglaise. Mais, même en suivant un modèle éventuel, le dépassement du simple cadre du rattrapage nécessite l’intégration de la conception et de la production. Un pays comme la République tchèque a une longue histoire industrielle derrière lui, et était bien plus industrialisé et productif que le bloc communiste dans son ensemble. Ce qui y nourrissait une grande fierté.

Le type de rattrapage des deux dernières décennies, écrit d’avance et connaissant par ailleurs de nombreuses limites, si ce n’est un plafond de verre, a un caractère débilitant lorsqu’il ne s’accompagne pas d’un véritable projet national, et l’on peut à cet égard comprendre le vertige économique de ces pays dans le cadre de l’Union européenne. Toutes les modalités de croissance économique ne se valent pas. Alors qu’il est évident que l’Union européenne souffre de l’absence de projets de coopération viables, les États aussi ont eu tendance à se vider de leur substance dans le cadre de cette simple logique d’allocation du capital productif à l’échelle européenne et mondiale. 
La dimension identitaire de ces développements politiques est préoccupante mais peu surprenante. Nous sommes témoins de l’effondrement de l’illusion quant au dépassement des États-nations. Non seulement pour les pays qui connaissent un délitement économique mais aussi pour ceux qui ont connu un extraordinaire rattrapage, comme les anciens pays du bloc communiste, ou ceux qui affichent une solide prospérité comme l’Autriche, qui n’a rejoint l’UE qu’en 1995 une fois que la disparition de l’URSS l’y a autorisée, ou comme la Suisse qui, bien qu’à l’écart de l’appartenance formelle à l’UE, y est largement intégrée. 

Et la question migratoire alors ? La république tchèque n'a pratiquement pas reçu de « migrants ».... 
Il n’est pas très surprenant de voir, dans ce contexte, une partie de l’électorat de ces pays se focaliser sur la figure de l’immigré, que l’immigration y soit importante ou très faible. Si le mouvement historique de dépassement des États a neutralisé la capacité de mobilisation positive des peuples européens, il semble que des tendances plus sombres lui aient au contraire survécu. Bien que l’on puisse aborder les questions d’immigration de façon apaisée, il convient de ne pas prendre à légère ces obsessions identitaires et leurs conséquences, qui nous dépassent forcément. Nous ne revivons probablement pas les années trente, mais le type de vide politique qui apparait à tous les étages de la structure européenne engendre rarement vertu et raison. Cette réalité s’applique aussi bien aux Etats, qui pensaient s’en remettre à l’Europe pour à peu près tout et à une mondialisation prétendument heureuse, qu’à la bureaucratie européenne elle-même.

En tout état de cause, l’idée de vouloir sauver les meubles en divisant l’Europe centrale entre pro-européens (République tchèque, Slovaquie…) et eurosceptiques (Pologne, Hongrie) est inefficace car erronée dans ses prémisses, comme le montre justement le résultat de l’élection tchèque. Il est, dans tous les cas, trop tard désormais pour ce type de stratégie. Si les pays de ce que l’on appelle le groupe de Visegrád   suivent effectivement des tendances politiques assez différentes, la remise en cause du cadre européen y est commune et profonde. A vouloir stigmatiser à tout prix la critique de l’UE chez les membres les plus récents, on ne fait que donner du sens à une sorte de front commun de ces pays et surtout on y légitime les tendances politiques les plus néfastes. 

Les responsables européens devraient renoncer à l’instrumentalisation de cette « nouvelle Europe » et s’attaquer à la question essentielle du rééquilibrage du continent, du point de vue politique et économique. Les dérives politiques qui mettent en danger l’État de droit doivent être dénoncées. Mais les stratégies de stigmatisation de l’euroscepticisme en tant que tel sont vouées à l’échec. 

Le Brexit semble bien mal engagé. Pourquoi le processus de séparation de la Grande-Bretagne et de l'Union avance-t-il aussi peu ? Qui bloque ? Les Britanniques ? Les États membres de l'UE ? Pensez-vous, comme l'a récemment affirmé l'ancien ministre grec Yanis Varoufakis que le couple franco-allemand ne souhaite pas une véritable réussite des négociations mais veuille au contraire faire un exemple en rendant les choses difficiles aux britanniques ?

L’analyse de Yanis Varoufakis est intéressante et parfois même savoureuse, du fait de sa connaissance intime du cadre des négociations européennes, mais elle est limitée par une forme d’incohérence. Il ne cesse de démontrer sa compréhension du cadre inégalitaire qui organise les relations entre États au sein de l’Union européenne, mais il semble n’y reconnaître que deux échelons, celui d’hegemon et celui de dominion. Il ne fait aucun doute que la Grèce a exploré tous les aspects imaginables de cette dichotomie dans le cadre des plans d’aide. Mais les choses ne sont, en temps de crise, pas si simples ou binaires pour les grands pays. Autant la dépression grecque était un sujet d’importance parfaitement mineure pour l’Allemagne, autant la question du Brexit est tout de même d’un autre ordre.

L’instauration de barrières douanières entre le Royaume-Uni et l’UE, dans le cadre de l’OMC, n’aurait pas de conséquences économiques catastrophiques pour l’Allemagne, malgré son excédent bilatéral d’environ 50 milliards d’euros (86 milliards d’exportations contre 36 milliards d’importations…) avec Londres. Cela serait tout de même problématique pour l’industrie automobile, parmi d’autres secteurs. Dans le cadre politique allemand et de ses règles tacites, la chancelière n’a pas de mandat pour pénaliser délibérément un secteur phare de l’économie nationale à des fins politiques. Même dans le cas des sanctions contre la Russie, on a fini par voir les responsables économiques se manifester et rendre la position allemande ambivalente. 

L’UE souffrirait moins que le Royaume-Uni de l’instauration de barrières douanières mais il est évident que cela serait problématique pour un certain nombre de secteurs qui exportent massivement vers le Royaume-Uni. Plus encore, le commerce entre le Royaume-Uni et l’UE se fait très largement entre entreprises d’un même secteur dans le cadre de chaînes de valeur intégrées. L’instauration de barrières douanières dans ce cadre, tout comme l’addition d’une couche supplémentaire de bureaucratie, affecteraient ces secteurs de façon sensible. Par ailleurs, certains pays comme la Belgique et les Pays-Bas sont encore plus orientés vers le Royaume-Uni et souffriraient bien plus que l’UE prise dans son ensemble.

Alors oui, on entend beaucoup à Paris l’idée qu’un Brexit chaotique, sans accord, servirait d’exemple. Mais dans la plupart des pays européens, l’intérêt économique jouit encore d’une certaine priorité, et c’est notamment le cas en Allemagne, même si cette question n’y a pas d’implication macroéconomique majeure. 

Côté britannique, le principal problème réside aujourd’hui dans la faiblesse politique de Theresa May à la suite des élections générales désastreuse du moi de juin. La Première ministre ne jouit pas d’un véritable mandat pour négocier une nouvelle relation avec l’UE. Elle fait par ailleurs face à la fronde au Parlement des députés les plus pro-européens des deux bords, qui veulent s’assurer d’avoir leur mot à dire non seulement sur l’accord final mais aussi sur la possibilité de l’absence d’accord. Dans la réalité, l’idée d’un accord est de plus en plus ancrée de tous les côtés et les dirigeants des divers États membres sont pressés d’entamer les négociations sur la question commerciale. Évidemment, ceux-ci souhaitent aussi récupérer une partie de l’activité de la City et souhaiteraient donc un accord qui présente d’importantes contraintes pour le Royaume-Uni, en échange d’une limitation de l’immigration européenne.
Reste que l’idée d’encourager d
élibérément un véritable échec final des négociations est éloignée de la réalité. Le cadre fixé dans le cadre de la Commission est inefficace, et naturellement cette inefficacité en partie volontaire peut servir à orienter l’accord final. Des négociations chaotiques peuvent permettre de finir par mettre un accord sur la table, côté européen, et de négocier de simples amendements avec les Britanniques, qui seraient prétendument soulagés d’échapper à une forme de rupture et surtout à l’incertitude. Il semble ainsi que des brouillons d’accord commercial circulent entre ministères à Berlin. 

Le déraillement des négociations, dans le cadre caricatural qui a été fixé à Michel Barnier, a révélé les inquiétudes de divers États européens autant que la forme de chaos qui règne à Westminster et empêche les Britanniques de développer une véritable stratégie.

Et le couple franco-allemand, alors ? Existe-t-il toujours ? Emmanuel Macron poursuit Angela Merkel de ses assiduités mais cette dernière semble plutôt occupée à monter sa coalition « jamaïque ». Les projets de Macron de relance quasi-fédérale de l'Europe vous semblent-ils réalistes une fois cette coalition formée, où sont ils iréniques ?

Les projets d’Emmanuel Macron pour une réforme de la zone euro vont dans le sens du « gouvernement économique européen » dont rêve l’élite française depuis la conception de l’euro, malgré le rejet catégorique de l’Allemagne qui se focalise pour sa part sur le respect de simples règles budgétaires, par la contrainte. Cependant, même sur ce seul plan économique, les projets du Président français font l’impasse sur la question de la coordination macroéconomique qui est en réalité encore plus importante que celle du dispositif institutionnel. Si l’on a à l’esprit l’absence complète de coordination macroéconomique, l’Allemagne étant engagée dans une longue phase de désinvestissement visant à la maximisation de l’excédent budgétaire, on comprend que l’idée, encore bien plus ambitieuse, d’une sorte de fédéralisation de la zone est parfaitement exclue en Allemagne. Et c’était déjà le cas dans le cadre de la coalition sortante entre la CDU/CSU et le SPD. Le SPD et la myriade d’experts proche du parti assuraient le service après-vente fédéraliste de la politique de Mme Merkel, mais n’orientaient pas concrètement celle-ci dans ce sens.

Les élections allemandes de cet automne, avec l’entrée dans la coalition du FDP et l’arrivée massive de l’AfD au Bundestag aggravent cette réalité et la révèlent aux yeux du monde. L’élection d’Emmanuel Macron a, pendant quelques semaines, nourri l’idée d’une convergence de vues entre les dirigeants français et allemands, mais il n’y avait quasiment aucune réalité derrière ces affirmations, bien qu'elles semblaient faire consensus non seulement en Europe mais un peu partout dans le monde, de façon assez étonnante. 

Ce que l’on a appelé « couple franco-allemand » dans l’après-guerre n’existe plus depuis le début des années 1990. D’un côté la réunification allemande et l’intégration économique de l’Europe centrale ont changé en profondeur la place et le poids de l’Allemagne en Europe. De l’autre, les dirigeants français se sont empressés de se débarrasser de leurs prérogatives économiques, vues comme écrasantes, en imposant l’idée de l’euro aux Allemands, en échange d’un soutien à la réunification. Il n’y a jamais eu de couple franco-allemand parfait, symbiotique. Mais les mandats de Gerhard Schröder, bien qu’officiellement pro-européen et social-démocrate, ont changé en profondeur le rapport de l’Allemagne à la France et à l’Europe, quand simultanément la France parachevait son grand rêve bureaucratique d’abandon de ses responsabilités économiques. 

Le discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron a souvent été vu comme une grande feuille de route pour l’Europe, mais il semblait davantage prendre acte de la divergence de vue avec l’Allemagne sur les sujets les plus cruciaux comme l’euro, bien qu’il existe une certaine convergence sur d’autres sujets extérieurs.

Dans un entretien donné au Figaro, le philosophe Pierre Manent expliquait récemment : « L'Allemagne se trouve aujourd'hui dans la situation nationale la plus favorable où elle se soit jamais trouvée. Elle exerce sur l'ensemble européen une hégémonie qui est acceptée et souvent appréciée ». On sent pourtant un malaise dans ce pays, ainsi que l'ont montré le bon score de l'Afd aux élections du 24 septembre et le virage souverainiste des libéraux du FDP comme vous venez de le dire. Pourquoi ce malaise ?

Le vote AfD reste lié aux couches populaires, en particulier de l’Est. Mais le phénomène est plus complexe puisque le parti reprend en fait, en amplifiant la dimension eurosceptique, la grammaire économique ordolibérale. Il ne s’agit donc pas, en tant que tel, d’un relais économique de classes populaires sous pression, puisque le parti peut difficilement être vu comme défendant leurs intérêts. Même sa critique de l’euro, qui était la marque de fabrique du parti à sa création, suivait plutôt une ligne technocratique, à coup de dénonciations du système « Target 2 » (qui régit les flux entre banques centrales nationales dans le cadre de l’Eurosystème) qui fait l’objet d’une obsession maladive chez les eurosceptiques allemands. A l’origine, la ligne du parti semblait plutôt relever d’une sorte d’extrapolation des positions économiques allemandes traditionnelles. La crise des migrants a changé le cœur thématique du parti à partir de 2015. Si le manque de concertation dans les décisions du gouvernement d’Angela Merkel a été critiqué bien au-delà des cercles de l’extrême droite, l’AfD a alors affirmé un ancrage idéologique plus radical.

L’AfD participe de la montée d’un discours nationaliste qui, bien que minoritaire, dépasse le cadre sociologique de ce parti. On a vu au cours des derniers mois, un ouvrage révisionniste et antisémite, Finis Germania de Rolf Peter Sieferle, un historien et ancien conseiller du gouvernement pour l’environnement qui a mis fin à ses jours l’an passé, devenir un best-seller et susciter des prises de position contrastées, parfois complaisantes, au sein de l’establishment littéraire. Bien que l’élite médiatique ait fini par condamner cet ouvrage, dont l’auteur prétendait vouloir donner un sens non-négationniste à une expression telle que « mythe de la Shoah », le débat autour du livre a illustré la crise identitaire qui accompagne notamment la renaissance d’une extrême droite de masse, organisée politiquement.

L’AfD n’est pas un parti néonazi et, bien que nationaliste, ne s’inscrit pas dans l’environnement idéologique du fascisme, ne serait-ce que par sa conception limitée des prérogatives étatiques. Mais il encourage délibérément, notamment en son sein, une libération de la parole et une dédiabolisation de discours pour le moins ambigus sur le Troisième Reich, et l’utilisation de termes à connotation national-socialiste au sujet des immigrés (comme « Überfremdung » pour décrire la prétendue submersion des allemands de souche).

Par ailleurs, la notion de souveraineté a, en allemand, une forte connotation ethnique qui diffère de la conception française (bien que « Souveränität » ait évidemment une étymologie française). Cette différence se reflète également dans le sens donné à la nation, qui s’applique historiquement en France à un ensemble très hétérogène autour d’un projet étatique et d’un modèle de citoyenneté. Si certains philosophes comme Habermas, ont cherché à développer une orientation ouverte, plus politique, de la vision allemande dans le cadre notamment d’un dépassement européen, il convient de constater qu’ils ne sont finalement guère parvenus, malgré leur prestige académique, à orienter les conceptions nationales dans le sens résolument européen qu’ils avaient à l’esprit.

On constate, jour après jour, en Allemagne et ailleurs, le décalage entre les focalisations nationales et l’affichage rhétorique de la croyance en leur dépassement. Cette confusion produit des conséquences plus ou moins nocives selon les pays, mais elle va, dans tous les cas, à l’encontre d’une véritable coopération européenne. 

L’Europe a tellement investi, à tous points de vue, dans la mise en avant de la vision fédérale qu’elle est aujourd’hui paralysée par une crise intellectuelle et même sociologique qui empêche de dessiner la voie d’un nouveau mode de coopération. Au lieu d’un nouveau modèle, nous voyons l’ancien dégénérer en une superposition de crises identitaires nationales, dont il serait imprudent de se réjouir.


vendredi 13 octobre 2017