Voilà plusieurs jours que je n’ai rien
publié, ni texte, ni dessin, ce qui, dans notre époque merveilleusement
policière du signal permanent, finit presque par ressembler à une
désertion, une absence suspecte, une petite trahison algorithmique,
comme si le mutisme devait toujours cacher une indifférence, une
lâcheté, une retraite confortable ou quelque conversion subite au
développement personnel, alors que la réalité, beaucoup moins
photogénique, beaucoup moins vendable, tient dans une formule scolaire
d’une précision cruelle: je crois avoir atteint ce fameux point de
saturation que l’on nous enseignait autrefois en physique, avec des
schémas propres, des flèches disciplinées, des molécules raisonnables et
cette confiance dans la capacité du monde à se laisser expliquer au
tableau.
On nous apprenait qu’un corps, une
matière, un liquide, une solution, finissait par ne plus rien absorber,
que l’excès restait en suspension, refusant de se dissoudre, petite
insurrection chimique contre la tyrannie du trop-plein; personne ne
précisait, évidemment, qu’un pays pouvait devenir une solution saturée,
qu’un peuple pouvait flotter dans son propre excès de bruit, de menaces,
de bilans, de discours officiels, de cartes rouges, de cartes vertes,
de cartes interactives, de frappes ciblées, de victimes anonymisées, de
communiqués aseptisés, de drones pathétiques, de prières usées, de
diplomatie javellisée et de barbarie soigneusement emballée dans le
papier cadeau des nécessités stratégiques.
Aujourd’hui, les drones étaient
particulièrement proches, trop proches, d’une proximité presque intime,
domestique, comme ces invités indésirables qui entrent sans frapper,
s’installent au salon, posent leurs chaussures sales sur la table basse
et colonisent vos nerfs avec l’assurance tranquille des instruments de
mort convaincus de leur utilité historique. Leur vrombissement avait
cette texture grasse, métallique, persistante, légèrement organique à
force de répétition, une mouche militaire géante tournant au-dessus de
nos têtes, une migraine motorisée avec permis de tuer, une sentinelle
psychopathe suspendue au ciel, d’une ponctualité exemplaire, d’une
indifférence clinique, parfaitement intégrée au décor sonore national.
Je me reprends, jour après jour, à
formuler la même pensée d’une élégance morale contestable, mais d’une
sincérité très nette: pourquoi diable n’avons-nous rien pour les faire
exploser, l’un après l’autre, ces insectes de l’apocalypse brevetée, ces
petites horreurs volantes qui transforment l’air en document hostile,
le ciel en plafond carcéral, la respiration en négociation, la fenêtre
en risque calculé? Je ne parle même plus de victoire, de géopolitique,
de stratégie, de libération, de ces grands mots très propres qui
permettent aux adultes sérieux de faire glisser des vies humaines sur
des cartes mentales sans froisser l’amidon de leur chemise; je parle
d’un rêve misérablement simple, presque ménager, presque ridicule: ne
plus les entendre, ne plus boire son café avec un moteur invisible
planté dans le crâne, ne plus interrompre une phrase parce que l’air
change de texture, ne plus devoir demander à quelqu’un, avec cette
familiarité honteuse du désastre, “tu l’entends aussi ?”.
C’est drôle et tragique, cette place
hégémonique prise par les drones dans nos conversations quotidiennes,
puisqu’on finit par parler d’eux comme d’une météo, avec des nuances,
des comparaisons, des expertises absurdes, des observations de
voisinage: ils étaient bas aujourd’hui, ils ont tourné longtemps cette
nuit, leur son était plus lourd, plus proche, plus nerveux. Autrefois,
les gens commentaient surtout la pluie, l’humidité, le vent, les
embouteillages; mais nous voilà devenus œnologues du vrombissement
militaire, capables de distinguer les notes de tête métalliques, les
notes de cœur anxiogènes et la finale interminable en hypervigilance
chronique.
Cette obsession possède sa logique
sinistre, car le cerveau préfère toujours donner un contour à la menace,
même un contour immonde, même un bruit, même une silhouette mécanique
dans le ciel, plutôt que de s’abandonner au brouillard pur de
l’angoisse. Le drone condense tout ce qui nous dépasse, la surveillance,
l’impuissance, l’attente, la possibilité d’une mort administrée à
distance par quelqu’un qui ne verra jamais la poussière sur nos meubles,
ni les enfants qui sursautent, ni les adultes qui se taisent trop vite,
ni les corps qui continuent à faire semblant de fonctionner pendant que
les synapses crépitent sous l’effet d’une guerre qui ne se contente pas
de détruire les murs, puisqu’elle s’installe dans les circuits, dans
les mitochondries, dans les cellules, dans la mémoire musculaire, dans
cette biologie de l’effroi que les générations se transmettent sans
testament, sans signature, sans consentement.
Le drone est une abjection conceptuelle
presque parfaite, une présence sans visage, une violence sans proximité,
un verdict sans regard, une lâcheté ancienne enfin équipée d’une
technologie irréprochable. Il permet à l’humain de tuer tout en restant
propre, de surveiller sans se montrer, d’habiter l’air sans assumer la
rencontre, de transformer le ciel en annexe militaire de sa propre
paranoïa, et il faut reconnaître, avec l’amertume que mérite notre
époque, que la vieille barbarie humaine a rarement été aussi bien
modernisée.
Parfois, il reste les échappées, le nord,
la montagne, les hauteurs au-delà de mille mètres, ces zones où l’on
monte comme on chercherait une désintoxication acoustique, en espérant
que l’altitude puisse laver un peu les nerfs, que le silence retrouvé ne
soit pas une illusion de standing, que l’air moins lourd permette au
corps de déposer provisoirement sa garde. Mais il faut redescendre,
toujours, retrouver les routes, les alertes, les conversations amputées,
les regards qui montent vers le ciel au premier grondement, et le pays
reprend possession de votre système nerveux avec la délicatesse
procédurière d’un huissier venu saisir les derniers meubles de votre
paix intérieure.
Pendant ce temps, la Coupe du monde
déploie ses fastes avec une synchronisation planétaire admirable, stades
illuminés, ralentis impeccables, foules en transe, commentateurs
possédés, drapeaux peints sur des joues, corps entraînés courant après
une sphère avec la gravité sacrée d’une liturgie païenne contemporaine,
et je comprends, oui, je comprends très bien celles et ceux qui aiment
le football, qui s’y réfugient, qui regardent, qui vibrent, qui hurlent,
qui s’échappent par là, puisque chacun bricole son anesthésie comme il
peut, chacun invente sa soupape, chacun choisit son couloir de fuite
quand la réalité se met à puer la poudre, la défaite morale et le
plastique brûlé.
Je comprends l’exutoire, vraiment, parce
qu’il faut bien que les yeux se posent quelque part où la mort n’a pas
toujours le dernier mot, il faut bien que les corps trouvent une transe
moins toxique que celle des notifications, il faut bien qu’une partie de
l’humanité puisse encore croire à un monde où le conflit possède un
arbitre, une durée réglementaire, des cartons jaunes, des remplacements,
des blessures prises en charge par des kinésithérapeutes et des
défaites digérées en conférence de presse. A côté, notre version locale
du réel manque cruellement de fair-play, de pelouse entretenue, de VAR
moral et de service médical digne de ce nom.
Et pourtant, dans le même mouvement,
j’emmerde le foot, ou plus exactement j’emmerde l’aura hypnotique qui
l’entoure lorsqu’elle aspire les regards, les conversations, les
indignations disponibles, les restes de capacité émotionnelle mondiale,
pendant que les yeux cessent de se fixer sur les autres “buts”, ceux-là
sanguinaires, ceux qui ne finissent pas dans les filets mais dans les
maisons, dans les routes, dans les corps, dans les paysages, dans les
générations futures; goal après goal d’un côté, bombardement après
bombardement de l’autre, liesse calibrée ici, pulvérisation méthodique
là-bas, souffle suspendu avant un penalty pour les uns, souffle suspendu
avant le prochain impact pour nous, même lexique de l’attente,
civilisation morale radicalement disjointe.
Ce qui me fatigue presque autant que la
guerre, c’est l’effort de devoir encore attirer l’attention sur la
guerre, de devoir reformuler l’urgence comme une attachée de presse du
désastre, de devoir rappeler que ceci compte, que ceci continue, que
nous sommes encore en guerre, que la paix n’est pas là, qu’aucune
cessation réelle des hostilités ne nous a rendu nos nuits, nos routes,
nos disparus, notre ciel, que le mot “calme” désigne ici une
interruption technique dans la chaîne de production de la peur, et qu’il
devient pénible, vraiment pénible, de redire l’évidence à une époque
qui ne reconnaît l’évidence qu’après packaging, sous-titrage, campagne
de sensibilisation et taux d’engagement satisfaisant.
Puis, comble de confusion, je me surprends
parfois à me demander pourquoi c’est important, pourquoi je m’acharne à
nommer, pourquoi cette phrase devrait compter davantage qu’une autre,
pourquoi cette guerre, ce pays, ces visages, ces drones, ces nuits, ces
nerfs carbonisés, cette fatigue, cette colère, alors que dans l’histoire
de l’univers nous sommes poussière, poussière d’étoiles pour les
brochures poétiques, poussière tout court pour les jours moins inspirés,
micro-accidents provisoires dans un cosmos qui ne suspend pas sa
rotation pour nos petites apocalypses régionales; et cette pensée ne
console pas, elle aggrave la confusion, car si nous ne sommes presque
rien, pourquoi souffrons-nous avec une telle précision, pourquoi le
corps sait-il si bien avoir peur, pourquoi l’amour rend-il les ruines si
insupportables, pourquoi la poussière tient-elle autant à ceux qu’elle
risque de perdre?
La guerre cause des dommages dont les
photographies ne savent pas toujours quoi faire, des dommages moins
tapageurs que les immeubles éventrés et les corps déchiquetés, moins
exploitables que la fumée spectaculaire ou les cartes avant-après, des
ravages invisibles, mitochondriaux, synaptiques, hormonaux, héréditaires
peut-être, déposés dans les sommeils légers, les mâchoires serrées, les
ventres contractés, les enfants trop silencieux, les adultes trop
performants, les phrases interrompues, les plaisirs coupables, la joie
sous surveillance, la mémoire qui s’écrit dans les nerfs avant de passer
aux mots. La guerre ne détruit pas que des lieux, elle modifie les
conditions mêmes de l’habitation intérieure, elle fabrique des êtres
semi-opérationnels, assez fonctionnels pour répondre à un message,
préparer un café, publier un texte, choisir des fruits, payer une
facture, et assez atteints pour ne plus savoir exactement où placer la
douleur.
Nous sommes tous saturés, je crois, à des
degrés variables, ceux qui vivent ici sous le bruit direct comme ceux
qui regardent de loin avec l’épuisement spécifique du témoin impuissant,
ceux qui scrollent, ceux qui coupent les notifications pour respirer,
ceux qui culpabilisent de respirer, ceux qui consomment la guerre en
fragments, ceux qui s’en détournent, ceux qui l’analysent trop, ceux qui
la nient mal, ceux qui la transforment en opinion, ceux qui ne savent
plus s’ils éprouvent encore quelque chose ou s’ils rejouent une émotion
attendue par politesse morale… Et malgré cette saturation collective,
nous nous faisons pigeonner au quotidien, avec une régularité presque
comique, par les mots propres, les annonces floues, les promesses de
désescalade, les trêves cosmétiques, les “fenêtres diplomatiques”, les
“messages fermes”, les “équilibres fragiles”, toute cette quincaillerie
verbale grâce à laquelle on nous vend, semaine après semaine, l’idée que
la guerre serait en train de finir tandis qu’elle continue simplement à
respirer dans notre cou.
Nous sommes encore en guerre. Voilà la
phrase la moins sophistiquée et probablement la plus difficile à faire
entendre. Pas de paix, pas de cessation réelle des hostilités, pas de
ciel rendu, pas de sommeil restitué, pas d’avenir déminé, pas de corps
réparés par décret, pas de territoire psychique rendu à ses habitants…
Une guerre qui change d’intensité, de cadence, de vocabulaire, de décor,
de justification, mais qui demeure là, incrustée, disponible, prête à
s’épaissir au moindre ordre, à la moindre erreur, au moindre calcul,
pendant que beaucoup apprennent, par fatigue ou par nécessité, à vivre
comme si l’absence momentanée d’explosion équivalait à une paix
acceptable.
Exprimer la saturation devient une
entreprise ingrate, car la saturation n’a pas la noblesse de la grande
colère ni la lisibilité du deuil spectaculaire; elle ne crie pas
toujours, elle épaissit, elle ralentit, elle désaccorde, elle abîme la
texture même de la présence, elle laisse la douleur quelque part sous
verre, accessible mais trouble, comme un objet dont on reconnaît la
forme sans pouvoir le saisir. On continue à travailler, à organiser, à
répondre, à sourire parfois, à comprendre les amateurs de football, à
insulter mentalement l’aura du football, à aimer ce pays, à en vouloir à
ce pays, à maudire les faiseurs de guerre, à se demander si maudire
sert à quelque chose, à chercher une phrase capable de mordre dans un
monde qui a parfaitement appris à digérer les morsures.
Je n’ai donc pas cessé d’écrire parce que
tout cela m’importe moins; j’ai cessé quelques jours parce que tout cela
m’envahit trop, parce que la porosité nécessaire à l’écriture ressemble
parfois à une imprudence, parce qu’une phrase ouverte peut laisser
entrer le drone, le ballon, la foule, la frappe, la poussière cosmique,
le corps pulvérisé, le cerveau saturé, la honte de détourner le regard,
la honte de ne pas le détourner, la rage contre les machines, la
lassitude face aux humains, la tendresse qui persiste malgré tout et
complique considérablement le confort d’un cynisme total.
Le drone revient, évidemment, et quelque
part un ballon roule, quelque part un stade hurle, quelque part un
commentateur perd la voix pour un but qui n’aura tué personne, privilège
immense dont il ne mesure peut-être même pas la beauté. Ici, nous
retenons encore notre souffle pour d’autres trajectoires, celles qui ne
célèbrent rien, celles qui ne se rejoignent pas au ralenti avec musique
dramatique, celles qui ne distinguent plus entre la maison, le corps, le
sommeil, la mémoire et l’avenir.
J’écris et je dessine malgré
l’engourdissement, sans fantasme de libération, sans croyance naïve dans
le pouvoir rédempteur des mots et des formes, sans envie de transformer
la douleur en produit culturel bien éclairé. Je le fais pour vérifier
que la matière intérieure n’a pas entièrement précipité au fond du
récipient, qu’il subsiste quelque chose sous la saturation, une phrase
et une couleur acides, cabossées, imparfaites, capables de mordre encore
un peu, même si l’univers n’en fera rien, même si les drones s’en
moquent, même si le ballon continue de rouler, même si la guerre, elle,
n’a jamais demandé notre consentement pour continuer à occuper nos vies.
* Dessin: “Drones et Ballons” (une de mes oeuvres hybrides, sketch sur papier et Procreate, 2026).