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jeudi 7 mai 2026

Le cercle des croyants repentis

 Source : https://www.dedefensa.org/article/le-cercle-des-croyants-repentis

• Faut-il se repentir devant son public, souvent nombreux, d’avoir fait la promotion de Donald Trump, l’archi-antiSystème tel qu’il y crut en 2016 ? • Tucker Carlson l’a fait, le Français Laurent Guyenot s’y essaie à son tour. • Nous aussi ? Pas si vite. • Nous avons souvent varié, pro et antiTrump mais n’avons jamais cru nous trouver devant un réformateur de génie, mais plutôt devant déconstructurateur d’instinct, grâce à tous ses vices. • Trump fut, dès le premier jour, ce « cocktail Molotov humain » lancé par le public contre le Système. • Il a “fait le job”.

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7 mai 2026 (09H00) – Dans ce texte, « Fin de l’ivresse trumpiste : gueule de bois et auto-critique », le médiéviste et traditionnaliste de grand talent Laurent Guyenot, qui fut un partisan avéré de Trump, sacrifie à une tendance établie par Tucker Carlson, demandant à ses millions d’auditeurs de le pardonner pour avoir éventuellement suivi son objurgation de soutenir Donald Trump, sans doute depuis près de dix ans. Carlson est devenu un adversaire radical de Trump au cours de la seconde moitié de 2025, parallèlement au plus hautes figures du mouvement MAGA (Marjorie Taylor-Greene [MTG], Meggy Kelly, Alex Jones, etc.). La cause conjoncturelle est évidente et proclamée : Trump qui s’était déclaré ‘America First’, s’est révélé ‘Israel First’, en soutenant de plus en plus aveuglément et radicalement le mouvement expansionniste sioniste de Netanyahou dit ‘Greater Israel’, jusqu’à la catastrophique guerre contre l’Iran. Quasi-parallèlement quoiqu’en partie auparavant, Trump, qui avait fait de la publicité des papiers-Epstein un argument-clef de sa campagne 2024, s’est opposé becs et ongles à leur publication qui n’a pu être obtenue (partiellement) que par un vote de la Chambre... Ce deuxième point fut la cause de la fracassante démission de la Chambre de MGT en octobre 2025, qui ouvrit la brèche béante depuis dans le mouvement MAGA aujourd’hui totalement à la dérive. Le mea-culpa public de Carlson, fait dans des conditions voulues comme dramatiques, date de mars 2026.

Dans ce texte, Guyenot soutient ce mouvement de dissidence radicale et l’explicite longuement dans son texte. C’est donc sur ce point du soutien à Trump transmuté en une opposition farouche que nous voulons nous exprimer, – quant à nous, pour notre position vis-à-vis de Trump depuis l’origine.

L’affaire du “cocktail Molotov humain”

Nous suivons Guyenot, ce Français trumpiste, sur sa rupture radicale mais tenons à nous écarter radicalement de son explication. De nombreux textes de nos écrits témoignent de cette attitude, autour de celui du 3 octobre 2016 pris comme pivot et comme une sorte de jugement-programme. Dès la présence de Trump dans la course présidentielle (“sérieuse” et conséquente selon les sondages dès l’automne 2015), nous avons soutenu ce candidat, non à cause de ce qu’il était, ni à cause de ce qu’il proposait, – nous ignorions essentiellement l’un et l’autre, qui ne nous intéressaient pas, – mais à cause de ce qu’il représentait en termes de communication : il s’agissait de soutenir Trump par l’effet antiSystème qu’il apportait, suscitait et renforçait au sein du public.

Dans ce fameux texte cité, nous reprenions une interview de septembre 2016 de Michael Moore parfaitement juste et explicitée, bien qu’il fût gauchiste radical, antiTrump et partisan de Sanders. Cet extrait, que nous republions souvent, est extrêmement parlant :

« Lors d'une interview avec Chuck Todd sur l'émission ‘Meet the Press’ de NBC dimanche, le cinéaste [Michael Moore] a déclaré que l'establishment avait abandonné les électeurs et a avancé que ces derniers pourraient voter pour Donald Trump par frustration. “Je ne pense pas que les gens fassent encore confiance aux Démocrates”, a déclaré Moore. ”Comment expliquer autrement la victoire d'un socialiste dans 22 États ?”. “Dans mon État, le Michigan, Bernie Sanders a gagné. Si Hillary Clinton et les Démocrates ont eu du mal face à lui, cela aurait dû alerter tout le monde : il y a un mécontentement généralisé envers les Démocrates et les Républicains.”

» Au cours de son interview, Moore a déclaré que les Américains perçoivent Trump comme un ‘cocktail Molotov humain’. “Dans tout le Midwest, dans toute la Rust Belt, je comprends la colère de beaucoup de gens”, a-t-il dit. “Ils voient Donald Trump comme un cocktail Molotov humain qu'ils pourront utiliser dans les urnes le 8 novembre pour le jeter dans notre système politique.” ”Je pense qu'ils adorent l'idée de faire exploser le système.

» Moore, qui a précisé qu'il ne voterait pas pour Trump, a déclaré que les gens ne prêtent plus attention aux médias ni aux “personnes au pouvoir”. “Les gens ne font plus confiance aux médias, ils ne les écoutent plus, et à juste titre : les médias les ont déçus. Les riches et les puissants les ont déçus. Beaucoup votaient auparavant pour les riches et les puissants, mais ils ne le feront plus”. »

Amertume d’un croyant trompé

Guyenot a une attitude toute différente. C’est l’homme, Trump, qui l’a séduit, et nullement l’effet qu’il incarnait et renforçait. Guyenot fut, comme un certain nombre des partisans de Trump (fort peu au départ) un croyant de l’Église, ou de la secte-trumpiste, justifié par une vision du type “homme providentiel” de ce candidat. Erreur fatale...

« Nous n’avons pas été trahis en 2025, nous avons été trompés dès 2016. Nous avons cru en Trump parce que nous avons voulu y croire, en dépit des nombreuses raisons évidentes de ne pas y croire. Nous avons commis une erreur de jugement, et nous devons en tirer les leçons.

» Le phénomène Trump s’apparente à une hypnose collective et comporte une dimension de foi religieuse. La foi est toujours de “mauvaise foi”, au sens où elle nous demande de rejeter le doute et de faire la sourde oreille aux arguments contraires. En religion, il y a la vérité—la Vérité—et l’erreur, et rien entre les deux. Pour le croyant, chaque échec de Trump, chaque scandale, chaque mensonge avéré, s’il ne peut être ignoré, est la preuve que Trump se bat contre l’État profond, les médias, les élites, le Nouvel Ordre Mondial, le FBI, les Démocrates, que sais-je encore. Il est facile aujourd’hui de se moquer de ceux qui croient encore en Trump, mais n’oublions pas que nous y avons cru nous-mêmes, et méprisé les ‘normies’ attardés qui n’y croyaient pas... »

“Erreur fatale” parce qu’erreur de lecture et d’interprétation à notre sens. Moore expliquait pourtant tout à la perfection, dans tous les cas pour l’élection de 2016, qui est à la base de l’aventure Trump et des interprétations faussaires et bouffe qui ont meublé l’imagination des “croyants”. Aux USA, en novembre 2016, on vota pour Trump par haine de Hillary et de l’establishment, et par haine de Hillary parce qu’elle représentait l’establishment. Cette haine n’a pas disparu avec Hillary éliminée pour toujours tandis que l’establishment poursuivait sa marche vicieuse malgré Trump ; elle s’est même amplifiée du fait de cette évidence de l’absence d’importance de l’accessoire-Hillary, l’establishment se faisant de plus en plus pressant parce qu’il ne pouvait pas contrôler Trump de manière satisfaisante.Tout cela n’a rien à voir avec le personnage Trump, prétendument “sauveur” et son prétendu programme qui n’exprimait en fait que la volonté de ses électeurs. Au contraire, on rangerait désormais et volontiers Trump dans l’establishment, – et avec toutes les raisons du monde, et notamment l’aggravation pathologique de ses tares et de ses vices irréversibles. Cette haine concerne l’establishment, comme partout ailleurs dans l’Occident-compulsif, dont l’hubris est parfaitement représenté en état d’hypertrophie jusqu’à la folie par un nommé Trump.

Nous avons souvent changé d’avis à propos de Trump, nous dirons “tactiquement”, selon les circonstances, – une fois oui, une fois non, selon ce qu’il faisait par rapport aux impulsions de ses tares et de ses vices. Même les plus grandes ignominies dans l’absolu peuvent avoir des effets positifs pour une recherche de l’équilibre et de l’harmonie, – – et vice-versa.

« Tout peut, un jour arriver, même ceci qu’un acte conforme à l’honneur et à l’honnêteté apparaisse, en fin de compte, comme un bon placement politique », écrit de Gaulle dans ses ‘Mémoires de guerre’.

Mais dans ce cas et pour nous, ce n’était que de la tactique et ne faisait rien d’autre de Trump qu’un instrument utile en telle ou telle circonstance. Le fond, l’essentiel, la stratégie était bien celle-ci : Trump est un accélérateur irrésistible, vulgaire et stupide, irréfléchi, aveugle, mais néanmoins un accélérateur du désordre dans le Système, même lorsqu’il agit conformément au Système. Qu’y a-t-il de plus stupide que son attaque de l’Iran, pavée de mensonges et volte-face, d’attaques ignobles et d’anathèmes suivis de déroutes, d’une cruauté insigne mais qui renverse totalement à cause de l’alliance et des responsabilités le sentiment du public américain concernant Israël ;   alors que le Système, conduit par les Netanyahou de fortune, ne veut que la peau de l’Iran depuis près de cinquante ans, mais d’une façon qui fasse des USA une sorte de ‘Greater Israel’ de réserve ? Trump agit d’une façon tellement impulsive et stupide qu’il arrive à gâcher cette cause en or pour le triomphe du globalisme sataniste & Cie, marque déposée du Système... Trump a montré son ignominie de malade dément, notamment dans son comportement avec MTG...

MTG a reçu de nombreux messages de haine et de menace après sa démission et sa dénonciation de Trump “trahissant” le programme MAGA : « J’ai reçu de nombreux message jusqu’à l’un d’eux qui m’annonçait qu’on finirait par se saisir de mon dernier bébé pour lui tirer une balle dans la tête... J’ai envoyé le courriel à diverses personnalités de l’équipe Trump... JD Vance a été parfait, le directeur Patel du FBI a répondu qu’il lançait une enquête, plus de nouvelles ; la cheffe de cabinet, cette dame âgée mère et grand’mère, n’a pas répondu ; je ne vous lirai pas la réponse du président mais vous dirai simplement qu’il m’a dit que c’était de ma faute parce que je l’avais trahi et que si la menace était mise à exécution ce serait à cause de moi... »

Des Trump, ça va ça vient. Mais des gifles infligées au Système jusqu’à le rendre fou, c’est de l’or, la seule valeur qui tienne dans tous les temps de crise, et même de GrandeCrise ! ... Et la seule valeur à laquelle on peut attacher une force symbolique qui transcende la stricte matérialité de la chose, à condition que Trump ne le vole pas et ne le corrompe pas irrémédiablement en en faisant une statue à son effigie.

Rien n’est faux dans le mea-culpa de Guyenot, ses analyses sont sérieuses et solides et montrent toutes ses qualités. Mais que nous importe que l’on démontre l’ignominie et la vilenie d’un Trump ? Les Trump, ça va ça vient, mais il n’y a qu’un Système et le Diable qui, derrière lui, le manipule et l’engraisse, et celui-ci, – le Système, – il ne faut pas le rater.

(Voir l’article de Laurent Goyenot sur son site, en date du 5 mai 2026.)

dedefensa.org

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Fin de l’ivresse trumpiste ...

En 2016, Trump était, pour beaucoup d’entre nous, porteur d’un immense espoir. En 2026, sauf pour quelques incurables, il est la cause d’une immense déception. Tucker Carlon a récemment déclaré : « Je serai longtemps tourmenté d’avoir contribué à l’élection de Donald Trump. Et je tiens à dire que je suis désolé d’avoir induit les gens en erreur. »

Que nous est-il arrivé, au juste ? Une première réponse serait : nous avons été trahis. Personne n’est à l’abri d’une trahison. On ne reproche pas à Jésus d’avoir cru en Judas. Je pense que cette façon de voir les choses n’est pas suffisante. Nous n’avons pas été trahis en 2025, nous avons été trompés dès 2016. Nous avons cru en Trump parce que nous avons voulu y croire, en dépit des nombreuses raisons évidentes de ne pas y croire. Nous avons commis une erreur de jugement, et nous devons en tirer les leçons.

Le phénomène Trump s’apparente à une hypnose collective et comporte une dimension de foi religieuse. La foi est toujours de « mauvaise foi », au sens où elle nous demande de rejeter le doute et de faire la sourde oreille aux arguments contraires. En religion, il y a la vérité—la Vérité—et l’erreur, et rien entre les deux. Pour le croyant, chaque échec de Trump, chaque scandale, chaque mensonge avéré, s’il ne peut être ignoré, est la preuve que Trump se bat contre l’État profond, les médias, les élites, le Nouvel Ordre Mondial, le FBI, les Démocrates, que sais-je encore. Il est facile aujourd’hui de se moquer de ceux qui croient encore en Trump, mais n’oublions pas que nous y avons cru nous-mêmes, et méprisé les normies attardés qui n’y croyaient pas. Admettons qu’ils n’y croyaient pas pour les mauvaises raisons, mais reconnaissons que nous aurions pu apprendre une chose ou deux en lisant la presse que Trump s’acharnait à traiter de fake news (souvenons-nous que c’est lui qui a lancé cette expression).

Je le dis franchement : j’ai honte. Comment ne pas avoir honte aujourd’hui d’avoir cru en Trump, l’avoir idéalisé, avoir vu en lui un grand homme en devenir, un homme providentiel, un sauveur ?

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J’ai cru en Trump en 2016. J’ai cru à sa guerre contre l’État profond et contre les médias mensongers (les fake news), j’ai cru à sa dénonciation de la guerre en Irak, j’ai cru au grand dévoilement à venir sur le 11-Septembre et sur l’assassinat de Kennedy. Et j’ai été immensément soulagé lorsqu’il a battu Hilary Clinton, qui se disait prête à attaquer l’Iran.

Puis les déceptions sont arrivées. J’ai été déçu d’abord lorsqu’il a déplacé l’ambassade américaine à Jérusalem en mai 2018 (c’était pourtant prévisible, puisqu’il l’avait promis à l’AIPAC en 2016). Puis j’ai été inquiet lorsqu’il a signé un décret criminalisant l’antisionisme en décembre 2019. Enfin est venu le choc de l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani à Bagdad le 3 janvier 2020. Mais on avait investi tant d’espoir en Trump qu’on lui a encore accordé le bénéfice du doute.

Le plus curieux, en y repensant, c’est que les sionistes radicaux ne cachaient pas leur adoration de Trump. Ils l’idolâtraient plus que nous. Il avait à leurs yeux une stature messianique. En mai 2018, commentant la décision de Trump de déplacer l’ambassade états-unienne à Jérusalem, Netanyahou lui-même le comparait à Cyrus le Grand.

Vers la fin de l’année 2019, un schisme a commencé à se manifester dans le mouvement MAGA et, avec un peu de retard, dans la « dissidence » française. Certains voulaient continuer de croire que c’étaient les sionistes, et non les antisionistes, qui se trompaient sur Trump, que Trump étaient secrètement dans notre camp et non dans le leur, qu’il cachait son jeu. D’autres sonnaient l’alarme.

J’ai publié le 17 janvier 2020 un article intitulé « Le syndrome Cyrus: Yahvé a-t-il saisi la main droite de Trump? ». Vers la même époque, je commençais aussi à reconnaître le caractère manipulatoire de l’opération Q et de la nébuleuse des productions apparentées, qui agitaient des thèmes eschatologiques tout en fabriquant un ennemi imaginaire, la secte des pédo-satanistes. J’ai commencé à alerter le public d’Égalité et Réconciliation, avec ma critique du documentaire « Out of Shadows » parue le 26 avril 2020, puis d’autres articles sur la « fausse bannière satanique ».

Lors de la campagne présidentielle américaine de 2024, ma désillusion sur Trump est devenue complète avec l’attentat du 13 juillet 2024 à Butler en Pennsylvanie, que j’ai immédiatement perçu comme une grossière mise en scène destinée à faire de Trump un miraculé protégé par Dieu, une image que l’équipe de Trump a surexploitée par la suite. Balle magique, oreille magique, photo magique: c’était vraiment trop gros. J’ai partagé mon scepticisme et mon inquiétude dans un débat vidéo avec Pierre de Braguele 29 octobre 2024.

Mais nous étions face à un dilemme, étant donné, d’une part, la nullité et l’illégitimité de Kamala Harris, et d’autre part, l’alliance séduisante de Trump avec Robert Kennedy Junior. J’ai donc salué la victoire de Trump au lendemain des élections en compagnie d’Alain Soral. Mais la déception a très vite repris le dessus.

Aujourd’hui, Trump n’est plus un mystère. Sa mégalomanie et son narcissisme s’étalent au grand jour. Sa soumission au sionisme génocidaire est totalement décomplexée. Sa corruption et son népotisme sont d’ores et déjà légendaires.

Le vrai mystère qu’il nous faut maintenant éclaircir, avec humilité, c’est comment nous avons été trompés. Trump était un imposteur depuis le début, et nous aurions dû le voir.

Le roi de la quantité

Première clé : Un homme qui écrit des livres peut déjà être jugé sur ses livres. Il suffisait de lire ou de parcourir les livres de Trump pour constater qu’il n’a aucune pensée politique. À vrai dire, il suffisait de lire les titres de ses livres, qui résument tout ce que la culture américaine flatte de plus vil chez l’être humain :
- The Art of the Deal (1987)
How to Get Rich (2004)
The Way to the Top (2004) 
- Think like a Billionaire (2004)
How to Build a Fortune (2006)
Think Big and Kick Ass (2007)
Think like a Champion (2009).

Trump est un marchand et un spéculateur, qui pense que tout s’achète, et que la ruse et le bluff sont la clé du succès. Il écrit dans The Art of the Deal, son best-seller de 1987 :

« La dernière clé de ma stratégie promotionnelle, c’est la fanfaronnade [bravado, traduisible aussi par vantardise]. Je joue sur les fantasmes des gens. Les gens ne voient peut-être pas toujours les choses en grand eux-mêmes, mais ils peuvent tout de même être très enthousiasmés par ceux qui le font. C’est pourquoi un peu d’hyperbole ne fait jamais de mal. Les gens veulent croire que quelque chose est le plus grand, le meilleur et le plus spectaculaire. J’appelle cela de l’hyperbole sincère. C’est une forme innocente d’exagération — et une forme de promotion très efficace. »

Trump n’incarne pas la droite des valeurs, mais la droite libérale sans foi ni loi. Il est la caricature de l’Amérique matérialiste, immorale et vulgaire, le « règne de la quantité » dans sa monstruosité. Trump a un vocabulaire et une syntaxe d’une affligeante pauvreté. Il n’y a pas trace dans ses livres d’un parole de sagesse ou d’un trait d’humour. En fait, Trump n’a aucune culture littéraire ou philosophique, et ça se voit.

Ce qui transparaît déjà très clairement dans les livres de Trump, c’est aussi son narcissisme. Chaque phrase ne parle que de lui. « Je suis le meilleur, le winner absolu, le champion du monde, et je sais tout sur tout » : sa prose se résume à cela. Trump n’est pas seulement un marchand, il est aussi la marchandise. Il se vend lui-même.

Après la Trump Tower inaugurée à Manhattan en 1983, l’énorme promotion de son livre The Art of the Deal a fait de Trump une célébrité. Tony Schwartz, le co-auteur de ce livre, qui l’a en réalité entièrement écrit (la contribution de Trump se limitant selon Schwartz à effacer les passages les moins flatteurs), se dit depuis 2016 hanté par la culpabilité d’avoir aidé Trump à devenir président. Trump, dit-il, ment constamment sans la moindre inhibition ou culpabilité. « Il y a un vide à l’intérieur de Trump. Il n’a pas d’âme. Il n’a pas de cœur. »

La troisième chose qui a servi à fabriquer l’image de Trump comme héros milliardaire, soit l’équivalent du saint dans la religion de l’argent, c’est l’émission de télé-réalité The Apprentice, co-produite par Trump lui-même et diffusée à partir de 2004, dans laquelle il dispense ses jugements et ses conseils en matière de business. Dans cette émission comme dans ses livres, Trump se vent lui-même.

Le milliardaire endetté

Deuxième clé : Trump a été élu grâce à son image de réussite sociale flamboyante. En réalité, Trump n’est même pas le génie des affaires, le champion de la négociation qu’il prétend être. La publicité qu’il fait de lui-même est mensongère. Trump n’est pas un self-made man, mais un self-made myth. Alors qu’il a toujours prétendu n’avoir reçu qu’un petit million de son père pour se lancer en affaire, une enquête du New York Times parue le 2 octobre 2018 révèle qu’il a reçu plus de 400 millions de dollars de son père, par des artifices divers visant à contourner les droits de succession.

Non seulement il a reçu cette fortune initiale sans rien faire, mais il l’a investie dans des affaires foireuses, notamment trois casinos à Atlantic City. Trump a déclaré faillite six fois dans sa carrière. Son casino Taj Mahal a déposé le bilan 15 mois seulement après son ouverture (qu’on m’explique comment un casino peut faire faillite). D’autres faillites ont suivi dans les années 1990 et 2000 : le Trump Castle et le Trump Plaza Hotel en 1992, puis Trump Hotels & Casino Resorts en 2004, avec 1,8 milliards de dette, puis Trump Entertainments Resorts en 2009 et 2014.

Dès les années 90, Trump était endetté à hauteur de 5 milliards de dollars, dont un milliard à titre personnel (un anti-milliardaire, en somme). C’est alors qu’un groupe de banquiers représenté par Wilbur Ross, ancien directeur de Rothschild Inc., a décidé de le renflouer (Trump récompensera Wilbur Ross par le poste de Secrétaire au commerce en 2016). Selon les propos tenus par l’avocat spécialisé en immobilier Alan Pomerantz sur CNN en 2016, parlant au nom des banquiers : « Nous avons décidé qu’il nous serait plus utile vivant que mort (au sens économique) … Nous l’avons maintenu en vie pour qu’il nous aide » (voir l’enquête de John Hankey, et l’article du magazine Forbes).

En conclusion, lorsque Trump se présentait, durant sa campagne de 2016, comme un homme riche et donc indépendant, et comme un champion du deal, il mentait doublement. Nous aurions pu le savoir. Trump était le candidat présidentiel le plus vendu de l’histoire des États-Unis. La différence avec ses concurrents est que ces derniers se vendaient au plus offrant durant leur campagne électorale, alors que Trump était acheté depuis longtemps.

La méthode Roy Cohn

Troisième clé : S’il est un entrepreneur raté, Trump est-il au moins un homme honnête ? On peut déjà se douter de la réponse sachant qu’il s’est spécialisé dans les casinos, car tout le monde sait que les casinos sont tenus par le crime organisé et servent au blanchiment d’argent. (Et, en passant, un homme qui se spécialise dans les casinos peut-il vouloir le bien de l’humanité ?)

Trump a été impliqué dans plus de 4000 procès. Est-ce le signe d’un homme honnête ? Son premier procès, qui date de 1973, est très révélateur. Trump était accusé par l’État fédéral de discrimination raciale dans la gestion et la location d’immeubles construits avec des aides publiques. Il a embauché à cette occasion l’avocat Roy Cohn, qui lui a donné comme principe de défense la règle suivante : 
- Premièrement, n’admets jamais ta culpabilité. Nie tout en bloc.
- Deuxièmement, retourne l’accusation en attaquant ton adversaire. Harcèle-le en justice pour lui faire regretter de t’avoir attaqué.
- Troisièmement, travaille les médias sans relâche. Peu importe si tu perds en justice, l’important est de gagner sur la scène médiatique. Impose ton narratif en diabolisant tes ennemis.

Trump en a fait sa règle d’or.

L’ « art du mensonge », et non l’art du deal, est l’essence du personnage Trump. La liste de ses mensonges avérés est si longue qu’on peut raisonnablement le qualifier de menteur pathologique. Le menteur pathologique est un homme pour qui la notion de vérité n’a aucune signification, et qui par conséquent ment sans même s’en rendre compte. Il ment même lorsqu’il n’en a pas besoin, pour reprendre une description que Robert Kennedy appliquait à Lyndon Johnson.

Trump profère des mensonges énormes sur tout et répète ses mensonges inlassablement. Plusieurs personnes ayant été proches de Trump (comme son ancienne directrice de la communication Stephanie Grisham) ont rapporté que Trump pense qu’il suffit de répéter quelque chose des milliers de fois pour que cela devienne la vérité.

Les gros mensonges de Trump sont nombreux. Par exemple : « J’ai arrêté huit guerres »(donc « je mérite le Prix Nobel de la Paix »). En 2024, Trump déclare: « Je suis le seul président de l’histoire moderne à avoir quitté ses fonctions avec une dette publique inférieure à celle qui existait à mon arrivée au pouvoir. » En réalité, sous sa présidence, la dette a augmenté de 7,8 trilliards, soit une augmentation record de 40 pour cent.

L’un des plus gros mensonges de Trump est la mise en scène du 13 juillet 2024 à Butler. C’est un mensonge tellement énorme que personne n’ose le dénoncer publiquement, parce que l’idée même d’un tel mensonge paraît obscène, insupportable, indicible. Tout le monde préfère faire semblant d’y croire que de se risquer à une accusation aussi grave. C’est une bonne illustration de la « loi du gros mensonge » énoncée par un célèbre Autrichien moustachu en 1925 : la masse populaire écrit-il, « sera plus facilement victime d’un grand mensonge que d’un petit » car « elle ne commet elle-même, en général, que de petits mensonges, tandis qu’elle aurait trop de honte à en commettre de grands. » (Il ajoute que « ceux qui connaissent le mieux cette vérité […] ont été de tous temps les Juifs. »)

Trump et Epstein

Quatrième clé : Trump a été élu sur la promesse de déclassifier le dossier Epstein. Or, une fois à la Maison Blanche, personne ne s’est opposé plus fermement à cette déclassification, parlant du dossier Epstein comme d’un « canular démocrate ». « Cela va nuire à mes amis », aurait dit Trump à Marjorie Taylor Green pour la dissuader de se joindre aux Démocrates dans une résolution visant à exiger cette déclassification. MTG fait encore cette révélation stupéfiante : « Trump m’a envoyé un SMS pour me dire que si mon fils venait à être tué, je le mériterais parce que je l’avais trahi. Voilà quel genre de président nous avons. »

Trump a tout fait pour empêcher que les dossiers Epstein ne soient rendus publics. Et pour cause : son nom apparaît plus de 38 000 fois dans les documents récemment divulgués. C’est le nom le plus souvent mentionné. On trouve dans ces documents des allégations contre lui de viols sur des filles de 13 à 15 ans, dans son club de golf en Californie. Rien de cela n’est vraiment nouveau. On savait dès 2021 que les carnets de vol de l’avion d’Epstein attestent que Trump avait voyagé sept fois sur son avion entre 1993 et 1997, alors qu’il prétendait n’y être jamais monté. Trump et Epstein étaient voisins à Palm Beach en Floride (leurs résidence se trouvaient à 3 kilomètres l’une de l’autre), et ont été très proches pendant 15 ans. On dispose maintenant de nombreux échanges de courriels entre Trump et Epstein, mais dès 2002, il avait déclaré au New York magazine en 2002 : « Je connais Jeff depuis 15 ans. Un mec super. On s’amuse beaucoup avec lui. Il aime les belles femmes autant que moi, et certaines sont dans la catégorie jeune (on the younger side). » Il existe une multitude de photos de Trump avec Guislaine Maxwell et Jeffrey Epstein, et des images vidéo d’une fête organisée en 1992 par Epstein à Mar-a-Lago (villa de Trump à Palm Beach), avec de jeunes adolescentes.

Trump est un délinquant sexuel avéré, qui a fait l’objet de 28 plaintes pour harcèlement ou viol. Il s’est lui-même vanté de s’introduire dans les vestiaires des jeunes filles concourant dans les concours de beauté dont il est propriétaire. Dans un enregistrement audio datant de 2006, il déclare que sa limite d’âge minimale pour coucher avec une fille est de 12 ans.

Il n’y avait donc aucune raison objective de penser que Trump n’était pas l’un des hommes les plus compromis dans le trafic sexuel d’Epstein.

Mais Trump nous a bluffé par la méthode Roy Cohn. Avant même que l’affaire ne l’éclabousse, il a pris les devants pour se mettre du côté des accusateurs, et même s’arranger pour apparaître comme celui qui a fait tomber Epstein, tout en lançant des accusations contre tous ses adversaires, démocrates en priorité. Ce n’est pas une coïncidence si le mouvement QAnon, dénonçant les élites pédophiles démocrates, a pris de l’ampleur au moment où le scandale Epstein faisait la une de la presse grand public.

N’oublions pas aussi que Trump était au pouvoir lors du « suicide » d’Epstein, qui était certainement soit un assassinat, soit une exfiltration. Il était très déraisonnable d’avoir préféré soupçonner les Clinton.

Pour conclure sur la proximité entre Trump et Epstein, il faut encore mentionner que Melania Trump est issue de ce milieu (Melania est slovène, bien que Trump l’ait présentée originellement comme autrichienne). Il existe une déposition d’un proche d’Epstein affirmant que c’est Epstein qui l’a présentée à Trump. On peut choisir de croire Melania, qui vient de démentir publiquement cette allégation, mais la version officielle n’est pas beaucoup plus honorable: Melania aurait été présentée à Trump par Paolo Zampolli, propriétaire d’une agence de mannequins recrutant en Europe de l’Est, proche de Jeffrey Epstein et de son partenaire français Jean-Luc Brunel. La modèle brésilienne Amanda Ungaro, amante de Zampolli pendant vingt ans et mère de son fils, que Zampolli a demandé à Trump de faire déporter il y a quelques mois par ICE, vient de livrer son témoignage accablant sur la proximité de Donald et Melania Trump avec Epstein. Zampolli, affirme-t-elle, recrutait des filles pour Epstein. Zampolli, marchand de mannequin par profession, est maintenant un envoyé spécial de Trump.

Enfin, rappelons qu’Erika Kirk, dont le comportement après l’assassinat de son mari (10 septembre 2025) a été pour le moins étrange, est une créature de Trump. En 2012, Erika était Miss Arizona dans un concours qui est la propriété de Donald Trump. Selon certaines rumeurs, elle aurait été présentée à Charlie Kirk par Donald Trump.

La chute

Trump est un con-artist ou con-man. On traduit généralement ces expressions par « escroc », mais le mot anglais a une connotation de manipulation psychologique plus forte que « escroc ». Con est un raccourci pour confidence : le con-artist est quelqu’un qui gagne la confiance de ceux qu’il veut escroquer. Il crée un rapport d’empathie et de confiance. C’est un “artist” dans le sens où son savoir-faire est sophistiqué et peut s’apparenter à une forme de génie. Il est un peu comme un prestidigitateur.

Trump correspond au profil du con-artist tel qu’il est analysé par Maria Konnikova dans The Confidence Game, où elle écrit : « Le véritable con-artist ne nous oblige à rien ; il nous rend complices de notre propre perte. Il ne nous vole rien. C’est nous qui lui donnons. » Il ne nous contrôle pas, c’est nous qui nous livrons à lui.

Cependant, arrive généralement un moment où la victime du con-artist comment à se poser des questions. Ainsi, parmi les déçus de Trump, l’idée d’un faux attentat à Butler a récemment commencé à se répandre, depuis la révélation de Joe Kent sur les obstructions de Trump à toute enquête (lire la discussion lancée par Trisha Hope et relayée par Marjorie Taylor Green, ou ce post mentionnant Tim Dillon et Emerald Robinson).

Mentir demande toujours une bonne dose d’énergie mentale, même pour un menteur aguerri comme Trump, car l’homme qui ment comme il respire doit constamment se rappeler les mensonges qu’il a déjà proférés pour ne pas se contredire. Le vieillissement s’accompagne d’une baisse d’énergie mentale, et Trump s’emmêle constamment dans ses mensonges. Il n’a plus la vigilance nécessaire pour savoir où s’arrêter, ni même probablement la volonté de rester crédible. Il ment par habitude. Non seulement, il ne maîtrise plus l’art du mensonge, mais ses propos délirants rendent sa pathologie narcissique évidente. En janvier, par exemple, un correspondant du New York Times a demandé à Trump s’il voyait des limites à l’exercice de son pouvoir à l’échelle mondiale. « Oui, il y en a une. Ma propre morale. Ma propre conscience. C’est la seule chose qui puisse m’arrêter », a-t-il répondu, ajoutant : « Je n’ai pas besoin du droit international. » Nous avons à faire à un dangereux narcissique mégalomane.

Outre Tony Schwartz, le ghost-writer de Trump cité plus haut, nombreuses sont les personnes qui, après avoir fréquenté ou étudié Trump, ont reconnu en lui un narcissique profond. En 2019, George Conway écrivait pour la revue The Atlantic un article posant ce diagnostic, avec de nombreux témoignages à l’appui. En relisant son article aujourd’hui, on est frappé par l’évidence, cette évidence que nous avons refusée de voir, parce qu’elle nous était présentée par les Démocrates, que nous jugions totalement inaudibles.

Selon le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (MSD en anglais), «le trouble de la personnalité narcissique se caractérise par une tendance omniprésente à la mégalomanie, au besoin d’adulation et au manque d’empathie. » Le narcissique est absorbé par le sentiment de sa propre grandeur, et obsédé par le besoin de projeter une image grandiose de lui-même. Le diagnostic de narcissisme recoupe celui de la sociopathie ou psychopathie, un trouble de la personnalité caractérisé par une soif de pouvoir et une tendance à la manipulation. Le narcissique psychopathe pompe votre énergie mentale et neutralise votre volonté de résistance. Le témoignage de Tucker Carlson dans son interview avec le New York Times publié ce 2 mai, est à ce titre intéressant. Carlson évoque le pouvoir « envoûtant » de Trump, qui « a pour effet d’affaiblir les gens qui l’entourent, de les rendre plus dociles et plus désorientés. J’en ai moi-même fait l’expérience. Vous passez une journée avec Trump et vous vous retrouvez dans une sorte de monde onirique (dreamland). » Ce qu’il décrit là est un environnement sectaire. 

Le narcissisme et la mégalomanie de Trump se manifestent aujourd’hui dans ses projets de monuments à sa gloire. Tout récemment, il annonce la construction à Washington d’un arc de triomphe de 75 mètres de hauteurs (trois fois plus haut que celui de Napoléon à Paris). Cet « Arc de Trump », comme il est déjà appelé, sera « le plus grand et le plus beau arc de triomphe au monde », a posté Trump sur son Truth Social (en majuscule bien sûr), trois jours après avoir annoncé le cessez-le-feu avec l’Iran.

Peu avant, il a présenté son projet de bibliothèque présidentielle de Trump à Miami, un gratte-ciel gigantesque qui serait aussi (surtout) un hôtel, exhibant dans le hall d’entrée l’avion Air Force One et comprenant une immense salle de spectacle avec une gigantesque statue dorée de Trump (voir la parodie ici). Ses projets mégalomaniaques comprennent également la construction d’une salle de bal de 400 millions de dollars dans l’aile Est de la Maison blanche, pour laquelle il a fait raser un bâtiment historique classé.

Ajoutons à cela la décision de Trump d’ajouter son nom au complexe artistique et à la salle de concert du Kennedy Center, rebaptisé Trump Kennedy Center. Il a également inscrit son nom sur l’aéroport de Palm Beach, sur l’Institut américain pour la Paix, sur le boulevard menant à Mar-a-Lago, et projette de mettre sa signature sur les nouveaux billets américains. De son propre aveux, il a envisagé de renommer le Golfe du Mexique le Trump Gulf, plutôt que le Golfe de l’Amérique. Et voilà qu’il a décidé de mettre sa photo et sa signature en lettres dorées sur les passeports américains.

La pathologie de Trump est aujourd’hui un sujet mainstream, et pas seulement chez les Démocrates. Un ancien avocat de Trump, Ty Cobb, qui a occupé le poste de conseiller spécial à la Maison Blanche pendant son premier mandat, déclare publiquement qu’il « a constaté une détérioration significative de l’état mental de Trump et que celui-ci n’est pas apte à exercer ses fonctions ». The Atlantic rapporte le témoignage d’un proche de longue date de Trump qui a souhaité rester anonyme : « Trump répète depuis peu qu’il est l’homme le plus puissant qui ait jamais existé. Il veut qu’on se souvienne de lui comme de celui qui a accompli ce que personne d’autre n’aurait pu faire, grâce à son immense pouvoir et à sa force de volonté. » Le 17 avril, le Washington Examiner titre « Donald Trump perd la tête »:

« Un homme de 79 ans qui a longtemps semé le chaos est aujourd’hui rongé par ce chaos. Ses crises se multiplient, ses bons jours se font de plus en plus rares. Ce qu’il a perdu, ce n’est pas le sens de la décence ou des bonnes manières—il n’en a jamais eu—, mais le peu de maîtrise de soi qui lui restait. Tout son entourage s’en rend compte. Pourtant, que ce soit par ambition, par lâcheté ou par résignation, ils continuent de chercher des moyens de rationaliser son comportement. La tragédie n’est plus celle de Trump. C’est désormais celle de l’Amérique. »

Laurent Guyenot

dimanche 12 avril 2026

L’Occident face à ses croisades

Source :  https://www.dedefensa.org/article/loccident-face-a-ses-croisades


    • Ce long article de Laurent Guyenot, spécialiste (docteur) en Études Médiévales, rend compte du phénomène des Croisades comme mythe fondateur des guerres actuelles, dont celle de l’Iran. • Éclairant et écrasant.

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Laurent Guyénot à notamment écrit ‘La malédiction papale, Les origines médiévales du syndrome occidental’, après plusieurs autres livres sur la période. Ce livre est fondamental, et l’article ci-dessous s’en inspire évidemment, pour nous amener à cette guerre contre l’Iran.

Un coup d’œil sur sa thèse, on le trouve dans les premières lignes de son livre

    « En 1991, Zbigniew Brzezinski estimait, comme Samuel Huntington, que :

    » “Un monde dans lequel les États-Unis n’auraient pas la primauté connaîtrait plus de violence et de désordres, moins de démocratie et de croissance économique que si les États-Unis continuaient, comme aujourd’hui, à avoir plus d’influence .sur les affaires globales que tout autre pays. Le maintien de la primauté des États-Unis est existentiel non seulement pour le niveau de vie et la sécurité des Américains, mais aussi pour l'avenir de la liberté, de la démocratie des économies ouvertes et de l’ordre international”.

    » Un quart de siècle plus tard, la proportion de gens prêts à croire une telle affirmation a certainement chuté dramatiquement. L’instabilité directement causée par les États-Unis en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, en Ukraine, et en tant d’autres régions du monde sous les prétextes les plus fallacieux, rend cette idée tout simplement grotesque. Elle sonne aujourd’hui comme l’expression d’un hubris délirant qui est précisément le plus grand danger auquel le monde est confronté. Ce qui n’était encore il y a vingt-cinq ans qu’une opinion politique assez radicale est devenue une évidence aux yeux de l’immense majorité du monde. L’Occident collectif est un dangereux malade mental.

    » Le diagnostic n’est pas simple étiologique, car les symptômes vont du délire psychologique (wokenisme, etc.) au trouble de la personnalité de type sociopathique, avec une tendance aux meurtres en série. Le  problème est que l’Occident ne peut se diagnostiquer lui-même. Il réalise vaguement qu’il est malade, mais il attribue cette maladie à des causes extérieures. Même les plus lucides parmi les analystes occidentaux ne vont pas au fond des choses. Pire, beaucoup confondent la source du problème avec la cause.

    » Car selon la thèse défendue ici, l’origine de la pathologie remonte à l’enfance de la civilisation européenne, lorsque s’est formé son caractère, et laz papauté a influencé ce caractère européen plus que tout autre institution, pour le meilleur et pour le pire. »

Il est peu utile d’aller plus loin dans le commentaire. Il reste à lire l’article et à constater que Guyenot n’a pu encore trouver un éditeur pour son livre. Il l’a édité lui-même, en avril 2024...

    « Cet article reprend des éléments de mon livre La Malédiction papale, pour le moment indisponible en français (en quête d’un éditeur), mais publié en anglais dans une nouvelle édition par Arktos, avec une préface d’Alain de Benoist. »

On trouve néanmoins le livre de Guyenot, selon sa propre édition par ‘Amazon’, sur le lien présent.
dde.org

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La civilisation de la croisade

Dwight Eisenhower avait intitulé ses mémoires de la Seconde Guerre mondiale Croisade en Europe, ce qui est ironique si l’on considère que l’Europe, qui avait lancé tant de croisades vers l’Orient, devenait désormais la cible d’une croisade menée par le nouvel Occident. La destruction de la Yougoslavie par l’OTAN en 1999 s’inscrit également dans ce schéma de croisade, comme l’a fait remarquer Diana Johnstone dans son livre La Croisades des fous. Et ce n’est pas innocemment que, en sortant de la messe le dimanche suivant le 11 septembre 2001, George W. Bush a fait cette déclaration télévisée, diffusée dans le monde entier : « Cette croisade, cette guerre contre le terrorisme, va prendre du temps. » Et maintenant, voilà que l’auteur d’un ouvrage intitulé American Crusade, Pete Hegseth, se retrouve à la tête de la machine de guerre américaine. 

Si donc nous comprenons ce qu’est la croisade, peut-être comprendrons-nous mieux à quoi jouent les États-Unis.
L’impact des croisades

La croisade fut l’idée révolutionnaire que les papes de la fin du XIe siècle insufflèrent à la caste dirigeante européenne. La croisade fut une expérience si puissante que son influence sur la civilisation occidentale survécut à la chute de l’autocratie papale et se fait encore sentir aujourd’hui. La croisade est entrée dans l’ADN de l’Occident collectif il y a mille ans. Sous une nouvelle apparence, elle reste la Grande Idée qui définit l’Occident : sauver le monde — et lui-même — par des guerres lointaines menées au nom de nobles principes. La plupart des aventures militaires américaines récentes correspondent à la définition que donne Christopher Tyerman des croisades médiévales : « des guerres justifiées par la foi et menées contre des ennemis réels ou imaginaires, lesquels sont définis par les élites religieuses et politiques comme des menaces pour les chrétiens ».[1] La seule différence est qu’aujourd’hui, les croisades sont lancées au nom de la démocratie plutôt qu’au nom du christianisme.

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Tous les historiens s’accordent aujourd’hui, note Norman Housley, à dire que « les croisades ont joué un rôle central plutôt que périphérique dans le développement de l’Europe médiévale ».[2] Plus que tout autre chose, précise Michael Mitterauer, « le mouvement des croisades a entraîné un changement radical dans l’attitude de la chrétienté occidentale envers la guerre, marquant un tournant dans l’histoire de la pensée occidentale ». Les croisades ont également établi le modèle de l’expansionnisme européen, qui « est une caractéristique fondamentale du parcours particulier de l’Europe ».[3]

La première croisade (1095-1097) fut un succès célébré par la première campagne de propagande de grande envergure. En l’espace de douze ans parurent quatre récits complets par de supposés témoins oculaires, ainsi que plusieurs versions versifiées dans le style des chansons de geste, dont l’immensément populaire Chanson d’Antioche, dont on retrouve l’influence dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes.[4] « La plupart de ces œuvres, note Christopher Tyerman, tissent des récits émouvants de foi, de bravoure, de souffrance, de danger, de ténacité et de triomphe. Les théologiens en distillaient le message de l’immanence de Dieu et du devoir chrétien ; les témoins oculaires, non moins habiles, fournissaient des témoignages de miracles et de carnages. […] On n’y trouvait aucune représentation réaliste. »[5] La croisade devint pour les Européens ce que la guerre de Troie avait été pour les Grecs de l’Antiquité, fit remarquer Oswald Spengler.[6]
Une nouvelle religion du salut

L’impact de ces récits fut tel que, lorsque la deuxième croisade fut prêchée en 1145, la réponse fut massive. « J’ai ouvert la bouche, j’ai parlé, et aussitôt les croisés se sont multipliés à l’infini », se vantait Bernard de Clairvaux auprès du pape. « Les villages et les villes sont désormais déserts. On trouve à peine un homme pour sept femmes. Partout, on voit des veuves dont les maris sont encore en vie. »[7] On doit à saint Bernard la doctrine sotériologique de la croisade. Il a écrit dans Éloge de la nouvelle chevalerie : « Les chevaliers du Christ peuvent mener en toute sécurité les batailles de leur Seigneur, ne craignant ni le péché s’ils frappent l’ennemi, ni le danger de leur propre mort ; car infliger la mort ou mourir pour le Christ n’est pas un péché, mais plutôt une source abondante de gloire. Dans le premier cas, on gagne pour le Christ, et dans le second, on gagne le Christ lui-même. » Béni si tu tues, béni si tu meurs.

La croisade devint en effet une nouvelle religion du salut. Guibert de Nogent, chroniqueur enthousiaste de la première croisade, notait qu’auparavant, les chevaliers ne pouvaient atteindre le salut qu’en renonçant à leur mode de vie pour se faire moines, mais que « Dieu a institué en notre temps les guerres saintes, afin que l’ordre des chevaliers et la foule qui court dans leur sillage […] puissent trouver un nouveau moyen de gagner le salut. »[8] Alors que l’Église avait cherché à réprimer les guerres privées par le mouvement de la Paix de Dieu au Xe siècle, elle déclarait désormais que la seule guerre autorisée était celle en Terre Sainte. L’Église qui avait décrété que même les tournois — « foires exécrables » selon saint Bernard — constituaient un péché mortel, et qu’y trouver la mort vous envoyait directement en enfer, inventa la guerre sainte qui propulse chaque soldat qui tombe directement au paradis.

La vengeance, valeur suprême de l’éthique barbare combattue par l’Église, trouva également sa rédemption chrétienne dans la croisade. Pour Raymond d’Aguilers, qui participa à la première croisade, celle-ci était « l’entreprise qui visait à venger notre Seigneur Jésus-Christ sur ceux qui s’étaient emparés indûment de la terre natale du Seigneur et de ses apôtres ».[9] Vengez Jésusdevint l’un des cris de guerre des croisés français.[10]
Faire de Jérusalem la capitale de l’Europe

On a dit que les croisades furent « le premier événement unificateur en Europe ».[11] C’est vrai dans une certaine mesure. Mais il s’agissait d’unir l’Europe autour de Jérusalem. Les papes ont convaincu les Européens que le berceau de leur civilisation était une ville située à l’extrémité orientale de la Méditerranée, déjà convoitée par deux autres civilisations (byzantine et arabo-musulmane), et leur ont demandé de se battre pour elle comme si le salut de l’Europe en dépendait. Il ne peut y avoir de projet plus contraire aux intérêts réels de l’Europe.

Dès qu’ils eurent « libéré » Jérusalem, les Occidentaux se considérèrent comme les gardiens du centre du monde. Cette mission s’inscrivit dans leur identité. Leur obsession ne fit que s’intensifier après la reconquête de Jérusalem par Salah al-Din (Saladin) en 1187, et à chaque nouvelle tentative infructueuse de renverser ce cours fatal des événements. Lorsque le pieux roi Louis IX mourut de dysenterie pendant la huitième croisade en 1270, ses derniers mots furent pour la ville qu’il n’avait jamais vue : « Jérusalem ! Jérusalem ! » Il semble que toute l’Europe pleure Jérusalem depuis lors. Tyerman écrit : « Les élites cléricales et laïques d’Europe occidentale trouvaient presque impossible de renoncer à la Terre Sainte en tant qu’ambition politique ou vision de la perfection. Tout au long des XIVe et XVe siècles, gouvernements, moralistes, prédicateurs et lobbyistes sont revenus sans cesse sur un sujet où se confondaient objectifs pratiques et moraux. »[12] Lorsque, en 1917, le général britannique Edmund Allenby entra dans la ville en procession solennelle, il proclama « la fin des croisades », et lePunch de Londres publia une illustration montrant Richard Cœur de Lion contemplant Jérusalem et hochant la tête avec satisfaction : « Mon rêve devient réalité ! »[13]

Cette fascination pour Jérusalem n’est bien sûr pas sans rapport avec le soutien apporté par les Britanniques et les Français au sionisme au début du XXe siècle. La sacralisation de l’Israël biblique dans la culture chrétienne a manifestement constitué un facteur clé du soutien apporté par les nations chrétiennes à la « renaissance » d’Israël entre 1917 et 1948. Mais ce sont les croisades et leur mémoire dans la culture européenne qui ont joué le rôle majeur dans la consolidation du lien sacré entre la chrétienté occidentale et Jérusalem, lien qui a depuis lors surdéterminé l’histoire mondiale.

Les croisés se considéraient comme les imitateurs du peuple génocidaire de Moïse. Selon un récit de Robert de Reims, Urbain II aurait déclaré, dans son sermon à Clermont : « Prenez la route du Saint-Sépulcre, délivrez cette terre d’une race épouvantable et régnez-y vous-mêmes, car cette terre où, comme le dit l’Écriture, coule le lait et le miel, a été donnée par Dieu en possession aux enfants d’Israël. »[14] Dans la version de son discours rapportée par Baudri de Dol, Urbain II qualifiait les Arabes d’Amalécites, cette tribu que Yahvé avait ordonné au roi Saül d’exterminer entièrement, « hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes » (1 Samuel 15,3). S’adressant aux chevalier, il faisait référence à Exode 17,11 : « Avec Moïse, nous tendrons vers le Ciel des mains inlassables en prière, tandis que vous irez brandir l’épée, tels des guerriers intrépides, contre Amalek. »[15] (Comme vous le savez, après les Gazaouis, ce sont les Iraniens qui ont été officiellement déclarés par Netanyahou comme étant les nouveaux Amalécites.)
Un échec désastreux sur toute la ligne

En réalité, les croisades n’ont pas atténué les rivalités entre les princes européens. La troisième croisade, dite la « croisade des rois », en est le meilleur exemple. Avant de partir, les rois de France et d’Angleterre étaient en guerre. Bien que le Pape ait convaincu Philippe II et Richard Ier de signer une trêve avant de s’embarquer pour la Terre sainte, leurs relations se sont détériorées au lieu de s’améliorer au cours de l’expédition. Thomas Tout écrit : « L’armée occidentale avait emporté avec elle en Palestine ses jalousies nationales, et les querelles des prétendants rivaux au trône de Jérusalem ont aggravé ces animosités jusqu’à la rupture. Philippe voyait Richard comme son plus redoutable rival, et lui vouait une haine mortelle[16]. » Dès leur retour chez eux, ils reprirent leur querelle, qui ne cessera de s’aggraver jusqu’à la guerre de Cent Ans (1337-1453).

Inversement, l’unité du monde islamique n’a pas souffert des croisades, bien au contraire. Avant la première croisade, il s’était fragmenté en deux califats rivaux (Bagdad et Le Caire) et en un certain nombre d’émirats et de cités-États indépendants. L’agression franque a stimulé la réunification. L’archevêque Guillaume de Tyr s’en plaignait au début des années 1180 : « Autrefois, presque chaque ville avait son propre souverain […] qui ne dépendaient pas les uns des autres […] qui craignaient leurs propres alliés tout autant que les chrétiens […] Mais aujourd’hui […] tous les royaumes adjacents au nôtre [le Royaume de Jérusalem fondé par les croisés] ont été placés sous le pouvoir d’un seul homme [Nur ed-Din]. »[17]

Pire encore, la croisade a creusé un fossé d’incompréhension et de rancune entre les chrétiens d’Orient (orthodoxes, coptes, nestoriens, arméniens, jacobites, etc.) et les Arabes, pour le malheur des premiers. Avant la première croisade, les Byzantins vivaient en bons termes avec le califat chiite fatimide, dont Le Caire était la capitale. « Au milieu du XIe siècle, la tranquillité du monde méditerranéen oriental semblait assurée pour de nombreuses années à venir. Ses deux grandes puissances, l’Égypte fatimide et Byzance, entretenaient de bonnes relations », écrit Steven Runciman.[18]Les chrétiens pratiquaient librement leur culte à Jérusalem, et les musulmans avaient leur mosquée juste à l’extérieur des murs de Constantinople (elle fut incendiée par les Francs, et le feu se propagea à un tiers de la ville). Les envahisseurs seldjoukides venus de l’Est étaient les ennemis communs des Fatimides et des Byzantins. Mais pour les croisés, tous les musulmans se valaient. La politique d’ « hostilité normative » des Francs à l’égard des musulmans a perturbé la stratégie des Byzantins, qui consistait à « monter les différents princes musulmans les uns contre les autres et ainsi à les isoler tour à tour ».[19]

Dans l’ensemble, les croisades ont non seulement porté un coup fatal à l’empire chrétien d’Orient qu’elles prétendaient sauver (les croisés ont pillé Constantinople lors de la quatrième croisade en 1205, et la ville ne s’en est jamais remise). Elles ont également ruiné les relations diplomatiques entre Byzance et le califat chiite d’Égypte, et ont indirectement causé la chute de cet allié de longue date, absorbé par Saladin sous la bannière sunnite en 1171. Elles ont donc renforcé la puissance sunnite qu’elles étaient censées combattre.
La genèse du colonialisme

Dans The Latin Kingdom of Jerusalem: European Colonialism in the Middle Ages, Joshua Prawer présente les croisades médiévales comme un présage du colonialisme européen ultérieur. Selon lui, c’est à la lumière de leur statut colonial que l’on comprend le mieux les institutions et l’économie des États latins fondés par les croisés au Moyen Orient (le comté d’Édesse, la principauté d’Antioche, le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem). « Ce n’est que depuis les croisades qu’il existe une continuité et une filiation entre les mouvements coloniaux. » Par conséquent, « il est justifié de considérer le royaume des Croisés comme la première société coloniale européenne. »[20]Les croisades du Nord dans les régions baltes, lancées au début du XIIIe siècle en bénéficiant pleinement des indulgences et des privilèges papaux, correspondent également parfaitement aux définitions modernes de la colonisation. L’appel de l’archevêque Adalgot de Magdebourg en 1108 le montre clairement :

« Ces païens sont des gens des plus méchants, mais leur terre est la meilleure, riche en viande, en miel, en blé et en gibier, et si elle était bien cultivée, nulle autre ne pourrait lui être comparée pour la richesse de ses produits […] Ainsi, Saxons, Français, Lorrains et Flamands de renom, vous qui avez conquis le monde, voici l’occasion pour vous de sauver vos âmes et, si vous le souhaitez, d’acquérir la meilleure terre où vivre. Que Celui qui, par la force de son bras, a conduit les hommes de Gaule dans leur marche depuis l’extrême Ouest pour triompher de ses ennemis à l’extrême Est, vous donne la volonté et le pouvoir de vaincre ces païens des plus inhumains qui se trouvent à proximité, et de prospérer en toutes choses. »[21]

La filiation entre croisades et colonisation passe par la conquête desAmériques. Dans Columbus and the Quest for Jerusalem, Carol Delaney révèle un fait peu connu : « La quête de Jérusalem était la grande passion de Christophe Colomb ; c’était la vision qui le soutenait à travers toutes les épreuves et les tribulations. » Il écrivit dans son journal, le 26 décembre 1492, qu’il espérait trouver en Inde de l’or « en telle quantité que les souverains [...] entreprendront d’aller conquérir le Saint-Sépulcre. » Car « L’or est un métal excellent entre tous les autres [...] et celui qui le possède accomplit tout ce qu’il veut dans le monde, et l’utilise finalement pour envoyer des âmes au Paradis. »[22]

Les conquistadors espagnols et portugais qui ont suivi les traces de Christophe Colomb avaient baigné toute leur vie dans l’idéologie de la Reconquista, une série de croisades menées contre les musulmans de la péninsule ibérique. Comme l’explique Norman Cantor : « La Reconquista a été le thème dominant, voire exclusif, de l’histoire chrétienne médiévale espagnole, et certains historiens y ont vu le facteur déterminant dans la formation du caractère espagnol si particulier. Toute la société ibérique trouve son origine dans une guerre acharnée de cinq siècles contre l’islam, et la structure institutionnelle espagnole s’est organisée autour du chef de guerre et des nécessités d’une guerre d’agression. »[23] Il n’est donc pas étonnant que les conquistadors se considéraient comme des croisés et se comportaient comme tels. 
Conclusion

L’imaginaire héroïque des croisades est si prégnant en Occident, et tout particulièrement en France—la croisade est une idée française, prêchée pour la première fois par un pape français à des chevaliers français, et devenue « l’œuvre de Dieu à travers les Francs » selon le titre de la chronique de Guibert de Nogent—qu’on attendra encore longtemps que le révisionnisme sur cette question pénètre les esprits. Comme tout révisionnisme, il s’agit de reconsidérer l’histoire en prenant en compte le récit des perdants. Les Byzantins, trahis par les croisés, sont les plus grands perdants, mais ils ne sont plus là pour faire valoir leur version (on peut toutefois lire Steven Runciman pour s’en faire une idée). Il faut créditer le Libano-Français Amin Maalouf d’avoir commencé à faire connaître la version des Arabes en 1983, avec son premier livre, Les Croisades vues par les Arabes. Nul doute que les choses s’éclairciront lorsque le monde musulman, grâce à l’Iran, aura retrouvé la voix qui lui revient au chapitre des nations.

Ainsi s’achève ma modeste contribution à l’étude de ce mystérieux syndrome occidental aujourd’hui en phase terminale. L’origine de cette psychopathologie, parfaitement incarnée par Pete Hegseth, se trouve dans ce que j’ai nommé la « malédiction papale », dont la croisade est un aspect central.

 
Notes

[1] Christopher Tyerman, God’s War: A New History of the Crusades, Penguin, 2006, p. xiii.

[2] Norman Housley, Contesting the Crusades, Blackwell, 2006, p. 144.

[3] Michael Mitterauer, Why Europe: The Medieval Origins of Its Special Path, University of Chicago Press, 2010, pp. 153, 194.

[4] Laurent Guyénot, La Lance qui saigne. Hypertextes et métatextes du ‘Conte du Graal’, Honoré Champion, 2010.

[5] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 244.

[6] Oswald Spengler, The Decline of the West, vol. 1, George Allen & Unwin Ltd, 1926, pp. 10, 27.

[1]Tyerman, God’s War, op. cit., p. 244, pp. 10, 27.

[7] Steven Runciman, A History of the Crusades, vol. 2 : The Kingdom of Jerusalem and the Frankish East, 1100-1187, Cambridge UP, 1951, p. 253.

[8] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 827.

[9] Raymond d’Aguilers, Histoire des Francs qui prirent Jérusalem. Chronique de la première croisade, Les Perséides, 2004, p. 140.

[10] Guyénot, La Lance qui saigne, op. cit., p. 198.

[11] François Guizot, General History of Civilization in Europe, 1896, sur oll.libertyfund.org

[12] Tyerman, God’s War, op. cit., pp. 812, 827.

[13] Elle est reproduite sur la couverture du livre d’Eitan Bar-Yosef, The Holy Land in English Culture 1799-1917, Clarendon Press, 2005.

[14] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 84.

[15] August Charles Krey, The First Crusade; the Accounts of Eyewitnesses and Participants, Princeton UP, 1921, p. 36.

[16] T. F. Tout, The Empire and the Papacy (918-1273), 4e éd., 1903, p. 302.

[17] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 343.

[18] Steven Runciman, A History of the Crusades, vol. 1: The First Crusade and the Foundation of the Kingdom of Jerusalem, Cambridge UP, 1994, p. 42.

[19] Norman Housley, Contesting the Crusades, Blackwell, 2006, p. 158 ; Runciman, A History of the Crusades, vol. 2, op. cit., pp. 274-275.

[20] Joshua Prawer, The Latin Kingdom of Jerusalem: European Colonialism in the Middle Ages, Weidenfeld & Nicolson, 1972, p. ix. Voir également George Demacopoulos,Colonizing Christianity: Greek and Latin Religious Identity in the Era of the Fourth Crusade, Fordham UP, 2019.

[21] Tyerman, God’s War, op. cit., p. 676.

[22] Carol Delaney, Columbus and the Quest for Jerusalem, Free Press, 2012, pp. 27, 10; Carol Delaney, « Columbus’s Ultimate Goal: Jerusalem », sur www.amherst.edu

[23] Norman Cantor, The Civilization of the Middle Ages, HarperPerennial, 1994, p. 290.