mardi 10 novembre 2020

Biden et Trump ne sont qu’un symptôme de l’effondrement de notre empire – par Chris Hedges

 

Source : Consortium News
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Alors que notre empire est en train d’imploser, et avec lui la cohésion sociale, nous devons faire face à ce qui se passe – non seulement autour de nous – mais en nous.

La déchéance physique et morale des États-Unis tout comme le malaise qu’elle a engendré ont des résultats prévisibles. Nous avons vu les diverses formes que pouvaient prendre les conséquences de l’effondrement social et politique lors du crépuscule des empires grecs et romains, de l’empire ottoman et de celui des Habsbourg, de la Russie tsariste, de l’Allemagne de Weimar et de l’ex-Yougoslavie.

Des voix du passé, Aristote, Cicéron, Fyodor Dostoïevski, Joseph Roth et Milovan Djilas, nous ont mis en garde. Mais aveuglés par nos illusions et notre hubris, nous refusons d’écouter comme si, d’une certaine manière, nous étions exonérés de l’expérience et de la nature humaines.

Les États-Unis sont devenus l’ombre d’eux-mêmes. Ils dilapident leurs ressources dans un vain aventurisme militaire, symptôme qu’on retrouve dans tous les empires en déclin qui tentent de restaurer par la force une hégémonie perdue.

Vietnam. Afghanistan. Irak. Syrie. Libye. Des dizaines de millions de vies brisées. Des États en faillite. Des fanatiques enragés. Il y a 1,8 milliard de musulmans dans le monde, soit 24 % de la population mondiale, et de tous, nous avons pratiquement fait des ennemis.

Nous accumulons des déficits massifs et négligeons nos infrastructures de base, y compris les réseaux électriques, les routes, les ponts et les transports publics, pour dépenser plus encore pour notre armée que ne le font toutes les autres grandes puissances mondiales réunies. Nous sommes le plus grand producteur et exportateur d’armes et de munitions au monde.

Les vertus que nous prétendons avoir le droit d’imposer aux autres par la force – droits humains, démocratie, marché libéralisé, état de droit et libertés individuelles – sont bafouées chez nous, où des niveaux intolérables d’inégalité sociale et des programmes d’austérité ont appauvri la plupart des citoyens, détruit les institutions démocratiques, y compris le Congrès, les tribunaux et la presse, et créé des forces militarisées d’occupation interne qui exercent une surveillance généralisée du public, gèrent le plus grand système carcéral au monde et abattent impunément des citoyens désarmés dans les rues.

Le burlesque américain

Le spectacle baroque américain, sombrement empreint d’humour par les absurdités du président Donald Trump, les fausses urnes, les théoriciens du complot qui croient que l’État profond et Hollywood dirigent un vaste réseau de trafic sexuel d’enfants, les fascistes chrétiens qui placent leur foi en un Jésus magique et enseignent le créationnisme comme science dans nos écoles, les files d’attente de dix heures pour voter dans des États comme la Géorgie, les miliciens qui projettent d’enlever les gouverneurs du Michigan et de la Virginie et de déclencher une guerre civile, est lui aussi tout autant de mauvais augure, d’autant que nous ignorons le niveau de l’accélération de l’écocide.

Marine One, transportant le président Donald Trump, décolle de la pelouse sud 14 otobre 2020 (White House, Tia Dufour)

Tout notre activisme, nos manifestations, notre lobbying, nos pétitions, nos appels aux Nations unies, le travail des ONG et notre confiance placée de façon malencontreuse dans des politiciens libéraux tels que Barack Obama, ont été accompagnés d’une augmentation de 60 % des émissions mondiales de carbone depuis 1990.

Les estimations prévoient une nouvelle augmentation de 40 % des émissions mondiales au cours de la prochaine décennie. Nous sommes à moins de dix ans d’un niveau de dioxyde de carbone atteignant 450 parties par million, soit l’équivalent d’une augmentation moyenne de la température de 2 degrés Celsius, une catastrophe mondiale qui rendra certaines parties de la terre inhabitables, inondera des villes côtières, réduira considérablement le rendement des cultures et entraînera des souffrances et la mort de milliards de gens. Voilà ce qui s’annonce, et nous ne pouvons rien y faire.

Je vous parle depuis Troy, état de New York, autrefois deuxième plus grand producteur de fer du pays après Pittsburgh. C’était un centre industriel pour l’habillement, un centre de production de chemises, de chemisiers, de cols et de manchettes, et on y trouvait les fonderies qui fabriquaient des cloches pour des entreprises spécialisées dans les instruments de précision. Tout cela bien sûr a disparu, laissant derrière déclin post-industriel, délabrement urbain, vies brisées et désespoir qui sont tristement familiers dans la plupart des villes des États-Unis.

C’est ce désespoir qui nous tue. Il ronge le tissu social, brise les liens sociaux et se manifeste par un ensemble de pathologies autodestructrices et agressives. Il forme le lit de ce que l’anthropologue Roger Lancaster appelle « la solidarité empoisonnée », cette intoxication communautaire forgée à partir des énergies négatives que sont la peur, le soupçon, l’envie et la soif de vengeance et la violence.

L’instinct de mort

Les nations en phase terminale de déclin succombent, et c’est ce qu’avait compris Sigmund Freud, à l’instinct de mort. N’étant plus nourries de l’illusion réconfortante d’un progrès humain inévitable, elles perdent le seul antidote au nihilisme. N’étant plus capables de construire, elles confondent destruction et création.

Elles sombrent dans une sauvagerie atavique, celle qui se cache sous le mince vernis de la société civilisée, ce que non seulement Freud mais aussi Joseph Conrad et Primo Levi savaient. Ce n’est pas la Raison qui guide nos vies. La Raison, comme le dit Schopenhauer, en écho à Hume, n’est que la servante empressée de la volonté.

Les hommes ne sont pas de gentilles créatures qui veulent être aimées, et qui peuvent tout au plus se défendre si on les attaque’, a écrit Freud.

« Tout au contraire, ce sont des créatures qui présentent intrinsèquement une forte part d’agressivité parmi leur dons instinctifs. Ainsi, leur voisin est pour eux non seulement un recours éventuel ou un objet sexuel potentiel, mais c’est aussi quelqu’un qui devient tentateur afin qu’ils puissent exercer leur agressivité à son encontre, qu’ils puissent exploiter sa capacité de travail sans compensation, qu’ils puissent en jouir sexuellement sans son consentement, pour qu’ils puissent se saisir de ses biens, l’humilier, le faire souffrir, le torturer et le tuer. Homo homini lupus. Dites moi qui, faisant appel à toute son expérience de la vie et de l’histoire, aura le courage de contester cette affirmation ?

En règle générale, cette cruelle agressivité est dans l’attente d’une provocation ou se met au service d’un autre but, quelque chose qui aurait pu être obtenu de façon plus pacifique. Dans des circonstances qui lui sont favorables, lorsque les contre-forces mentales, habituels inhibiteurs, sont inopérants, cette agressivité se manifeste en outre spontanément et révèle l’homme comme une bête sauvage, une créature pour laquelle la considération envers sa propre espèce est étrangère.

Tant Freud, que Primo Levi, ont bien compris ça. Le comportement moral est affaire de circonstances. La considération morale, comme je l’ai observé aux cours des guerres que j’ai couvertes, disparaît en grande partie dans les moments extrêmes. C’est le luxe des privilégiés. « Dix pour cent de toute population est cruelle, quoi qu’il arrive, et dix pour cent est miséricordieuse, quoi qu’il arrive, quand aux 80 % qui restent, ils peuvent osciller d’un côté à l’autre », a déclaré Susan Sontag.

Pour survivre, il fallait, a écrit Levi à propos de la vie dans les camps de la mort, « étouffer toute dignité et tuer toute conscience, descendre dans l’arène comme un animal se battant contre d’autres animaux, se laisser guider par ces forces souterraines insoupçonnées qui permettent la survie des familles et des individus en des temps cruels ». « C’était », écrit-il, « une vie hobbesienne », « une guerre perpétuelle du chacun pour soi ».

Varlam Shalamov, détenu pendant 25 ans dans les goulags de Staline, était tout aussi pessimiste :

« Toutes les émotions humaines – amour, amitié, envie, souci du prochain, compassion, désir de gloire, honnêteté – nous avaient déserté, entraînées au loin avec la chair qui avait disparu de nos corps pendant nos longs jeûnes. Le camp a été un grand test pour notre force morale, notre moralité au quotidien, et 99% d’entre nous ont échoué… Les conditions dans les camps ne permettent pas aux hommes de rester des hommes ; et ce n’est pas là la fonction attendue de ces derniers lors de leur création. »

L’effondrement social fera resurgir ces pathologies latentes. Mais le fait que les circonstances puissent nous réduire à l’état sauvage n’enlève rien à notre comportement moral. Alors que notre empire implose, et avec lui la cohésion sociale, alors que la terre nous punit de façon grandissante pour notre refus d’honorer et de protéger les systèmes qui nous donnent la vie, déclenchant une ruée vers des ressources naturelles en voie de disparition et d’énormes migrations climatiques, nous devons faire face à ces ténèbres, non seulement autour de nous, mais en nous.

La danse macabre a déjà commencé. Des centaines de milliers d’Américains meurent chaque année de surdoses d’opiacés, d’alcoolisme et de suicide, ce que les sociologues appellent des morts par désespoir. Ce désespoir alimente des taux élevés d’obésité morbide, environ 40 % de la population, des addictions au jeu, la « porno addiction » de la société avec l’omniprésence d’images de sadisme sexuel ainsi que la prolifération de milices armées de droite et des fusillades de masse nihilistes. Plus le désespoir augmente, plus ces actes d’auto-immolation se multiplient.

Désintégration et soulèvements

Les gens accablés de désespoir recherchent un remède magique, qu’il s’agisse de sectes de crise [Les sectes de crise se forment lorsqu’un grand nombre de personnes, en quête de croissance retrouvée et de succès, cèdent à la pensée magique, NdT], comme la Droite chrétienne, ou de démagogues comme Trump, ou encore de milices déchaînées qui voient la violence comme un agent de purge.

Tant qu’on laissera ces sombres pathologies prospérer et se répandre – et le Parti démocrate a clairement indiqué qu’il n’entreprendra pas le genre de réformes sociales radicales qui permettront de freiner ces pathologies – les États-Unis poursuivront leur marche vers la désintégration et le bouleversement social. La défaite de Trump n’arrêtera ni ne ralentira la chute.

On estime à 300 000 le nombre d’Américains qui, en décembre, seront morts de la pandémie, chiffre qui devrait passer à 400 000 en janvier. Le sous-emploi et le chômage chroniques, proches de 20 % si on continue de compter dans les statistiques officielles ceux qui ont cessé de chercher du travail, ceux qui sont mis à pied sans perspective d’être réembauchés et ceux qui travaillent à temps partiel mais restent en dessous du seuil de pauvreté, au lieu de les effacer des listes de chômeurs d’un coup d’éponge magique.

Nous avons un système de santé privatisé qui réalise des bénéfices records pendant la pandémie, il n’est pas conçu pour faire face à une urgence de santé publique. Il est conçu pour maximiser les profits de ses propriétaires.

Il y a moins d’un million de lits d’hôpitaux dans le pays, résultat de la tendance à la fusion d’établissements et à la fermeture d’hôpitaux qui dure depuis des décennies et qui a réduit l’accès aux soins dans les communautés partout dans le pays.

Des villes comme Milwaukee ont été dans l’obligation d’ériger des hôpitaux de campagne. Dans des États comme le Mississippi, il n’y a plus de lits disponibles en soins d’urgence. Le service de santé à but lucratif n’a pas stocké les respirateurs, les masques, les tests ou les médicaments pour faire face à la COVID-19.

Pourquoi aurait-il dû le faire ? Ce n’est avec ça qu’on augmente les profits. Et il n’y a pas de différence substantielle entre la réponse de Trump et celle de Biden à la crise sanitaire, qui voit 1 000 personnes mourir chaque jour.

Quarante-huit pour cent des travailleurs en première ligne n’ont toujours pas droit aux indemnités pour arrêts de maladie. Quelque 43 millions d’Américains ont perdu l’assurance maladie financée par leur employeur. Il y a dix mille faillites par jour, deux tiers desquelles étant sans doute liées à des coûts médicaux exorbitants.

Les banques alimentaires sont submergées par des dizaines de milliers de familles désespérées. Environ 10 à 14 millions de ménages locataires, soit 23 à 34 millions de personnes, étaient en retard sur leur loyer en septembre. Cela représente entre 12 et 17 milliards de dollars de loyers impayés. Et ce chiffre devrait passer à 34 milliards de dollars de loyers impayés en janvier.

La levée du moratoire sur les expulsions et les saisies signifie que des millions de familles, dont beaucoup sont sans ressources, seront jetées à la rue. La faim dans les ménages américains a presque triplé entre 2019 et août de cette année, selon le Bureau du recensement et le ministère de l’agriculture. Selon l’étude le nombre d’enfants américains qui n’ont pas assez à manger est 14 fois plus élevé que l’année dernière.

Une étude de l’Université de Columbia a révélé que depuis le mois de mai, huit millions d’Américains de plus peuvent être considérés comme pauvres. Pendant ce temps, les 50 Américains les plus riches détiennent autant de richesses que la moitié des États-Unis. Les Millenniaux, soit quelque 72 millions de personnes, détiennent 4,6 % de la richesse américaine.

Une seule chose compte

Une seule chose compte pour l’État corporatiste. Ce n’est pas la démocratie. Ce n’est pas la vérité. Ce n’est pas le consentement des gouvernés. Ce n’est pas l’inégalité des revenus. Ce n’est pas l’État de surveillance. Ce n’est pas une guerre sans fin. Ce n’est pas l’emploi. Ce n’est pas la crise climatique.

C’est la primauté du pouvoir des entreprises – celle qui a tué notre démocratie, nous a enlevé nos libertés civiques les plus fondamentales et a plongé la plus grande partie de la classe ouvrière dans la misère – celle qui a permis l’augmentation et la consolidation de sa propre richesse et de son pouvoir.

Trump et Biden sont des personnages détestables qui avancent dans la vieillesse avec des lacunes cognitives et sans aucune morale. Trump est-il plus dangereux que Biden ? Oui. Trump est-il plus incompétent et plus malhonnête ? Oui. Trump est-il une menace pour la société démocratique ? Oui. Biden est-il la solution ? Non.

Débat présidentiel américain, 20 septembre 2020.

Biden ne peut raisonnablement pas apporter de changement. Il ne peut qu’offrir davantage de la même chose. Et la plupart des Américains ne veulent pas davantage de la même chose. La plus grande partie de la population en âge de voter dans le pays, les plus de 100 millions de citoyens qui, par apathie ou par dégoût, ne votent pas, resteront une fois de plus chez eux. Cette démoralisation de l’électorat est organisée.

En Amérique, nous n’avons le droit de voter que contre ce que nous détestons. Les médias partisans dressent un groupe contre un autre, une version grand public de ce que George Orwell a appelé dans son roman 1984 les « Deux minutes de haine ». Nos opinions et nos préjugés sont habilement pris en compte et renforcés, à l’aide d’une analyse numérique détaillée de nos tendances et de nos habitudes, puis nous sont revendus.

Le résultat, comme l’écrit Matt Taibbi, est « une colère conditionnée rien que pour vous ». La population est incapable de s’exprimer au-delà de la fracture programmée. La politique, sous cette attaque, s’est atrophiée en une vulgaire émission de télé réalité centrée sur des personnalités politiques fabriquées. Le discours civique a été contaminé par les invectives et les mensonges. Le pouvoir, pendant ce temps, n’est pas plus scruté que contesté.

La couverture politique est calquée, comme le souligne Taibbi, sur la couverture sportive. Les décors ressemblent à ceux du compte à rebours d’un match de la ligue de foot le dimanche. Le présentateur est sur le côté. Il y a quatre commentateurs, deux pour chaque équipe. Des graphiques nous tiennent au courant du score.

Les identités politiques sont réduites à des stéréotypes qu’on peut facilement gober. Les tactiques, la stratégie, l’image, les décomptes mensuels des contributions aux campagnes et les sondages sont examinés à l’infini, tandis que les véritables questions politiques sont ignorées. C’est le langage et l’imagerie de la guerre.

Cette couverture masque le fait que sur presque toutes les questions majeures, les deux principaux partis politiques sont en parfait accord. La déréglementation de l’industrie financière, les accords commerciaux, la militarisation de la police – le Pentagone a transféré plus de 7 milliards de dollars de matériel et d’équipement militaires excédentaires à près de 8 000 agences de maintien de l’ordre fédérales et étatiques depuis 1990 – l’explosion de la population carcérale, la désindustrialisation, l’austérité, le soutien à la fracturation hydraulique et à l’industrie des combustibles fossiles, les guerres sans fin au Moyen-Orient, le budget militaire pléthorique, le contrôle des élections et des médias par les entreprises et la surveillance gouvernementale massive de la population – et quand le gouvernement vous surveille 24 heures sur 24, vous ne pouvez pas utiliser le mot liberté, on est là dans la relation d’un maître et d’un esclave – tout cela avec le soutien des deux partis. Et c’est pour cette raison que ces questions ne sont presque jamais abordées.

Démographie contre démographie

L’objectif est de mettre en balance les données démographiques et la démographie réelle. Ce regain de tension n’est pas nouveau. Cela relève du domaine du divertissement, ce n’est pas dicté par le journalisme mais par des stratégies de marketing visant à augmenter l’audience et le nombre d’entreprises sponsors. Les divisions entre les organes de l’information ne sont que des sources de recettes en concurrence les uns avec les autres.

Comme l’écrit Taibbi dans son livre Hate Inc, dont la couverture représente Sean Hannity d’un côté et Rachel Maddow de l’autre [commentateurs de chaque « camp », NdT], le modèle de l’information est un jeu de moralité simplifié calqué sur le catch professionnel. Il n’y a que deux véritables positions politiques aux Etats Unis. Soit vous aimez Trump soit vous le détestez, ce qui vient du livre de référence du catch professionnel.

Quand vous votez pour Biden et le Parti démocrate, vous votez pour un projet.

Vous votez pour cautionner l’humiliation de femmes courageuses comme Anita Hill qui ont affronté leurs agresseurs. Vous votez pour les architectes des guerres sans fin au Moyen-Orient. Vous votez pour l’apartheid en Israël. Vous votez pour la surveillance massive du public par les agences gouvernementales de renseignement et pour l’abolition des procédures régulières et de l’habeas corpus.

Vous votez pour des programmes d’austérité, y compris la destruction de l’aide sociale et la réduction de la sécurité sociale. Vous votez pour l’ALENA [traité, entré en vigueur le 1ᵉʳ janvier 1994, qui institue une zone de libre-échange entre les États-Unis, le Canada,NdT], les accords de libre-échange, la désindustrialisation, une baisse réelle des salaires, la perte de centaines de milliers d’emplois dans le secteur manufacturier et la délocalisation des emplois au profit de travailleurs sous-payés qui travaillent dans des ateliers clandestins au Mexique, en Chine ou au Vietnam. Vous votez pour l’attaque contre les enseignants et l’enseignement public et le transfert de fonds fédéraux vers des écoles à but lucratif et des écoles à charte Chrétienne.

Vous votez pour le doublement de notre population carcérale, le triplement et le quadruplement des peines et la multiplication considérable des crimes méritant la peine de mort. Vous votez pour une police militarisée qui abat impunément les personnes de couleur. Vous votez contre le Green New Deal et la réforme de l’immigration. Vous votez pour l’industrie de la fracturation hydraulique.

Vous votez pour la limitation du droit des femmes à l’avortement et aux droits reproductifs. Vous votez pour un système d’enseignement public ségrégatif qui permet aux riches d’avoir accès à l’éducation et ne laissent aux pauvres de couleur aucune chance. Vous votez pour des niveaux de dette étudiante pénalisants et l’impossibilité de s’en libérer même en cas de faillite.

Vous votez pour la déréglementation du secteur bancaire et l’abolition du système Glass-Steagall. Vous votez pour les compagnies d’assurance et les sociétés pharmaceutiques à but lucratif et contre un système de santé universel. Vous votez pour des budgets de la défense qui absorbent plus de la moitié des dépenses discrétionnaires.

Vous votez pour l’utilisation illimitée de l’argent des oligarchies et des entreprises pour acheter nos élections. Vous votez pour un homme politique qui, pendant son mandat au Sénat, a servi de façon abjecte les intérêts de la MBNA, la plus grande société indépendante de cartes de crédit dont le siège se trouve dans le Delaware, qui employait également le fils de Biden, Hunter.

Biden a été l’un des principaux architectes des guerres au Moyen-Orient, celles qui nous ont conduits à dilapider plus de 7 000 milliards de dollars et détruit ou mis fin à la vie de millions de personnes. Il est responsable de bien plus de souffrances et de morts que Trump, tant dans son pays qu’à l’étranger.

Si nous avions un système judiciaire et législatif qui fonctionne, Biden, ainsi que les autres architectes de nos guerres impériales désastreuses, du pillage du pays par les entreprises et de la trahison de la classe ouvrière américaine, seraient traduits en justice, et non proposés comme solution à notre débâcle politique et économique.

Manifestation contre les guerres américaines en Irak, Afghanistan, à St.Paul, Minnesota
9 mars 2011. (Fibonacci Blue, Flickr)

Les démocrates et les libéraux qui en font l’apologie adoptent des positions tolérantes sur les questions de race, de religion, d’immigration, de droits des femmes et d’identité sexuelle et prétendent que c’est de la politique. Ces questions sont des questions sociétales ou d’éthique. Elles sont importantes. Mais ce ne sont pas des questions sociales ou de politique.

La prise de contrôle de l’économie par une classe de spéculateurs et de sociétés mondiales a ruiné la vie de ces groupes, ceux-là même que les démocrates prétendent défendre.

Boucs émissaires

Lorsque le président Bill Clinton et le Parti démocrate ont, par exemple, détruit l’ancien système d’aide sociale, 70 % des bénéficiaires étaient des enfants. Les personnes qui se trouvent à droite du spectre politique – et nous ne devons jamais oublier que les positions du Parti démocrate en feraient un parti d’extrême droite en Europe – diabolisent les personnes en marge de la société les désignant comme boucs émissaires.

Les guerres culturelles masquent la réalité. Les deux partis sont des partenaires à part entière quand il s’agit de détruire nos institutions démocratiques. Les deux partis ont reconfiguré la société américaine pour en faire un État mafieux. Tout dépend seulement de la façon dont vous voulez habiller tout ça.

Le président Bill Clinton signe la réforme du système de protection sociale

Le pouvoir de politiciens tels que Nancy Pelosi, Présidente de la chambre, Chuck Schumer, chef de la minorité au sénat, ou Mitch McConnell, chef de la majorité au sénat, vient de leur capacité à canaliser l’argent des entreprises vers les candidats désignés. Dans un système politique qui fonctionne, un système qui ne serait pas saturé par l’argent des entreprises, ils ne détiendraient aucun pouvoir.

Ils ont transformé ce que le philosophe romain Cicéron appelait un commonwealth, une res publica, la « chose publique » ou la « propriété d’un peuple », en un instrument pour piller et réprimer au nom d’une oligarchie corporatiste mondiale.

Nous sommes des serfs dirigés par des maîtres obscènement riches et omnipotents qui pillent le Trésor américain, paient peu ou pas d’impôts et ont perverti le système judiciaire, les médias et les pouvoirs législatifs du gouvernement pour nous priver de nos libertés civiques et pour leur donner à eux, la liberté de s’investir dans le boycott fiscal, la fraude financière et le vol.

En plein cœur de la crise pandémique, comment se sont comportés nos dirigeants kleptocrates au pouvoir ?

Ils ont pillé 4 000 milliards de dollars, un niveau jamais vu depuis le renflouement de 2008 supervisé par Barack Obama et Biden. Ils se sont gavés et enrichis à nos dépens, tout en jetant aux masses souffrantes et méprisées des miettes par les fenêtres de leurs jets privés, de leurs yachts, de leurs lofts et de leurs propriétés princières.

La loi CARES a donné des milliards de dollars en fonds ou en réductions d’impôts aux compagnies pétrolières, à l’industrie aérienne, qui à elle seule a reçu 50 milliards de dollars en fonds de relance, à l’industrie des bateaux de croisière, une manne de 170 milliards de dollars pour le secteur immobilier.

Elle a accordé des subventions aux sociétés de capital-investissement, aux groupes de pression, dont les comités d’action politique ont versé 191 millions de dollars en contributions de campagne aux politiciens au cours des deux dernières décennies, à l’industrie de la viande et aux sociétés qui ont déménagé à l’étranger pour échapper au fisc américain.

La loi a permis aux plus grandes entreprises d’engloutir l’argent qui était censé maintenir la solvabilité des petites entreprises pour qu’elles puissent payer leurs salariés. Elle a accordé aux millionnaires 80 % des réductions d’impôts prévues par le plan de relance et a permis aux plus riches de recevoir des chèques de relance d’une valeur moyenne de 1,7 million de dollars.

La loi CARES a également approuvé le versement de 454 milliards de dollars au Fonds de stabilisation des changes du Département du Trésor, une énorme caisse noire distribuée par les copains de Trump aux entreprises qui, lorsqu’elle est utilisée à 10 contre1, peut être utilisée pour créer des actifs d’une ahurissante valeur de 4,5 mille milliards de dollars.

La loi a autorisé la Fed à accorder 1 500 milliards de dollars de prêts à Wall Street, personne ne s’attend à les voir être remboursés. Les milliardaires américains se sont enrichis de 434 milliards de dollars depuis la pandémie.

Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, dont la société Amazon n’a payé aucun impôt fédéral l’année dernière, à lui seul a augmenté sa fortune personnelle de près de 72 milliards de dollars depuis le début de la pandémie. Au cours de cette même période, 55 millions d’Américains ont perdu leur emploi.

Transformer le public en factions belligérantes

Façonner le public pour en faire des factions belligérantes est commercialement porteur. Cela fonctionne politiquement. Cela détruit la solidarité de classe et c’est fait pour ça. Mais c’est là une des recettes de la désintégration sociale. Voilà ce qui nous propulse vers le type de monde hobbesien contre lequel Primo Levi et Sigmund Freud nous ont mis en garde.

En ex-Yougoslavie j’ai vu des groupes ethniques rivaux se regrouper en tribus antagonistes. Ils se sont emparés de médias concurrents et les ont utilisés pour répandre des mensonges, des narrations mythologiques tout à leur gloire, pour propager du vitriol et de la haine contre les ethnies qu’ils diabolisaient.

Cette solidarité empoisonnée, que nous sommes en train de répéter, instillée mois après mois en Yougoslavie, a détruit toute faculté d’empathie, ce qui est peut-être la meilleure définition du mal, et a conduit à un fratricide sauvage.

Les États-Unis, qui regorgent d’armes de classe militaire, sont déjà en proie à une épidémie de fusillades de masse. Des menaces de mort ont été proférées à l’encontre de ceux qui critiquent Trump, dont le député Ilhan Omar.

Il y a eu un complot avorté fomenté par 13 membres d’une milice de droite pour kidnapper, peut-être assassiner les gouverneurs du Michigan et de la Virginie et déclencher une guerre civile. Un partisan de Trump a envoyé des bombes artisanales à d’éminents démocrates et à CNN, dans le but de décapiter la hiérarchie du Parti démocrate et de terroriser les médias qui constituent la principale plate-forme de propagande du parti.

Généralement, pour mettre le feu aux poudres l’étincelle est un martyre. Aaron « Jay » Danielson, partisan du groupe de droite Patriot Prayer, portait un pistolet Glock chargé dans un étui et avait un aérosol au poivre répulsif à ours ainsi qu’une matraque télescopique en métal quand il a été abattu dans les rues de Portland, le 29 août, soi disant par Michael Forest Reinoehl, un partisan anti fasciste.

On peut entendre une femme dans la foule hurler après la fusillade : « Je ne suis pas triste qu’un putain de fasciste soit mort ce soir. » Reinoehl a été pris en embuscade et tué par des agents fédéraux dans l’État de Washington dans ce qui semble être un acte de meurtre extrajudiciaire.

Une fois qu’on commence à sacrifier les gens en vertu d’une cause, il suffit de peu pour que les démagogues affirment que se protéger passe par la violence. La stagnation politique et la corruption, tout comme la misère économique et sociale, engendrent ce que les anthropologues appellent des sectes de crise – ce sont des mouvements dirigés par des démagogues qui se nourrissent du désarroi psychologique, d’une détresse financière insupportable et qui prônent la violence comme forme de purification morale.

Ces sectes de crise, déjà bien établies au sein des adeptes de la Droite chrétienne, des milices de droite et des nombreux partisans de Donald Trump, qui considèrent ce dernier non pas comme un politicien mais comme un guide de leur secte, véhiculent une pensée magique et un infantilisme qui vous promet – si vous abandonnez tout esprit critique – la prospérité, la restauration de la gloire nationale, le retour à un passé mythique, l’ordre et la sécurité.

Trump est le symptôme. Il n’est pas la maladie. Et s’il quitte ses fonctions, des démagogues bien plus compétents et dangereux se lèveront pour prendre sa place, si la situation sociale n’est pas radicalement améliorée.

Fascisme chrétien

[Le fascisme chrétien dénote l’intersection entre le fascisme et le christianisme et englobe également les aspects fasciste, totalitaire et impérialiste de l’Église chrétienne. On l’appelle parfois « christofascisme », un néologisme inventé par la théologienne de la libération Dorothee Sölle en 1970, NdT]

Je crains que nous ne nous dirigions vers un fascisme chrétien.

Le plus grand échec moral de l’église chrétienne libérale a été son refus, justifié au nom de la tolérance et du dialogue, de dénoncer les adeptes de la Droite chrétienne comme hérétiques. En tolérant l’intolérance, elle a abandonné la légitimité religieuse aux mains d’un éventail d’escrocs, de charlatans et de démagogues et à leurs adeptes cultuels.

Elle est restée impuissante, alors que le message essentiel de l’Évangile – le bien-être des pauvres et des opprimés – était perverti pour devenir un univers magique dans lequel Dieu et Jésus inondaient les croyants de richesses matérielles et de pouvoir. La race blanche est devenue l’élue choisie par Dieu.

L’impérialisme et la guerre sont devenus des instruments divins pour débarrasser le monde des infidèles et des barbares, du mal lui-même. Le capitalisme, parce que Dieu a gratifié les justes de la richesse et du pouvoir et a condamné les impies à la pauvreté et à la souffrance, s’est vu exonéré de la cruauté et des abus inhérents à son essence.

L’iconographie, les symboles du nationalisme américain et l’iconographie, les symboles de la foi chrétienne se sont entrelacés.

Les méga-pasteurs, personnages véritablement narcissiques qui dirigent des fiefs despotiques et sectaires, gagnent des millions de dollars en se servant de ce système de croyance hérétique pour exploiter le désespoir et la détresse de leurs congrégations, victimes du néolibéralisme et de la désindustrialisation.

Ces adeptes trouvent en Trump, qui s’est abreuvé de ce désespoir dans ses casinos et par le biais de sa pseudo université, et en ces méga-pasteurs, véritables promoteurs de la cupidité sans frein, ce qui est au coeur même des croyances fondamentales de la Droite chrétienne, c’est à dire le culte de la masculinité, la soif de violence, la suprématie blanche, le sectarisme, le chauvinisme américain, l’intolérance religieuse, la colère, le racisme et les théories du complot.

Quand j’ai écrit « American Fascists : La droite chrétienne et la guerre contre l’Amérique », j’étais très sérieux en utilisant le terme ’fascistes’.

Des dizaines de millions d’Américains vivent hermétiquement confinés dans le vaste édifice médiatique et éducatif érigé par la Droite chrétienne. Dans ce monde, les miracles sont réels, Satan, allié aux humanistes laïques libéraux et à l’État profond, ainsi qu’aux musulmans, aux immigrants, aux féministes, aux intellectuels, aux artistes et à une foule d’autres ennemis internes, cherche à détruire l’Amérique.

Trump est le héraut élu, choisi par Dieu pour construire la nation chrétienne et cimenter un gouvernement qui inculque les « valeurs bibliques ». Parmi ces « valeurs bibliques » on compte l’interdiction de l’avortement, la protection de la famille traditionnelle, la transcription des dix commandements en loi laïque, la destruction des « infidèles », en particulier des musulmans, l’endoctrinement des enfants dans les écoles avec des enseignements « bibliques » et le rejet de la liberté sexuelle, ce qui veut dire l’interdiction de toute relation sexuelle autre que dans le mariage entre un homme et une femme.

Trump est régulièrement comparé par les dirigeants évangéliques au roi biblique Cyrus, qui a reconstruit le temple de Jérusalem et a rendu aux Juifs leur place dans la cité

Trump a rempli son vide idéologique grâce au fascisme chrétien. Il a élevé des membres de la Droite chrétienne à des postes importants, notamment Mike Pence à la vice-présidence, Mike Pompeo au poste de secrétaire d’État, Betsy DeVos au poste de secrétaire à l’éducation, Ben Carson au poste de secrétaire au logement et au développement urbain, William Barr au poste de procureur général, Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh à la Cour suprême et la télévangéliste Paula White à son programme « Foi et opportunités » [ elle est la conseillère spirituelle de Trump et la représentante de la théologie de la prospérité, une croyance religieuse controversée qui dit que la prospérité matérielle est un signe de la grâce de Dieu, NdT].

Paula White, conseillère de la Faith and Opportunity Initiative de la Maison Blanche sur le podium lors du service de la Journée nationale de prière de la Maison Blanche, le 7 mai 2020. (Maison Blanche, Andrea Hanks)

Plus important encore, Trump a accordé à la Droite chrétienne le droit de veto et le pouvoir de nomination sur les postes clés du gouvernement, en particulier dans les tribunaux fédéraux. Il a installé 133 des juges de cour de district sur un total de 677, 50 des juges de cour d’appel sur un total de 179, et deux des juges de la Cour suprême des États-Unis, et avec la nomination d’Amy Coney Barrett, on en arrive à trois sur neuf.

Cela représente dix-neuf pour cent des juges fédéraux de première instance actuellement en fonction. La quasi-totalité des extrémistes qui siègent en tant que juges nommés ont été jugés « non qualifiés » par l’American Bar Association, la plus grande coalition non partisane d’avocats du pays.

Trump a fait sienne l’islamophobie des fascistes chrétiens. Il a interdit l’immigration musulmane et fait reculer la législation sur les droits civils. Il a fait la guerre aux droits reproductifs en restreignant l’avortement et en supprimant le financement du planning familial. Il a sapé les droits des LGBTQ.

Il a abattu le mur de séparation, pare feu entre l’Église et l’État en révoquant l’amendement Johnson, qui interdit aux églises, qui sont exonérées d’impôts, de soutenir des candidats politiques.

Les personnes qu’il a nommées, dont Pence, Pompeo et DeVos, utilisent couramment au sein du gouvernement des références bibliques pour justifier toute une série de décisions politiques, en particulier la déréglementation environnementale, la guerre, les réductions d’impôts et le remplacement des écoles publiques par des écoles à charte, une mesure qui permet le transfert de fonds fédéraux pour l’éducation vers des écoles privées « chrétiennes ».

Dans le même temps, ils mettent sur pied des organisations paramilitaires, non seulement par le biais de milices ad hoc mais aussi de groupes mercenaires d’entrepreneurs privés contrôlés par des personnalités telles qu’Erik Prince, le frère de Betsy DeVos et ancien PDG de Blackwater, qu’on appelle aujourd’hui Xe [première et plus puissante armée privée au monde, NdT].

J’ai étudié l’éthique à la Harvard Divinity School avec James Luther Adams qui avait été en Allemagne en 1935 et 1936. Adams y a assisté à la montée de la pseudo Église chrétienne allemande, qui était pro-nazie. Il nous a mis en garde contre les parallèles inquiétants entre l’Église chrétienne allemande et la Droite chrétienne.

Chrétiens allemands célébrant la journée de Luther à Berlin en 1933. (CC-BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Adolf Hitler était aux yeux de l’Église chrétienne allemande un messie du volk [de la nation, en allemand dans le texte,NdT] et un instrument de Dieu – un point de vue tout à fait similaire à celui que beaucoup de ses partisans évangéliques blancs portent aujourd’hui sur Trump. Ceux qui ont été diabolisés pour l’effondrement économique de l’Allemagne, plus précisément les Juifs et les communistes, étaient des agents de Satan.

Le fascisme, nous a dit Adams, s’est toujours dissimulé sous les symboles et la rhétorique les plus chers à une nation. Ce n’est pas sous la forme de chemises brunes aux bras tendus et de croix gammées nazies, que le fascisme arriverait en Amérique, mais sous la forme de récitations collectives du Serment d’allégeance, de la sanctification biblique de l’État et de la sacralisation du militarisme américain.

La première personne que j’ai entendue qualifiant de fascistes les extrémistes de la Droite chrétienne a été Adams. Les libéraux, avertissait-il, comme dans l’Allemagne nazie, ont été aveugles à la dimension tragique de l’histoire et du mal radical. Ils ne réagiraient que lorsqu’il serait trop tard.

L’héritage de Trump sera, je le crains, la montée des fascistes Chrétiens. Ils sont ce qui vient après. Et c’est pour cette raison que Noam Chomsky a raison lorsqu’il prévient que Pence est plus dangereux que Trump.

Depuis des décennies, les fascistes chrétiens s’organisent pour prendre le pouvoir. Ils ont construit les infrastructures et les organisations, y compris les groupes de pression, les écoles, les collèges et les facultés de droit ainsi que les plateformes médiatiques, pour se préparer. Ils ont essaimé leurs cadres dans les positions de pouvoir.

Pendant ce temps, nous, à gauche, avons observé alors que nos institutions et nos organisations étaient détruites ou corrompues par le pouvoir des entreprises et avons été séduits par l’activisme de façade des politiques identitaires. FRC Action, l’organe législatif affilié au Family Research Council, donne déjà à 245 membres du Congrès un taux d’approbation de 100 % pour avoir soutenu une législation qui est portée par la Droite chrétienne.

Le fascisme chrétien est un radeau de vie émotionnel pour des dizaines de millions d’Américains. Il est imperméable à la science et aux faits vérifiables. Les fascistes chrétiens, par choix, se sont coupés de la pensée rationnelle et de la société laïque qui les ont presque détruits, eux et leurs familles, et les ont plongés dans un profond désespoir. Et ce n’est pas en essayant de prétendre que nous aussi, nous avons des « valeurs » chrétiennes que allons pouvoir apaiser ou désarmer ce mouvement déterminé à nous détruire.

Cet argument ne fait que renforcer la légitimité des fascistes chrétiens et affaiblir la nôtre. Ou bien ces personnes dépossédées seront réintégrées dans l’économie et la société et leurs liens sociaux brisés seront rétablis, ou alors le mouvement deviendra plus virulent et plus puissant.

La Droite chrétienne est déterminée à faire en sorte que le public reste concentré sur les questions sociétales ou éthiques par opposition aux questions économiques. Les médias d’entreprise, qu’ils soutiennent ou s’opposent à la nomination d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême, parlent presque exclusivement de son opposition à l’avortement et de son appartenance à People of Praise, une secte catholique d’extrême droite qui pratique la « glossolalie ».

Ce sur quoi nos maîtres d’entreprise, ainsi que les fascistes chrétiens, ne veulent pas que nous nous penchions, c’est la soumission de Barrett au pouvoir des entreprises, son hostilité envers les travailleurs, les libertés civiles, les syndicats et les réglementations environnementales. Puisque le parti démocrate est redevable à la même classe de donateurs que le parti républicain, et puisque les médias ont depuis longtemps remplacé la politique par la guerre de la culture, la menace la plus inquiétante posée par Barrett et la droite chrétienne est ignorée.

La voie du despotisme est toujours pavée de vertu.

Tous les mouvements fascistes recouvrent leurs sordides systèmes de croyance d’un vernis de moralité. Ils parlent de restauration de l’ordre et du droit, du bien et du mal, du caractère sacré de la vie, des vertus civiques et familiales, du patriotisme et de la tradition pour masquer le fait qu’ils démantèlent la société civile, réduisent au silence et persécutent ceux qui sont en désaccord.

La Droite chrétienne, noyée sous l’argent des entreprises qui comprennent leurs intentions politiques, utilisera n’importe quel outil, aussi sournois soit-il, depuis les milices armées de droite jusqu’à l’invalidation des bulletins de vote, pour empêcher Biden et les candidats démocrates d’entrer en fonction.

Le capitalisme, guidé par l’obsession de maximiser les profits et de réduire les coûts de production en sabrant dans les droits et les salaires des travailleurs, est l’antithèse de l’évangile chrétien, ainsi que de l’éthique des Lumières d’Emmanuel Kant.

L’évangile de la prospérité

Mais le capitalisme, aux mains des fascistes chrétiens, s’est sacralisé sous la forme de l’Évangile de la prospérité, la croyance que Jésus est venu pour répondre à nos besoins matériels, gratifiant les croyants de la bénédiction de la richesse et du pouvoir.

Le président Donald Trump et la juge Amy Coney Barrett, candidate du président à la Cour suprême, 26 septembre 2020. (White House, Shealah Craighead)

L’Évangile de la prospérité est une couverture idéologique pour le lent coup d’État des grandes entreprises. Voilà pourquoi de grandes compagnies comme Tyson Foods, qui affecte des aumôniers de la droite chrétienne dans ses usines, Purdue, Wal-Mart et Sam’s Warehouse, ainsi que de nombreuses autres sociétés, versent de l’argent au mouvement et financent ses institutions telles que Liberty University et Patrick Henry Law School.

Voilà aussi pourquoi les entreprises ont donné des millions à des groupes tels que le Réseau de crise judiciaire et la Chambre de commerce américaine pour faire campagne en faveur de la nomination de Barrett à la Cour Suprême.

Barrett a décidé d’escroquer les travailleurs de l’industrie du spectacle en les privant de leurs heures supplémentaires, de donner le feu vert à l’extraction des combustibles fossiles et à la pollution, de vider l’Obamacare de son contenu et de priver les consommateurs de toute protection contre la fraude des entreprises.

Barrett, en tant que juge de la cour de circuit [Le nombre des cours d’appel fédérales est fixé à treize, et leurs juridictions sont appelées « circuit », NdT], a présidé au moins 55 affaires dans lesquelles des citoyens ont contesté les abus et les fraudes des entreprises. Elle s’est prononcée en faveur des entreprises dans 76 % des cas.

Nos maîtres d’entreprise se fichent complètement de l’avortement, du droit de port d’armes ou du caractère sacré du mariage entre un homme et une femme. Mais comme les industriels allemands qui ont soutenu le parti nazi, ils savent que la droite chrétienne donnera un vernis idéologique à la tyrannie impitoyable des entreprises.

Ces oligarques voient les fascistes chrétiens exactement de la même façon que les industriels allemands voyaient les nazis, pour eux ce sont des bouffons. Ils savent très bien que les fascistes chrétiens vont détruire ce qu’il reste de notre démocratie anémique et de l’écosystème naturel. Mais ils savent aussi que dans ce processus, ils feront d’énormes profits et que les droits des travailleurs et des citoyens seront impitoyablement anéantis.

Si vous êtes pauvre, si vous ne bénéficiez pas de soins médicaux appropriés, si vous recevez des salaires inférieurs à la norme, si vous êtes pris au piège de la classe inférieure, si vous êtes victime de violences policières, c’est parce que, selon l’Évangile de la prospérité, vous n’êtes pas un bon chrétien.

Dans ce système de croyance, ce que vous obtenez, c’est ce que vous avez mérité. Selon les prêches de ces fascistes locaux, il n’y a rien de répréhensible dans les structures ou les systèmes de pouvoir. Comme tous les mouvements totalitaires, les adeptes sont séduits et amenés à appeler leur propre asservissement.

Comme l’a compris le propagandiste nazi Joseph Goebbels : « La propagande la plus efficace est celle qui, en quelque sorte, fonctionne de manière invisible, s’infiltre dans la vie sans que le public ne prenne conscience de la manœuvre propagandiste ».

La mèche d’amadou qui pourrait amorcer de violentes conflagrations est sinistrement cachée partout autour de nous. Il se pourrait que le déclenchement soit la défaite électorale de Trump.

Des millions d’Américains blancs privés de leurs droits, qui ne voient aucune issue à leur misère économique et sociale, aux prises avec un vide affectif, sont en proie à une rage ardente contre une classe dirigeante corrompue et une élite libérale en faillite qui les a trahis. Ils sont fatigués de la stagnation politique, de l’aspect pathétique de tout ça, des inégalités sociales croissantes et des conséquences pénalisantes de la pandémie.

Des millions de jeunes hommes et femmes aliénés de plus se sont également retrouvés exclus de l’économie et sans perspective réaliste d’avancement ou d’intégration, ont été saisis par le même vide affectif, et au nom de la démolition des structures gouvernementales et de l’antifascisme ont mobilisé leur fureur. Ces extrémistes polarisés se dirigent de plus en plus vers l’action violente.

Les trois options

Il y a trois options : la réforme, qui, étant donnée la décadence du corps politique américain, n’est pas possible ; la révolution ; ou la tyrannie

Si l’État corporatiste n’est pas renversé, alors l’Amérique deviendra très bientôt un État ouvertement policier au sein duquel toute opposition, aussi tiède soit-elle, sera réduite au silence par une censure draconienne ou la force.

Dans certaines villes, partout dans le pays, la police a déjà, par la force physique, les arrestations, les gaz lacrymogènes, les balles en caoutchouc et le gaz au poivre, contrecarré les reportages de dizaines de journalistes couvrant les manifestations. C’est cette situation qui va devenir la normale.

Les énormes divisions sociales, souvent fondées sur la race, seront utilisées par les fascistes chrétiens pour dresser voisins contre voisins. Des patriotes chrétiens armés attaqueront les groupes accusés d’être responsables de l’effondrement de la société. La dissidence, même non violente, deviendra trahison.

Peter Drucker a observé que le nazisme a réussi non parce que les gens croyaient en ses promesses fantastiques, mais en dépit de celles-ci. Les absurdités nazies, a-t-il souligné, ont été « mises à jour par une presse hostile, une radio hostile, un cinéma hostile, une église hostile, et un gouvernement hostile qui ont inlassablement souligné les mensonges nazis, l’incohérence nazie, l’impossibilité dans laquelle ils étaient d’atteindre leurs promesses, et les dangers et la folie de leur parcours ».

Personne, a-t-il noté, « n’aurait été nazi si la croyance rationnelle dans les promesses nazies avait été une condition préalable ». Le poète, dramaturge et révolutionnaire socialiste Ernst Toller, qui a été contraint à l’exil et dépouillé de sa citoyenneté lorsque les nazis ont pris le pouvoir en 1933, a écrit dans son autobiographie « Le peuple est lassé de la raison, lassé de la pensée et de la réflexion. Ils se demandent ce que la raison a fait ces dernières années, ce que les idées et la connaissance nous ont apporté de bon’.

Après le suicide de Toller en 1939, W.H. Auden a écrit dans son poème ’In Memory of Ernst Toller’ :

Nous sommes menés par des puissances que nous prétendons comprendre :

Ils organisent nos amours ; et à la fin ce sont eux qui dirigent

La balle ennemie, la maladie, ou même notre main.

Une fois les ennemis internes éliminés de la nation, on nous promet que l’Amérique retrouvera sa gloire perdue, sauf qu’une fois qu’un ennemi est éradiqué, un autre prend sa place. Les sectes de crise requièrent une escalade constante des conflits et un flux constant de victimes.

Chaque nouvelle crise devient plus urgente et plus extrême que la précédente. C’est ce qui a rendu la guerre en ex-Yougoslavie inévitable. Lorsqu’une étape d’un conflit atteint un crescendo, celui-ci perd de son efficacité. Il doit être remplacé par des affrontements encore plus brutaux et toujours plus meurtriers. C’est cela qu’Ernst Jünger entendait en parlant de « triomphe de la mort ».

Ces sectes de crise sont, comme l’a compris Drucker, irrationnelles et schizophrènes. Elles n’ont aucune idéologie cohérente. Elles renversent la morale. Elles font exclusivement appel à l’émotion.

Le burlesque et le spectacle deviennent politiques. La dépravation devient moralité. Les atrocités et les meurtres se parent d’héroïsme, comme l’ont illustré les marshalls fédéraux qui ont abattu sans raison le militant anti-fa Michael Forest Reinoehl dans l’État de Washington. Le crime et la fraude deviennent justice. La cupidité et le népotisme deviennent vertus civiques.

Ce que ces sectes de crise défendent aujourd’hui, elles le condamneront demain. Il n’y a pas de cohérence idéologique. Il n’y a qu’une cohérence émotionnelle. Au plus fort du règne de la terreur, le 6 mai 1794, pendant la Révolution française, Maximilien Robespierre annonçait que le Comité de Salut Public reconnaissait désormais l’existence de Dieu.

Les révolutionnaires français, athées fanatiques qui avaient profané les églises et confisqué les biens ecclésiastiques, qui avaient assassiné des centaines de prêtres et forcé 30 000 autres à partir en exil, se sont en une seconde retournés pour envoyer à la guillotine ceux qui dénigraient la religion. Et à la fin, épuisées par la confusion morale et les contradictions en interne, ces sectes de crise aspirent à l’auto-anéantissement.

Les élites dirigeantes ne rétabliront pas plus les liens sociaux rompus qu’ils ne s’attaqueront au profond désespoir qui accable l’Amérique ou ne répondront à l’urgence climatique. Au fur et à mesure que le pays s’effiloche, elles vont se tourner vers les outils habituels de la répression d’État et le soutien idéologique fourni par le fascisme chrétien.

Il va nous appartenir de mener des actions collectives permanentes de résistance non violente. Si nous nous mobilisons par tous les moyens, que ce soit a travers de grandes ou de petites actions, pour lutter en faveur d’une société civile forte, pour créer des communautés qui, comme l’a écrit Vaclav Havel, « vivent dans la vérité », nous aurons alors la possibilité de repousser ces sectes de crise, de tenir à distance la brutalité qui accompagne les bouleversements sociaux, et aussi de ralentir et de perturber la marche vers l’écocide.

Cela nous oblige à reconnaître qu’il est impossible de réformer nos systèmes de gouvernance. Personne au pouvoir ne nous sauvera. Personne d’autre que nous ne viendra en défense des plus vulnérables, des diabolisés et de la terre elle-même.

Tout ce que nous faisons doit avoir pour seul objectif de paralyser le pouvoir des élites dirigeantes dans l’espoir de l’avènement de nouveaux systèmes de gouvernance qui pourront mettre en œuvre les réformes radicales qui nous sauveront, nous et notre monde.

Le dilemme existentiel le plus difficile auquel nous sommes confrontés est de reconnaître à la fois les temps sombres qui nous attendent et de quand même agir, en refusant de nous abandonner au cynisme et au désespoir.

Et nous ne le ferons que parce que nous avons la foi, la conviction que le bien attire le bien, que tous les actes qui nourrissent et protègent la vie ont un pouvoir intrinsèque, même si les preuves empiriques montrent que les choses sont en train d’empirer.

C’est parmi ceux qui résistent également que nous trouverons notre liberté, notre autonomie, notre motivation et nos liens sociaux, et c’est cela qui nous permettra de supporter tout ça, et peut-être même de triompher.

Chris Hedges est journaliste, lauréat du prix Pulitzer. Il a été pendant quinze ans correspondant à l’étranger pour le New York Times, où il a occupé les fonctions de chef du bureau du Moyen-Orient et de chef du bureau des Balkans. Auparavant, il a travaillé à l’étranger pour le Dallas Morning News, le Christian Science Monitor et National Public Radio. Il est l’animateur de l’émission On Contact de Russia Today America, nominée pour un Emmy Award.

Source : Consortium News – 20/10/2020
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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