I. LA VIOLENCE DES OUVRIERS EN ABATTOIR
L'explication sociologique et psychologique selon laquelle la violence des ouvriers en abattoir résulte de l'organisation et du management néolibéral trouve sa source théorique majeure dans les travaux du psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours. Cette thèse a ensuite été largement relayée et appliquée aux abattoirs par plusieurs journalistes, sociologues et cinéastes lors de la diffusion des vidéos de l'association L214.
Plus qu'une simple "justification", ces analyses proposent une explication systémique de la maltraitance animale, démontrant que les ouvriers en sont les exécutants sous la pression de logiques qui les dépassent.
Les concepts clés développés dans la littérature à ce sujet incluent :
1. Les stratégies de défense et la "banalisation du mal"
Dans ses ouvrages comme Souffrance en France ou Conjurer la violence, Christophe Dejours étudie comment le management moderne pousse à la déresponsabilisation. Pour tenir face à des cadences infernales et à la tâche intrinsèquement violente de donner la mort, les ouvriers doivent anesthésier leur propre empathie et leur affectivité.
Cette "stratégie de défense" collective se transforme parfois en une violence défensive ou exutoire contre l'animal, qui cesse d'être perçu comme un être sensible pour devenir un simple objet industriel en retard sur la ligne de production.
2. Le concept de "Souffrance humaine" partagée
Plusieurs articles de sociologie et enquêtes de terrain partagent cette grille de lecture :
* L'enquête de Geoffrey Le Guilcher : Dans son livre-infiltration Steak Machine, le journaliste décrit comment la recherche absolue de rentabilité et la flexibilisation du travail (propres au néolibéralisme) brisent psychologiquement les hommes. La violence exercée sur l'animal devient alors le reflet direct de la violence managériale subie par l'humain.
* Le travail de Séverin Muller : Dans son ouvrage sociologique À l'abattoir, il analyse comment la modernisation et l'industrialisation tardive de la filière viande ont importé des méthodes de gestion de flux tendus particulièrement brutales pour les collectifs de travail.
* Le documentaire Entrée du personnel (Manuela Frésil) : Ce film démontre comment les contraintes de temps imposées par l'organisation capitaliste forcent les ouvriers à des gestes mécaniques dénués d'humanité.
En somme, ces écrits ne cherchent pas à dédouaner individuellement les auteurs d'actes cruels, mais à démontrer que le coupable originel est le modèle productiviste et managérial, qui exige un rendement incompatible avec le respect du bien-être animal et de la dignité humaine.
II. LA VIOLENCE DES FLICS EN RUE
De nombreux chercheurs, s'inspirant des mêmes concepts de Christophe Dejours ou de la sociologie des organisations, transposent cette grille de lecture à la police (notamment lors du maintien de l'ordre).
Voici comment se déploie cette analogie entre le management de l'abattoir et le management de la police policière :
1. Le "management par les chiffres" et la perte de sens
Tout comme l'ouvrier d'abattoir est soumis à des cadences (nombre de bêtes abattues par heure), la police a connu une mutation néolibérale majeure avec l'introduction de la Lolf (Loi organique relative aux lois de finances) et la "politique du chiffre".
* En rue, l'évaluation des fonctionnaires ne se fait plus sur la qualité du lien social ou de la pacification, mais sur des indicateurs quantitatifs mesurables : nombre d'interpellations, de gardes à vue, ou de contraventions.
* Ce management par objectifs pousse à une industrialisation de l'activité policière, où la réponse standardisée, rapide et brutale prime parfois sur l'analyse humaine de la situation.
2. Les stratégies de défense et la désensibilisation
Face à la violence intrinsèque de leur milieu (la misère sociale, le danger, les confrontations), les policiers, comme les ouvriers d'abattoir, développent ce que la psychodynamique du travail appelle des stratégies de défense collectives.
* Pour tenir psychologiquement, il y a une obligation d'anesthésier l'empathie.
* Cette armure psychologique peut mener à une altérisation ou une réification de la personne en face (le manifestant, le délinquant ou le citoyen contrôlé devient une "cible", un flux à gérer, ou un obstacle à l'ordre public, perdant sa singularité humaine, tout comme l'animal devient une "carcasse potentielle").
3. La violence défensive et l'isolement institutionnel
Dans les deux cas, la violence visible en bout de chaîne est souvent une violence exutoire ou défensive face à une souffrance organisationnelle.
* Les policiers se sentent pris en étau entre des ordres hiérarchiques déconnectés du terrain, un manque de moyens chroniques (le "travail empêché" ou de mauvaise qualité) et une hostilité publique grandissante.
* Ce sentiment d'isolement renforce l'esprit de corps (le "corporatisme") qui légitime en interne l'usage d'une force disproportionnée comme réflexe de survie du groupe, sous couvert d'injonctions managériales de "reprise du terrain".
En synthèse : La déresponsabilisation systémique
Dans les deux configurations, le système néolibéral tend à isoler l'acte violent en le faisant passer pour une simple "bavure individuelle" (le "mauvais ouvrier" cruel, la "pomme pourrie" chez les flics). L'analyse structurelle démontre au contraire que c'est l'organisation managériale elle-même — qui exige de la performance brute sans donner les moyens éthiques et humains d'y parvenir — qui produit industriellement cette violence.
Voici les deux références majeures en sociologie qui théorisent cette mutation :
Christian Mouhanna (coauteur de Police : des chiffres et des doutes) : Il démontre comment l'introduction du management par les chiffres a détruit l'autonomie et le discernement des policiers du quotidien. La pression statistique pour "faire du résultat" (interpellations à la chaîne) remplace la mission de protection de la population par une logique purement comptable et répressive.
Fabien Jobard (notamment dans Politiques du désordre) : Spécialiste de la sociologie policière, il analyse comment la doctrine du maintien de l'ordre s'est durcie et technocratisée. En s'éloignant des logiques de négociation pour adopter des réponses militarisées et standardisées, l'institution finit par générer mécaniquement de la confrontation et de la brutalité sur le terrain.
III. MANAGEMENT NEO-LIBERAL ET... NAZISME : UN LIEN A ETABLIR ?
Il est établi par l'historien français Johann Chapoutot, spécialiste du Troisième Reich, dans son essai phare Libres d'obéir : Le management, du nazisme à aujourd'hui (publié en 2020).
L'historien ne prétend pas que le nazisme a inventé le management, mais il démontre une filière historique et conceptuelle directe entre les structures technocratiques du IIIe Reich et les méthodes du management par objectifs (MBO) ou du New Public Management.
La démonstration s'articule autour de trois points majeurs, qui résonnent directement avec la notion de violence systémique :
1. La figure clé : Reinhard Höhn
Le livre s'appuie sur la trajectoire de Reinhard Höhn, un juriste de haut rang et général SS (SS-Oberführer). Durant le nazisme, il théorise la Menschenführung (la conduite des hommes) pour optimiser le rendement de la "force productive" de la race.
* Après 1945 : Totalement blanchi, il fonde en 1956 la très prestigieuse Académie des cadres de Bad Harzburg.
* L'impact : Il y forme plus de 600 000 cadres des plus grandes entreprises européennes (BMW, Bayer, etc.) aux techniques modernes de gestion.
2. Le concept de "Liberté d'obéir" (L'autonomie aliénante)
Höhn et les technocrates nazis étaient obsédés par la destruction de la bureaucratie lourde, jugée inefficace et "non-germanique". Ils ont promu un management basé sur la délégation de responsabilité :
* La hiérarchie fixe un objectif non négociable (ex: déporter X personnes, abattre X bêtes, faire X interpellations).
* L'exécutant est laissé "libre" de choisir ses moyens et sa méthode pour y parvenir.
C’est le cœur de la violence managériale néolibérale actuelle : en donnant l’illusion de l’autonomie au travailleur, on déplace la responsabilité de la violence et de l'échec sur lui. S'il craque ou s'il brutalise (l'animal en abattoir ou le citoyen en rue), c'est qu'il a "mal géré" son autonomie, dédouanant ainsi totalement la structure qui a fixé l'objectif délirant.
3. La réification et le darwinisme social
Dans l'idéologie nazie, la société n'est qu'un ensemble d'agences en concurrence biologique pour la survie. L'humain et l'animal y sont réduits à de simples "ressources" ou des flux logistiques. Le management moderne a hérité de cette approche purement comptable, antihumaniste et utilitariste du vivant.
Si l'ouvrage de Chapoutot a reçu un écho retentissant dans la critique du néolibéralisme (comme sur la plateforme Souffrance et Travail), il a également été très vivement contesté par certains historiens de l'économie et chercheurs en gestion. Ces derniers rappellent que les racines du management moderne (Taylorisme, Fordisme, théories d'Alfred Sloan chez General Motors) sont avant tout nées aux États-Unis bien avant l'avènement du nazisme.
Johann Chapoutot lui-même insiste sur ce point pour clarifier les malentendus : son travail ne cherche pas à invalider l'histoire du taylorisme américain, mais montre comment le nazisme l'a intégré, digéré et radicalisé.
Le lien qu'il établit permet de concilier les deux approches à travers plusieurs arguments clés :
1. La "germanisation" des concepts américains
Dans les années 1920 et 1930, l'Allemagne est fascinée par la modernité industrielle des États-Unis. Les ingénieurs et intellectuels de la république de Weimar étudient de près le taylorisme (l'organisation scientifique du travail) et le fordisme (la chaîne de montage).
Le régime nazi n'a pas rejeté cette efficacité technique. Au contraire, des technocrates comme Reinhard Höhn ont traduit et acclimaté ces méthodes au contexte allemand sous le terme de Menschenführung (la conduite des hommes). L'usine Volkswagen par exemple, créée sous le IIIe Reich, a été explicitement modélisée sur l'usine ultra-moderne de Ford à River Rouge.
2. Le passage de la "machine" à la "biologie"
Là où Chapoutot apporte une nuance cruciale qui ne contredit pas l'origine américaine, c'est sur la nature de la contrainte :
* Le taylorisme américain traite l'ouvrier comme un rouage mécanique, une pièce de machine interchangeable à qui l'on impose des gestes chronométrés. C'est une discipline externe, visible et autoritaire.
* Le management nazi, confronté à la nécessité d'administrer un immense empire en guerre avec peu de personnel, pousse la logique plus loin. Il abandonne la lourdeur bureaucratique pour proposer l'illusion de l'autonomie. On ne demande plus à l'humain d'être une machine, on exige qu'il adhère biologiquement et joyeusement à l'objectif de rendement.
3. La matrice de la "délégation" moderne
Les historiens de la gestion rappellent souvent que le concept officiel de Management par Objectifs (MBO) a été popularisé par l'Américain Peter Drucker dans les années 1950.
Chapoutot ne dit pas le contraire, mais il rappelle qu'au même moment en Europe, l'ancien général SS Reinhard Höhn formalisait exactement la même chose à l'Académie de Bad Harzburg sous le nom de « management par délégation de responsabilité ».
Les deux fleuves (l'américain et le nazi) ont donc conflué après la Seconde Guerre mondiale pour donner naissance au management néolibéral globalisé. Le nazisme a servi de laboratoire de radicalisation de l'utilitarisme industriel né aux États-Unis, en y ajoutant une déresponsabilisation totale de la hiérarchie au nom de la "liberté" de l'exécutant.

