Tous, nous traversons des
moments douloureux, des passages à vide, des périodes où l’on se sent
démuni, désemparé, seul. Une rupture, un échec peuvent nous plonger dans
une profonde tristesse et nourrir un fort sentiment d’impuissance. On
se replie sur soi, on restreint le cercle de ses activités, on limite
les échanges avec les autres. On déserte le monde. On se sent alors
incapable de retrouver l’élan et la confiance nécessaires à une
véritable inscription dans l’existence.
Pourtant, dit le philosophe Baruch Spinoza, cette capacité est en
nous. Nous pouvons apprendre à réveiller la joie en nous, pour retrouver
avec elle cette « puissance d’agir » dont la tristesse nous a dépossédés. Nous pouvons, assez simplement, devenir les artisans de notre propre félicité.
Cultiver les émotions joyeuses
Dans l’Éthique, un texte publié en 1677, Spinoza fait
l’éloge de la joie. Ce texte fondamental dans l’histoire de la
philosophie occidentale est le lieu d’une redéfinition essentielle de la
place des émotions dans notre vie. La théorie des affects de Spinoza
distingue les affects joyeux, qui augmentent notre puissance d’agir, des
affects tristes, qui la diminuent.
Spinoza en dégage une éthique des émotions : il faut « s’affecter de joie »,
cultiver les émotions joyeuses en nous pour connaître une vie créatrice
et heureuse. La joie ouvre en nous un espace, comme le dit très
poétiquement le philosophe contemporain Jean-Louis Chrétien, elle
produit une « dilatation » de l’être, à rebours de la souffrance qui le contracte.
Débarrassons-nous donc des représentations qui accordent à la tristesse une valeur morale, cesser de croire que « nos larmes, nos sanglots, notre impuissance, notre peine et notre crainte »
pourraient satisfaire une quelconque divinité ou nous conférer une
forme de vertu. Il s’agit bien au contraire, nous dit le philosophe, de
développer de nouvelles habitudes, comme la capacité à nous réjouir. Non
seulement il faut apprendre à nous affecter de joie, mais c’est à cette
condition seulement que nous participerons à la perfection, affirme
sans ciller Spinoza.
Comment faire ? Certes, il ne suffit pas de décider un matin de
devenir joyeux pour expérimenter comme par magie ce sentiment. Mais si
nous ne pouvons pas commander nos affects, nous pouvons en revanche agir
sur les circonstances qui les favorisent ou les interdisent. C’est
ainsi que Spinoza nous livre quelques conseils pour une philosophie de
la joie au quotidien.
Il s’agit pour chacun d’entre nous d’identifier ce qui le met dans
une disposition joyeuse, ce qui fait naître en lui les premières
étincelles de plaisir et d’entretenir les situations qui propagent de la
légèreté et une belle énergie en nous. Il y a, selon Spinoza, une
sagesse dans le fait de savoir prendre du plaisir. « Il est donc d’un homme sage d’user des choses et d’y prendre plaisir autant qu’on le peut. »
Spinoza nous invite alors à nous « refaire » et à « réparer » nos forces en goûtant aux plaisirs simples du quotidien. Manger et boire selon nos envies (« modérément », précise-il tout de même), s’entourer de parfums, de plantes, s’envelopper de « parures », stimuler
son corps dans les jeux qui l’exercent, se laisser emporter par la
musique, distraire par les spectacles. Ces plaisirs, qu’on pourrait
estimer futiles, deviennent essentiels en ce qu’ils stimulent en nous
une disposition au bonheur. « Nulle règle de vie n’est meilleure et plus recommandable », conclut
le philosophe. Telle est donc la manière dont nous pouvons ordonner
notre vie : se faire du bien en s’appuyant sur la beauté et la saveur
des choses autour de nous pour retrouver le goût de la joie.
Lutter contre la tristesse du monde
Mais cette éthique personnelle pourrait donner l’impression d’oublier
le monde extérieur, les relations à autrui, dans la violence et la
souffrance qu’ils peuvent engendrer. Que faire face aux sentiments
négatifs qu’ils produisent aussi ? C’est la question que se pose le
philosophe contemporain Gilles Deleuze, relisant, trois siècles plus
tard, l’œuvre de Spinoza.
Dans ses Dialogues, il nous met en garde contre la tentation de céder aux sirènes du pessimisme et à l’angoisse. « Nous
vivons dans un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens,
mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects
tristes. La tristesse, les affects tristes sont tous ceux qui diminuent
notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos
tristesses pour faire de nous des esclaves (…) ont besoin de nous
persuader que la vie est dure et lourde. »
À nous donc de lutter contre ce monde triste qui tend à nous priver
de notre propre puissance. C’est à cette condition seulement que nous
serons véritablement libres. À nous de distinguer les relations qui nous
nourrissent de celles qui nous épuisent, d’éviter autant que possible
les cadres asphyxiants, les situations anxiogènes.
C’est aussi dans notre relation aux autres et dans notre lecture des
événements que nous devons aussi cultiver la joie. Ainsi conclut
Deleuze, « ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la
peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir,
s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum
d’affirmation ».
Si le ton est polémique et les termes, plus tranchés, la leçon de
Spinoza reste vive : ne pas céder au piège de la tristesse, trouver
autour de nous les ressources pour cultiver les émotions positives qui
nous relient aux autres et pour devenir à notre tour l’une de ces
personnes qui diffusent autour d’elles la sérénité et la joie. Quoi de
plus réjouissant que de participer, même modestement, au bonheur des
autres ?
Claire Marin, philosophe, enseigne en classes préparatoires aux grandes écoles. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Hors de moi (Allia, 2008), un témoignage sur son vécu d’une maladie auto-immune. Son dernier ouvrage, Rupture(s). Comment les ruptures nous transforment, est paru au Livre de poche.
Cet article a été publié dans le numéro 7 de Sens et Santé, en mars/avril 2018.