jeudi 5 octobre 2017

Crise espagnole : deux points de vue intéressants bien que venant de deux planètes différentes... / Spanish crisis: two interesting points of view although coming from two different planets


1. la violence est toujours un échec, un malheur, d'où qu'elle vienne; elle sommeille en chacun de nous; 

2. Les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes et d'organiser des référendums;
3. L'europe, machine à "gouvernancer" les états souverains, voit d'un très bon oeil la régionalisation/dislocation de ceux-ci puisque cela affaiblit leur pouvoir de décision;
4. Certes, sil n'y avait pas cette machine, ce machin, l'europe, un état  décentralisé en entités plus petites pourrait être considéré comme un facteur de progrès pour la démocratie;
4. Plus on tape sur les Catalans, plus ils veulent se séparer. Logique, humain, normal. 
5. Comment résoudre ces équations ?
6. En se mettant à table j'imagine et en réfléchissant à tout ce qui motive ces forces centrifuges et centripètes... et en se posant toujours cette question : à qui profite le crime ? 

Christophe


La profonde malhonnêteté des médias dominants sur la Catalogne



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Grâce aux réseaux sociaux, les médias grand public ne peuvent plus cacher ce qui se passe. Mais ils peuvent tenter de contrôler notre perception des événements. Ce qui s’est passé hier en Catalogne est que des forces paramilitaires ont attaqué des électeurs qui tentaient de voter. Nombre de médias grand public ont décide d’appeler les électeurs des « manifestants » plutôt que des électeurs. Donc, la prochaine fois que vous vous rendrez aux urnes, apparemment, ce que vous ferez s’appelle « manifester ».




Référendum catalan : Selon les séparatistes, le vote pour l’indépendance atteint 90% après des scènes de violence

De la part de journalistes grand public professionnels, ce type de distorsion à travers la manipulation du langage est absolument délibérée. Dans une situation où des milliers d’électeurs pacifiques ont été brutalisés, est-ce que quelqu’un peut trouver une seule manchette, dans les médias grand public, qui attribue la responsabilité de la violence à ses vrais auteurs ? [NdT : Même le Monde, qui a fait un travail à peu près correct, parle « d’affrontements ».]
Nous avons eu un titre du Guardian, le 2 octobre à 10h29. Les gens qui l’ont écrit sont des professionnels des médias hautement éduqués. Une lecture rapide induira le lecteur en erreur ; c’est absolument délibéré.
Soutenir la position de l’Establishment face à une réalité qui la contredit s’est avéré poser des problèmes particuliers pour les illustrations. Le Daily Telegraph a publié toute une série de photos dont les légendes flirtent avec les limites des possibilités des techniques de mensonge.


La population se heurte aux gardes de la Guardia Civil espagnole

Notons que la légende attribue la responsabilité des « heurts » à la population. « La population se heurte à la Guardia Civil espagnole…. » Mais la photo montre quelque chose de très différent, une électrice maltraitée par un policier.


La police nationale anti-émeutes forme un cordon de sécurité autour de l’école Ramon Llull

Ce que la police fait en réalité est d’empêcher des électeurs d’entrer dans un bureau de vote, et non d’empêcher des émeutiers d’attaquer une école, ce que l’on pourrait conclure d’une lecture rapide de la légende.


Des pompiers tentent de retenir un groupe de gens devant des officiers de la Guardia Civil, à l’extérieur d’un bureau de vote de San Julia de Ramis

En fait, sur le chemin d’un bureau de vote, des pompiers tentent de protéger la population des paramilitaires. Les pompiers ont été attaqués par la Guardia Civil peu après la prise de cette photo.
Sky News, toutes les demi-heures, a répété un mantra selon lequel le gouvernement catalan argue d’un mandat pour l’indépendance « après un référendum marqué par des violences », encore une fois sans établir le cause des violences. En général, toutefois, la couverture de Sky News a été bien meilleure que celle de la BBC ; celle d’Al Jazeera a été excellente.
Je pense très sincèrement que si les réseaux sociaux n’avaient pas été là, les médias grand public britanniques n’auraient que très peu couvert l’événement.  Ceci est une leçon de choses sur la façon dont les médias grand public continuent à produire des fake news à l’ère du journalisme citoyen. Ils n’ont plus le monopole du flux d’informations brutes ; ce qu’ils peuvent faire, en revanche, est tenter de déformer la perception de ce que les gens voient.

Traduit de l’anglais par Entelekheia / Tlaxcala
Source : Craig Murray
Mes chères impertinentes, mes chers impertinents,
Comme j’ai pu déjà le dire, l’histoire souvent se déroule assez lentement pendant des périodes de stabilité relative pouvant sembler longues, puis brutalement l’histoire s’accélère.
C’est une de ces accélérations que nous vivons aujourd’hui avec la crise politique sans précédent qui secoue l’Espagne et la menace d’explosion, une explosion qui peut potentiellement s’avérer catastrophique aussi bien pour la péninsule ibérique que pour le reste de l’Europe. Enfin, disons plutôt pour le reste des pays européens, eux-aussi menacés par les tentations séparatistes de certaines régions.
La stratégie européenne ? Détruire les États pour faire exister l’Europe fédérale
Cela fait des années pour ne pas dire des décennies que l’Europe politique poursuit son rêve d’existence et de puissance. Pour rendre réelle l’existence de cet État européen utopique, il faut évidemment éradiquer les États.
C’est ce qui est consciencieusement fait depuis 40 ans avec ce que l’on appelle la « construction européenne ».
Derrière la construction européenne se cache la destruction des États.
Pour détruire les États, c’est l’euro, l’immigration, le dumping fiscal et social qui ont été utilisés de même que l’élargissement de l’Union. Petit à petit, à force de traités, la souveraineté des pays a été anéantie.
Parallèlement, il a toujours existé la volonté de la part de l’Europe de favoriser l’indépendantisme des grandes régions pour casser définitivement les nations.
Ce que vous voyez à l’œuvre en Espagne est évidemment une bénédiction pour l’Europe dont il faut se méfier du pseudo-silence qui est en réalité un piège politique redoutable.
L’Europe s’oppose à toute violence, garante qu’elle est de la démocratie !
Cette position politique d’une perfidie inouïe est en réalité un piège politique majeur.
En effet, en s’opposant à toute violence d’État, à savoir la violence pratiquée par Madrid pour éviter la sécession de la Catalogne, l’Europe en réalité prive Madrid, au nom de la démocratie, de tout pouvoir et moyens d’action coercitifs à l’égard des Catalans et des indépendantistes qui restent une minorité agissante et bruyante, mais une minorité tout de même !
Toutes celles et ceux qui sont pour la Catalogne indépendante sont pour le fascisme financier le plus abject.
Tous les bien-pensants de la « démocrassie » qui bêlent comme des ânes pour la Catalogne sont les utiles des riches !
Les indépendantistes sont la négation même de toute générosité et je vais vous dire pourquoi.
Parce que l’indépendantisme catalan se nourrit de l’idée que seuls les Catalans, « êtres supérieurs », savent, eux, travailler, bosser, et produire des richesses, par rapport au reste de l’Espagne peuplé d’abrutis et de fainéants (clin d’œil à notre maréchal jupitérien à nous qu’on a).
Les Catalans seraient donc bien plus riches sans le reste de l’Espagne.
Et vous savez quoi ?
C’est vrai !
Oui les Catalans seraient plus riches sans le reste de l’Espagne.
Ce serait la même chose pour les Italiens du Nord sans les Italiens du Sud.
Pour les Parisiens du 16e sans le reste de Paris, et pour tous les parisiens sans le reste de la France.
Suivant ce raisonnement d’un cynisme financier hallucinant, toutes les régions riches, donc, auraient vocation à devenir indépendantes des régions pauvres.
Or, les pays sont fondés, basés, sur des unions de transfert.
Les riches paient pour les pauvres.
C’est la base de tout impôt et de tout système redistributif.
C’est d’ailleurs ce dispositif qui fait défaut à l’euro pour rendre la zone euro fonctionnelle. Il faudrait que les « riches » allemands paient pour tous les autres pauvres.
Mais plus personne ne veut payer et d’ailleurs l’Europe, pour casser, les États cassent leurs sources de financement en organisant, comme je vous l’ai dit, le dumping fiscal.
Ceux qui défendent donc l’indépendance de la Catalogne sont les idiots utiles du système totalitaire marchand incarné par Bruxelles et les europathes.
Il n’y a pas plus injuste que cette idée. Il n’y a pas plus abjecte que cette Europe qui déclenche la fureur des peuples pour mieux exister, quitte à tuer et à devenir sanglante.
Cette Europe n’est plus la paix.
Sous vos yeux, cette Europe devient la guerre.
N’oubliez jamais qu’aucun État ne s’est jamais créé sans guerre et sans violence. C’est une règle historique intangible et il en sera de même pour l’Europe fédérale.
Ce qui se passe sous vos yeux est sans pareil. Vous en serez, nous en serons et nous en sommes déjà les victimes anonymes.
Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu. Préparez-vous !
Charles SANNAT
« Insolentiae » signifie « impertinence » en latin
Pour m’écrire charles@insolentiae.com
Pour écrire à ma femme helene@insolentiae.com
« À vouloir étouffer les révolutions pacifiques, on rend inévitables les révolutions violentes » (JFK)
« Ceci est un article ‘presslib’, c’est-à-dire libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Insolentiae.com est le site sur lequel Charles Sannat s’exprime quotidiennement et livre un décryptage impertinent et sans concession de l’actualité économique. Merci de visiter mon site. Vous pouvez vous abonner gratuitement à la lettre d’information quotidienne sur www.insolentiae.com. »
Photo via VisualHunt.com

lundi 2 octobre 2017

Réformes ou révolution : refaire le monde autour d’un verre / Reformations or revolution: change the world around a glass




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Le 21 septembre 2017, le MOC (Mouvement ouvrier chrétien) organisait à Bruxelles un débat posant la question des processus capables de « changer le système ». Autour de la table, trois intervenants pour chacun une position distincte : Carlos Crespo[1] défendait la position dite « réformiste ». Selon lui[2], c’est dans le cadre du système actuel que peut se construire le socle d’un système plus juste lui succédant. Alain Adriaens[3] soutenait quant à lui une position « autonomiste » voulant qu’à travers des initiatives locales et des effets de contagion le changement de système se réaliserait par la base. Enfin, Ugo Palheta[4] soutenait un argument « révolutionnaire », insistant sur le fait que l’antagonisme des intérêts entre classes dominantes et classes dominées n’était pas soluble dans une évolution « au pas à pas ». Le dialogue qui suit est une fiction inspirée de ce débat. Il reprend le cheminement des différentes interventions.


« Les derniers rayons du soleil, rasants, soulignent une échancrure entre deux immeubles à appartements. Sur la terrasse du Moeder Lambic, après un court silence d’apaisement, la femme porte un verre à ses lèvres. Tout en souriant au spectacle de la lumière passant au travers de sa Delta, elle lui dit :
Elle : Toi, tu crois qu’on peut changer le système avec des lois ?
Lui : Oui, c’est certain. Regarde, après la guerre, il y a eu les Trente glorieuses. Meilleur niveau de vie, de l’emploi, l’idéal…
Elle : Peut-être. Mais, en même temps, les patrons avaient surtout peur du communisme et il fallait vite qu’on oublie les revendications du Conseil National de la Résistance. C’est pour ça qu’ils ont lâché du lest et accepté tant de concessions.
Lui : Pas faux. Je pense à ça : en plus, il fallait tout reconstruire. Parfait pour avoir de la croissance.
Elle : Voilà. C’est pour ça que je ne suis pas convaincue par l’idée que changer les lois permettra de changer le système.
Lui : Pourtant, c’est la seule solution. Soyons honnête, tu vois les Belges se lancer dans une insurrection et partir à l’assaut du Parlement ?
Elle : Ce serait drôle.
Lui : Peut-être, oui. Mais ça n’arrivera pas. Puis bon, il faut regarder l’Histoire, les révolutions n’ont jamais apporté qu’un changement de maître, pas un changement de système.
Elle : Tu vas un peu vite, là. Je n’ai pas envie d’entrer dans un cours d’Histoire mais c’est un peu facile de dire ça. Je te rappelle qu’il y avait 17 armées étrangères plus l’aristocratie russe pour écraser la Révolution de 1917.
Lui : Et tu vas aussi défendre Staline et Mao ?
Elle : …ou Allende et Chavez ! C’est une fausse question, tu le sais. Il y a des contextes particuliers et des rapports de forces particuliers. Le système tel qu’il est aujourd’hui produit de la misère, énormément de violences directes et indirectes, un désastre environnemental…
Lui : Non mais je sais. Je parle juste de la méthode à employer.
Elle : D’accord. Partons de l’idée qu’on peut changer le système en changeant les lois. Tu fais comment pour que les élites au pouvoir proposent des lois qui vont contre leurs intérêts ? Tu crois pas que le rapport de force est clairement en défaveur des plus faibles ?
Lui : Si, c’est sûr. Mais ce n’est pas impossible. Après tout, Tsipras est arrivé au pouvoir, Mélenchon a failli y arriver. Et tu parlais d’Allende qui a réussi aussi.
Elle : Mouais. Tu fais semblant d’oublier que Tsipras s’est complètement trahi, Mélenchon n’est pas Président et Allende a fini suicidé pour ne pas être assassiné.
Lui : De toute façon, il y a un rejet émotionnel du communisme. Demande aux gens dans la rue.
Elle : Je ne dis pas le contraire. À vrai dire, je ne sais même pas si c’est le communisme la solution, je n’en sais rien. Et ça ne répond pas à la question de savoir comment on peut faire pour y arriver, pour changer le système. Parce que bon, tes changements par les lois, c’est mignon, mais c’est un vrai bouclier percé !
Lui : Tu veux dire quoi ?
Elle : Bah, c’est simple. Avant, les réformistes se battaient pour engranger des acquis sociaux : vacances payées, des journées plus courtes, des meilleurs salaires, etc. Puis après, ils se sont battus pour conserver ces droits. Aujourd’hui, on a le choix : soit ils se battent pour limiter la casse, soit ils se battent carrément pour casser encore plus. Comme Di Rupo et l’exclusion du chômage.
Lui : C’est vrai. Mais je n’ai pas dit non plus que le réformisme d’aujourd’hui se battait adéquatement. Il faudrait un réformisme offensif.
Elle : Et concrètement, ça veut dire quoi ?
Lui : Eh bien, de vraies revendications quoi…
Elle : Du genre des mouvements de masse comme il y a eu contre la Loi travail en France l’an passé ?
Lui : Oui, par exemple.
Elle : Ça a été efficace, tu ne trouves pas ? Des millions de gens dans les rues et le gouvernement qui s’en fiche complètement. Aujourd’hui, c’est même encore pire. Ton réformisme « offensif », s’il est vraiment offensif, il va se heurter directement – physiquement – aux intérêts des puissants.
Lui : Ce qui est peut-être la solution !
Elle : Peut-être, mais surtout, ça n’a plus rien à voir avec du réformisme ! Ça devient une logique insurrectionnelle !
Lui : Mm. Et comme on se le disait, personne n’est prêt à ça aujourd’hui. Rien que le fait que les gens ne se rendent pas compte que leur monde pourrait être meilleur. Je veux dire : même les plus précaires ont les mêmes désirs, la même façon de penser que la culture bourgeoise.
Elle : Le syndrome du larbin ! Tu connais cette vidéo ?
Lui : Oui, c’est exactement ça. C’est Gramsci aussi qui expliquait comment la culture des élites était aussi devenue celle du peuple paradoxalement.
Elle : Sans compter le rôle de l’école qui a repris le flambeau du rôle de l’Église, pour qu’on reste bien dans les clous… J’ai relu récemment le petit texte d’Althusser sur les appareils idéologiques d’État. Il explique ça très bien.
Lui : Avec des désirs de consommation qui ne leur appartiennent pas, ceux qui devraient être le plus proche de l’insurrection en sont super éloignés en fait. Le projet de rupture, dans ce cas, me semble impossible. Par contre, tu vois, les gens sont prêts à des initiatives locales. Je pense que les choses peuvent changer en partant du plus petit. Je veux dire, un potager, c’est déjà ça en moins pour Monsanto !
Elle : Ah, je savais que tu allais venir avec ça ! Toi aussi, tu vas te lancer dans une admiration sans borne pour le film « Demain » ?
Lui : Ne te moque pas. Tu ne peux pas nier l’espoir que ça a apporté chez les gens…
Elle : L’espoir que ça va, tout ira bien, il y aura des solutions et on peut continuer comme si de rien n’était ?
Lui : Tu caricatures et tu le sais. Puis, au sein des mouvements de la Transition, tout le monde ne pense pas pareil. Et contrairement aux « révolutionnaires marxistes », eux au moins ont compris que la logique du travaillisme, du productivisme, a atteint ses limites. Pour les hommes mais aussi pour l’environnement.
Elle : C’est pas faux. Mais là c’est toi qui caricatures. Dans les mouvements révolutionnaires, cette prise de conscience existe aussi. Je te rappelle d’ailleurs que Marx ne voulait pas qu’on « applique » ses théories aveuglément. Il disait qu’il fallait toujours une analyse concrète de la situation concrète. Autrement dit, si le contexte change, il faut changer de perspective. Pour moi, c’est ce qui arrive avec l’environnement.
Lui : Si tu le dis. N’empêche que la Transition, elle, a l’avantage de prendre les choses intelligemment et modestement. D’abord parce que donner de l’espoir permet de « décoloniser les imaginaires » comme dirait Latouche.
Elle : Ton name-dropping ne m’impressionne pas !
Lui : Eh, mais c’est pas le but ! Je t’explique : pour l’instant, on l’a dit plus tôt, il y a trop de gens convaincus qu’ils ont besoin de leur écran large home cinéma, leur dernier IPhone, partir en vacances au bout du monde sans penser à l’empreinte environnementale, etc.
Elle : Oui, et alors ?
Lui : Alors ? Eh bien, avec les initiatives locales, ils reprennent conscience du plaisir de connaître son voisin, du plaisir d’ouvrir son lave-vaisselle et de pouvoir le réparer…
Elle : Du plaisir de réparer son lave-vaisselle ? Tu rigoles, là j’espère ? Chouette, vive l’obsolescence programmée que je puisse réparer mon lave-vaisselle et mes cartouches d’encre d’imprimante !
Lui : Bon, ok, mauvais exemple. Mais tu as compris le principe : dans l’idée de la Transition, il y a cette volonté de se réapproprier ses outils. Et à force de se réapproprier ses outils, son agriculture, sa bière, là, comme celle que tu as presque terminée, eh bien, on change le monde.
Elle : Ça paraît si simple. Tellement simple que c’est n’importe quoi. Tu dis ça pour le local, ok, j’entends, mais pendant ce temps-là Monsanto et les autres font du lobbying et les lois européennes sont de pire en pire. En faisant semblant qu’il n’y a pas de rapport de force, pas de luttes, ton mouvement de la transition ne lutte effectivement pas et les multinationales, ça doit les faire bien rire.
Lui : C’est seulement vrai pour une partie du mouvement. Les moins politisés, là tu as raison. Les autres – et ce ne sont pas que des bobos – sont conscients qu’il faut agir localement mais aussi au niveau des structures. Mais qu’agir sur les structures sans que l’imaginaire des gens n’ait changé, c’est aussi inutile que le contraire !
Elle : Tu marques un point. Je n’ai d’ailleurs pas dit que la logique insurrectionnelle était incompatible avec un changement d’imaginaire, ceci dit. Mais je me demande quand même comment ces tenants de la Transition envisagent de modifier les structures ?
Lui : En étant plus offensif. Directement sur les lieux de pouvoir. Par exemple là où les lobbies agissent, comme à Bruxelles.
Elle : Donc, c’est exactement comme pour le caractère supposément « offensif » du réformisme dont on parlait tout à l’heure… Finalement tu préconises une insurrection, au bon moment !
Lui : Oui. Tu as peut-être raison. Mais moi je cherche des solutions. Jusqu’ici, tu n’as fait que détruire un à un tout ce que je proposais. Tu crois en quoi, toi ? Le Grand Soir ? On fout le feu au parlement, on guillotine les membres du gouvernement, on coupe toute relation internationale et on s’enferme pour créer une bombe atomique, façon Corée du Nord ?
Elle : Dis donc, si tu m’accusais de te caricaturer, tu fais fort là…
Lui : Non mais c’est exprès. Ce que tu as à dire là-dessus m’intéresse, vraiment.
Elle : Écoute, pour commencer, je voudrais dire que je pense que tu as raison.
Lui : C’est-à-dire ?
Elle : Le timing n’est pas bon pour une véritable insurrection. En fait, comme le disait Daniel Bensaïd, la révolution devient de plus en plus nécessaire mais de moins en moins possible. Contrairement à la sortie de la guerre 40-45.
Lui : Et pourquoi ?
Elle : À la sortie de la guerre, l’URSS était très forte. Son pouvoir d’attraction aussi. Du coup, une révolution semblait possible. Mais, en même temps, comme on se le disait avant, la reconstruction avait de telles promesses de croissance que la révolution ne paraissait pas vraiment nécessaire.
Lui : D’accord, mais aujourd’hui, les peuples sont tellement dans la merde qu’ils pourraient très bien se révolter, non ?
Elle : Effectivement, de ce point de vue, la révolution est ultra-nécessaire. Les inégalités nationales et internationales sont monstrueuses ! Tu sais que rien qu’en Belgique francophone, il y a 10% d’illettrisme ? Le pouvoir politique et économique appartient aux mêmes personnes et l’environnement s’en prend plein la gueule.
Lui : Et donc ? Justement, c’est un contexte propice !
Elle : Ça devrait l’être mais ça ne l’est pas. Le pouvoir des classes dominantes semble illimité. On parlait de la loi Travail tout à l’heure… La surveillance est généralisée, les actionnaires surpuissants et on continue à gober toute l’idéologie capitaliste par perfusion télévisuelle, à coup de téléréalités et de TPMP. Dans ce contexte, vas-y pour lancer une insurrection à froid !
Lui : Oui, c’est ce que je disais aussi tout à l’heure.
Elle : Pourtant, il y en a eu des révolutions ! Même récemment. Le Printemps arabe, par exemple.
Lui : Oui, enfin, c’est toi qui me disais l’autre fois que c’était aussi, voire surtout, des changements de régimes organisés de l’extérieur et qu’on s’en rend bien compte en suivant les structures de financements.
Elle : Ok, prenons l’exemple de la révolution cubaine si tu veux. Ou du chavisme. Une révolution n’est en soi pas impossible du tout. Et le plus fou, c’est qu’historiquement ce ne sont pas les pays les plus pauvres qui ont connu des révolutions. Qui plus est, les forces motrices des révolutions, là non plus, ne sont pas les plus pauvres.
Lui : Et c’est censé être une bonne nouvelle ?
Elle : D’une certaine façon, oui. La révolution peut redevenir une solution désirable. Regarde en Allemagne, l’explosion de la précarité avec des jobs sous-payés. Et il est clair que les démocraties parlementaires sont en déclin. Avant, les couches populaires votaient autant que les autres, mais là elles ont compris et s’abstiennent !
Lui : Compris quoi ?
Elle : Qu’on se moquait d’elles ! Que les « représentants » ne représentent qu’eux-mêmes ! C’est-à-dire essentiellement des juristes et des médecins ! Sociologiquement parlant, il n’y a rien de plus homogène qu’un hémicycle ! Les classes populaires l’ont compris et, soit elles ne votent plus, soit elles votent pour des partis non-traditionnels.
Lui : Comme l’extrême-droite. Super !
Elle : Non, pas super. Mais les mouvements de fond prennent du temps, malgré tout. Soit ils seront déçus de l’extrême-droite – parce qu’ils ne se rendent pas compte que la première caractéristique de ces partis est d’être…à droite ! Donc de renforcer une politique favorable aux classes dominantes, comme l’ont fait en leur temps Hitler et Mussolini. Soit ils auront compris que s’ils veulent que les choses changent, ce ne sera pas par la voie du vote.
Lui : L’idée de révolution est donc très actuelle, c’est ça que tu veux dire ?
Elle : Oui, mais l’actualité ne veut pas dire l’imminence. C’est pour ça que le combat « réformiste » est important : pour regagner des droits, donner du courage et de l’espoir, montrer que la solidarité paie. Mais ça peut aller vite aussi, le capitalisme en est arrivé au point où la classe possédante ne peut plus accepter aucune concession.
Lui : D’accord, je vois où tu veux en venir. Et, concrètement, c’est quoi la direction ? D’abord la prise de conscience, non ?
Elle : Oui, certainement. Sans ça, sans la connaissance et la compréhension du monde qui nous entoure, je suis sûre qu’on va droit dans le mur. Mais il faut agir en même temps. C’est en agissant que la conscience s’aiguise. Et s’organiser aussi. C’est comme qu’on profite des bons « timing ».
Lui : Ma bière est plate, la tienne est vide. On en reprend une ? Le soleil s’est couché maintenant.
Elle : Oui, faisons comme lui, changeons de sujet ! »

Notes:
[1] Président du MRAX (mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie)
[2] …mais surtout selon les termes du débat voulant que les positions soient distinctes
[3] Membre du mouvement politique des Objecteurs de Croissance
[4] Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Lille III



mercredi 27 septembre 2017

Christophe Guilluy : "La France d'en haut s'est structurée autour d'Emmanuel Macron pour protéger ses intérêts, le monde d'en bas, lui, est complètement dispersé" /Christophe Guilluy: " France from above formed itself around Emmanuel Macron to protect its interests, the world from below, him, is completely scattered "


53% des français jugent que la politique du gouvernement bénéficiera en premier lieu aux plus aisé. Pour Christophe Guilluy, le fait que le monde d'en haut ne prenne plus en charge les aspirations du monde d'en bas est une rupture historique.

Atlantico : À la rentrée 2016, vous publiiez "le crépuscule de la France d'en haut". Selon un sondage viavoice publié par Libération en début de semaine, 53% des français jugent que la politique du gouvernement bénéficiera en premier lieu aux plus aisés, quand 60% d'entre eux craignent une précarisation. Un an après, quel constat portez-vous sur cette "France d'en haut" ?

Christophe Guilluy : Nous sommes dans la continuité d'une société qui se structure autour de la mondialisation depuis 20 ou 30 ans.

Ce qui est validé ici, c'est une logique de temps long. Avec un monde d'en haut que j'ai décrit dans "la France périphérique" mais aussi dans la "Crépuscule de la France d'en haut". C'est un monde qui vit en vase clos, je parle de "citadellisation" des élites, des classes supérieures, et tout cela ne cesse de se creuser.

Il faut revenir au 2e tour de l'élection présidentielle. Ce que nous avons vu, c'est une structuration de l'électorat qui suit la dynamique économique et sociale de ces 30 dernières années. Le grand sujet caché depuis 30 ans, c'est la disparition de la classe moyenne au sens large, c’est-à-dire telle qu'elle l'était hier, celle qui regroupait la majorité des catégories sociales ; de l'ouvrier à l'employé en passant par le cadre. Les gens étaient intégrés économiquement, donc socialement, politiquement, et culturellement. 

Ce qui explose avec le modèle mondialisé, c'est la classe moyenne occidentale. On va retrouver ces gens dans les territoires qui ne comptent peu ou pas ; France périphérique, Amérique périphérique, Grande Bretagne Périphérique etc…Inversement, des gens qui vont être de plus en plus concentrés dans les endroits ou "ça" se passe ; les grandes métropoles mondialisées. C'est ce qu'on a vu avec la carte électorale, qui était assez claire : les bastions d'Emmanuel Macron sont ces grandes métropoles mondialisées qui reposent sur une sociologie d'un front DES bourgeoisies.

Ce qui est frappant, c'est en regardant Paris. La bourgeoisie de droite n'a qu'un vernis identitaire, car même les bastions de la "manif pour tous" ont voté pour Emmanuel Macron qui est pourtant pour les réformes sociétales à laquelle elle s'oppose. Dans le même temps, les électeurs parisiens de Jean Luc Mélenchon, au 1er tour, ont aussi voté Macron au second tour. Ils n'ont pas voté blanc. Cela veut dire que le monde d'en haut est de plus en plus dans une position de domination de classe qui est en rupture avec la France d'en bas. C'est la grande nouveauté. Parce qu'un société ne marche que si le haut parle au bas. C'était le parti communiste; constitué d'une frange d'intellectuels qui parlaient aux classes ouvrières. Aujourd'hui le monde d'en haut ne prend plus du tout en charge le monde d'en bas, qui est pourtant potentiellement majoritaire. C'est un processus long, qui est celui de la sortie de la classe moyenne de toutes les catégories sociales. Cela a commencé avec les ouvriers, cela s'est poursuivi avec les employés, et cela commence à toucher les professions intermédiaires. Demain ce sera les retraités, il suffit de regarder ce qu'il se passe en Allemagne. La mondialisation produit les mêmes effets partout et les spécificités nationales s'effacent. Sur le fond, même si l'Allemagne s'en sort un peu mieux en vendant des machines-outils à la Chine, la précarisation touche largement l'Allemagne avec des retraités qui sont obligés d'empiler les petits boulots pour s'en sortir.
Ce qui est derrière tout cela, c'est cette fin de la classe moyenne occidentale qui n'est plus intégrée au modèle économique mondialisé. À partir du moment où l'on fait travailler l'ouvrier chinois ou indien, il est bien évident que l'emploi de ces catégories-là allait en souffrir. Nous sommes à un moment ou les inégalités continuent à se creuser. Je le répète, le monde d'en haut ne prend plus en charge les aspirations du monde d'en bas, c'est une rupture historique. On parle beaucoup du divorce entre la gauche et les classes populaires, c'est très vrai, mais ce n'est pas mieux à droite.
Selon un sondage IFOP de ce 20 septembre, 67% des Français jugent que les inégalités ont plutôt augmenté en France depuis 10 ans, un sentiment largement partagé en fonction des différentes catégories testées, à l'exception d'écarts notables pour les électeurs d'Emmanuel Macron (54% soit -13 points). Votre livre décrit une nouvelle bourgeoisie cachée par un masque de vertu. Alors que le Président a été critiqué pour ses déclarations relatives aux "fainéants et aux cyniques", n'assiste-t-on pas à une révélation ?

Aujourd'hui nous avons un monde d'en haut qui se serre les coudes, des bourgeoisies qui font front ensemble, qui élisent un Emmanuel Macron qui va être l'homme qui va poursuivre les grandes réformes économiques et sociétales de ces 30 dernières années. La seule différence entre Macron et Hollande ou Sarkozy, c'est que lui, il n'avance pas masqué. Il assume complètement. Il a compris qu'il ne s'agit plus d'une opposition gauche-droite, mais d'une opposition entre les tenants du modèle et ceux qui vont le contester. Les gens l'ont compris, et c'est de plus en plus marqué, électoralement et culturellement. Ce qui complique les choses, c'est qu'il n'y a plus de liens. Le monde politique et intellectuel n'est plus du tout en lien avec les classes populaires, et ils ne les prendront plus en charge. Les gens savent que les réformes vont les desservir et l'impopularité d'Emmanuel Macron va croître. Le crépuscule de la France d'en haut découle de cette absence de lien, parce qu'une société n'est pas socialement durable si les aspirations des plus modestes ne sont pas prises en compte.
Mais la bourgeoisie d'aujourd'hui est plus intelligente que celle d''hier car elle a compris qu'il fallait rester dans le brouillage de classes, et officiellement le concept de classes n'existe pas. La nouvelle bourgeoisie n'assume pas sa position de classe. Elle est excellente dans la promotion de la société ou de la ville ouverte, alors que ce sont les gens qui sont le plus dans les stratégies d'évitement, de renforcement de position de classe, mais avec un discours d'ouverture. Et quand le peuple conteste ce modèle, on l'ostracise. C'est pour cela que je dis que l'antifascisme est devenu une arme de classe, car cette arme n'est utilisée que par la bourgeoisie. Ce n'est pas un hasard si les antifascistes dans les manifestations sont des enfants de la bourgeoisie. Et tout cela dit un mépris de classe. Parce que personne ne va être pour le racisme et pour le fascisme. En réalité, derrière tout cela, il s'agit d'ostraciser le peuple lui-même, les classes populaires. C'est aussi une façon de délégitimer leur diagnostic, parce qu'en réalité, le "populisme", c'est le diagnostic des gens d'en bas, et la bourgeoisie s'en démarque en se voyant en défenseur de la démocratie. Et si Jean Luc Mélenchon monte trop haut, on utilisera ces méthodes-là.

Vous êtes géographe. Quel verdict dressez-vous des différentes mesures prises par le gouvernement, et comment s'articulent-t-elles autour de votre constat d'une France périphérique ?

On a un processus de plus en plus fort, avec la dynamique économique, foncière, territoriale. Le gouvernement ne fait que suivre les orientations précédentes, les mêmes depuis 30 ans. On considère que la classe moyenne n'a plus sa place, qu'elle est trop payée quand elle travaille et qu'elle est trop protégée par un État providence qui coûte trop cher si on veut être "compétitif"'. La loi travail n'est que la suite d'une longue succession de mesures qui ne visent qu'à dépouiller une classe moyenne qui ne sert plus à rien.

Il y a aussi un jeu pervers avec l'immigration puisqu'on va concentrer les budgets sur les plus démunis qui vont souvent être les immigrés, ce qui va permettre d’entraîner un ressentiment très fort dans les milieux populaires qui se dira qu'il ne sert qu'aux immigrés, ce qui aboutira à dire "supprimons l'État providence". Il y a une logique implacable là-dedans. Parce qu'aussi bien ce monde d'en haut a pu se structurer autour d'Emmanuel Macron pour protéger ses intérêts, le monde d'en bas est complètement dispersé.

source : http://www.atlantico.fr/decryptage/christophe-guilluy-france-en-haut-est-structuree-autour-emmanuel-macron-pour-proteger-interets-monde-en-bas-lui-est-completement-3172492.html/page/0/2