25 mai 2024 (19H00) – Alors qu’on débat sur le fait de savoir si
Biden doit “autoriser” Zelenski à utiliser des missiles sol-sol
tactiques US ATACM à longue portée (300 kilomètres) contre des cibles
stratégiques en Russie, il s’avère que la chose est d’ores et déjà faite
avec une attaque dans les dernières 48 heures d’un radar d’alerte
contre les missiles stratégiques nucléaires. Ainsi deux faits jusqu’ici
officieux et officiellement démentis ou ignorés sont désormais acquis,
dans une atmosphère de communication où cohabitent deux discours
complètement différents sur la même situation, essentiellement aux USA
où les nécessités électorales poussent à la modération tandis que les
élites politiques réclament des mesures extrêmes.
• La livraison de ces missiles ATACM, qui était jusqu’ici une
hypothèse et une demande de Zelenski a bien eu lieu, en quantité décrite
par le conseiller de Biden, Sullivan, comme « significative ».
• Alors que l’on débat pour savoir si Washington va donner
l’autorisation aux Ukrainiens de passer la “ligne rouge” signalée par
les Russes d’attaques significatives contre des objectifs en Russie, il
semble que cette autorisation ait été donnée d’une façon discrète et que
Zelenski s’en soit contenté.
On comprend que dans ce climat extraordinairement incertain et
complexe, il est difficile de fixer une image claire de la situation
d’autant que tous les éléments de cette attaque ne sont pas connus. Il
est préférable, à ce stade, de s’en remettre à un avis d’un de nos
commentateurs favoris (Larry Johnson) en lui empruntant une partie de son texte
consacré aux deux crises (Gaza/CPI et Ukraine), toutes les deux entrées
dans une phase critique... Ici, bien entendu, c’est l’Ukraine, où
Johnson montre un point de vue assez prudent sur la forme des
conséquences tout en se montrant extrêmement inquiet sur l’extrême
gravité de la situation.
« Alors que la Russie continue de pulvériser les forces
ukrainiennes tout au long de la ligne de contact, l’Ukraine – désormais
armée d’un nouveau lot de missiles ATACM – lance des attaques très
dangereuses et susceptibles de provoquer une réponse russe plus
puissante et plus meurtrière. ‘ Simplicius the Thinker’ publie ce soir [vendredi matin] un
article un peu alarmiste, à mon avis, et affirme que la défense
aérienne russe est défaillante. Je ne pense pas qu'il y ait suffisamment
de faits pour justifier cette conclusion. Cependant, je pense qu'il a
raison de dire que Zelenski, qui devient de plus en plus désespéré
chaque jour qui passe, est désireux d'essayer de provoquer une réponse
nucléaire de la Russie dans l'espoir que cela obligerait l'OTAN à
intervenir pleinement et à la forcer à entrer pleinement dans la mêlée.
» L’Ukraine, avec l’aide occidentale, a franchi aujourd’hui une
ligne rouge qui sera suivie, je crois, par une réponse russe très
puissante et généralisée.
» Apparemment, l’Ukraine a attaqué un radar russe d’alerte
avancée pour les missiles balistiques à Armavir, en Russie. Cette
destruction de ce nœud radar particulier a une utilité militaire directe
limitée pour l’Ukraine, en raison de sa couverture. Je suppose que
quelqu'un veut vraiment tester la stabilité [de la situation].
» Ce radar d'alerte aux ICBM est situé dans la République
fédérale de Voronej, à 250 kilomètres à l'est de Belgorod. Le radar est
endommagé, mais pas détruit. Il s’agit néanmoins d’une attaque directe
contre le système d’alerte avancé russe destiné à détecter une attaque
nucléaire. L’Ukraine et l’Occident ont franchi une ligne rouge
définitive pour la Russie et le prix à payer pour cela sera lourd. Cette
attaque ne nuit pas d’un iota à la position tactique de la Russie sur
le champ de bataille. Mais cela représente une nette escalade de la part
de l’Occident visant à cibler la capacité de dissuasion nucléaire de la
Russie. Le Rubicon est franchi et cette guerre va entrer dans un
nouveau niveau de péril, notamment pour l’Ukraine et l’Occident.
» Au minimum, la Russie devrait intensifier ses efforts pour
localiser et détruire les lanceurs ATACM et les approvisionnements en
missiles. Cela signifie que davantage de soldats de l’OTAN mourront
probablement dans les semaines à venir. La folie règne à Washington,
Londres, Paris, Berlin et Kiev. Le génie nucléaire est peut-être sorti
de sa bouteille et, si une autre attaque de cette nature devait se
produire, la Russie pourrait décider d’utiliser des armes nucléaires
tactiques sur des bases ukrainiennes. Ici, je suis d’accord avec
Simplicius, c’est une décision sacrément imprudente de la part de
l’Occident. »
Cette description d’un pessimisme justifiée de la situation par
Johnson a l’avantage de nous faire sentir la gravité de l’heure sans
trop s’engager sur la cause de cette gravité. C’est en ce sens que cette
citation me paraît intéressante et bienvenue tout en étant détaillée,
et me pousse à la mettre en évidence.
On peut aussi écouter une vidéo
Christoforou-Mercouris, plutôt centrée sur la visite que Poutine fait
aujourd’hui à Loukachenko, notant que les deux premières visites de
Poutine après sa réélection sont pour ses deux alliés principaux, celui
de l’Est et celui de l’Ouest. Tout comme Johnson et d’autres,
Christoforou-Mercouris évoquent le danger de la possibilité de l’emploi
du nucléaire tactique.
Officiellement, les Russes restent très imprécis. Poutine a fait hier une déclaration solennelle proclamant l’illégitimité désormais de Zelenski,
qui a dépassé la durée de son mandat. Lavrov se contente de constater
les actions ukrainiennes en Russie même avec les armes dont les USA
hésiteraient à équiper l’Ukraine, sans évoquer les attaques contre des
cibles militaires.
« “Les armes américaines sont déjà utilisées contre un large
éventail d'installations en dehors de la zone de combat”, a déclaré
Lavrov. “Nous partons du fait que les armes américaines et d'autres
armes occidentales frappent des cibles sur le territoire russe,
principalement des infrastructures civiles et des quartiers
résidentiels”.
» Il a conclu sans détour que les pays occidentaux “mènent une
guerre contre la Russie”, malgré toutes les positions officielles qui
semblent dissuader Kiev de recourir à l'escalade avec des armes
occidentales. M. Lavrov a déclaré que c'est quelque chose “que les
Américains essaient de présenter à leur opinion publique ou aux membres
de l'OTAN”. »
Une situation soudainement devenue très intense, notamment et
principalement dans l’attente de la réaction des Russes, qui s’emploient
surtout à tenter de faire baisser la tension tout en restant
énigmatique, – exercice favori de Poutine. Mercouris note qu’il s’agit
de beaucoup plus qu’une “nouvelle guerre froide” et qu’on peut parler
d’un épisode « plus grave que la crise des missiles de Cuba ».
On termine par les mêmes remarques du début, sur l’impossibilité de
porter un jugement sur cette situation extrêmement fluide, alors que le
secrétaire à la défense Austin traverse une nouvelle phase du problèmes de santé avec une journée d’hospitalisation.