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L’instant
où l’on cesse d’imaginer ne ressemble pas toujours à une défaite
spectaculaire. Il n’a pas nécessairement le vacarme théâtral d’un
immeuble qui s’effondre, de drones lacérant la nuit, d’une frappe
secouant les vitres ou d’une harangue officielle récitée avec cette
onctuosité qui convertit les morts en simples unités de langage. Non, le
renoncement s’avère bien plus feutré, presque imperceptible, et c’est
précisément ce qui le rend redoutable. Il s’insinue au moment exact où
l’on abdique l’idée d’inscrire une date dans un calendrier, où l’on
hésite à envoyer une invitation, où l’on se surprend à admettre qu’il
serait infiniment plus raisonnable de ne rien planifier, de ne rien
promettre, de ne rien ouvrir, de ne plus exposer une œuvre à la lumière
sous prétexte que la clarté elle-même n’est plus qu’une denrée
provisoire.
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Le
18 juin. Cette date, posée devant nous comme un ancrage dérisoire,
appartient déjà à une autre strate temporelle, à une époque presque
abstraite où l’on nourrissait encore l’illusion qu’une semaine et demie
constituait une durée mesurable, un espace disponible, une promesse
consignée dans un agenda sans donner l’impression de commettre un
blasphème ou de provoquer l’ironie des dieux. Nous y attendons dix-huit
artistes à Kulturnest, l’espace culturel que j’ai cofondé avec ma sœur Michèle en 2023, dix-huit voix prêtes à déployer leurs Havens
au beau milieu de la tempête, mais à l’heure qu’il est – ce lundi 8
juin à Beyrouth -, chaque minute qui s’égrène s’apparente moins à une
progression qu’à une tractation silencieuse avec l’incontrôlable.
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Pendant
ce temps, les drones quadrillent le ciel avec cette régularité
métronomique qui finit par fusionner avec le système nerveux, les
bombardements continuent de mordre notre territoire, la banlieue sud de
la capitale encaisse une nouvelle secousse dans cette longue
comptabilité de la peur, et l’Iran et Israël se répondent à découvert,
transmuant la région entière en une immense chambre d’échos où chaque
missile appelle son jumeau, où chaque capitale retient son souffle tout
en feignant de gouverner le chaos qui lui échappe.
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L’onde
de choc régionale gronde à nos portes, l’implosion locale poursuit sa
besogne de dépeçage, et l’horizon, saturé de fumée, de rumeurs,
d’alertes et de gloses stratégiques, n’est plus une ligne vers laquelle
converger, mais un écran instable sur lequel chacun projette sa peur,
son déni ou sa léthargie. Planifier un événement culturel dans cette
atmosphère de fin du monde relève de l’absurde le plus nu; non pas
l’absurde tragique des grands textes, mais celui, plus corrosif et
domestique, qui consiste à chipoter sur des horaires, ajuster des
cartels, peaufiner des invitations, vérifier des spots halogènes,
relancer des plasticiens, déplacer des objets et apaiser les angoisses,
alors que le ciel nous rappelle à chaque seconde que toute architecture
humaine repose sur une fiction fragile.
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Pourtant,
c’est précisément au cœur de ce bocal fendu que le quotidien prend une
épaisseur métaphysique, loin des projecteurs et des postures, dans
l’intimité brute d’un lieu qui refuse de céder à la grammaire du
désastre – par la certitude que la capitulation commence bien avant
l’effondrement des murs, dans cet instant infime où l’on renonce à
dresser une table, à pousser une porte ou à croiser le regard de
l’autre.
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On
nous demande souvent pourquoi nous persistons à nous escrimer pour de
l’art dans un pays en état de décomposition avancée, pourquoi nous
dilapidons nos forces, nos maigres ressources, nos nuits et notre santé
dans une entreprise que tout raisonnement comptable classerait parmi les
folies stériles, à contre-courant d’une époque qui ne jure plus que par
l’exil comme planche de salut individuel, la consommation frénétique
comme anesthésie générale, ou la mise en scène numérique de soi comme
ultime preuve d’existence. La vérité est beaucoup moins romantique qu’il
n’y paraît. Ce que nous faisons ici, ma sœur, notre mère et moi, n’a
rien d’une gestion de galerie, d’un raffinement mondain ou d’un
sacerdoce décoratif pour esthètes oisifs. C’est un corps-à-corps
viscéral avec l’effacement, une manière de contester la petite mort
psychique que la violence impose lorsqu’elle s’abstient de tuer les
corps, lorsqu’elle se contente d’user les regards, de rétrécir les
désirs et d’installer dans les esprits cette voix basse, perfide, qui
susurre qu’il n’y a plus rien à transmettre, plus rien à bâtir, plus
rien à sauver.
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Fonder
et gérer Kulturnest en pleine guerre, envers et contre tout, ce fut
faire le choix insolent de dresser un périmètre de sensibilité face au
vacarme de la violence, au cynisme des communiqués officiels, aux
supermarchés du paraître, aux rhétoriques sécuritaires qui réduisent les
vies à de vulgaires dommages collatéraux et aux algorithmes qui
convertissent la douleur en flux consommable. Mais dans cette enclave de
résistance, l’héroïsme ne porte pas d’uniforme, ne cherche pas de
témoins et s’abstient de s’écrire en majuscules; il se décline en
corvées prosaïques, en factures impossibles, en cloisons à réparer, en
messages d’apaisement et en tasses de café offertes à ceux qui
franchissent le seuil le visage fermé, avec cette lucidité désarmante de
ceux qui savent que la beauté, sous ces latitudes, ne console de rien,
mais empêche le pire des naufrages: l’indigence intérieure.
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Car
ce que la guerre saccage, bien avant les infrastructures, c’est la
continuité psychique; elle fragmente le temps en séquences nerveuses,
interdit à la mémoire de se déposer, fait de l’avenir une menace plutôt
qu’un horizon, et installe dans le corps une vigilance animale qui finit
par coloniser la pensée, les rêves, le sommeil et les relations,
jusqu’à ce que chacun devienne le prisonnier hébété de sa propre
anticipation. On finit par habiter l’attente comme une seconde peau, par
confondre la prudence avec le rétrécissement de l’âme, l’adaptation
avec l’anesthésie, la lucidité avec le dessèchement. On apprend à vivre
entre deux alertes, à parler en surveillant l’écran de son smartphone, à
rire sans jamais desserrer tout à fait les dents, à aimer en calculant
les distances, les itinéraires, les risques, les départs précipités et
les retours incertains. C’est là que se joue la profanation la plus
profonde, dans les décombres qui s’accumulent autour de nous, oui, mais
aussi dans cette capacité de la terreur à transformer l’imaginaire en
luxe suspect, la lenteur en imprudence, la confiance en naïveté et la
présence en vulnérabilité.
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Dans
un tel climat, ériger un lieu d’art n’est pas une échappatoire, encore
moins une parenthèse mondaine pour des esprits privilégiés. C’est une
tentative de recoudre les lambeaux d’une subjectivité collective que
l’histoire récente n’a cessé de lacérer, une façon de restituer à la
perception sa profondeur, à la parole sa lenteur, au silence sa dignité,
et à l’imaginaire son droit imprescriptible de ne pas être confisqué
par la peur. Nous n’avons pas l’indécence de prétendre sauver le pays –
formule bien trop vaste et grandiloquente face à la gravité de ce qui
nous traverse -, mais nous pouvons empêcher, dans notre modeste
périmètre, que la brutalité devienne la seule grammaire disponible, que
l’accoutumance au danger se transmue en consentement, que la lassitude
prenne le masque de la sagesse, et que l’on confonde la maturité avec le
renoncement.
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Il
y a des jours où cette conviction vacille, où les forces nous lâchent,
où le temps glisse entre les doigts et où les ressources s’évaporent au
rythme de l’inflation, des pannes logistiques, des reports forcés, des
angoisses familiales et des nouvelles qui tombent comme des couperets;
mais même alors, une œuvre accrochée au mur, une conversation
inattendue, une main qui s’attarde sur la tranche d’un livre ou un
visiteur qui franchit à nouveau le seuil suffisent à rappeler que la
défaite totale exige notre participation intime, et que tant que nous
refusons de signer notre abdication, quelque chose résiste. Ce n’est pas
une résistance de tribune, ni une posture destinée à esthétiser la
souffrance, mais une obstination plus souterraine, presque domestique:
continuer à ciseler les mots avec précision quand tout pousse au slogan,
continuer à faire place à la nuance quand la panique réclame des
certitudes sommaires, continuer à offrir un asile à ce qui ne sert
immédiatement à rien, parce que l’humain commence précisément là où
l’utilité cesse de suffire.
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Nous
regardons ces visages qui passent la porte pour chercher un abri
mental, une trêve de deux heures loin des notifications compulsives, des
analyses géopolitiques recyclées et de cette fatigue morale qui
transforme les êtres les plus vibrants en gestionnaires froids de leur
propre survie, et nous mesurons la lourde charge de notre fonction de
gardiennes d’un patrimoine vivant, cette matière mouvante faite de
langues, de gestes, d’archives affectives, de blessures transmises, de
contradictions fécondes, de désirs obstinés et de formes nouvelles qui
cherchent encore leur nom. Ce patrimoine qui se maintient dans une
chaise avancée, dans une écoute qui ne presse pas, dans une œuvre qu’on
prend le temps de contempler sans la réduire à sa valeur marchande, dans
une maison culturelle qui refuse de servir de simple décor pour des
survivants élégants.
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Le
18 juin viendra, ou ne viendra pas, au gré des arbitrages militaires,
diplomatiques et cyniques de ceux qui prétendent sceller notre sort
depuis leurs bureaux climatisés, leurs centres de commandement, leurs
écrans de situation et leurs phrases parfaitement calibrées pour ne
jamais contenir la chair de ceux qui les subissent. Mais tant qu’il
subsistera sous ce plafond qui craque une étincelle de pensée critique,
tant qu’une artiste acceptera de dévoiler ce qu’elle n’arrive pas encore
à formuler, tant qu’un visiteur poussera la porte sans savoir s’il
cherche une œuvre, une présence ou simplement la preuve que tout n’a pas
été englouti, nous continuerons à habiter nos ruines avec style. Non
pour les rendre supportables, non pour flatter le désastre, mais pour
refuser qu’elles aient le dernier mot, convaincues que l’anéantissement
ne commence pas avec la chute des pierres, mais dans l’instant plus
discret, et infiniment plus dangereux, où l’on cesse d’imaginer le jour
d’après.
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*Photo:
Dans le jardin de Kulturnest, à Sin-el-Fil (Liban), sous l’olivier de
plus de 400 ans, la fontaine continue de couler comme une preuve
silencieuse que le jour d’après n’a pas encore été abandonné.
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