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mercredi 22 juillet 2026

The Scream – Anatomie d’un cri sans décibels - Dr. Pamela Chrabieh

 

J’ai publié The Scream le 13 juillet 2020, quelques semaines avant l’explosion du port de Beyrouth. Nous étions alors pris dans le triple étau d’une pandémie mondiale, d’un effondrement financier d’une violence inouïe et d’une colère collective déjà exsangue à force d’avoir hurlé sa détresse dans des rues sourdes.

Ce dessin ne jouait évidemment pas les devins. Il se contentait d’enregistrer une pression devenue physiquement intolérable, juste avant que le cataclysme du port ne vienne achever une population déjà atomisée par la banqueroute et le cynisme politique.

Six ans plus tard, je reviens sur ce cri sans décibels et sur ce qu’il continue de contenir. Dans la géométrie de ce visage, les paupières sont closes dans une contraction musculaire, témoignage muet d’yeux qui ont trop vu ou qui refusent d’assister, une fois encore, à la célébration protocolaire de l’inacceptable. La bouche, elle, usurpe presque tout l’espace; une cavité d’un noir d’encre, un gouffre organique, un tunnel sans issue où la denture forme l’ultime rempart avant les ténèbres.

Rien n’indique si la clameur parvient à déchirer la cellulose du papier. Il pourrait s’agir d’un hurlement cataclysmique comme d’un silence parvenu à son point de rupture. Car ce mutisme assourdissant qui caractérise tant de nos contemporains ne relève en rien de la sérénité. Il dissimule un entassement de cris comprimés, rangés à la va-vite pour ne pas perturber le fonctionnement réglementaire de la bureaucratie quotidienne.

La psychologie a dû inventer le concept de stress traumatique continu pour désigner ces configurations où la menace ne se conjugue jamais au passé. Ici, le préfixe “post” de la nosographie psychiatrique relève d’un optimisme grammatical proprement comique. Pour qu’il y ait un “après”, encore faudrait-il que le danger accepte de restituer les clés de la maison et que notre système nerveux reçoive un avis officiel de démobilisation. Faute de quoi, le cerveau se transforme en service de renseignement intérieur en alerte permanente, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans prime de risque, sans congés payés et sans procédure de démission possible. L’esprit autopsie le moindre bruit de moteur, la trajectoire d’un aéronef, la vibration d’un vitrage, un silence trop lourd ou le message d’un proche qui tarde à s’afficher. L’attention n’est plus une faculté cognitive, mais une sentinelle condamnée à son poste d’observation.

À d’autres moments, par un salutaire mécanisme de disjonction, le système coupe le courant. On bascule alors dans ce “mode zombie”, formule certes peu académique, mais d’une efficacité logistique redoutable. Le corps poursuit sa routine tandis que le psychisme semble avoir déposé une demande de congé sans solde. On habite sa propre existence à la manière d’un intérimaire insuffisamment briefé. 

Il serait, en vérité, profondément alarmant de conserver une parfaite santé d’esprit au milieu de cet asile à ciel ouvert. Que signifierait être “sain d’esprit” là où l’azur s’apparente à une menace balistique, la terre natale à un champ de mines potentiel et l’avenir à une application météo gérée par des psychopathes? Si la santé mentale se résumait à l’aptitude à sourire en arrivant à l’heure au bureau, le citoyen idéal ne serait rien d’autre qu’un appareil électroménager haut de gamme, silencieux, productif et doté d’une garantie décennale que personne ne prendra jamais la peine d’honorer.

La clameur de ce dessin ne fige pas une panique passagère. Elle superpose plusieurs sédiments du désastre, tant les multiples guerres et crises héritées, que la catastrophe en cours. Elle hurle la lassitude de devoir rester perpétuellement sur le qui-vive sans jamais savoir de quel côté viendra le coup. Elle crache la fureur de voir nos droits fondamentaux rétrogradés au rang d’options facultatives, notre sécurité convertie en variable d’ajustement géopolitique et nos existences reléguées dans la syntaxe lâche des phrases passives des rapports officiels.

J’ignore, au fond, si la créature anonyme de mon dessin hurle pour appeler à l’aide, pour sceller sa protestation ou simplement pour vérifier que ses cordes vocales n’ont pas encore été dissoutes par l’acide du quotidien. Son cri n’a rien empêché des tragédies passées, et je doute qu’il puisse empêcher les tragédies du futur…

Et vous? Qu’est-ce qui, au plus profond de votre anatomie, exige encore d’exulter sans passer par les douanes tatillonnes du langage convenable? Quelle épouvante, quelle iniquité ou quelle spoliation intime vous contraindrait enfin à ouvrir la mâchoire jusqu’à lacérer cette mince pellicule de normalité factice dont nous recouvrons nos journées? Quelle quantité de cris comprimés transportez-vous sous votre masque de citoyen fonctionnel, au Liban ou ailleurs? Et que faudrait-il que vous perdiez, que vous contempliez ou que vous refusiez de tolérer pour que le cri traverse enfin vos propres douanes intérieures?

* “The Scream” (un de mes dessins de 2020).

Deux mondes - by Dr. Pamela Chrabieh

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Deux mondes est ma quatrième chanson publiée cette année. Comme les précédentes, elle naît d’un désir de créer sans dissocier la musique de ce qui nous traverse: la guerre, la fragmentation, la violence infligée aux peuples, mais aussi la recherche obstinée de paix, de justice, de dialogue, de convivialité et d’humanité.

À première écoute, Deux mondes avance avec légèreté. La mélodie est fluide, presque insouciante. Les mots semblent simples, les images familières: des écrans ouverts, des messages tardifs, des regards absents, des êtres qui se parlent sans parvenir à se rejoindre. Pourtant, cette simplicité n’est pas un retrait du réel. C’est une manière de l’approcher sans le recouvrir de discours.

La chanson ne déclare pas son engagement. Elle le fait ressentir. Elle parle d’abord de notre division intérieure. “Corps ici, âme loin” décrit un état psychologique devenu presque ordinaire: être présent physiquement, mais déplacé mentalement; continuer à agir, à répondre, à sourire, tandis qu’une part de soi demeure suspendue ailleurs. Ce dédoublement appartient à l’époque numérique, mais il prend au Liban une profondeur particulière. Ici, vivre entre deux mondes c’est habiter simultanément la vie et sa menace, le quotidien et l’effondrement, la volonté d’aimer et la nécessité de survivre.

Nous sommes là, mais une partie de nous surveille constamment ce qui peut arriver. Nous parlons, mais une partie de nous écoute les bruits autour. Nous faisons des projets, tout en sachant que le lendemain peut être confisqué par une décision prise ailleurs, par une violence que nous n’avons ni choisie ni provoquée. “Ma baaref weyn rouh” ne signifie donc pas uniquement “je ne sais pas où aller”. La phrase porte une désorientation plus intime. Elle demande: où peut se tenir l’être humain lorsque tous ses repères sont atteints? Où aller lorsque le lieu auquel on appartient ne garantit plus ni protection, ni dignité, ni continuité? Où déposer son âme lorsque le corps lui-même vit sous tension?

Le libanais surgit dans la chanson au moment où le français ne suffit plus. “Ya roohi, enta weyn?” n’est pas une décoration linguistique destinée à donner une couleur locale au texte. C’est la langue de la proximité, de l’inquiétude et de l’attachement. La langue dans laquelle on appelle quelqu’un lorsqu’il s’éloigne. La langue qui demeure dans le corps avant même de devenir une pensée.

Cet ancrage libanais ne repose pas sur une description folklorique du pays. Il se trouve dans la fracture même du texte. Le Liban est souvent vécu comme une succession de mondes incompatibles que nous devons pourtant habiter ensemble: la fête et le deuil, la mer et les frontières, l’hospitalité et la peur, la création et la destruction, l’envie de rester et l’idée permanente du départ. Nous apprenons à passer d’un état à l’autre sans transition. Nous pouvons rire à une table et recevoir, quelques secondes plus tard, une nouvelle qui déplace toute la réalité.

Cette capacité d’adaptation est parfois admirée comme une forme de résilience, mais elle possède aussi un coût psychique. À force de devoir continuer, on risque de ne plus savoir ce que l’on ressent. À force de survivre à l’inacceptable, l’inacceptable peut finir par s’installer dans le langage quotidien. La chanson refuse cette anesthésie. Elle remet au centre les sensations les plus élémentaires: toucher, parler, voir, respirer, danser.

“Je vois sans toucher, j’aime sans parler” décrit une relation privée de présence, mais aussi une société où les liens sont continuellement empêchés. Les êtres restent connectés sans être réellement réunis. Ils reçoivent des images, des alertes, des récits et des chiffres, mais cette accumulation ne produit pas nécessairement de la compréhension. Elle peut même éloigner davantage. On voit la souffrance, mais on ne la rencontre plus. On échange des messages, mais on perd la parole. On affirme aimer, mais on ne sait plus comment protéger.

C’est là que l’engagement de Deux mondes devient politique, sans adopter le ton du manifeste.

La chanson parle de fragmentation: “on vit morcelés”. Ce morcellement est affectif, numérique et identitaire. Au Liban, il est aussi territorial, historique et collectif. Le pays est sans cesse divisé en appartenances, en zones, en mémoires rivales, en récits qui ne se rencontrent pas. Dans un contexte de guerre, d’occupation, d’humiliation et de violence, le morcellement n’est plus une métaphore lointaine. Il atteint les maisons, les familles, les corps et la possibilité même de se projeter dans le temps.

Dire “moitié chair, moitié lumière, mi-ombre, mi-frontière”, c’est montrer un être humain devenu lui-même un territoire disputé. La frontière traverse la conscience. Elle sépare ce que nous vivons de ce que nous pouvons supporter, ce que nous savons de ce que nous préférons ignorer, notre désir de paix de la violence qui nous est imposée.

Pourtant, la chanson ne s’abandonne pas au désespoir. Elle ne cherche pas non plus à produire une consolation facile. “On cherche à danser, on cherche à respirer” ne nie pas la guerre. Ces mots affirment que le corps ne doit pas appartenir entièrement à la peur. Respirer devient un acte moral lorsque tout tend à réduire l’être humain à une cible, à une victime, à un nombre ou à une appartenance. Danser signifie alors reprendre possession de son rythme, même provisoirement. Ce n’est pas oublier ceux qui souffrent. C’est refuser que la destruction décide seule de la forme de nos vies.

La mélodie légère porte précisément cette tension. Elle ne contredit pas la gravité du sujet, mais elle l’empêche de devenir écrasante. Elle protège une part vivante de l’auditeur. Dans un pays où chacun est déjà exposé à trop d’images, trop de pertes et trop de discours, ajouter de la lourdeur ne conduit pas nécessairement à davantage de conscience. Parfois, une chanson douce peut atteindre un endroit que les slogans ne touchent plus.

Même les “nanananana” ont une fonction. Ils apparaissent lorsque le langage semble épuisé. Ils n’expliquent rien, ne défendent aucune thèse, ne cherchent pas à convaincre. Ils rétablissent une présence commune, antérieure aux divisions. Une voix sans argument, que plusieurs personnes peuvent reprendre ensemble. Lorsque les mots sont devenus des armes, des justifications ou des frontières, chanter une syllabe sans signification précise peut devenir une façon de retrouver un espace humain partagé.

L’engagement de Deux mondes réside donc moins dans ce qu’elle dénonce explicitement que dans ce qu’elle refuse de sacrifier, la relation, la proximité, la douceur, le corps, la parole et la possibilité de rejoindre l’autre. La chanson défend la paix parce qu’elle montre le prix intérieur de la séparation. Elle défend la justice parce qu’elle refuse de considérer le morcellement des êtres comme une condition normale. Elle défend le dialogue parce qu’elle révèle la solitude de ceux qui communiquent sans se rencontrer. Elle défend la convivialité parce qu’elle cherche un rythme que plusieurs corps puissent habiter ensemble. Elle défend l’humanité parce qu’elle replace au centre des gestes simples que la violence cherche précisément à rendre impossibles: regarder véritablement, toucher sans posséder, parler sans dominer, aimer sans effacer l’autre, respirer sans demander la permission.

Deux mondes ne prétend pas résoudre la fracture. Elle demeure à l’intérieur, là où nous vivons tous. Mais elle cherche, “shway shway”, à réduire la distance. Par fidélité à ce qui, en nous, n’a pas encore accepté de devenir inhumain.

Voix : Mésange Bleue (Pamela Chrabieh), augmentée par IA
Concept et réalisation : Mésange Bleue
Paroles et mélodie : Mésange Bleue
Composition finale : IA en dialogue avec Mésange Bleue
Visuels : vidéo originale

© Tous droits réservés — Mésange Bleue (Pamela Chrabieh)

mardi 7 juillet 2026

Point de saturation, version ballon rond et ciel occupé

Source :  https://pamelachrabiehblog.com/2026/07/05/point-de-saturation-version-ballon-rond-et-ciel-occupe/

 

Voilà plusieurs jours que je n’ai rien publié, ni texte, ni dessin, ce qui, dans notre époque merveilleusement policière du signal permanent, finit presque par ressembler à une désertion, une absence suspecte, une petite trahison algorithmique, comme si le mutisme devait toujours cacher une indifférence, une lâcheté, une retraite confortable ou quelque conversion subite au développement personnel, alors que la réalité, beaucoup moins photogénique, beaucoup moins vendable, tient dans une formule scolaire d’une précision cruelle: je crois avoir atteint ce fameux point de saturation que l’on nous enseignait autrefois en physique, avec des schémas propres, des flèches disciplinées, des molécules raisonnables et cette confiance dans la capacité du monde à se laisser expliquer au tableau.

On nous apprenait qu’un corps, une matière, un liquide, une solution, finissait par ne plus rien absorber, que l’excès restait en suspension, refusant de se dissoudre, petite insurrection chimique contre la tyrannie du trop-plein; personne ne précisait, évidemment, qu’un pays pouvait devenir une solution saturée, qu’un peuple pouvait flotter dans son propre excès de bruit, de menaces, de bilans, de discours officiels, de cartes rouges, de cartes vertes, de cartes interactives, de frappes ciblées, de victimes anonymisées, de communiqués aseptisés, de drones pathétiques, de prières usées, de diplomatie javellisée et de barbarie soigneusement emballée dans le papier cadeau des nécessités stratégiques.

Aujourd’hui, les drones étaient particulièrement proches, trop proches, d’une proximité presque intime, domestique, comme ces invités indésirables qui entrent sans frapper, s’installent au salon, posent leurs chaussures sales sur la table basse et colonisent vos nerfs avec l’assurance tranquille des instruments de mort convaincus de leur utilité historique. Leur vrombissement avait cette texture grasse, métallique, persistante, légèrement organique à force de répétition, une mouche militaire géante tournant au-dessus de nos têtes, une migraine motorisée avec permis de tuer, une sentinelle psychopathe suspendue au ciel, d’une ponctualité exemplaire, d’une indifférence clinique, parfaitement intégrée au décor sonore national.

Je me reprends, jour après jour, à formuler la même pensée d’une élégance morale contestable, mais d’une sincérité très nette: pourquoi diable n’avons-nous rien pour les faire exploser, l’un après l’autre, ces insectes de l’apocalypse brevetée, ces petites horreurs volantes qui transforment l’air en document hostile, le ciel en plafond carcéral, la respiration en négociation, la fenêtre en risque calculé? Je ne parle même plus de victoire, de géopolitique, de stratégie, de libération, de ces grands mots très propres qui permettent aux adultes sérieux de faire glisser des vies humaines sur des cartes mentales sans froisser l’amidon de leur chemise; je parle d’un rêve misérablement simple, presque ménager, presque ridicule: ne plus les entendre, ne plus boire son café avec un moteur invisible planté dans le crâne, ne plus interrompre une phrase parce que l’air change de texture, ne plus devoir demander à quelqu’un, avec cette familiarité honteuse du désastre, “tu l’entends aussi ?”.

C’est drôle et tragique, cette place hégémonique prise par les drones dans nos conversations quotidiennes, puisqu’on finit par parler d’eux comme d’une météo, avec des nuances, des comparaisons, des expertises absurdes, des observations de voisinage: ils étaient bas aujourd’hui, ils ont tourné longtemps cette nuit, leur son était plus lourd, plus proche, plus nerveux. Autrefois, les gens commentaient surtout la pluie, l’humidité, le vent, les embouteillages; mais nous voilà devenus œnologues du vrombissement militaire, capables de distinguer les notes de tête métalliques, les notes de cœur anxiogènes et la finale interminable en hypervigilance chronique.

Cette obsession possède sa logique sinistre, car le cerveau préfère toujours donner un contour à la menace, même un contour immonde, même un bruit, même une silhouette mécanique dans le ciel, plutôt que de s’abandonner au brouillard pur de l’angoisse. Le drone condense tout ce qui nous dépasse, la surveillance, l’impuissance, l’attente, la possibilité d’une mort administrée à distance par quelqu’un qui ne verra jamais la poussière sur nos meubles, ni les enfants qui sursautent, ni les adultes qui se taisent trop vite, ni les corps qui continuent à faire semblant de fonctionner pendant que les synapses crépitent sous l’effet d’une guerre qui ne se contente pas de détruire les murs, puisqu’elle s’installe dans les circuits, dans les mitochondries, dans les cellules, dans la mémoire musculaire, dans cette biologie de l’effroi que les générations se transmettent sans testament, sans signature, sans consentement.

Le drone est une abjection conceptuelle presque parfaite, une présence sans visage, une violence sans proximité, un verdict sans regard, une lâcheté ancienne enfin équipée d’une technologie irréprochable. Il permet à l’humain de tuer tout en restant propre, de surveiller sans se montrer, d’habiter l’air sans assumer la rencontre, de transformer le ciel en annexe militaire de sa propre paranoïa, et il faut reconnaître, avec l’amertume que mérite notre époque, que la vieille barbarie humaine a rarement été aussi bien modernisée.

Parfois, il reste les échappées, le nord, la montagne, les hauteurs au-delà de mille mètres, ces zones où l’on monte comme on chercherait une désintoxication acoustique, en espérant que l’altitude puisse laver un peu les nerfs, que le silence retrouvé ne soit pas une illusion de standing, que l’air moins lourd permette au corps de déposer provisoirement sa garde. Mais il faut redescendre, toujours, retrouver les routes, les alertes, les conversations amputées, les regards qui montent vers le ciel au premier grondement, et le pays reprend possession de votre système nerveux avec la délicatesse procédurière d’un huissier venu saisir les derniers meubles de votre paix intérieure.

Pendant ce temps, la Coupe du monde déploie ses fastes avec une synchronisation planétaire admirable, stades illuminés, ralentis impeccables, foules en transe, commentateurs possédés, drapeaux peints sur des joues, corps entraînés courant après une sphère avec la gravité sacrée d’une liturgie païenne contemporaine, et je comprends, oui, je comprends très bien celles et ceux qui aiment le football, qui s’y réfugient, qui regardent, qui vibrent, qui hurlent, qui s’échappent par là, puisque chacun bricole son anesthésie comme il peut, chacun invente sa soupape, chacun choisit son couloir de fuite quand la réalité se met à puer la poudre, la défaite morale et le plastique brûlé.

Je comprends l’exutoire, vraiment, parce qu’il faut bien que les yeux se posent quelque part où la mort n’a pas toujours le dernier mot, il faut bien que les corps trouvent une transe moins toxique que celle des notifications, il faut bien qu’une partie de l’humanité puisse encore croire à un monde où le conflit possède un arbitre, une durée réglementaire, des cartons jaunes, des remplacements, des blessures prises en charge par des kinésithérapeutes et des défaites digérées en conférence de presse. A côté, notre version locale du réel manque cruellement de fair-play, de pelouse entretenue, de VAR moral et de service médical digne de ce nom.

Et pourtant, dans le même mouvement, j’emmerde le foot, ou plus exactement j’emmerde l’aura hypnotique qui l’entoure lorsqu’elle aspire les regards, les conversations, les indignations disponibles, les restes de capacité émotionnelle mondiale, pendant que les yeux cessent de se fixer sur les autres “buts”, ceux-là sanguinaires, ceux qui ne finissent pas dans les filets mais dans les maisons, dans les routes, dans les corps, dans les paysages, dans les générations futures; goal après goal d’un côté, bombardement après bombardement de l’autre, liesse calibrée ici, pulvérisation méthodique là-bas, souffle suspendu avant un penalty pour les uns, souffle suspendu avant le prochain impact pour nous, même lexique de l’attente, civilisation morale radicalement disjointe.

Ce qui me fatigue presque autant que la guerre, c’est l’effort de devoir encore attirer l’attention sur la guerre, de devoir reformuler l’urgence comme une attachée de presse du désastre, de devoir rappeler que ceci compte, que ceci continue, que nous sommes encore en guerre, que la paix n’est pas là, qu’aucune cessation réelle des hostilités ne nous a rendu nos nuits, nos routes, nos disparus, notre ciel, que le mot “calme” désigne ici une interruption technique dans la chaîne de production de la peur, et qu’il devient pénible, vraiment pénible, de redire l’évidence à une époque qui ne reconnaît l’évidence qu’après packaging, sous-titrage, campagne de sensibilisation et taux d’engagement satisfaisant.

Puis, comble de confusion, je me surprends parfois à me demander pourquoi c’est important, pourquoi je m’acharne à nommer, pourquoi cette phrase devrait compter davantage qu’une autre, pourquoi cette guerre, ce pays, ces visages, ces drones, ces nuits, ces nerfs carbonisés, cette fatigue, cette colère, alors que dans l’histoire de l’univers nous sommes poussière, poussière d’étoiles pour les brochures poétiques, poussière tout court pour les jours moins inspirés, micro-accidents provisoires dans un cosmos qui ne suspend pas sa rotation pour nos petites apocalypses régionales; et cette pensée ne console pas, elle aggrave la confusion, car si nous ne sommes presque rien, pourquoi souffrons-nous avec une telle précision, pourquoi le corps sait-il si bien avoir peur, pourquoi l’amour rend-il les ruines si insupportables, pourquoi la poussière tient-elle autant à ceux qu’elle risque de perdre?

La guerre cause des dommages dont les photographies ne savent pas toujours quoi faire, des dommages moins tapageurs que les immeubles éventrés et les corps déchiquetés, moins exploitables que la fumée spectaculaire ou les cartes avant-après, des ravages invisibles, mitochondriaux, synaptiques, hormonaux, héréditaires peut-être, déposés dans les sommeils légers, les mâchoires serrées, les ventres contractés, les enfants trop silencieux, les adultes trop performants, les phrases interrompues, les plaisirs coupables, la joie sous surveillance, la mémoire qui s’écrit dans les nerfs avant de passer aux mots. La guerre ne détruit pas que des lieux, elle modifie les conditions mêmes de l’habitation intérieure, elle fabrique des êtres semi-opérationnels, assez fonctionnels pour répondre à un message, préparer un café, publier un texte, choisir des fruits, payer une facture, et assez atteints pour ne plus savoir exactement où placer la douleur.

Nous sommes tous saturés, je crois, à des degrés variables, ceux qui vivent ici sous le bruit direct comme ceux qui regardent de loin avec l’épuisement spécifique du témoin impuissant, ceux qui scrollent, ceux qui coupent les notifications pour respirer, ceux qui culpabilisent de respirer, ceux qui consomment la guerre en fragments, ceux qui s’en détournent, ceux qui l’analysent trop, ceux qui la nient mal, ceux qui la transforment en opinion, ceux qui ne savent plus s’ils éprouvent encore quelque chose ou s’ils rejouent une émotion attendue par politesse morale… Et malgré cette saturation collective, nous nous faisons pigeonner au quotidien, avec une régularité presque comique, par les mots propres, les annonces floues, les promesses de désescalade, les trêves cosmétiques, les “fenêtres diplomatiques”, les “messages fermes”, les “équilibres fragiles”, toute cette quincaillerie verbale grâce à laquelle on nous vend, semaine après semaine, l’idée que la guerre serait en train de finir tandis qu’elle continue simplement à respirer dans notre cou.

Nous sommes encore en guerre. Voilà la phrase la moins sophistiquée et probablement la plus difficile à faire entendre. Pas de paix, pas de cessation réelle des hostilités, pas de ciel rendu, pas de sommeil restitué, pas d’avenir déminé, pas de corps réparés par décret, pas de territoire psychique rendu à ses habitants… Une guerre qui change d’intensité, de cadence, de vocabulaire, de décor, de justification, mais qui demeure là, incrustée, disponible, prête à s’épaissir au moindre ordre, à la moindre erreur, au moindre calcul, pendant que beaucoup apprennent, par fatigue ou par nécessité, à vivre comme si l’absence momentanée d’explosion équivalait à une paix acceptable.

Exprimer la saturation devient une entreprise ingrate, car la saturation n’a pas la noblesse de la grande colère ni la lisibilité du deuil spectaculaire; elle ne crie pas toujours, elle épaissit, elle ralentit, elle désaccorde, elle abîme la texture même de la présence, elle laisse la douleur quelque part sous verre, accessible mais trouble, comme un objet dont on reconnaît la forme sans pouvoir le saisir. On continue à travailler, à organiser, à répondre, à sourire parfois, à comprendre les amateurs de football, à insulter mentalement l’aura du football, à aimer ce pays, à en vouloir à ce pays, à maudire les faiseurs de guerre, à se demander si maudire sert à quelque chose, à chercher une phrase capable de mordre dans un monde qui a parfaitement appris à digérer les morsures.

Je n’ai donc pas cessé d’écrire parce que tout cela m’importe moins; j’ai cessé quelques jours parce que tout cela m’envahit trop, parce que la porosité nécessaire à l’écriture ressemble parfois à une imprudence, parce qu’une phrase ouverte peut laisser entrer le drone, le ballon, la foule, la frappe, la poussière cosmique, le corps pulvérisé, le cerveau saturé, la honte de détourner le regard, la honte de ne pas le détourner, la rage contre les machines, la lassitude face aux humains, la tendresse qui persiste malgré tout et complique considérablement le confort d’un cynisme total.

Le drone revient, évidemment, et quelque part un ballon roule, quelque part un stade hurle, quelque part un commentateur perd la voix pour un but qui n’aura tué personne, privilège immense dont il ne mesure peut-être même pas la beauté. Ici, nous retenons encore notre souffle pour d’autres trajectoires, celles qui ne célèbrent rien, celles qui ne se rejoignent pas au ralenti avec musique dramatique, celles qui ne distinguent plus entre la maison, le corps, le sommeil, la mémoire et l’avenir.

J’écris et je dessine malgré l’engourdissement, sans fantasme de libération, sans croyance naïve dans le pouvoir rédempteur des mots et des formes, sans envie de transformer la douleur en produit culturel bien éclairé. Je le fais pour vérifier que la matière intérieure n’a pas entièrement précipité au fond du récipient, qu’il subsiste quelque chose sous la saturation, une phrase et une couleur acides, cabossées, imparfaites, capables de mordre encore un peu, même si l’univers n’en fera rien, même si les drones s’en moquent, même si le ballon continue de rouler, même si la guerre, elle, n’a jamais demandé notre consentement pour continuer à occuper nos vies.

* Dessin: “Drones et Ballons” (une de mes oeuvres hybrides, sketch sur papier et Procreate, 2026).