Le croisement des grilles de lecture sociologiques et philosophiques révèle que la violence policière n'est pas accidentelle : elle est le produit systémique d'un management néolibéral qui détruit le sens du travail et réifie les individus. Face à ce constat, deux trajectoires politiques inconciliables s’affrontent pour penser l'avenir de la relation entre la police et le peuple.
"Il n'existe rien de constant si ce n'est le changement" BOUDDHA; Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots." MARTIN LUTHER-KING; "Veux-tu apprendre à bien vivre, apprends auparavant à bien mourir." CONFUCIUS ; « Nous savons qu’ils mentent, ils savent aussi qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons aussi qu’ils savent que nous savons, et pourtant ils continuent à mentir ». SOLJENITSYNE
jeudi 29 octobre 2026
La réconciliation entre manifestants et flics est elle possible ?
Pour comprendre l'impossibilité d'une réconciliation selon la perspective radicale, il faut introduire le concept de moment Potemkine. Emprunté par Frédéric Lordon au célèbre film d'Eisenstein (où les marins du cuirassé se mutinent), ce concept désigne le point de rupture politique absolu où le pouvoir en place abuse à tel point du mensonge et de la violence que la population cesse instantanément d'y croire.
• L'effondrement de la croyance : L'ordre politique repose sur des affects spinozistes (la peur, le respect de la loi). Lors du moment Potemkine, l'indignation collective surpasse la peur : la légitimité des institutions s'effondre et le consentement démocratique est rompu. La multitude prend conscience que le pouvoir n'est fort que parce qu'elle lui obéit.
• La défection des forces : Ce moment implique un choix binaire pour les forces de l'ordre : soit la répression totale, soit la défection (le refus de tirer sur la foule). La destitution du pouvoir se fait alors par un basculement de la force du nombre.
Ce concept agit comme un séparateur idéologique entre les deux voies politiques suivantes :
1. La voie de la réforme : Soigner l'organisation
Portée par la psychodynamique du travail (Dejours) et la sociologie des organisations (Mouhanna, Jobard), cette approche considère que la déshumanisation est une maladie managériale que l'on peut guérir sans passer par un point de rupture révolutionnaire.
• Le levier : Une action politique et législative pour abolir la politique du chiffre, désarmer le maintien de l'ordre et restaurer des espaces de délibération éthique au sein des commissariats pour contrer l'anesthésie de l'empathie.
• L'objectif : Faire repasser la police d'une logique industrielle de rendement à un
artisanat de la pacification sociale.
• L'obstacle actuel : Un blocage corporatiste total des syndicats de police majoritaires, qui rejettent l'analyse systémique, défendent la thèse des dérives individuelles (« pommes pourries ») et exigent une surenchère de moyens coercitifs.
2. La voie de la révolution : Acter le « moment Potemkine »
Portée par la critique macro-politique (Lordon) et la généalogie des structures technocratiques (Chapoutot), cette approche affirme que le management moderne n'est pas une simple technique de gestion, mais le bras armé d'un capitalisme autoritaire dont la police est le verrou ultime.
• Le levier : Provoquer et acter le moment Potemkine. On ne réforme pas une institution dont la fonction première est de défendre par la violence légale un ordre économique injuste.
• L'objectif : Refuser l'illusion d'une police « mieux managée » pour engager sa dissolution complète lors de ce grand basculement, et son remplacement par des structures d'interposition directement soumises au contrôle citoyen.
• La certitude théorique : L'institution est devenue une force politique autonome capable de faire chanter l'Exécutif ; elle refusera toute réforme de l'intérieur, rendant l'affrontement et la rupture inévitables.
En conclusion
La réconciliation entre flics et manifestants se heurte à une contradiction fondamentale. Pour les réformateurs, elle est le but à atteindre en changeant les règles du management et de l'institution. Pour les révolutionnaires, elle est une chimère tant que subsiste l'État néolibéral : le « moment Potemkine » démontre que la seule réconciliation authentique ne se fera pas avec la police, mais sans elle, sur les ruines d'un ordre social renversé par la multitude.
3. La révolution de la conscience
Une troisième voie existe.
Elle s'articule autour de la « révolution de la conscience » ou de la « métanoïa », un concept où la transformation radicale de l'individu précède et conditionne celle des institutions.
Le message de la chanteuse Zaz dans sa vidéo https://www.youtube.com/shorts/y3mMY33BZCE?feature=share s'inscrit précisément dans cette lignée : elle y affirme que face au « chaos » actuel, changer le monde exige d'abord d'accueillir ses propres « ombres » pour incarner la paix à l'intérieur de soi, plutôt que de s'engloutir dans la peur générée par les médias. Pour elle, élever sa propre « fréquence » par la joie et l'amour est une responsabilité individuelle qui finit par rayonner sur la collectivité.
L'impasse du face-à-face entre la réforme managériale (jugée superficielle) et la révolution politique (jugée violente) pousse à explorer une troisième option : la décolonisation de l'imaginaire et la transformation intérieure.
1. L'ancrage théorique : Ivan Illich et la convivialité autonome
Dans la seconde partie de son œuvre, Ivan Illich (notamment dans La Convivialité ou Le Chômage créateur) ne cherche plus seulement à critiquer les institutions, mais à théoriser leur dépassement par une mutation culturelle et spirituelle.
• Le diagnostic : Pour Illich, les institutions modernes (l'école, la médecine, la police, les abattoirs industriels) ont dépassé un « seuil de contre-productivité ». Elles privent les êtres humains de leur autonomie et de leur capacité à prendre soin les uns des autres.
• La solution spirituelle et matérielle : Sa révolution n'est pas une prise de pouvoir violente (le moment Potemkine de Lordon), mais une ascèse collective. Il prône un renoncement volontaire à la démesure industrielle (l'hubris) au profit d'outils « conviviaux », c'est-à-dire maniables par l'homme sans qu'il devienne l'esclave d'une méga-machine ou d'un gestionnaire Excel. La révolution est spirituelle car elle exige de redéfinir ce qu'est une « vie bonne » : une vie basée sur la sobriété, l'autonomie et le lien éthique, plutôt que sur la performance quantitative.
2. L'écho contemporain : Le message de Zaz et la politique des affects
Le discours de Zaz, bien que formulé dans un langage contemporain axé sur le bien-être (« changement de vibration », « monter en fréquence »), rejoint directement la psychodynamique du travail et la philosophie des affects :
• Sortir de l'aliénation par la désertion psychologique : Zaz invite à « arrêter de regarder les médias » pour briser le cycle de l'angoisse. Transposé à notre sujet, cela signifie que le policier et le manifestant doivent d'abord s'extraire des récits de polarisation (l'autre comme une « cible » ou un « ennemi ») pour retrouver leur discernement.
• L'accueil de la souffrance originelle : Elle note que derrière la haine, la rage ou la jalousie, il y a une « souffrance » qui a besoin d'être écoutée. C'est le lien direct avec Christophe Dejours : la violence en abattoir ou en rue est une stratégie de défense face à une souffrance inavouée. Soigner l'intérieur (« accueillir nos ombres ») est la condition nécessaire pour désarmer la violence en bout de chaîne.
Comment éviter l'étiquette « Bisounours » ?
Pour que cette démarche soit perçue comme réaliste et politique, elle doit être présentée non pas comme un renoncement au combat, mais comme la forme la plus radicale de subversion
1. Une posture de combat psychologique : Ce n'est pas de la passivité. Éviter la réification de l'autre (le flic ou le manifestant) dans un climat de tension extrême demande une discipline mentale et un courage éthique supérieurs à la simple décharge de violence physique. C'est l'héritage de la non-violence active (Gandhi, Martin Luther King).
2. Une arme contre le management néolibéral : Le système managérial (décrit par Chapoutot ou Mouhanna) se nourrit d'individus dociles, stressés et coupés de leurs émotions. Reprendre le contrôle de son intériorité, refuser l'anesthésie de l'empathie et privilégier la paix intérieure, c'est saboter la machine managériale à sa racine. Un policier qui retrouve une exigence éthique personnelle devient ingérable pour une hiérarchie qui exige une obéissance aveugle.
3. Le préalable à toute institution juste : Comme le suggère Illich, si on fait une révolution institutionnelle (Lordon) avec des individus dont les structures psychiques sont encore colonisées par la compétition, la peur et le besoin de domination, on recréera immédiatement des institutions violentes. La transformation intérieure est le verrou de sécurité indispensable de la révolution politique.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire