mercredi 22 juillet 2026

The Scream – Anatomie d’un cri sans décibels - Dr. Pamela Chrabieh

 

J’ai publié The Scream le 13 juillet 2020, quelques semaines avant l’explosion du port de Beyrouth. Nous étions alors pris dans le triple étau d’une pandémie mondiale, d’un effondrement financier d’une violence inouïe et d’une colère collective déjà exsangue à force d’avoir hurlé sa détresse dans des rues sourdes.

Ce dessin ne jouait évidemment pas les devins. Il se contentait d’enregistrer une pression devenue physiquement intolérable, juste avant que le cataclysme du port ne vienne achever une population déjà atomisée par la banqueroute et le cynisme politique.

Six ans plus tard, je reviens sur ce cri sans décibels et sur ce qu’il continue de contenir. Dans la géométrie de ce visage, les paupières sont closes dans une contraction musculaire, témoignage muet d’yeux qui ont trop vu ou qui refusent d’assister, une fois encore, à la célébration protocolaire de l’inacceptable. La bouche, elle, usurpe presque tout l’espace; une cavité d’un noir d’encre, un gouffre organique, un tunnel sans issue où la denture forme l’ultime rempart avant les ténèbres.

Rien n’indique si la clameur parvient à déchirer la cellulose du papier. Il pourrait s’agir d’un hurlement cataclysmique comme d’un silence parvenu à son point de rupture. Car ce mutisme assourdissant qui caractérise tant de nos contemporains ne relève en rien de la sérénité. Il dissimule un entassement de cris comprimés, rangés à la va-vite pour ne pas perturber le fonctionnement réglementaire de la bureaucratie quotidienne.

La psychologie a dû inventer le concept de stress traumatique continu pour désigner ces configurations où la menace ne se conjugue jamais au passé. Ici, le préfixe “post” de la nosographie psychiatrique relève d’un optimisme grammatical proprement comique. Pour qu’il y ait un “après”, encore faudrait-il que le danger accepte de restituer les clés de la maison et que notre système nerveux reçoive un avis officiel de démobilisation. Faute de quoi, le cerveau se transforme en service de renseignement intérieur en alerte permanente, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans prime de risque, sans congés payés et sans procédure de démission possible. L’esprit autopsie le moindre bruit de moteur, la trajectoire d’un aéronef, la vibration d’un vitrage, un silence trop lourd ou le message d’un proche qui tarde à s’afficher. L’attention n’est plus une faculté cognitive, mais une sentinelle condamnée à son poste d’observation.

À d’autres moments, par un salutaire mécanisme de disjonction, le système coupe le courant. On bascule alors dans ce “mode zombie”, formule certes peu académique, mais d’une efficacité logistique redoutable. Le corps poursuit sa routine tandis que le psychisme semble avoir déposé une demande de congé sans solde. On habite sa propre existence à la manière d’un intérimaire insuffisamment briefé. 

Il serait, en vérité, profondément alarmant de conserver une parfaite santé d’esprit au milieu de cet asile à ciel ouvert. Que signifierait être “sain d’esprit” là où l’azur s’apparente à une menace balistique, la terre natale à un champ de mines potentiel et l’avenir à une application météo gérée par des psychopathes? Si la santé mentale se résumait à l’aptitude à sourire en arrivant à l’heure au bureau, le citoyen idéal ne serait rien d’autre qu’un appareil électroménager haut de gamme, silencieux, productif et doté d’une garantie décennale que personne ne prendra jamais la peine d’honorer.

La clameur de ce dessin ne fige pas une panique passagère. Elle superpose plusieurs sédiments du désastre, tant les multiples guerres et crises héritées, que la catastrophe en cours. Elle hurle la lassitude de devoir rester perpétuellement sur le qui-vive sans jamais savoir de quel côté viendra le coup. Elle crache la fureur de voir nos droits fondamentaux rétrogradés au rang d’options facultatives, notre sécurité convertie en variable d’ajustement géopolitique et nos existences reléguées dans la syntaxe lâche des phrases passives des rapports officiels.

J’ignore, au fond, si la créature anonyme de mon dessin hurle pour appeler à l’aide, pour sceller sa protestation ou simplement pour vérifier que ses cordes vocales n’ont pas encore été dissoutes par l’acide du quotidien. Son cri n’a rien empêché des tragédies passées, et je doute qu’il puisse empêcher les tragédies du futur…

Et vous? Qu’est-ce qui, au plus profond de votre anatomie, exige encore d’exulter sans passer par les douanes tatillonnes du langage convenable? Quelle épouvante, quelle iniquité ou quelle spoliation intime vous contraindrait enfin à ouvrir la mâchoire jusqu’à lacérer cette mince pellicule de normalité factice dont nous recouvrons nos journées? Quelle quantité de cris comprimés transportez-vous sous votre masque de citoyen fonctionnel, au Liban ou ailleurs? Et que faudrait-il que vous perdiez, que vous contempliez ou que vous refusiez de tolérer pour que le cri traverse enfin vos propres douanes intérieures?

* “The Scream” (un de mes dessins de 2020).

Deux mondes - by Dr. Pamela Chrabieh

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Deux mondes est ma quatrième chanson publiée cette année. Comme les précédentes, elle naît d’un désir de créer sans dissocier la musique de ce qui nous traverse: la guerre, la fragmentation, la violence infligée aux peuples, mais aussi la recherche obstinée de paix, de justice, de dialogue, de convivialité et d’humanité.

À première écoute, Deux mondes avance avec légèreté. La mélodie est fluide, presque insouciante. Les mots semblent simples, les images familières: des écrans ouverts, des messages tardifs, des regards absents, des êtres qui se parlent sans parvenir à se rejoindre. Pourtant, cette simplicité n’est pas un retrait du réel. C’est une manière de l’approcher sans le recouvrir de discours.

La chanson ne déclare pas son engagement. Elle le fait ressentir. Elle parle d’abord de notre division intérieure. “Corps ici, âme loin” décrit un état psychologique devenu presque ordinaire: être présent physiquement, mais déplacé mentalement; continuer à agir, à répondre, à sourire, tandis qu’une part de soi demeure suspendue ailleurs. Ce dédoublement appartient à l’époque numérique, mais il prend au Liban une profondeur particulière. Ici, vivre entre deux mondes c’est habiter simultanément la vie et sa menace, le quotidien et l’effondrement, la volonté d’aimer et la nécessité de survivre.

Nous sommes là, mais une partie de nous surveille constamment ce qui peut arriver. Nous parlons, mais une partie de nous écoute les bruits autour. Nous faisons des projets, tout en sachant que le lendemain peut être confisqué par une décision prise ailleurs, par une violence que nous n’avons ni choisie ni provoquée. “Ma baaref weyn rouh” ne signifie donc pas uniquement “je ne sais pas où aller”. La phrase porte une désorientation plus intime. Elle demande: où peut se tenir l’être humain lorsque tous ses repères sont atteints? Où aller lorsque le lieu auquel on appartient ne garantit plus ni protection, ni dignité, ni continuité? Où déposer son âme lorsque le corps lui-même vit sous tension?

Le libanais surgit dans la chanson au moment où le français ne suffit plus. “Ya roohi, enta weyn?” n’est pas une décoration linguistique destinée à donner une couleur locale au texte. C’est la langue de la proximité, de l’inquiétude et de l’attachement. La langue dans laquelle on appelle quelqu’un lorsqu’il s’éloigne. La langue qui demeure dans le corps avant même de devenir une pensée.

Cet ancrage libanais ne repose pas sur une description folklorique du pays. Il se trouve dans la fracture même du texte. Le Liban est souvent vécu comme une succession de mondes incompatibles que nous devons pourtant habiter ensemble: la fête et le deuil, la mer et les frontières, l’hospitalité et la peur, la création et la destruction, l’envie de rester et l’idée permanente du départ. Nous apprenons à passer d’un état à l’autre sans transition. Nous pouvons rire à une table et recevoir, quelques secondes plus tard, une nouvelle qui déplace toute la réalité.

Cette capacité d’adaptation est parfois admirée comme une forme de résilience, mais elle possède aussi un coût psychique. À force de devoir continuer, on risque de ne plus savoir ce que l’on ressent. À force de survivre à l’inacceptable, l’inacceptable peut finir par s’installer dans le langage quotidien. La chanson refuse cette anesthésie. Elle remet au centre les sensations les plus élémentaires: toucher, parler, voir, respirer, danser.

“Je vois sans toucher, j’aime sans parler” décrit une relation privée de présence, mais aussi une société où les liens sont continuellement empêchés. Les êtres restent connectés sans être réellement réunis. Ils reçoivent des images, des alertes, des récits et des chiffres, mais cette accumulation ne produit pas nécessairement de la compréhension. Elle peut même éloigner davantage. On voit la souffrance, mais on ne la rencontre plus. On échange des messages, mais on perd la parole. On affirme aimer, mais on ne sait plus comment protéger.

C’est là que l’engagement de Deux mondes devient politique, sans adopter le ton du manifeste.

La chanson parle de fragmentation: “on vit morcelés”. Ce morcellement est affectif, numérique et identitaire. Au Liban, il est aussi territorial, historique et collectif. Le pays est sans cesse divisé en appartenances, en zones, en mémoires rivales, en récits qui ne se rencontrent pas. Dans un contexte de guerre, d’occupation, d’humiliation et de violence, le morcellement n’est plus une métaphore lointaine. Il atteint les maisons, les familles, les corps et la possibilité même de se projeter dans le temps.

Dire “moitié chair, moitié lumière, mi-ombre, mi-frontière”, c’est montrer un être humain devenu lui-même un territoire disputé. La frontière traverse la conscience. Elle sépare ce que nous vivons de ce que nous pouvons supporter, ce que nous savons de ce que nous préférons ignorer, notre désir de paix de la violence qui nous est imposée.

Pourtant, la chanson ne s’abandonne pas au désespoir. Elle ne cherche pas non plus à produire une consolation facile. “On cherche à danser, on cherche à respirer” ne nie pas la guerre. Ces mots affirment que le corps ne doit pas appartenir entièrement à la peur. Respirer devient un acte moral lorsque tout tend à réduire l’être humain à une cible, à une victime, à un nombre ou à une appartenance. Danser signifie alors reprendre possession de son rythme, même provisoirement. Ce n’est pas oublier ceux qui souffrent. C’est refuser que la destruction décide seule de la forme de nos vies.

La mélodie légère porte précisément cette tension. Elle ne contredit pas la gravité du sujet, mais elle l’empêche de devenir écrasante. Elle protège une part vivante de l’auditeur. Dans un pays où chacun est déjà exposé à trop d’images, trop de pertes et trop de discours, ajouter de la lourdeur ne conduit pas nécessairement à davantage de conscience. Parfois, une chanson douce peut atteindre un endroit que les slogans ne touchent plus.

Même les “nanananana” ont une fonction. Ils apparaissent lorsque le langage semble épuisé. Ils n’expliquent rien, ne défendent aucune thèse, ne cherchent pas à convaincre. Ils rétablissent une présence commune, antérieure aux divisions. Une voix sans argument, que plusieurs personnes peuvent reprendre ensemble. Lorsque les mots sont devenus des armes, des justifications ou des frontières, chanter une syllabe sans signification précise peut devenir une façon de retrouver un espace humain partagé.

L’engagement de Deux mondes réside donc moins dans ce qu’elle dénonce explicitement que dans ce qu’elle refuse de sacrifier, la relation, la proximité, la douceur, le corps, la parole et la possibilité de rejoindre l’autre. La chanson défend la paix parce qu’elle montre le prix intérieur de la séparation. Elle défend la justice parce qu’elle refuse de considérer le morcellement des êtres comme une condition normale. Elle défend le dialogue parce qu’elle révèle la solitude de ceux qui communiquent sans se rencontrer. Elle défend la convivialité parce qu’elle cherche un rythme que plusieurs corps puissent habiter ensemble. Elle défend l’humanité parce qu’elle replace au centre des gestes simples que la violence cherche précisément à rendre impossibles: regarder véritablement, toucher sans posséder, parler sans dominer, aimer sans effacer l’autre, respirer sans demander la permission.

Deux mondes ne prétend pas résoudre la fracture. Elle demeure à l’intérieur, là où nous vivons tous. Mais elle cherche, “shway shway”, à réduire la distance. Par fidélité à ce qui, en nous, n’a pas encore accepté de devenir inhumain.

Voix : Mésange Bleue (Pamela Chrabieh), augmentée par IA
Concept et réalisation : Mésange Bleue
Paroles et mélodie : Mésange Bleue
Composition finale : IA en dialogue avec Mésange Bleue
Visuels : vidéo originale

© Tous droits réservés — Mésange Bleue (Pamela Chrabieh)

Neutrality Studies Weekly Recap #29