mardi 16 juin 2026

Demeurer dans l’intervalle

 

Ce matin encore, le Liban s’est réveillé dans cette zone trouble où les annonces de cessez-le-feu ne suffisent pas à faire taire la guerre. Un accord est annoncé entre l’Iran et les États-Unis, incluant, nous dit-on, le front libanais. Mais déjà, les réserves, les démentis et les déflagrations viennent trouer la promesse. Les raids se sont poursuivis à l’aube au sud du pays; hier, la banlieue sud de Beyrouth tremblait sous les impacts. Et nous voilà encore suspendus à cette question ancienne, usée jusqu’à l’os: qu’attendons-nous exactement?

Chacun attend selon ses fidélités, ses intérêts, ses blessures, ses calculs et ses angles morts. Chacun finira par clamer son *intissar* (sa victoire), chacun récitera la version de l’histoire qui lui permet de tenir debout, de sauver la face, ou de ne pas regarder trop longtemps la profondeur du désastre. Mais un véritable cessez-le-feu, et plus encore, une paix fondée sur la justice, ne sont pas pour bientôt. Que cela plaise ou non, nous sommes en état de guerre. Et j’emmerde l’optimisme naïf lorsqu’il s’acharne à maquiller cette évidence en “percée diplomatique”, en “nouvelle phase”, en “désescalade prometteuse” ou en autre formule de communiqué que la réalité déchire avant même que l’encre ne sèche.

Le problème n’est pas seulement que la guerre continue. Le problème est qu’elle continue sous la forme de l’intervalle. Ni guerre totale, ni paix véritable. Ni effondrement final, ni sortie de crise. Ni apocalypse déclarée, ni vie normale. Une suspension prolongée où les bombardements cohabitent avec les embouteillages, où les communiqués de victoire croisent les files d’attente, où l’on enterre les morts pendant que d’autres négocient les mots censés expliquer leur mort. C’est cela, l’intervalle libanais: un entre-deux qui ne passe jamais tout à fait, un seuil que l’on croit franchir avant de s’apercevoir qu’il s’est simplement déplacé.

Ziad Rahbani parlait d’un long film américain. Nous voilà plutôt prisonniers d’un scénario américain, israélien, iranien, arabe, local, confessionnel, géopolitique et domestique à la fois – *tawiiil, w mtawwal ba3ed* (lonnng, et qui s’étire encore). Un film dont chacun connaît les personnages, les répliques, les effets spéciaux, les humiliations et les retournements, mais dont personne ne parvient à écrire la fin. Le Libanais, lui, n’est même plus spectateur. Il est figurant dans une scène qui se rejoue depuis des décennies, avec des uniformes qui changent, des parrains qui se remplacent, des slogans qui vieillissent mal, et cette même fatigue qui revient toujours par la fenêtre.

Il serait donc obscène de se réjouir trop vite. Non par goût du malheur, ni par incapacité à reconnaître la moindre brèche dans le mur, mais parce que nous avons trop souvent confondu l’interruption du bruit avec la fin de la violence. Une accalmie régionale n’est pas une paix, et certainement pas la paix au niveau local. Une négociation n’est pas une justice. Un accord entre puissances n’est pas nécessairement une délivrance pour ceux dont le territoire sert de marge, de levier ou de carte secondaire. Dans les sciences politiques, on parle parfois de “ni guerre ni paix” pour décrire ces états intermédiaires où la violence ne s’abolit pas, mais se module, se déplace, se contractualise presque. Au Liban, cette catégorie n’a rien d’abstrait. Elle a des murs fissurés, des enfants réveillés en sursaut, des familles qui calculent la distance entre leur maison et le prochain impact, des villages qui deviennent des nouvelles, puis des notes de bas de page.

L’intervalle n’est pas un simple moment entre deux événements. C’est un régime d’existence. Il fabrique ses habitudes, ses réflexes, ses pathologies. La psychologie du trauma l’a assez montré: ce qui détruit l’être humain est certes, le choc, mais aussi, l’anticipation interminable du choc. Le corps apprend à vivre dans l’alerte. Il guette les sons, les silences, les avions, les drones, les notifications, les rumeurs, les noms de villages, les discours des chefs, les horaires des allocutions, les visages trop calmes des présentateurs. On appelle cela vivre, mais c’est souvent autre chose, une veille prolongée, une mobilisation nerveuse sans front clair, une fatigue qui ne sait plus où se déposer.

Dans cet état, même le quotidien devient suspect. On travaille, on crée, on mange, on boit, on paye nos factures tant bien que mal, on aime, on plaisante…, et tout cela se fait sur un plancher dont chacun connaît la fragilité. Ce n’est pas de l’insouciance. C’est une technique de survie. Les sociologues diraient peut-être que les sociétés apprennent à normaliser l’anormal pour ne pas s’effondrer sous son poids. Mais il y a un prix à cette adaptation. À force de s’habituer à l’exception, on finit par ne plus savoir à quoi ressemblerait une vie non suspendue. Le provisoire devient habitat. L’urgence devient climat. La peur devient une basse continue.

Et puis il y a les récits. Aucun conflit ne se prolonge sans produire sa littérature de justification. Chacun a son lexique, ses martyrs, ses cartes, ses dates, ses indignations sélectives, ses morts plus audibles que les autres. Chacun dispose de son récit réparateur, celui qui permet de transformer la perte en preuve, l’attente en stratégie, l’impasse en victoire. Je comprends la nécessité psychique de ces récits. Je comprends qu’un peuple, une communauté, un camp ou une famille ne puisse pas vivre uniquement dans l’aveu de sa vulnérabilité. Mais comprendre ne signifie pas consentir à toutes les fictions. À force de proclamer des victoires sur des ruines, on finit par ne plus savoir nommer la ruine elle-même.

C’est l’un des effets les plus pervers de l’intervalle: il abîme le langage. Les mots se mettent à flotter au-dessus des choses. “Désescalade” pendant que les raids continuent. “Sécurité” pendant que les habitants dorment habillés. “Souveraineté” pendant que les décisions se négocient ailleurs. “Victoire” pendant que le pays se vide, s’épuise, s’endette, s’endurcit, se replie, recommence. À force d’entendre les mêmes mots recouvrir les mêmes blessures, on développe une méfiance organique envers les proclamations. Ce n’est pas du cynisme, mais c’est parfois la dernière forme disponible de lucidité.

Car la lucidité n’est pas le désespoir. Elle est peut-être même son contraire. Le désespoir abdique, alors que la lucidité refuse de se laisser acheter par des promesses trop rapides. Elle sait que la paix n’est pas seulement l’absence momentanée des bombardements, mais la transformation réelle des conditions qui rendent ces bombardements toujours possibles. Elle sait que la justice n’est pas un supplément moral que l’on ajoute à la fin d’un communiqué, mais la seule matière capable d’empêcher la guerre de changer de forme pour revenir plus tard sous un autre nom.

On nous demandera encore d’être patients. On nous dira que les choses bougent, que les lignes se déplacent, que la diplomatie travaille, que les fronts se calment, que l’histoire exige du temps. Peut-être. Mais nous connaissons trop bien cette grammaire. Nous savons que l’attente peut devenir une méthode de gouvernement. Nous savons que l’incertitude peut discipliner les corps plus sûrement que l’ordre explicite. Nous savons que l’intervalle profite toujours à quelqu’un, rarement à ceux qui y vivent. Pendant que les puissances ajustent leurs équilibres, les habitants, eux, ajustent leur seuil de tolérance à l’intolérable.

Ce n’est pas que nous (une partie d’entre nous) ne voulons pas espérer. C’est que nous refusons l’espoir comme anesthésie. Mahmoud Darwich disait que nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Mais il y a l’espoir qui tient l’humain debout, et il y a l’optimisme naïf qui lui bande les yeux. Le premier est une résistance intime, et le second est une politesse faite à l’illusion. Et nous n’avons plus le luxe des illusions bien élevées. Pas après tant de cycles, tant de ruines, tant d’accords annoncés, tant de cessez-le-feu troués, tant de lendemains présentés comme décisifs avant de rejoindre la longue archive des occasions manquées.

Demeurer dans l’intervalle, ce n’est donc pas attendre gentiment que les puissants décident de la forme exacte de notre soulagement; ce n’est pas célébrer la moindre accalmie comme si elle annulait la structure de la violence; ce n’est pas non plus sombrer dans une jouissance morbide du malheur. C’est tenir ensemble deux vérités que l’époque voudrait séparer: oui, toute pause dans la mort est bonne à prendre; non, cela ne suffit pas à faire la paix. Oui, chacun peut respirer quand les bombes se taisent; non, respirer n’est pas encore vivre dans la justice. Oui, les familles veulent dormir; non, le sommeil ne remplace pas la sécurité.

Le Liban use précisément parce qu’il oblige ses habitants à cette double conscience. Il faut continuer et ne pas se mentir. Il faut fonctionner et savoir que le fonctionnement lui-même est bâti sur une anomalie. Il faut rire sans devenir indécent, travailler sans devenir aveugle, espérer sans devenir dupe, craindre sans laisser la peur prendre toute la place. C’est une discipline intérieure épuisante, une manière de tenir dans un pays qui ne cesse de demander à ses habitants de convertir l’instabilité en compétence quotidienne.

Alors non, je ne me réjouis pas de sitôt. J’entends les annonces, je lis les lignes, je mesure les possibilités, mais je ne confonds pas l’ouverture d’une fenêtre avec la fin de l’incendie. Nous sommes encore en état de guerre. Peut-être sous une forme négociée, intermittente, fragmentée, externalisée, administrée par épisodes; mais en guerre tout de même. Et tant que la paix restera une hypothèse suspendue aux intérêts des autres, tant que la justice sera reléguée derrière les équilibres de puissance, tant que nos vies seront appelées à s’organiser autour de la prochaine alerte, nous demeurerons dans l’intervalle.

Un intervalle fébrile, presque permanent, où chaque annonce porte déjà son démenti possible. Un intervalle où chacun proclamera son *intissar*, pendant que le pays, lui, continuera de compter ce que ces victoires lui coûtent. Un intervalle où l’on apprend à se méfier des grands mots, parce que les grands mots, ici, ont souvent servi à couvrir les petites morts, les longues peurs et les défaites intimes.

Peut-être qu’un jour, quelque chose rompra vraiment ce cycle, peut-être qu’un cessez-le-feu cessera d’être une parenthèse, qu’un accord cessera d’être une transaction entre absents, qu’une paix cessera d’être un mot prononcé au-dessus de nos têtes. Mais aujourd’hui, 15 juin 2026, il serait plus honnête de dire ceci: nous ne sommes pas sortis de la guerre. Nous habitons seulement l’un de ses couloirs.

Et dans ce couloir, il ne s’agit pas de désespérer. Il s’agit de refuser que l’espérance de façade nous vole jusqu’à notre droit de nommer la réalité.

* Dessin: “L’intervalle” (une de mes oeuvres hybrides, sketch sur papier et Procreate, 2026).

jeudi 11 juin 2026

Emmanuel Todd - Front Nord, Front Sud : le point sur la Troisième Guerre mondiale


 🌍 Alors que les regards restent tournés vers l’Ukraine, le Moyen-Orient et les tensions internationales, Emmanuel Todd estime que nous sommes en réalité confrontés à des transformations beaucoup plus profondes que les seuls événements du moment. Dans ce nouvel entretien animé par Diane Lagrange et enregistré le 10 juin 2026, l’historien, anthropologue et démographe revient d’abord sur son nouveau projet intellectuel. Après plusieurs décennies consacrées à l’étude des structures familiales et à leur influence sur les systèmes politiques, religieux et sociaux, Emmanuel Todd explique pourquoi il réévalue aujourd’hui certains aspects de son travail et pourquoi il redécouvre l’intérêt du matérialisme historique de Marx et Engels pour comprendre les grandes évolutions de l’humanité. Mais très vite, la discussion bascule vers les grands foyers de tension contemporains. Ukraine, Russie, Union européenne, OTAN, Iran, États-Unis, Allemagne, démographie, crise économique, retraites, immigration, vieillissement des sociétés occidentales, désindustrialisation, souveraineté énergétique, déclin européen… aucun sujet n’est évité. Pour Emmanuel Todd, les événements que nous observons ne peuvent être compris qu’en prenant du recul sur les dynamiques historiques longues. Il analyse la guerre en Ukraine comme l’expression d’un affrontement plus vaste entre un Occident en difficulté et des puissances émergentes qui raisonnent désormais sur plusieurs décennies. L’entretien aborde également le rôle croissant de l’Allemagne dans le financement de l’effort de guerre européen, les conséquences de la crise énergétique mondiale, l’évolution de la stratégie russe, le rapprochement entre Moscou, Téhéran et Pékin, ainsi que les risques que ferait peser une poursuite de l’escalade sur l’ensemble du continent européen. La situation de l’Iran fait l’objet d’une analyse particulièrement approfondie. Emmanuel Todd revient sur la transformation spectaculaire de la société iranienne, son niveau de formation scientifique, sa capacité de résistance face aux sanctions et aux conflits, ainsi que sur la chute extrêmement rapide de sa fécondité qui rapproche désormais le pays des standards démographiques des sociétés les plus développées. La France occupe également une place centrale dans la discussion. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, Emmanuel Todd s’interroge sur la capacité du système politique français à répondre aux défis réels du pays. Il revient longuement sur le vieillissement accéléré de la population, la crise des retraites, l’effondrement de la fécondité, les difficultés d’assimilation, la dépendance économique croissante du pays et les limites du débat politique actuel. L’entretien se conclut sur une réflexion plus large concernant l’avenir de l’Europe, le déclin démographique mondial, l’évolution des rapports de puissance et les conséquences possibles des choix politiques effectués aujourd’hui. ⏱️ Chapitrage 00:00 Introduction 00:40 Le nouveau projet intellectuel d’Emmanuel Todd 04:50 Structures familiales, Marx et matérialisme historique 09:34 Ukraine, Russie et reprise de l’escalade militaire 14:20 Le durcissement du bloc occidental 19:03 Iran, Russie et stratégie mondiale 26:10 Une guerre longue sans issue ? 31:22 Union européenne, présidentielle 2027 et fuite en avant 35:52 Le nihilisme occidental selon Emmanuel Todd 43:40 Allemagne, Europe et crise du projet européen 48:09 Démographie mondiale et effondrement de la fécondité 55:20 La France face au vieillissement de sa population 01:01:28 Immigration, retraites et avenir du modèle social 01:10:15 Assimilation, démographie et cohésion nationale 01:16:10 L’Iran, puissance scientifique sous-estimée 01:20:54 Ingénieurs, modernité iranienne et souveraineté technologique 01:25:10 Conclusion 👉 https://www.fpop.media — Le portail 100 % libre, sans pub, sans filtre. 🔔 Soutenir un média vraiment indépendant Fréquence Populaire est une coopérative : ce média appartient à ceux qui le financent. ➡️ https://www.fpop.media/nous-soutenir/ 📢 Fréquence Populaire — Média libre au service du peuple Telegram : https://t.me/FPopMedia YouTube :    / @fpopmedia   X : https://x.com/FPopMedia Instagram :   / fpopmedia   Facebook :   / fpopmedia   TikTok :   / frepopmedia   Bluesky : https://bsky.app/profile/fpopmedia.bs... LinkedIn :   / fréquence-populaire  

Iran : Trump sabote les négociations et relance la guerre


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mardi 9 juin 2026

L’instant où l’on cesse d’imaginer by Dr. Pamela Chrabieh

 

L’instant où l’on cesse d’imaginer ne ressemble pas toujours à une défaite spectaculaire. Il n’a pas nécessairement le vacarme théâtral d’un immeuble qui s’effondre, de drones lacérant la nuit, d’une frappe secouant les vitres ou d’une harangue officielle récitée avec cette onctuosité qui convertit les morts en simples unités de langage. Non, le renoncement s’avère bien plus feutré, presque imperceptible, et c’est précisément ce qui le rend redoutable. Il s’insinue au moment exact où l’on abdique l’idée d’inscrire une date dans un calendrier, où l’on hésite à envoyer une invitation, où l’on se surprend à admettre qu’il serait infiniment plus raisonnable de ne rien planifier, de ne rien promettre, de ne rien ouvrir, de ne plus exposer une œuvre à la lumière sous prétexte que la clarté elle-même n’est plus qu’une denrée provisoire.

Le 18 juin. Cette date, posée devant nous comme un ancrage dérisoire, appartient déjà à une autre strate temporelle, à une époque presque abstraite où l’on nourrissait encore l’illusion qu’une semaine et demie constituait une durée mesurable, un espace disponible, une promesse consignée dans un agenda sans donner l’impression de commettre un blasphème ou de provoquer l’ironie des dieux. Nous y attendons dix-huit artistes à Kulturnest, l’espace culturel que j’ai cofondé avec ma sœur Michèle en 2023, dix-huit voix prêtes à déployer leurs Havens au beau milieu de la tempête, mais à l’heure qu’il est – ce lundi 8 juin à Beyrouth -, chaque minute qui s’égrène s’apparente moins à une progression qu’à une tractation silencieuse avec l’incontrôlable.

Pendant ce temps, les drones quadrillent le ciel avec cette régularité métronomique qui finit par fusionner avec le système nerveux, les bombardements continuent de mordre notre territoire, la banlieue sud de la capitale encaisse une nouvelle secousse dans cette longue comptabilité de la peur, et l’Iran et Israël se répondent à découvert, transmuant la région entière en une immense chambre d’échos où chaque missile appelle son jumeau, où chaque capitale retient son souffle tout en feignant de gouverner le chaos qui lui échappe.

L’onde de choc régionale gronde à nos portes, l’implosion locale poursuit sa besogne de dépeçage, et l’horizon, saturé de fumée, de rumeurs, d’alertes et de gloses stratégiques, n’est plus une ligne vers laquelle converger, mais un écran instable sur lequel chacun projette sa peur, son déni ou sa léthargie. Planifier un événement culturel dans cette atmosphère de fin du monde relève de l’absurde le plus nu; non pas l’absurde tragique des grands textes, mais celui, plus corrosif et domestique, qui consiste à chipoter sur des horaires, ajuster des cartels, peaufiner des invitations, vérifier des spots halogènes, relancer des plasticiens, déplacer des objets et apaiser les angoisses, alors que le ciel nous rappelle à chaque seconde que toute architecture humaine repose sur une fiction fragile.

Pourtant, c’est précisément au cœur de ce bocal fendu que le quotidien prend une épaisseur métaphysique, loin des projecteurs et des postures, dans l’intimité brute d’un lieu qui refuse de céder à la grammaire du désastre – par la certitude que la capitulation commence bien avant l’effondrement des murs, dans cet instant infime où l’on renonce à dresser une table, à pousser une porte ou à croiser le regard de l’autre.

On nous demande souvent pourquoi nous persistons à nous escrimer pour de l’art dans un pays en état de décomposition avancée, pourquoi nous dilapidons nos forces, nos maigres ressources, nos nuits et notre santé dans une entreprise que tout raisonnement comptable classerait parmi les folies stériles, à contre-courant d’une époque qui ne jure plus que par l’exil comme planche de salut individuel, la consommation frénétique comme anesthésie générale, ou la mise en scène numérique de soi comme ultime preuve d’existence. La vérité est beaucoup moins romantique qu’il n’y paraît. Ce que nous faisons ici, ma sœur, notre mère et moi, n’a rien d’une gestion de galerie, d’un raffinement mondain ou d’un sacerdoce décoratif pour esthètes oisifs. C’est un corps-à-corps viscéral avec l’effacement, une manière de contester la petite mort psychique que la violence impose lorsqu’elle s’abstient de tuer les corps, lorsqu’elle se contente d’user les regards, de rétrécir les désirs et d’installer dans les esprits cette voix basse, perfide, qui susurre qu’il n’y a plus rien à transmettre, plus rien à bâtir, plus rien à sauver.

Fonder et gérer Kulturnest en pleine guerre, envers et contre tout, ce fut faire le choix insolent de dresser un périmètre de sensibilité face au vacarme de la violence, au cynisme des communiqués officiels, aux supermarchés du paraître, aux rhétoriques sécuritaires qui réduisent les vies à de vulgaires dommages collatéraux et aux algorithmes qui convertissent la douleur en flux consommable. Mais dans cette enclave de résistance, l’héroïsme ne porte pas d’uniforme, ne cherche pas de témoins et s’abstient de s’écrire en majuscules; il se décline en corvées prosaïques, en factures impossibles, en cloisons à réparer, en messages d’apaisement et en tasses de café offertes à ceux qui franchissent le seuil le visage fermé, avec cette lucidité désarmante de ceux qui savent que la beauté, sous ces latitudes, ne console de rien, mais empêche le pire des naufrages: l’indigence intérieure.

Car ce que la guerre saccage, bien avant les infrastructures, c’est la continuité psychique; elle fragmente le temps en séquences nerveuses, interdit à la mémoire de se déposer, fait de l’avenir une menace plutôt qu’un horizon, et installe dans le corps une vigilance animale qui finit par coloniser la pensée, les rêves, le sommeil et les relations, jusqu’à ce que chacun devienne le prisonnier hébété de sa propre anticipation. On finit par habiter l’attente comme une seconde peau, par confondre la prudence avec le rétrécissement de l’âme, l’adaptation avec l’anesthésie, la lucidité avec le dessèchement. On apprend à vivre entre deux alertes, à parler en surveillant l’écran de son smartphone, à rire sans jamais desserrer tout à fait les dents, à aimer en calculant les distances, les itinéraires, les risques, les départs précipités et les retours incertains. C’est là que se joue la profanation la plus profonde, dans les décombres qui s’accumulent autour de nous, oui, mais aussi dans cette capacité de la terreur à transformer l’imaginaire en luxe suspect, la lenteur en imprudence, la confiance en naïveté et la présence en vulnérabilité.

Dans un tel climat, ériger un lieu d’art n’est pas une échappatoire, encore moins une parenthèse mondaine pour des esprits privilégiés. C’est une tentative de recoudre les lambeaux d’une subjectivité collective que l’histoire récente n’a cessé de lacérer, une façon de restituer à la perception sa profondeur, à la parole sa lenteur, au silence sa dignité, et à l’imaginaire son droit imprescriptible de ne pas être confisqué par la peur. Nous n’avons pas l’indécence de prétendre sauver le pays – formule bien trop vaste et grandiloquente face à la gravité de ce qui nous traverse -, mais nous pouvons empêcher, dans notre modeste périmètre, que la brutalité devienne la seule grammaire disponible, que l’accoutumance au danger se transmue en consentement, que la lassitude prenne le masque de la sagesse, et que l’on confonde la maturité avec le renoncement.

Il y a des jours où cette conviction vacille, où les forces nous lâchent, où le temps glisse entre les doigts et où les ressources s’évaporent au rythme de l’inflation, des pannes logistiques, des reports forcés, des angoisses familiales et des nouvelles qui tombent comme des couperets; mais même alors, une œuvre accrochée au mur, une conversation inattendue, une main qui s’attarde sur la tranche d’un livre ou un visiteur qui franchit à nouveau le seuil suffisent à rappeler que la défaite totale exige notre participation intime, et que tant que nous refusons de signer notre abdication, quelque chose résiste. Ce n’est pas une résistance de tribune, ni une posture destinée à esthétiser la souffrance, mais une obstination plus souterraine, presque domestique: continuer à ciseler les mots avec précision quand tout pousse au slogan, continuer à faire place à la nuance quand la panique réclame des certitudes sommaires, continuer à offrir un asile à ce qui ne sert immédiatement à rien, parce que l’humain commence précisément là où l’utilité cesse de suffire.

Nous regardons ces visages qui passent la porte pour chercher un abri mental, une trêve de deux heures loin des notifications compulsives, des analyses géopolitiques recyclées et de cette fatigue morale qui transforme les êtres les plus vibrants en gestionnaires froids de leur propre survie, et nous mesurons la lourde charge de notre fonction de gardiennes d’un patrimoine vivant, cette matière mouvante faite de langues, de gestes, d’archives affectives, de blessures transmises, de contradictions fécondes, de désirs obstinés et de formes nouvelles qui cherchent encore leur nom. Ce patrimoine qui se maintient dans une chaise avancée, dans une écoute qui ne presse pas, dans une œuvre qu’on prend le temps de contempler sans la réduire à sa valeur marchande, dans une maison culturelle qui refuse de servir de simple décor pour des survivants élégants.

Le 18 juin viendra, ou ne viendra pas, au gré des arbitrages militaires, diplomatiques et cyniques de ceux qui prétendent sceller notre sort depuis leurs bureaux climatisés, leurs centres de commandement, leurs écrans de situation et leurs phrases parfaitement calibrées pour ne jamais contenir la chair de ceux qui les subissent. Mais tant qu’il subsistera sous ce plafond qui craque une étincelle de pensée critique, tant qu’une artiste acceptera de dévoiler ce qu’elle n’arrive pas encore à formuler, tant qu’un visiteur poussera la porte sans savoir s’il cherche une œuvre, une présence ou simplement la preuve que tout n’a pas été englouti, nous continuerons à habiter nos ruines avec style. Non pour les rendre supportables, non pour flatter le désastre, mais pour refuser qu’elles aient le dernier mot, convaincues que l’anéantissement ne commence pas avec la chute des pierres, mais dans l’instant plus discret, et infiniment plus dangereux, où l’on cesse d’imaginer le jour d’après.

*Photo: Dans le jardin de Kulturnest, à Sin-el-Fil (Liban), sous l’olivier de plus de 400 ans, la fontaine continue de couler comme une preuve silencieuse que le jour d’après n’a pas encore été abandonné.

Neutrality Studies Weekly Recap #23