jeudi 5 mars 2026

Les options pour une nouvelle stratégie américaine en Iran. Un dossier de juin 2009 précédé d'une explication de Brian Berletic et suivi d'une recherche en mode IA


 

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Recherche IA :  

Qui est Brian Berletic ?

Brian Berletic est un analyste géopolitique, auteur et ancien Marine américain résidant en Thaïlande
. Il est principalement connu pour ses analyses critiques de la politique étrangère des États-Unis à travers ses plateformes numériques. 

Activités et Médias

    The New Atlas : Il anime cette émission et cette chaîne YouTube (auparavant connue sous le nom de Land Destroyer) où il publie régulièrement des vidéos de décryptage géopolitique.

    Pseudonyme : Il a longtemps écrit sous le nom de plume Tony Cartalucci.

    Collaborations : Il apparaît fréquemment dans des médias alternatifs et des podcasts comme celui de Glenn Diesen ou sur des plateformes comme Investig'Action de Michel Collon. 

Thématiques et Orientations

Ses analyses se concentrent sur la critique de ce qu'il nomme l'« impérialisme américain » et les mécanismes d'ingérence étrangère : 

    Conflits mondiaux : Il commente activement les guerres en Ukraine, au Moyen-Orient (Iran, Palestine) et les tensions en Asie-Pacifique impliquant la Chine.

    Ingérence et ONG : Il s'intéresse particulièrement au rôle d'organismes comme l'USAID et la National Endowment for Democracy (NED) dans la manipulation de la société civile et les révolutions de couleur.

    Souveraineté : Il prône souvent le développement de médias et de technologies autochtones pour contrer l'hégémonie informationnelle occidentale. 

Ses détracteurs le décrivent parfois comme un propagandiste ou un blogueur complotiste en raison de ses positions très critiques envers les politiques de l'OTAN et de l'administration américaine. 

1 C'est quoi The Saban Center for Middle East Policy at The Brookings Institution ?

Le Saban Center for Middle East Policy (souvent orthographié Saban et non Sabin) est un centre de recherche rattaché à la Brookings Institution, un prestigieux groupe de réflexion (think tank) basé à Washington, D.C.. 
Depuis 2014, il opère officiellement sous le nom de Center for Middle East Policy (CMEP). 
Missions et activités
Le centre se consacre à l'analyse et à la formulation de recommandations pour la politique étrangère des États-Unis au Moyen-Orient. Ses principaux axes de travail incluent : 

    Recherche et analyse : Études sur les dynamiques politiques, économiques et sécuritaires de la région, incluant des pays comme l'Iran, l'Arabie Saoudite, Israël et les Territoires palestiniens.
    Dialogue de haut niveau : Organisation du Saban Forum, un événement annuel majeur qui réunit des dirigeants américains et israéliens pour discuter des relations stratégiques entre les deux pays.
    Programmes éducatifs : Formation pour les décideurs politiques, les assistants parlementaires et les cadres d'entreprise sur les complexités de la région. 

Historique et évolution

    Fondation (2002) : Créé grâce à une donation de 13 millions de dollars de Haim Saban, magnat des médias israélo-américain, pour combler le manque d'un centre dédié au Moyen-Orient au sein de Brookings.
    Direction initiale : Son premier directeur était Martin Indyk, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël.
    Changement de nom (2014) : Après 12 ans de partenariat initial, le centre a été renommé Center for Middle East Policy tout en conservant une collaboration étroite avec la Saban Family Foundation pour ses événements phares. 

Il est aujourd'hui l'un des centres les plus influents au monde pour comprendre les enjeux de stabilité, les conflits régionaux et l'évolution de l'Islam politique dans cette partie du monde. 

2 Par qui est-il promu et financé ?

Center for Middle East Policy (anciennement Saban Center) est principalement promu et financé par des donateurs privés, des fondations et, historiquement, certains gouvernements étrangers.
 

Voici les principaux contributeurs et promoteurs identifiés :
Principaux donateurs et fondateurs

    Haim Saban et la Saban Family Foundation : Le centre a été fondé en 2002 grâce à une donation initiale de 13 millions de dollars du milliardaire israélo-américain Haim Saban. Bien que le partenariat contractuel ait évolué en 2014, la fondation continue de soutenir le Saban Forum annuel.
    Gouvernement du Qatar : Le Qatar a été l'un des plus importants donateurs étrangers de la Brookings Institution, finançant notamment le "Project on U.S. Relations with the Islamic World" hébergé au sein du centre.
    Fondations philanthropiques : Plusieurs grandes organisations soutiennent ou ont soutenu ses programmes, notamment :
        La Ford Foundation.
        La MacArthur Foundation.
        La Charles H. Revson Foundation. 

Promotion et administration
Le centre est "promu" institutionnellement par la Brookings Institution elle-même, qui assure sa crédibilité et son infrastructure à Washington. 

    Martin Indyk : En tant que premier directeur et diplomate chevronné, il a joué un rôle clé dans la promotion du centre auprès des décideurs politiques américains et israéliens.
    Strobe Talbott : Ancien président de Brookings, il a été l'un des principaux artisans de l'intégration du centre au sein de l'institution. 

Comme l'ensemble de la Brookings Institution, le centre publie la liste de ses donateurs par tranches de contribution dans ses rapports financiers annuels pour maintenir une certaine transparence. 

 3  Souhaitez-vous des détails sur l'influence politique de ces financements ou sur un projet spécifique du centre ?

oui


L'influence du Center for Middle East Policy (CMEP) se manifeste par sa capacité à orienter le débat diplomatique américain et à maintenir des canaux de communication privilégiés entre les puissances régionales et Washington. 
Influence politique et stratégique
Le centre agit comme un pont entre la recherche académique et la prise de décision politique via plusieurs leviers :

    Le Saban Forum : C'est l'outil d'influence le plus visible. Il réunit chaque année des figures de premier plan (présidents américains, premiers ministres israéliens, secrétaires d'État) pour des discussions souvent "off-the-record", permettant de tester des idées politiques avant qu'elles ne deviennent officielles.


    Expertise au sein du gouvernement : De nombreux chercheurs du centre ont occupé des postes clés dans les administrations américaines. Par exemple, Martin Indyk, son fondateur, a servi comme envoyé spécial pour les négociations israélo-palestiniennes sous l'administration Obama.
    Orientation des stratégies de défense : Le centre publie des rapports de référence, comme le projet conjoint avec le Council on Foreign Relations pour définir la stratégie américaine au Moyen-Orient au début de mandats présidentiels. 

Projets spécifiques et controverses
Le financement influence parfois la perception de l'indépendance du centre, bien que la Brookings Institution affirme que ses chercheurs gardent une totale liberté éditoriale. 

    Le Projet sur les relations entre les États-Unis et le monde islamique : Ce programme, longtemps soutenu par des fonds du Qatar, visait à améliorer le dialogue entre l'Occident et les sociétés musulmanes. Cependant, ce financement a fait l'objet de critiques, certains accusant le think tank de modérer ses critiques envers le donateur en échange de son soutien.
    Projet sur les sources d'instabilité au Moyen-Orient : C'est le projet phare actuel (CMEP). Il analyse des sujets transversaux comme le changement climatique, les migrations, le terrorisme et l'évolution de l'Islam politique.
    Indice de l'opinion publique : Le centre mène des sondages réguliers sur la perception du conflit israélo-palestinien, influençant la manière dont les médias et les politiciens perçoivent les évolutions de l'opinion tant aux États-Unis que dans la région. 

4 Souhaitez-vous explorer une analyse spécifique du centre sur un pays en particulier, comme l'Iran ou l'Arabie Saoudite ?

oui sur l'Iran


L'analyse de l'Iran par le
Center for Middle East Policy (CMEP) de la Brookings Institution se concentre actuellement sur les conséquences critiques des frappes militaires conjointes américano-israéliennes de fin février 2026.
Voici les principaux axes de leur analyse récente :
Analyse de la crise actuelle (Mars 2026)

    Succession et instabilité : Suite à l'élimination de l'Ayatollah Ali Khamenei lors des frappes du 28 février, les experts de Brookings, notamment Suzanne Maloney, soulignent que l'Iran entre dans une période de flux majeur. Ils analysent les rivalités intenses possibles entre les différents centres de pouvoir pour sa succession.
    Risques d'escalade : Le centre met en garde contre le danger que le conflit ne devienne un "vortex" entraînant d'autres puissances régionales, suite aux contre-attaques de ce qui reste du régime iranien vers les pays du Golfe et Israël.
    Incertitude stratégique : Les chercheurs comme Philip Gordon critiquent l'absence d'un objectif de sortie clair pour l'administration Trump, avertissant que si le changement de régime est "la partie facile", remplir le vide politique qui en découle est le véritable défi. 

Thématiques de recherche permanentes
En dehors de cette crise immédiate, le CMEP maintient une veille constante sur :

    Le programme nucléaire : Suivi des capacités d'enrichissement et des conséquences des frappes de 2025 et 2026 sur les sites nucléaires de Natanz et Fordo.
    L'économie et les sanctions : Analyse de l'efficacité de la politique de "pression maximale" et de son impact sur la cohésion interne du régime.
    Réseaux d'influence (Proxies) : Étude de l'essoufflement ou de la résilience de l'Axe de la Résistance (Hezbollah, Houthis) face aux pressions militaires accrues. 

Experts clés sur l'Iran à Brookings 

    Suzanne Maloney : Vice-présidente et directrice du programme de politique étrangère, spécialiste reconnue de l'économie politique et de l'énergie en Iran.
    Jeffrey Feltman : Ancien diplomate de haut rang, il apporte une expertise sur les dynamiques de médiation et les relations internationales de l'Iran.
    Mara Karlin : Focalisée sur les aspects militaires et de défense de la confrontation actuelle. 


5 Souhaitez-vous approfondir les analyses de Brookings sur l'impact économique de cette guerre au Moyen-Orient ou sur les scénarios de succession après Khamenei ?

oui
La situation en Iran, suite aux frappes conjointes américano-israéliennes du
28 février 2026, fait l'objet d'analyses intensives de la part de la Brookings Institution. Les experts se concentrent sur la vacance du pouvoir après la mort confirmée de l'Ayatollah Ali Khamenei et sur les secousses économiques mondiales. 
Scénarios de succession et instabilité politique 
Selon les analyses publiées début mars 2026 par des experts comme Suzanne Maloney et Philip H. Gordon : 

    Fragmentation du pouvoir : Un conseil de transition de trois personnes a été établi, mais l'autorité reste fragmentée entre des institutions aux intérêts divergents.
    Rôle des Gardiens de la Révolution (IRGC) : Bien qu'affaiblis par les frappes, ils restent l'acteur dominant. Brookings estime qu'ils pourraient imposer un successeur "par défaut" pour maintenir leurs intérêts économiques et politiques.
    Risque de vide politique : Philip Gordon avertit que si le changement de régime a été rapide, combler le vide est le véritable défi, craignant une répétition des erreurs passées en Irak. 

Impact économique régional et mondial
L'économiste de Brookings, Robin Brooks, et d'autres analystes soulignent des conséquences immédiates et majeures : 

    Choc pétrolier : Les prix du baril de Brent ont bondi de plus de 15 % dès le début du conflit, dépassant les 80 $. Brooks note que cette hausse est trois fois supérieure à celle observée lors de l'invasion de l'Ukraine en 2022.
    Perturbations maritimes : Environ 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole transitant par le détroit d'Hormuz est menacé. Bien que le blocage total ne soit pas encore effectif, la hausse des taux d'assurance et les risques de sabotage pèsent sur les flux énergétiques.
    Volatilité financière : Les marchés boursiers mondiaux ont accusé le coup, le Dow Jones perdant plus de 400 points le 2 mars. Brookings s'inquiète également de l'impact sur la dette nationale américaine (dépassant 38 000 milliards de dollars) en raison des dépenses militaires massives requises. 

Réponse internationale recommandée
Le centre préconise actuellement une approche de prudence :

    Détente et diplomatie : Coordination accrue avec les partenaires européens et du Golfe pour éviter une escalade régionale totale.
    Soutien à la société civile : Accompagner les aspirations de la population iranienne, déjà secouée par une révolution interne depuis janvier 2026, sans tenter de dicter l'issue politique finale. 


6 Souhaitez-vous explorer la position de Brookings sur les réactions des pays voisins comme l'Arabie Saoudite ou la Turquie face à ce conflit ?

oui
Les experts du
Center for Middle East Policy (CMEP) de Brookings, ainsi que d'autres analystes régionaux, observent une déstabilisation profonde des équilibres en Arabie Saoudite et en Turquie suite aux frappes de février-mars 2026.
Arabie Saoudite : Entre solidarité et vulnérabilité
L'Arabie Saoudite se trouve dans une position délicate, cherchant à protéger son territoire tout en gérant l'escalade. 

    Condamnation de l'Iran : Riyad a officiellement condamné les tentatives de l'Iran de cibler des pays voisins comme la Turquie et l'Azerbaïdjan, qualifiant ces actes d'injustifiables.
    Cible de représailles : Le pays a subi des attaques de drones et de missiles iraniens, notamment contre la base aérienne Prince Sultan, bien que beaucoup aient été interceptés par ses défenses.
    Solidarité du Golfe : Malgré des tensions antérieures avec les Émirats arabes unis, la menace iranienne a renforcé la solidarité au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), les États membres considérant que l'Iran a franchi une "ligne rouge". 

Turquie : Entre défense et crainte géopolitique 
Pour Ankara, le conflit représente une menace directe sur son flanc sud et sur ses équilibres internes. 

    Interceptions militaires : La Turquie a dû faire face à des menaces directes dans son espace aérien. Le 4 mars 2026, les systèmes de défense de l'OTAN ont détruit un missile balistique tiré par l'Iran qui se dirigeait vers le territoire turc.
    Critique de la stratégie iranienne : Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a qualifié la stratégie de l'Iran d'attaquer des pays arabes en guise de représailles de "stratégie incroyablement erronée" qui ne fait qu'accroître l'instabilité régionale.
    Inquiétudes kurdes et sécuritaires : Brookings souligne que la Turquie craint qu'un vide de pouvoir ou une fragmentation de l'Iran ne renforce les groupes militants kurdes (comme le PJAK lié au PKK), créant une zone d'instabilité continue de l'Iran à la Syrie. 

Synthèse des positions selon Brookings
Pays     Préoccupation majeure    Action/Position
Arabie Saoudite    Sécurité des infrastructures énergétiques et civiles.    Condamnation ferme de l'Iran et renforcement de l'alliance du Golfe.
Turquie    Intégrité territoriale et menace de fragmentation kurde.    Utilisation des défenses de l'OTAN et appel à un nouveau leadership iranien pour la paix.
 

7 Désirez-vous plus d'informations sur l'implication de l'OTAN dans la protection de la Turquie ou sur l'impact sur les marchés pétroliers saoudiens ?

oui
L'implication de l'OTAN pour protéger la Turquie et les manœuvres de l'Arabie Saoudite face au choc pétrolier sont au cœur des analyses actuelles de la Brookings Institution et d'autres observateurs internationaux suite aux frappes de fin février 2026.
Protection de la Turquie par l'OTAN 
La Turquie, membre de l'Alliance depuis 1952, bénéficie d'une protection renforcée alors que le conflit iranien déborde sur son territoire : 

    Interception de missiles : Le mercredi 4 mars 2026, les systèmes de défense de l'OTAN positionnés en Méditerranée orientale ont détruit un missile balistique iranien qui se dirigeait vers l'espace aérien turc.
    Ajustement des forces : Le secrétaire général de l'OTAN a annoncé que l'Alliance « ajuste » le positionnement de ses forces pour faire face aux menaces potentielles.
    Pas d'Article 5 pour l'instant : Mark Rutte, chef de l'OTAN, a déclaré qu'il ne voyait pas encore la nécessité d'invoquer l'Article 5 (défense collective) malgré l'incident du missile, préférant une approche de désescalade.
    Bases stratégiques : La base aérienne d'Incirlik reste un point névralgique pour les opérations alliées dans la région. 

Impact sur les marchés pétroliers et stratégie saoudienne
L'Arabie Saoudite active ses plans d'urgence pour stabiliser un marché mondial secoué par la crise :

    Augmentation de la production : Dès le 25 février 2026, l'Arabie Saoudite a commencé à accroître sa production et ses exportations de pétrole dans le cadre d'un plan de contingence. Sa capacité maximale est estimée à environ 12 millions de barils par jour.
    Envolée des cours : Malgré ces efforts, les prix du pétrole (WTI) ont grimpé vers 77 $ le baril début mars en raison des craintes de perturbations majeures de l'approvisionnement.
    Infrastructures de contournement : Pour pallier un éventuel blocage du détroit d'Ormuz (où transite 20 % du pétrole mondial), l'Arabie Saoudite utilise ses infrastructures permettant de dérouter une partie des exportations vers la mer Rouge.
    Stocks stratégiques : Brookings note que si l'OPEP a annoncé une augmentation de production pour avril, les stocks importants détenus par les États-Unis, la Chine et la France aident à limiter une envolée incontrôlée des prix. 


8 Souhaitez-vous des précisions sur les réactions russes et chinoises face à cette intervention ou sur les conséquences pour le prix de l'essence en Europe ?

oui
L'intervention de fin février 2026 a provoqué des ondes de choc immédiates à Pékin et Moscou, tandis que les consommateurs européens subissent de plein fouet l'instabilité énergétique.
Réactions des puissances rivales : Chine et Russie
Le centre d'analyse de Brookings souligne que ces deux nations voient leurs intérêts stratégiques directement menacés par le chaos en Iran :

    La Chine (Inquiétude énergétique) : Pékin est le premier importateur de pétrole iranien. Les frappes et la mort de Khamenei menacent sa sécurité énergétique. Les experts notent que la Chine tente une médiation de coulisses pour éviter un blocage total du détroit d'Hormuz, tout en condamnant officiellement l'usage de la force "unilatérale" par Washington et Tel-Aviv.
    La Russie (Distraction stratégique) : Pour Moscou, l'instabilité de son allié iranien est un coup dur. Toutefois, Brookings observe que la Russie profite de l'envolée des cours du pétrole pour renflouer ses caisses, tout en utilisant la crise pour accuser l'Occident de déstabiliser globalement le Sud global.

Conséquences pour le prix de l'essence en Europe
En Europe, la situation est critique en ce début mars 2026 :

    Flambée à la pompe : Avec un baril de Brent dépassant les 80 $, les prix du litre d'essence et de diesel en France et en Belgique ont bondi de 10 à 15 centimes en une semaine, frôlant ou dépassant les 2,00 € dans de nombreuses stations.
    Pression inflationniste : La Banque Centrale Européenne (BCE) surveille de près ce choc énergétique qui menace de relancer l'inflation, alors que les économies européennes sortaient à peine d'une période de taux élevés.
    Stocks de réserve : Pour limiter la panique, plusieurs pays européens ont commencé à libérer une partie de leurs réserves stratégiques de pétrole, une mesure coordonnée par l'Agence Internationale de l'Énergie (AIE).
 

Casques à pointe... le retour ? Une analyse d'Emmanuel Todd

Titre original :  "Le début d'une guerre mondiale"

Entretien dans Die Weltwoche, 27 février 2026
Emmanuel Todd
Mar 04, 2026

Voici la traduction d’un entretien avec Jürg Altwegg paru le 27 février dans le magazine allemand Die Weltwoche.

Le début d’une guerre mondiale

L’empire américain s’effondre comme l’Union soviétique, affirme Emmanuel Todd. En 1976, le démographe avait prédit la chute de la superpuissance communiste en se basant sur des données relatives à la mortalité infantile. Aujourd’hui, il voit dans les statistiques démographiques le signe du déclin des États-Unis. Et il met en garde contre une Allemagne réarmée.

La guerre en Ukraine concerne l’Allemagne, avait déclaré le démographe, historien et auteur à succès français dans le magazine Weltwoche au printemps 2023. Peu après, Emmanuel Todd a consacré un livre à ce pays, dans lequel le nihilisme de la civilisation occidentale occupe une place importante : « La Défaite de l’Occident », publié en 2024. Au printemps 2025, un autre entretien a eu lieu avec le magazine Weltwoche. Todd a alors déclaré : « La Russie a gagné la guerre. » Une opinion que partagent désormais des experts de renom tels que le colonel américain Douglas Macgregor.

Jeune chercheur, Todd s’était fait connaître en 1976 en prédisant l’effondrement de l’Union soviétique. Il justifiait cette prédiction par le taux élevé de mortalité infantile dans l’empire communiste. Plus tard, lorsqu’il critiqua l’introduction de l’euro, exigée par la France en contrepartie de la réunification allemande, il fut très sollicité pour des interviews en Allemagne. Todd attribuait à l’élite de son propre pays une « névrose allemande ». Il pressentait que la monnaie unique aiderait également l’Allemagne à asseoir sa suprématie politique en Europe.

Son livre “Après l’Empire”, publié en 2002, est devenu un best-seller international. Il nous a accordé une troisième interview depuis le début de la guerre en Ukraine, dans laquelle il établit des parallèles entre le déclin de l’Amérique et l’effondrement de l’Union soviétique. Et il pose la question suivante : que fera l’Allemagne lorsque la guerre sera terminée ?

Weltwoche : Monsieur Todd, la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année. Avec le recul, y a-t-il des aspects que vous avez mal évalués ?

Emmanuel Todd : J’ai toujours des scrupules et des doutes. La prévision était correcte : l’Occident a perdu cette guerre depuis longtemps. Si les Américains l’avaient gagnée, Joe Biden aurait été réélu. Donald Trump est le président de la défaite. Aujourd’hui, il faut ajouter à cela que la conséquence de la défaite est le déclin de l’Occident. On peut comparer cet effondrement d’une civilisation – la civilisation occidentale – à la fin du communisme et de l’Union soviétique. Il est encore difficile de se faire une idée précise de son évolution. Son symptôme le plus spectaculaire est la perte de réalité.

Weltwoche : Quand avez-vous pris conscience de l’ampleur de la guerre en Ukraine ?

Todd : Lorsque j’ai réussi à déterminer le nombre d’ingénieurs aux États-Unis et en Russie. La population américaine est deux fois et demie plus importante que la population russe, mais les États-Unis forment moins d’ingénieurs. John Mearsheimer, que j’admire, estime que l’Ukraine revêt une importance existentielle pour la Russie. C’est sans aucun doute vrai. Mais contrairement à Mearsheimer, je suis convaincu que l’Ukraine est encore plus importante pour les États-Unis : la défaite des États-Unis révèle la faiblesse de leur système. Elle a une signification tout à fait différente des défaites au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Les États-Unis perdent, laissent le chaos derrière eux et se retirent. En Ukraine, ils mènent une guerre contre leur ennemi historique depuis 1945. La perdre est inimaginable.

Weltwoche : Donald Trump voulait y mettre fin en 24 heures.

Todd : C’était son intention sincère. La vulgarité et l’amoralité de Trump sont insupportables pour un bourgeois européen comme moi. Mais il défend aussi des causes tout à fait raisonnables. Le projet MAGA, « Make America Great Again », consiste à représenter les intérêts de la nation. Après un an, Trump a dû admettre que malgré le protectionnisme et les droits de douane élevés, la réindustrialisation ne fonctionnait pas. Il manque des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés. La proportion d’analphabètes parmi les jeunes âgés de 16 à 24 ans est passée de 17 à 25 % au cours des dix dernières années. L’Amérique dépend des importations, elle ne peut s’en passer. En tant que première puissance mondiale, délocaliser l’industrie en Chine était pure folie. Même dans le domaine de l’agriculture, la balance commerciale est déficitaire. Les droits de douane sont devenus une menace pour le dollar. Il est l’arme de l’empire qui vit à crédit du travail d’autres pays. L’état désastreux de la société américaine rend impossible la mise en œuvre du MAGA. Il manque le dynamisme économique et intellectuel nécessaire.

Weltwoche : Et c’est pourquoi Trump doit mener des guerres à contrecœur ?

Todd : C’est son dilemme. Il a été pris dans le tourbillon de la politique étrangère américaine des dernières décennies. Les États-Unis cherchaient à étendre et à renforcer leur empire. Trump n’a pas freiné cette évolution, il l’a accélérée. Joe Biden a compensé le déclin de l’empire par la guerre en Ukraine. Trump multiplie les théâtres d’opérations. Il a cherché à mesurer sa force à celle de la Chine, qui l’a mis à genoux avec son embargo sur les terres rares. Il menace le Canada et Cuba. Il veut le Groenland et humilie les Européens. Au Venezuela, l’impérialisme d’un empire en phase terminale s’est manifesté sous la forme d’un enlèvement et d’un pillage. Sa politique douanière est une forme de chantage. Dans pratiquement tous les domaines, il a obtenu l’effet inverse de celui escompté.

Weltwoche : Et tout cela parce que les États-Unis ne peuvent plus gagner la guerre en Ukraine ?

Todd : Ce sont des manœuvres de diversion. Avec pour conséquence que ses ennemis s’allient : l’Iran, la Russie, la Chine. Trump n’a pas réduit l’engagement militaire des États-Unis, mais l’a multiplié de manière spectaculaire. Avec leurs cris de guerre et leur hostilité envers la Russie, les Européens sont coresponsables de cette évolution.

Weltwoche : Après les négociations en Alaska, au cours desquelles les chefs d’État européens ont été traités comme des écoliers par Trump, Emmanuel Macron a qualifié Poutine d’ « ogre » et de « bête qu’il faut nourrir » dans une interview effrayante.

Todd : Trump en profite. L’Amérique – le gouvernement Biden – est responsable de la guerre en Ukraine, mais Trump a pu se profiler comme un négociateur modéré et pacifique. Il est présenté par les médias comme un souverain tout-puissant sur le monde, qu’il réorganise selon sa volonté et ses délires. Et cela juste au moment où l’Amérique essuie son premier échec stratégique face à la Russie. Le Venezuela, Cuba, le Groenland – ce ne sont que des manœuvres de diversion. Il s’agit toujours de détourner l’attention de l’Ukraine vers d’autres théâtres d’opérations. C’est également l’intention derrière les négociations. Elles ne servent qu’à gagner du temps pour toutes les parties concernées. La décision se prendra sur le champ de bataille, et Trump a compris qu’il ne pouvait empêcher la victoire de Poutine. L’Ukraine est au bord de l’effondrement de tout son système, aussi tragique et triste que cela puisse être pour les Ukrainiens.

Weltwoche : L’Iran est-il également une manœuvre de diversion ?

Todd : Oui. Et cela a déjà commencé avec l’attaque d’Israël. Pour moi, Israël n’est pas un pays autonome qui incite les États-Unis à intervenir au Moyen-Orient. Israël est un satellite des États-Unis. Tout comme l’Ukraine. Israël fait ce que Trump lui permet de faire. Lorsqu’il a voulu un cessez-le-feu à Gaza, il l’a obtenu immédiatement. C’est Israël qui lui a demandé l’autorisation de mettre fin à la guerre des Douze Jours. Netanyahou a dû se rendre à l’évidence que l’adversaire était capable de produire beaucoup plus de roquettes que prévu.

Weltwoche : Vous avez qualifié la guerre en Ukraine de début d’une troisième guerre mondiale.

Todd : La guerre en Ukraine est le début d’une guerre mondiale. L’une des raisons de la victoire des Russes est le soutien que leur apportent la Chine et l’Inde. Les pays du BRICS s’engagent aux côtés des Russes contre l’Occident.

Weltwoche : Et maintenant, va-t-on assister à une guerre mondiale entre les Américains et la Russie et ses alliés, l’Iran, la Chine et l’Inde?

Todd : La Russie, la Chine et l’Iran adoptent une attitude défensive. Pour l’instant, il s’agit d’une attaque américaine contre Téhéran. Personne ne sait ce qu’elle va déclencher. Comment le régime, comment la Chine et la Russie vont-ils réagir ?

Weltwoche : Mais dans la troisième guerre mondiale, ils seront alliés contre les États-Unis ?

Todd : Pendant la Seconde Guerre mondiale, nous avions le Troisième Reich qui attaquait tout le monde. Aujourd’hui, les attaques viennent des États-Unis. Tous les alliés sont des régimes autoritaires menacés par l’empire américain en déclin.

Weltwoche : Quel rôle jouent les Européens ? Lors d’une de nos précédentes conversations, vous avez déclaré que les Américains menaient en réalité une guerre contre l’Allemagne.

Todd : Ce que nous vivons actuellement ne se produit normalement que dans les romans de science-fiction. Le système médiatique occidental est devenu un empire du mensonge, incapable de décrire la réalité. Son axiome est le suivant : la Russie menace l’Europe. Je trouve cela absurde. Je pense que Poutine va annexer une partie de l’Ukraine à la Russie. Ensuite, les Russes mettront fin à la guerre. La conquête de l’Europe est tout simplement impossible, et Poutine n’y est d’ailleurs pas intéressé. Dans mon livre, je traite en détail du nihilisme américain, du déclin des Églises et des valeurs morales. Aujourd’hui, je me rends compte que j’ai sous-estimé le nihilisme européen. L’Europe n’est plus une union d’États égaux. Elle est dominée par l’Allemagne. Je trouvais la politique prudente d’Olaf Schulz raisonnable. L’élection de Friedrich Merz au poste de chancelier a tout changé. Elle a incité les États-Unis à relancer la guerre contre la Russie. La CDU est le parti des Américains, Merz a attisé la russophobie des Allemands. Le chancelier crée une synthèse perverse entre la russophobie et la crise économique causée par la guerre. Il veut surmonter la crise en militarisant l’industrie. Telle est la nouvelle doctrine allemande pour l’Europe. Et les services secrets publient des avertissements concernant une attaque de Poutine contre l’Allemagne.

Weltwoche : Merz veut l’armée la plus puissante d’Europe. Cela réveille de mauvais souvenirs, et pas seulement en France.

Todd : Croire que ce réarmement vise uniquement la Russie est en réalité une erreur naïve. Pour la Russie, il représente une menace sérieuse, pour les Américains, c’est une bénédiction. Je ne peux expliquer cette folie que par la crise que traverse l’UE. Elle se trouve dans une impasse et a remplacé ses idéaux originels par l’image hostile de Poutine. L’Occident n’est en aucun cas en passe de retrouver son unité perdue. Le retour à la nation prédomine aux États-Unis et en Europe. En Allemagne, la renaissance de la conscience nationale est moins prononcée que dans les autres États membres de l’UE : elle a pris le contrôle de l’Europe. Je dois à nouveau recourir à la science-fiction : la guerre en Ukraine est terminée, la Russie a atteint son objectif. Dans ce monde sans menace russe, les nations reviennent et l’Allemagne redevient une puissance dominante et sûre d’elle, avec l’armée la plus forte de tout le continent. Qui sera alors menacé ?

Weltwoche : Comme pendant la Seconde Guerre mondiale : toute l’Europe, y compris la Russie, et tout particulièrement la France, l’ennemi héréditaire ?

Todd : Pour le Canada, ce ne sont pas les Russes qui représentent une menace, mais les États-Unis. Oui, et pour la France, c’est l’Allemagne. Les politiciens français manquent de conscience historique. Les relations entre la France et l’Allemagne se sont détendues parce que nous, les Français, n’avions plus à craindre l’Allemagne.

Weltwoche : À l’occasion de la réunification, que la France voulait empêcher, elle était à nouveau perceptible.

Todd : Il y a lieu de s’inquiéter. L’effondrement de l’Occident s’accompagne d’un retour à la brutalité et à la hiérarchisation : on se soumet au plus fort et on s’en prend aux plus faibles. C’est ce que font les Américains avec les Européens, et les Allemands l’ont accepté en élisant Friedrich Merz. Ils ont besoin d’un bouc émissaire. Pour l’instant, c’est encore Poutine. Mais les relations franco-allemandes se détériorent.

Weltwoche : La volonté de Macron de partager la force de frappe nucléaire avec l’Allemagne témoigne-t-elle d’une volonté de soumission ?

Todd : Merz tient des propos très désagréables à l’égard de la France. La guerre en Ukraine débouche sur un conflit mondial entre les anciennes colonies et l’Occident qui les a exploitées. Et au sein d’un Occident en décomposition, les conflits passés resurgissent. Quoi qu’il arrive en Iran, la défaite de l’Occident et de sa civilisation est inévitable. Trump ne peut pas arrêter son implosion, il l’accélère. Les Chinois et les Russes arment les mollahs, les Américains ont dû reconnaître qu’un porte-avions ne suffisait pas. Et deux non plus. Le régime de Téhéran ne peut pas céder et Trump ne peut pas renoncer à une attaque, car il perdrait alors vraiment la face, après avoir promis son aide aux insurgés.

Weltwoche : Il a fait marche arrière au Groenland.

Todd : C’était du théâtre, il ne va pas déclencher une guerre contre le Danemark. Depuis le Danemark, la NSA surveille toute l’Europe. Le Groenland est un théâtre secondaire de la fin du monde.

Weltwoche : Vous l’avez comparé à l’effondrement de l’Union soviétique.

Todd : À l’époque, aucun coup de feu n’a été tiré, les Russes ont accepté la fin de leur empire avec beaucoup de dignité.

Weltwoche : L’Ukraine a obtenu son indépendance.

Todd : Les Russes ont très élégamment tourné le dos au communisme. Leur empire ne reposait pas sur l’exploitation de leurs satellites, ils s’étaient torturés eux-mêmes avec le stalinisme. La période qui a suivi l’effondrement a été extrêmement difficile, d’autant plus que les Russes avaient derrière eux des siècles de régime totalitaire. Comparés à la Russie, les États-Unis et l’Europe sont de mauvais perdants. En particulier les Américains, dont l’histoire avait jusqu’alors été couronnée de succès.

Weltwoche : Dans la troisième guerre mondiale, voyez-vous les Américains dans le rôle du Troisième Reich ?

Todd : Je me méfie des comparaisons avec les années 30. La situation est différente. Mais bien sûr, il y a des similitudes. Pour Trump, la diplomatie consiste à répandre des mensonges. Quand il parle de négociations, on peut être sûr qu’il y aura la guerre. C’était aussi le cas d’Hitler.

Weltwoche : Trump n’a pas encore déclenché de guerre.

Todd : Il n’a pas envoyé de troupes terrestres, car il n’en a pas le pouvoir : la société n’accepte pas les morts, et c’est généralement le cas en Occident. Personne n’aime faire la guerre, pas même la Russie. Même Poutine gère ses ressources humaines avec prudence, il n’a pas entraîné sa population dans une guerre totale. Trump n’enverra pas non plus de troupes terrestres en Iran. Nous en sommes encore au stade de la rhétorique et des frappes aériennes. Le régime des mollahs a été affaibli par la révolte. Des bombardements intensifs pourraient déclencher une guerre civile. Provoquer le chaos, déclencher des luttes internes. La guerre en Ukraine me semble désormais être une guerre civile déclenchée par les Américains. Un changement de régime en Iran n’est en aucun cas dans leur intérêt. Les mollahs sont un régime terrible, mais les mosquées sont vides. Un gouvernement nationaliste soutenu par la population ne serait guère moins hostile aux États-Unis. Comme dans les années 1930, nous manquons aujourd’hui d’imagination. La Shoah a été possible parce que personne ne pouvait imaginer Auschwitz. La réalité dépasse notre imagination.

Weltwoche : Vous avez probablement raison, et nous devrions lire davantage de romans de science-fiction pour comprendre le présent. La politique se contente de tirer les leçons du passé.

Todd : Plus que le passé, nous devrions en effet nous intéresser à ce qui pourrait arriver et à ce que nous ne pouvons absolument pas imaginer. La question centrale qui m’obsède presque est la suivante : que se passe-t-il avec les Allemands ? Les Américains veulent être américains et les Russes veulent rester russes. L’AfD n’est pas comparable au Rassemblement national. C’est un parti dont l’agressivité fait peur. Dans le même temps, l’élite allemande est en train de se familiariser avec l’idée d’une guerre. Que se passera-t-il si l’AfD et la CDU s’allient ? Le nationalisme allemand rencontrera-t-il alors le militarisme allemand ? L’Allemagne est-elle en train de redevenir une société autoritaire parce que cela correspond à son tempérament ? C’est une question à laquelle il faut réfléchir aujourd’hui.

Weltwoche : Y a-t-il une ébauche de réponse ?

Todd : Toutes mes prédictions fausses concernaient l’Allemagne : parce que je pensais à tort que les Allemands pourraient peut-être être comme les Français. Lorsque Schröder et Chirac ont protesté avec Poutine contre la guerre en Irak, j’ai vu cela comme un rapprochement réjouissant et j’ai pensé que Paris devrait partager son siège au Conseil de sécurité des Nations unies avec Berlin. Je voyais l’Allemagne comme le leader d’une Europe souveraine. Mes espoirs ont été douchés. L’Allemagne a immédiatement commencé à imposer ses décisions unilatérales sans consulter ses partenaires : de la sortie du nucléaire à l’accueil des réfugiés. L’Allemagne est coresponsable du Maïdan, elle a placé l’Ukraine devant un choix : la Russie ou l’Europe. Même dans mon livre sur l’Ukraine, dans lequel je critique vivement la Grande-Bretagne, j’épargne l’Allemagne : parce que j’étais largement d’accord avec Olaf Scholz.

Weltwoche : Pourquoi les Allemands ne peuvent-ils pas devenir des Français ?

Todd : En tant que démographe, je me suis intéressé aux structures familiales de la société paysanne. Elles continuent d’influencer la culture politique. Dans les pays où les frères étaient égaux en droits, la conception de l’égalité entre les hommes a pu s’imposer. Elle a été le préalable à des révolutions universalistes, comme celles qui ont eu lieu en France et en Russie. La Russie a mis en place le communisme, qui s’appliquait à tous. En Allemagne, la révolution n’avait aucune chance, car les frères n’étaient pas égaux en droits. Cela explique son penchant pour l’autoritarisme. En Allemagne, l’idée de l’inégalité des hommes et des peuples prévaut, et contrairement à la Russie et à la Chine, on ne peut imaginer un ordre mondial multipolaire. Cela soulève immédiatement la question de savoir pourquoi la France, avec sa tradition d’égalité, ne se range pas du côté des Russes : parce qu’elle se soumet à l’hégémonie allemande. La volonté de Macron de partager la bombe atomique affaiblit la souveraineté nationale. Pour l’Allemagne, seules des relations hiérarchiques sont envisageables. Les Allemands veulent dominer l’Europe, car cela correspond à leur tempérament. Ils sont d’ailleurs à nouveau la puissance la plus forte.

Weltwoche : Nazi un jour, nazi toujours? On vous accusera d’hostilité systémique envers l’Allemagne.

Todd : Ce n’est pas la première fois. Mon évaluation n’est pas un reproche, mais un constat. J’admire et je reconnais la supériorité des Allemands dans de nombreux domaines culturels.

Weltwoche : Vous argumentez en tant qu’anthropologue. Y a-t-il dans l’inconscient allemand un désir nostalgique de victoire sur la Russie, de revanche pour la Seconde Guerre mondiale ?

Todd : Je ne parlerais pas de revanche. Après la guerre et après la réunification, personne n’aurait pu imaginer à quelle vitesse l’Allemagne allait relever les défis auxquels elle était confrontée. C’est un compliment. Ce pays est différent, il dispose d’un potentiel énorme. Mais bien sûr, les Allemands savent qui a vaincu la Wehrmacht. Le discours agressif des Russes donne l’impression qu’ils ont été privés de leur victoire. Le refus de reconnaître la victoire russe revient à nier la défaite allemande.

Weltwoche : Après la réunification, on a également présenté la chute de l’Union soviétique comme une victoire de l’Occident et refusé aux Russes la reconnaissance qu’ils s’étaient eux-mêmes libérés du communisme – ce que les Allemands n’avaient pas réussi à faire avec Hitler.

Todd : La défaite de 1945 est considérée comme révolue, comme si elle n’avait jamais existé, tout comme le national-socialisme.

Weltwoche : En même temps, le passé nazi est omniprésent en tant qu’obsession allemande, et l’AfD est combattue comme s’il s’agissait de résister aux nazis. À la maison contre Hitler, en Europe contre Poutine.

Todd : Les Allemands sont-ils vraiment si obsédés par Hitler ? Si c’est le cas, il y a quelque chose dans leur subconscient que je n’ai pas vu. Et cela signifierait que les risques sont encore beaucoup plus grands que je ne l’avais jamais imaginé. Nous sommes vraiment dans un roman de science-fiction. Les élites n’ont plus d’explications ni de projets. Elles s’en remettent à l’UE, qui rend toute décision impossible et dont la perception de la réalité est faussée. L’Allemagne règne sur l’Europe, mais il ne faut pas le dire. Nous avons une vision complètement déformée du passé, qui guide notre présent, et nous ne pouvons imaginer l’avenir. Et quand on ne sait pas où l’on va, on peut au moins s’en tenir à la russophobie.

Weltwoche : La russophobie issue de l’antifascisme, avec Poutine dans le rôle d’Hitler. Il y a des efforts pour interdire l’AfD.

Todd : Je ne connais pas assez bien l’Allemagne pour me prononcer sur cette question. Parfois, je raconte une blague, elle n’est pas drôle. Je ne sais pas, je ne suis pas sûr... Oui, c’est peut-être vraiment le cas : l’Allemagne laisse libre cours à son tempérament autoritaire. On compare l’AfD au Rassemblement national, Marine Le Pen à Meloni et Poutine, et Meloni à Trump. Ces rapprochements tournent en rond. Ce que tous les pays ont en commun, c’est le retour à la nation. Les Allemands veulent eux aussi redevenir allemands. Cette dynamique a gagné tous les partis, le SPD, la CDU, l’AfD. Les différences entre les idéologies postnationales s’estompent. Aux États-Unis, on observe un rapprochement entre les néoconservateurs, qui prônaient la guerre comme moyen d’imposer la démocratie, et le mouvement Maga, qui voulait y mettre fin. En Allemagne, la fusion entre la CDU et l’AfD est envisageable. Et il est concevable que le retour à la nation autoritaire se présente cette fois-ci comme un combat pour la liberté et la démocratie.

Weltwoche : Comment évaluez-vous l’évolution en France, dont la politique est depuis longtemps déjà marquée par la lutte contre les populistes et les néofascistes et où la radicalisation de la gauche fait craindre une guerre civile entre « antifascistes » et « fascistes » ? Jean-Luc Mélenchon, du parti « La France insoumise », a qualifié l’élection qui désignera le successeur de Macron l’année prochaine de « dernière bataille ».

Todd : Cette opposition paralyse la France. Aucun parti ne souhaite abolir l’euro ou quitter l’UE. Seul un soulèvement radical peut venir à bout de l’impuissance politique. Nous avons besoin d’un mouvement qui reconnaisse nos intérêts collectifs et qui laisse derrière lui les idéologies postnationales. Il n’est pas en vue.

Weltwoche : Qui sera le prochain président ?

Todd : Je ne sais pas, je ne suis pas prophète. Même si j’ai cette réputation.

Weltwoche : C’est Oussama ben Laden, le commanditaire des attentats contre les Twin Towers, qui l’a répandue dans le monde entier. Alors qu’il fuyait les Américains, il vous a cité en tant que prophète au début du millénaire : après la fin de l’Union soviétique, ce serait la chute de l’empire américain. Pour qui allez-vous voter ?

Todd : Je n’en ai aucune idée.

Weltwoche : Dominique de Villepin, qui, en tant que ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, a mené la campagne contre l’attaque américaine en Irak ?

Todd : C’est le seul homme politique qui puisse compter sur ma sympathie, du moins.

Weltwoche : Vous vouliez raconter une blague.

Todd : Il s’agit de l’histoire d’un camp de concentration pour Juifs, qui sont emprisonnés et exterminés parce qu’ils sont antisémites.

Weltwoche : Cette idée ne me semble pas du tout irréaliste, compte tenu de la confusion mentale et de la rhétorique dominante que vous décrivez. Mais restons dans le domaine de la science-fiction : ce n’est pas la Russie que « l’armée la plus puissante d’Europe », va attaquer, mais la France ?

Todd : Non, je ne le crois pas, du moins à moyen terme. L’Allemagne n’en est pas capable, nous avons la bombe atomique. Les journalistes et les politiciens ont oublié que de Gaulle l’a construite pour nous protéger des Allemands. S’ils s’acharnent encore plus contre la Russie, cela pourrait contraindre Poutine à utiliser des armes nucléaires tactiques. Je ne peux qu’espérer que les missiles russes ne viseront pas Dassault, mais les usines de Rheinmetall.

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