samedi 7 novembre 2015

Russie - Chine - USA : l'escalade ? / Russia - China - the USA: the escalation ?

L'escalade ?

7 Novembre 2015 , Rédigé par Observatus geopoliticuse
source : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2015/11/moyen-orient-l-escalade.html
L'escalade ?
L'on parle moins de la Syrie depuis quelques jours. Il faut pourtant se méfier de l'eau qui dort... Deux nouvelles, passées à peu près inaperçues, sont potentiellement explosives et susceptibles de provoquer une dangereuse escalade moyen-orientale. Nous n'avons jamais sur ce blog joué la carte du sensationnalisme, qui cadre mal avec l'analyse géopolitique. Pourtant, ce qui est en train de se passer donne des signaux peu rassurants.
La bande saoudo-turco-américaine a décidé d'augmenter les envois d'armement à destination des terroristes "modérés" syriens. Nous nous demandions il y a trois semaines à quoi jouaient les Etats-Unis. Réponse : au pompier-pyromane. Que faisait donc Kerry à Vienne il y a quelques jours ? Plus grave : il est maintenant question de fournir à des "rebelles sélectionnés" (LOL) des armes anti-aériennes, évidemment dirigées contre les avions russes. Quand on sait que les quelques groupes rebelles modérés qui restent encore en Syrie se font piquer leur armement par Al Qaeda ou l'EI, quand ils ne passent carrément pas avec armes et bagages dans les groupes islamistes, cela n'augure rien de bon...
Réponse du berger à la bergère ? Un avion russe a défié l'interdiction de survol du Yémen décrétée par la coalition saoudienne pour se poser sur l'aéroport de Sanaa, la capitale aux mains des rebelles chiites houthis. Officiellement, il est chargé d'aide humanitaire, mais on a vu dans le Donbass et en Syrie ce que peut être l'aide humanitaire russe. Quelques missiles anti-aériens - tiens tiens, les mêmes que ceux que Riyad veut donner aux rebelles syriens - sont si vite cachés parmi les caisses de médicaments... Pour chaque avion russe abattu en Syrie, un avion saoudien abattu au Yémen ?
Aucun des deux camps ne veut désormais reculer et chacun est prêt à répondre du tac au tac. A ce petit jeu dangereux, Poutine a plus d'atouts que ses adversaires, pouvant franchir le Rubicon et armer les Kurdes contre les Turcs ou apporter une véritable aide militaire aux Houthis. Mais les derniers développements ne sont guère pour rassurer, que ce soit au Moyen-Orient ou à l'échelle mondiale. Et ce qui se passe en mer de Chine méridionale ne viendra pas le contredire. Aux dernières nouvelles, un sous-marin chinois a suivi pendant des heures un porte-avion US...
Les trois Grands ont passé la vitesse supérieure, les Etats-Unis pour tenter d'enrayer leur déclin, la Russie et la Chine pour l'accélérer. A Washington, la possibilité certes virtuelle d'une troisième guerre mondiale - contre la Russie ou la Chine, ou les deux - n'est d'ailleurs plus tout à fait taboue.

mercredi 4 novembre 2015

Cop 21 etcaetera .... un article de Philippe Grasset (DeDEfensa) pour remettre de l'ordre dans le caniveau... / Cop 21 etcaetera Philippe Grasset's article ( DeDefensa) to tidy up the gutter/

Bilan de l’anthropocène : la destruction du monde

source : http://www.dedefensa.org/article/bilan-de-lanthropocene-la-destruction-du-monde

Le World Wildlife Fund (WWF) a rendu public mardi 30 septembre son rapport bisannuel, dit Living Planet Index (LPI), qui rend compte d’une évolution encore plus catastrophique que précédemment évaluée des conditions du monde (ce que nous appelons la “crise de destruction du monde”) depuis 1970. Le facteur qui prédomine est le constat du déclin de la population animale sauvage de 52% depuis 1970, et non de 28% comme on l’estimait en 2008 (entre 1970 et 2008). D’autres observations sont intéressantes, comme ce constat que les pays les plus destructeurs en termes de consommation de ressources et de gaspillage rejoignent parfaitement la liste qu’on peut faire des pays complètement acquis au Système, construits sur l’argent et l’exploitation des ressources naturelles selon la seule optique du rapport, destructeurs des principes, etc., – bien sûr, des pays comme les USA, et d’autres comme les pays du Golfe (voir le Qatar)... Le classement établi selon l’indice dit de la Largest ecological footprints, donne le Koweït en tête, suivi par le Qatar, les EAU et les USA.
Russia Today rend compte du rapport du WWF le 30 septembre 2014 : «The world’s wildlife populations, including mammals, birds, reptiles, amphibians and fish, have dropped by more than half in the last 40 years, the World Wildlife Fund’s (WWF) said in its latest report. “Put another way, in less than two human generations, population sizes of vertebrate species have dropped by half,” Director General of WWF International Marco Lambertini said in a statement.[...] “We should feel a strong sense of urgency because we have to really deal with these issues in the next few decades,” Lambertini said. “We are using nature’s gifts as if we had more than just one Earth at our disposal. By taking more from our ecosystems and natural processes than can be replenished, we are jeopardizing our very future.”»
»The report found that Kuwait had the worst record in the past four decades, with the most resources consumed and wasted per head of any country, followed by Qatar and the United Arab Emirates. The US also has a bad track record, with the report noting that “if we lived the lifestyle of a typical resident of the USA, we would need 3.9 planets.” Other countries that left one of the worst ecological footprints included Denmark, Belgium, Trinidad and Tobago, Singapore, Bahrain and Sweden. Some of the poorer countries had better sustainability results, including India, Indonesia and the Democratic Republic of Congo.
»In terms of species, the biggest fall was reported among the populations of freshwater fish, down by 76 percent over the last four decades, the report stated. The loss of natural habitats, excessive hunting and fishing, as well as climate change were some of the main reasons behind the overall decline.
»Also, WWF said that the Earth has crossed three of out the nine identified “planetary boundaries,” which are “potentially catastrophic changes to life as we know it,” including biodiversity, carbon dioxide levels and nitrogen pollution from fertilizers. Another two are currently in danger of being crossed: ocean acidification and phosphorus levels in fresh water. “Given the pace and scale of change, we can no longer exclude the possibility of reaching critical tipping points that could abruptly and irreversibly change living conditions on Earth,” the report said.»
• Ce que met en évidence le rapport du WWF, c’est l’évolution vers une instabilité grandissante des conditions environnementales. Cette instabilité affecte les grands pays eux-mêmes, comme dans le cas rapporté parallèlement et présentant un exemple spécifique de “destruction du monde”, ce même 30 septembre 2014, également sur RT. Il s’agit de nouvelles, évidemment catastrophiques, de l’avancement de la sécheresse qui frappe la Californie depuis trois ans. Cette sécheresse est en connexion, bien entendu, avec la crise écologique sans précédent qui frappe tout le Sud-Ouest des USA (avec la situation spécifique de Las Vegas, dans le Nevada), renforçant de ce fait les déséquilibres internes des USA. La situation est résumée par les détails de circonstances qui deviennent de plus en plus habituels... «A growing number of communities in central and northern California could end up without water in 60 days due to the Golden state’s prolonged drought. [...] In January, Gov. Jerry Brown (D-Calif.) declared a drought state of emergency in preparation for water shortages, in particular during the summer months. The drought has entered its third year, and water restrictions have increased in the state.»
• Le rapport et les données du WWF ont l’avantage d’échapper à la polémique courante, essentiellement celle du global warming, polémique vaine, inutile et épuisée à force de manipulations. (Pour avoir notre précision sur cette question, voir plus bas.) Ils ont l’avantage de nous livrer en vrac ce que nous nommerions “le bilan de l’anthropocène”, c’est-à-dire de ce qui devrait devenir une nouvelle “ère géologique” dans le classement scientifique si la proposition d’une nouvelle identification est acceptée.
(L’ère de l’anthropocène, actant comme son nom l’indique l’action humaine comme un facteur décisif pour les conditions géologiques, indiquerait la période commencée à la fin du XVIIIème siècle, souvent selon la référence symbolique de l’année 1784, qui marque l’introduction de la machine à vapeur au Royaume-Uni. On sait que cet événement, cette datation autant que cette identification, tiennent une place essentielle dans notre propre rangement métahistorique. Le début de l’ère de l’anthropocène est jugé par nous comme la troisième révolution qui, avec la révolution américaniste et la Révolution française, marque ce que nous désignons comme l’événement dudéchaînement de la Matière. On trouve de nombreuses références et analyses sur ce site, sur la question de l’ère de l’anthropocène, – par exemple le 4 novembre 2013 et le 21 novembre 2013, pour prendre deux parmi les plus récentes...)
Pour nous, l’ère de l’anthropocène incluse dans le “déchaînement de la Matière” ouvre la période de l’introduction du processus accéléré de la destruction du monde, notamment avec son opérationnalisation réalisée dans le Système, et précisément par le moyen mécanique du “choix de la thermodynamique” (Le choix du feu, selon Alain Gras) pour le développement technologique (système du technologisme). Cette “destruction du monde” a aujourd’hui une dimension statistique qui apparente cet épisode à la possibilité prospective d’un gigantesque holocauste, par des moyens extrêmement variés, allant de l’économie à la psychologie. Il apparaît évident pour nous que le problème ainsi posé par l’ère de l’anthropocène ne peut en aucune façon être réduit aux questions écologiques ou environnementales comme elles sont souvent évoquées dans le système de la communication et dans les milieux de la gestion de la politique-Système, c’est-à-dire en étant considérées d’une façon très fortement réductrice, voire marginales. Au contraire, ces questions écologiques et environnementales constituent un contexte général fondamental caractérisant les effets absolument destructeur du Système, dans le sens que nous évoquons souvent selon la formule dd&e(déstructuration, dissolution & entropisation). Elles ont un sens métahistorique évident et pèsent sur tous les événements importants depuis qu’elles sont apparues dans le contexte de l’ère de l’anthropocène.
C’est dans ce sens qu’on doit juger à la fois très intéressant et très significatif de retrouver parmi les “pays-tueurs” (du monde) les plus “performants”, dans le sens de l’inversion et de la subversion, quelques-uns de ceux qui sont cités comme les exemples les plus accomplis de la modernité, et même de la postmodernité, qui sont des créations absolument artificielles, sans relation avec l’Histoire, et dont la puissance est fondée sur l’exploitation du monde, sur la spéculation, sur la rapacité, sur l’artificialité la plus complète. De même, on retrouve parmi eux (cas du Qatar et des USA, éventuellement du Koweït) des pays qui sont fondamentalement producteurs de la politique-Système. Le rapport n’est pas fortuit, il est logique et inéluctable. La crise environnementale est de ce point de vue étroitement liée à la crise du Système autant qu’au désordre psychologique du point de vue de la perception et des conceptions qui en résulte dans les populations, au point qu’on peut dire qu’elle est la crise du Système et que tout le reste du désordre et des conditions de tension que nous connaissons lui est directement connecté. Sa dimension politique présente est également indéniable dans la mesure où elle interfère directement dans toutes les crises nées du Système, et qui sont déclenchées pour des causes dynamiques liées au Système, – et opérationnalisées sous la forme de l’affrontement entre la dynamique de surpuissance appliquée pour l’imposition du modèle-Système (libéralisme, marché libre, idéologie des droits de l’homme, etc.) et la résistance antiSystème. La difficulté est aujourd’hui de distinguer les formes que prend cet affrontement, de distinguer ce qui est issu du Système et ce qui est antiSystème, de bien retrouver ces tendances dans des conflits géopolitiques grotesques à force de complexité et de manipulation, et également d’écarter les polémiques et les débats inutiles (au nom de l’inconnaissance)... Cette observation nous conduit au sujet annexe suivant, sur le réchauffement climatique.
• Un dernier point sera par conséquent pour aborder le débat, – selon nous faux-débat par rapport aux capacités de simulacre du Système, – sur le global warming et tout le reste concernant le “changement climatique du aux activités humaines”. Il nous a semblé intéressant, dans le cadre de cette analyse, de rappeler notre position qui est exprimée dans un texte de Philippe Grasset du 18 juillet 2011. Nous la restituons ci-dessous. (La forme du texte qui est une réponse personnelle de PhG à un lecteur, développée dans le cadre de la rubrique Ouverture libre, emploie la première personne du singulier et plutôt le style polémique qui s’y accorde, mais le fond reflète effectivement une position claire sur la question. La référence “Derrida, Deleuze & Cie” concerne l’argument sylmbolique essentiel de l’analyse, le passage cité sur le global warming n'en constituant qu'une partie, – la troisième comme l'indique l'intertitre.)

« 3). Le sexe climatique des anges »

« Le climat ? Parlons du climat, puisque cela se fait et que l’on y est souvent invité.
» La question du climat est pour moi le type même de la connaissance qui enchaîne à l’objet, – un véritable débat deleuzien. Nul n’est sûr de rien, les chiffres abondent, auxquels tout le monde fait dire ce que chacun veut, des forces énormes de pression et d’intoxication liées au Système croisent et recroisent dans le débat à pleine vapeur, et pas moins chez les climatosceptiques (Mobil Exxon et les pétroliers, le groupe Murdoch, les partisans de libre-échange en modeturbo, une très forte majorité des élus républicains US si bien qu’on peut dire que les climatosceptiques ont la majorité au moins à la Chambre des Représentants du Congrès, etc.). La polémique est aussitôt de la partie et, avec elle, dans un tel cadre, la manipulation, et l’on est emporté dans ce piège qui colle comme de la glu, qui est le Système. Le tour est joué, tellement prévisible, – il ne s’agit plus du climat mais du Système, c’est-à-dire du Mal. Voilà pour la connaissance dans ce cas ; si je cédais à descendre dans l’arène, je ne suis sûr que d’une chose, pour mon compte, – je serais enchaîné au Système, broyé, concassé, parce qu’il est infiniment plus surpuissant que moi. Donc, je refuse cette “connaissance”-là de leurs débats sur le climat.
» Cela n’implique en rien ni l’indifférence ni l’ignorance, puisqu’il est question d’inconnaissance. Sur cette question du climat, le savoir me dit ceci… L’effondrement du monde, notamment avec son “eschatologisation”, avec la terrifiante dégradation de l'environnement et la perception du désordre du climat par rapport à notre organisation, avec d’autres multiples phénomènes chaotiques qui commencent par la crise de notre psychologie (le plus grave), l’effondrement du monde n’est pas l'objet d'un débat pour mon compte ; c’est un fait évident de tous les jours, une évidence colossale et écrasante que j’observe de ma position d’inconnaissance, la dévastation du monde qui a tout à voir avec le désordre de la modernité, et rien avec le classement scientifique en degrés centigrades dans un sens ou l'autre, et en pourcentage de responsabilité humaine ou autre. L’évidence, c’est-à-dire la vérité du monde, cela existe pour l’inconnaissance, c’est même ce qui lui permet de s’affirmer comme telle puisque cela fait partie de son savoir.
» Plus encore, vu de mon observatoire d’inconnaissance, j’ai deux remarques à faire. On verra qu’elles n’ont nul besoin de la “connaissance” ni de leurs débats sur la “vérité scientifique”, – laquelle est, au vu de l’histoire réelle, qui ne s’interdit pas de remonter au-delà de la Renaissance, une aventure sacrément impudente qui prend parfois des allures, elle aussi, de simulacre. (“Vérité scientifique”, – doux oxymore, quand tu nous tiens…)
» 1). Le débat se fait d’abord, dans sa rage polémique la plus extrême, autour de l’idée du “réchauffement climatique du aux activités humaines”. Bel exemple de sophisme, que Deleuze ne démentirait pas, – et ils en sont tous coupables, de ce sophisme, des partisans du réchauffement dans ces conditions aux climatosceptiques. Car cet intitulé est faux, archi-faux, une imposture, une inversion comme seul notre Système sait en accoucher… Le Système, justement ; le seul intitulé qui vaille est bien : débat pour ou contre “le réchauffement climatique du aux activités du Système”. La différence est apocalyptique.
» Tout le débat-polémique sur le climat est complètement subverti par cette imposture sémantique. Je suis sûr qu’elle n’a pas été voulue, parce qu’on fait chez les robots beaucoup moins dans le complot qu’on ne croit et que le sens des mots, finalement, on s’en fout ; même les “institutionnels” n’y voient que du feu, de Al Gore (pour) à Mobil Exxon (contre), – sauf qu’ils auraient une mauvaise surprise si le pot aux roses leur était révélé, et qu’on leur annonçait qu’ils débattent, horreur, pour ou contre “le réchauffement climatique du aux activités du Système”. Quant aux purs, ceux qui croient vraiment à la “vérité scientifique” et s’écharpent en son nom, ils ont toute mon affection et toute mon affliction, car ils sont prisonniers de leur “connaissance”.
(Détail “opérationnel” : si j’ai tendance à prendre en compte, sans me battre pour elle, certes, la thèse des pro-“réchauffement climatique…”, c’est d’abord parce que c’est elle qui me rapproche le plus d’une mise en accusation du Système, – et alors qu’elle n’est tout de même pas une monstruosité insupportable par rapport à la “vérité scientifique”, référence immensément vertueuse découverte par le groupe Murdoch autour de 2006, avec la montée médiatique des climatosceptiques. On retrouve la ligne de ma pensée.)
» 2). La chose effective et concrète qui m’importe effectivement dans cette affaire, ce n’est ni le réchauffement, ni le refroidissement, ni le “tout va très bien, misses la marquise”, etc., tous ces jugements à l’emporte-pièce pour le temps présent et dépendant de chiffres, lesquels sont tordus jusqu’à ce tout le monde leur fasse dire ce que chacun veut … La seule chose qui m’importe, c’est le désordre qu’introduit cette prévision ou cette appréciation du dérèglement climatique (voilà une expression plus sérieuse, – quoiqu’il en soit du climat), désordre qui est déjà dans les psychologies. Pas besoin de “connaissance” du sujet pour constater cela, l’intuition fait l’affaire : ce désordre est psychologique et il est déjà là, bien présent, lancinant… Confirmation statistique ? (Les statistiques confirment toujours, des années plus tard, fort pompeusement et à prix élevé, l’invention du fil à couper le beurre.) Voici que 44% des citoyens US croient à la “théorie” du réchauffement climatique, contre 51% en 2009 et 71% en 2007; la même année que celle des 44% (2011), on nous dit que 77% croient à un redoublement des tempêtes, de l’instabilité climatique par rapport aux tendances admises, donc du désordre. Et dès qu’il y a une tempête aujourd’hui, gémissent les climatosceptiques, on l’attribue au “changement/réchauffement climatique du/indu aux activités humaines” ; eh oui, et qui t’a fait roi ? Voilà la deuxième chose très importante de la polémique du climat : le désordre psychologique est parmi nous, quand on mélange la perception du désastre et le “tout va très bien, misses la marquise”.
» Je parle, moi, du Système et pas du climat, car c’est lui, le Système, qui règne et règle tout dans les conditions que je décris par ses caractères (son hermétisme, son monopole de surpuissance), et qui constitue les données essentielles de ma réflexion. Si les climatosceptiques l’“emportaient” (hypothèse farfelue, que j’évoquais dans dde.crisis pour l’image développée, car personne n’emportera rien dans ce débat), cela ne signifierait pas que le climat est conforme à leurs calculs fiévreux mais que l’équilibre au sein du Système a penché vers eux, c’est tout, et cela sans que le Système ne change rien de sa course, et cette modification de fortune de l’équilibre interne grâce aux activités médiatiques notoirement efficaces et vertueuses du groupe Murdoch, au temps de sa splendeur et maintenant. Je ne participe pas à ces débats-là, parce que j’estime qu’une participation serait une marque d’allégeance au Système, donc une victoire du Système sur moi, – outre que ces débats m’abaisseraient considérablement parce que ce sont des débats réglés par le Système, pour poursuivre son simulacre type-Derrida, Deleuze & Cie. De là l’inconnaissance : je n’ai pas besoin de prendre connaissance de ces débats au sein du Système, et de “me situer” (de me compromettre) par rapport à eux, qui n’ont aucune réalité ontologique (Derrida, Deleuze & Cie, entrepreneurs en destruction d’ontologie par définition). Je ne veux pas m’exposer sans défense, dans mon humaine faiblesse dont je ne peux être tout à fait assuré, au piège de la séduction de la fascination du Mal, car c’est bien cela que représente le Système. (Pour écouter les sirènes, rappelle Mattei, Ulysse avait bien pris soin de se faire lier au mat.)… J’ai mes priorités, dont l’essentielle est de résister. Je réserve mon attention à d’autres choses plus importantes, qui dépendent du savoir et de l’intuition haute que privilégie l’inconnaissance, où l’on peut fermement s’appuyer ; et enfin c’est être en dehors, alors que c’est désormais et nécessairement en dehors du Système qui tient le monde dans ses griffes que se trouve la vérité.
» Je veux refuser absolument l’idée d’une substance du Système, lui dénier absolument la moindre essence et le moindre sens, lui opposer, du dehors, hors de portée de sa subversion, une fermeté intraitable, qui le fasse hurler de rage, – et puis, le renvoyer au grand magasin des simulacres, avec ses proches, Derrida, Deleuze & Cie. Cela ne m’empêche pas, inconnaissance et savoir aidant justement, de ne pas ignorer à qui j’ai affaire, et comment... (On peut se reporter à dedefensa.org au jour le jour, ci-dessous.) L’important est d’opposer une frontière à l’imposture. »

Mis en ligne le 1er octobre 2014 à 14H32

dimanche 1 novembre 2015

Minuit moins deux. Crises sociales, environnementales, financières, migratoires, etc. Un article exceptionnel et édifiant de Chris Hedges - "Le grand dénouement" - pour comprendre les origines du cercle vicieux de la violence et tenter d'en sortir... / Midnight less two. Social, environmental, financial, migratory crises, etc. Chris Hedges's exceptional and edifying article - " The great unraveling" to understand the origins of the vicious circle of the violence and try to go out of it...

Le grand dénouement

Hedges Chris, in http://partage-le.com/2015/09/un-terrible-denouement-chris-hedges/, V.O. in http://www.truthdig.com/report/item/the_great_unraveling_20150830
Un article édifiant au service de la paix. A diffuser sans modération.

Christopher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johnsbury, au Vermont) est un journaliste et auteur américain. Récipiendaire d’un prix Pulitzer, Chris Hedges fut correspondant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine, ses écrits paraissent maintenant dans la presse indépendante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a également enseigné aux universités Columbia et Princeton. Il est éditorialiste du lundi pour le site Truthdig.com.

Le joug idéologique et physique de la puissance impériale États-unienne, soutenu par l’idéologie utopique du néolibéralisme et du capitalisme mondialisé, se désagrège. Beaucoup, dont nombre de ceux évoluant au cœur de l’empire états-unien, reconnaissent que chaque promesse faite par les partisans du néolibéralisme est un mensonge. La richesse mondiale, au lieu d’être équitablement répartie comme l’ont promis les partisans du néolibéralisme, a été siphonnée entre les mains d’une élite oligarchique vorace, entraînant ainsi d’immenses inégalités économiques. Les travailleurs pauvres dont les syndicats et les droits ont été éliminés et dont les salaires stagnent ou baissent depuis 40 ans, ont été condamnés à la pauvreté chronique et au chômage, transformant leur vie en une crise interminable, source d’un stress permanent. La classe moyenne s’évapore. Des villes qui produisaient et offraient autrefois des emplois en usine se changent en villes fantômes. Les prisons sont surpeuplées. Les corporations ont orchestré la destruction des barrières commerciales, engrangeant ainsi plus de 2.1 billions de dollars en profits dans des banques offshores pour éviter de payer des taxes. Et l’ordre néolibéral, malgré sa promesse de construire et de répandre la démocratie, a éviscéré les systèmes démocratiques, les transformant en Léviathans corporatistes.
La démocratie, particulièrement aux États-Unis, est une farce, vomissant des démagogues d’extrême-droite comme Donald Trump, qui pourrait devenir le candidat républicain à la présidentielle, et peut-être même le président, ou d’insidieux et malhonnêtes larbins corporatistes comme Hillary Clinton, Barack Obama, et, s’il tient sa promesse de soutien au candidat démocrate, Bernie Sanders. Les étiquettes « libéral » et « conservateur » sont dépourvues de sens dans l’ordre néolibéral. Les élites politiques, républicaines ou démocrates, servent les intérêts des corporations et de l’empire. Elles sont des facilitatrices, tout comme la majorité des médias et des universitaires, de ce que le philosophe politique Sheldon Wolin appelle notre système de « totalitarisme inversé ».
L’attraction exercée par Trump, comme celle de Radovan Karadzic, ou de Slobodan Milosevic, lors de l’éclatement de la Yougoslavie, s’explique par sa bouffonnerie, qui s’avère dangereuse, moquant la faillite totale de la charade politique. Elle expose la dissimulation, l’hypocrisie, la corruption légalisée. Nous percevons, à travers cela, une insidieuse — et pour beaucoup, rafraîchissante — honnêteté. Les nazis utilisèrent cette tactique pour prendre le pouvoir lors de la république de Weimar. Les Nazis, même aux yeux de leurs opposants, avaient le courage de leurs convictions, quelle qu’ait pu être l’immondice de ces convictions. Ceux qui croient en quelque chose, aussi répugnante soit elle, se voient souvent respectés à contrecœur.
Ces forces néolibérales détruisent également rapidement les écosystèmes. La Terre n’a pas connu de perturbation climatique de cette envergure depuis 250 millions d’années et l’extinction permienne, qui a annihilé jusqu’à 90% de toutes les espèces. Un pourcentage que nous semblons déterminés à reproduire. Le réchauffement climatique est inarrêtable, avec la fonte rapide des calottes polaires et des glaciers, le niveau des mers s’élèvera d’au moins 3 mètres lors des prochaines décennies, noyant sous les eaux nombre de villes côtières majeures. Les méga-sécheresses laissent d’immenses parcelles de la Terre, dont des parties de l’Afrique et de l’Australie, la côte Ouest des USA et du Canada, le Sud-Ouest des USA, arides et en proie à d’incontrôlables feux de forêts. Nous avons perdu 7.2 millions d’acres à cause des nombreux incendies qui ont ravagé le pays cette année et les services forestiers ont d’ores et déjà dépensé 800 millions de dollars dans leurs luttes contre les incendies en Californie, à Washington, en Alaska et dans d’autres états. Le mot même de « sécheresse » fait partie de la supercherie, sous-entendant que tout cela est en quelque sorte réversible. Ça ne l’est pas.
Des migrants fuyant la violence et la famine régnant dans des pays comme la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, et Érythrée, affluent en Europe. 200 000 migrants, sur les 300 000 ayant rejoint l’Europe cette année, ont atterri sur les côtes grecques. 2500 sont morts depuis le début de l’année en mer, sur des bateaux surpeuplés et délabrés ou à l’arrière de camions comme celui que l’on a découvert la semaine dernière en Autriche, qui contenait 71 corps, dont des enfants. C’est le plus important flux de réfugiés en Europe depuis la seconde guerre mondiale, une augmentation de 40 % depuis l’an dernier. Et le flot ne fera que croître. D’ici 2050, selon nombre de scientifiques, entre 50 et 200 millions de réfugiés climatiques auront fui vers le Nord, pour échapper aux zones rendues invivables par les températures croissantes, les sécheresses, les famines, les maladies, les inondations côtières et le chaos des états en faillite.
La désintégration physique, environnementale, sociale et politique s’exprime également à travers une poussée de violence nihiliste motivée par la rage. Des tireurs fous commettent des massacres dans des centres commerciaux, dans des cinémas, des églises et des écoles aux États-Unis, Boko Haram et l’État islamique, ou ISIS, sont en pleine frénésie meurtrière. Des attentats suicides sont méthodiquement perpétrés et entraînent des chaos meurtriers en Irak, en Afghanistan, en Arabie Saoudite, en Syrie, au Yémen, en Algérie, en Israël et dans les territoires palestiniens, en Iran, en Tunisie, au Liban, au Maroc, en Turquie, en Mauritanie, en Indonésie, au Sri Lanka, en Chine, au Nigeria, en Russie, en Inde et au Pakistan. Ils ont frappé les États-Unis le 11 septembre 2001 et en 2010 lorsqu’Andrew Joseph Stack III a détourné un petit avion dans un bâtiment d’Austin, au Texas, qui abritait des agents du fisc. Le fanatisme est alimenté par la détresse et le désespoir. Ce n’est pas le produit de la religion, bien que la religion devienne souvent le vernis sacré de la violence. Plus les gens seront désespérés, plus cette violence nihiliste se propagera. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », écrivait le théoricien Antonio Gramsci.
Ces « monstres » continueront à se propager jusqu’à ce que l’on reconfigure radicalement nos relations entre nous et nos relations avec les écosystèmes. Mais rien ne garantit qu’une telle reconfiguration soit possible, particulièrement si les élites parviennent à s’accrocher au pouvoir à l’aide de leur appareil de surveillance et de sécurité mondial, omniprésent, et de l’importante militarisation de leurs forces de police. Si nous ne renversons pas le système néolibéral, et ce, rapidement, nous libérerons un cauchemar hobbesien de violence étatique croissante et de contre-violence. Les masses pauvres seront condamnées à la misère et à la mort. Certains tenteront de résister violemment. Une petite élite, vivant dans une version moderne de Versailles ou de la cité interdite, aura accès à des commodités refusées à tous les autres. La haine deviendra l’idéologie dominante.L’attrait exercé par l’État islamique, qui compte plus de 30 000 combattants étrangers, s’explique en ce qu’il exprime la rage ressentie par les dépossédés de la Terre et en ce qu’il s’est libéré des entraves de la domination occidentale. Il défie la tentative néolibérale de transformation de l’opprimé en déchet humain. Vous pouvez condamner sa vision médiévale d’un état musulman et ses campagnes de terreur contre les shiites, les yazidis, les chrétiens, les femmes et les homosexuels — ce que je fais — mais l’angoisse qui inspire toute cette sauvagerie est authentique ; vous pouvez condamner le racisme des suprématistes blancs qui se rallient à Trump — ce que je fais — mais ils ne font eux aussi qu’obéir à leur propre frustration et désespoir. L’ordre néolibéral, en transformant les gens en main d’œuvre superflue et par extension en êtres humains superflus, est responsable de cette colère. Le seul espoir restant réside en une réintégration des dépossédés dans l’économie mondiale, afin de leur donner un sentiment d’opportunité et d’espoir, de leur donner un futur. Sans cela, rien n’endiguera le fanatisme.
L’État islamique, à l’instar des chrétiens de droite aux États-Unis, vise un retour vers une pureté inatteignable, un utopisme, un paradis sur terre. Il promet d’établir une version du califat du 7ème siècle. Les sionistes du 20ème siècle, en cherchant à former l’État d’Israël, ont utilisé la même stratégie en appelant à la recréation de la nation juive mythique de la Bible. ISIS, à l’instar des combattants juifs ayant fondé Israël, cherche à construire son état (maintenant de la taille du Texas) à travers la purification ethnique, le terrorisme et l’utilisation de combattants étrangers. Sa cause utopique, tout comme la cause républicaine de la guerre civile espagnole, attire des dizaines de millions de jeunes, en majorité des jeunes musulmans rejetés par l’ordre néolibéral. L’État islamique offre une vision recomposée d’une société brisée. Il offre un lieu et un sentiment d’identité — ce que n’offre pas le néolibéralisme — à ceux qui embrassent cette vision. Il appelle à se détourner du culte mortifère du moi qui est au cœur de l’idéologie néolibérale. Il met en avant le caractère sacré du sacrifice personnel. Et il ouvre une voie à la vengeance.
Jusqu’à ce que nous démantelions l’ordre néolibéral, afin de recouvrer la tradition humaniste rejetant la perception des êtres humains et de la Terre comme marchandises à exploiter, notre forme de barbarie industrielle et économique affrontera la barbarie de ceux qui s’y opposent. Le seul choix qu’offre la « société bourgeoise », comme le savait Friedrich Engels, est « le socialisme ou la régression vers la barbarie ». Il est temps de faire un choix.
Nous ne sommes pas, aux États-Unis, moralement supérieurs à l’État islamique. Nous sommes responsables de la mort de plus d’un millions d’Irakiens et de la migration forcée de plus de 4 millions d’autres. Nous tuons en plus grand nombre. Nous tuons avec encore moins de discernement. Nos drones, nos avions de combats, notre artillerie lourde, nos bombardements navals, nos mitrailleuses, nos missiles et forces prétendument spéciales — des escadrons de la mort dirigés par l’état — ont décapité bien plus de gens, enfants inclus, que l’État islamique. Lorsque l’État islamique a brûlé vif un pilote jordanien dans une cage, cela faisait écho aux agissements quotidiens des États-Unis, lorsqu’ils incinèrent des familles dans leurs maisons, avec les frappes aériennes. Cela faisait écho à ce que font les avions de combats israéliens à Gaza. Oui, ce que l’État islamique a fait était plus brutal. Mais moralement ça n’était pas différent.
J’ai un jour demandé au cofondateur du groupe militant Hamas, le Dr Abdel Aziz al-Rantisi, pourquoi le Hamas cautionnait les attentats suicides, qui entraînaient la mort de civils et d’enfants israéliens, alors que les palestiniens dominaient du point de vue de la morale, en tant que peuple occupé. « Nous arrêterons de tuer leurs enfants et leurs civils dès qu’ils arrêteront de tuer nos enfants et nos civils », m’a-t-il répondu. Il souligna que le nombre d’enfants israéliens qui avaient été tués s’élevait à ce moment-là à deux douzaines, tandis que les pertes palestiniennes s’élevaient à plusieurs centaines d’enfants. Depuis 2000, 133 israéliens et 2061 enfants palestiniens ont perdu la vie. L’attentat suicide est un acte de désespoir. C’est, à l’instar des bombardements incessants de Gaza par Israël, un crime de guerre. Mais lorsqu’on le considère comme la réponse à une terreur étatique incontrôlée, il est compréhensible. Le Dr Rantisi fut assassiné en Avril 2004 par Israël qui fit tirer sur sa voiture à Gaza un missile Hellfire depuis un hélicoptère Apache. Son fils Mohammed, qui était dans le véhicule avec lui, fut aussi tué dans l’attentat. La spirale de violence qui en résulte, plus d’une décennie après ces meurtres, perdure encore.
Ceux qui s’opposent à nous offrent une vision d’un monde nouveau. Nous n’offrons rien en retour. Ils offrent un contrepoids au mensonge néolibéral. Ils parlent pour ses victimes, prisonnières de bidonvilles sordides au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord. Ils condamnent l’hédonisme grotesque, la société du spectacle, le rejet du sacré, la consommation débridée, la richesse personnelle en tant que fondement principal du respect et de l’autorité, la célébration aveugle de la technocratie, la réification sexuelle — y compris une culture dominée par la pornographie — et la léthargie (largement appuyée par l’abondance des médicaments) utilisée par tous les régimes agonisants, pour détourner l’attention des masses et leur confisquer le pouvoir. De nombreux djihadistes, avant de devenir de violents fondamentalistes, ont été victimes de ces forces. Il y a des centaines de millions de gens comme eux, qui ont été trahis par l’ordre néolibéral. Une véritable poudrière, et nous ne leur offrons rien.
« Quand sa rage éclate, il retrouve sa transparence perdue, il se connaît dans la mesure même où il se fait ; de loin nous tenons sa guerre comme le triomphe de la barbarie », a écrit Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, « mais elle procède par elle-même à l’émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales. Dès qu’elle commence, elle est sans merci. Il faut rester terrifié ou devenir terrible ; cela veut dire : s’abandonner aux dissociations d’une vie truquée ou conquérir l’unité natale. Quand les paysans touchent des fusils, les vieux mythes pâlissent, les interdits sont un à un renversés : l’arme d’un combattant, c’est son humanité. Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. »
Ceux au pouvoir apprennent-ils l’histoire ? Ou peut-être est-ce ce qu’ils veulent. Une fois que les Damnés de la Terre se changeront en État islamique, ou adopteront la contre-violence, l’ordre néolibéral pourra supprimer les dernières entraves qui le retenaient et commencer à tuer en toute impunité. Les idéologues néolibéraux, après tout, sont eux aussi des fanatiques utopistes. Et eux aussi ne savent s’exprimer qu’à travers le langage de la force. Ils sont notre version de l’État islamique.
Le monde binaire que les néolibéraux ont créé — un monde de maîtres et de serfs, un monde où les damnés de la terre sont diabolisés et soumis par une perte de liberté, par « l’austérité » et la violence, un monde où seuls les puissants et les riches ont des privilèges et des droits — nous condamnera et nous entraînera vers une dystopie effrayante. La révolte émergente, mal définie, paraissant éparse, surgit des entrailles de la terre. Nous apercevons ses éclairs et ses tremblements. Nous voyons son idéologie pétrie de rage et d’angoisse. Nous percevons son utopisme et ses cadavres. Plus l’ordre néolibéral engendre de désespoir et de détresse, que ce soit à Athènes, à Bagdad ou à Ferguson, plus les forces de répression étatique sont utilisées pour étouffer l’agitation et extraire les dernières gouttes de sang des économies exsangues, plus la violence deviendra le principal langage de la résistance.
Ceux d’entre nous qui cherchent à créer un monde un tant soit peu viable disposent de peu de temps. L’ordre néolibéral, pillant la Terre et asservissant les vulnérables, doit être anéanti. Cela n’arrivera que si nous le confrontons en opposition directe, en étant prêts à entreprendre des actes de sacrifices personnels et de révolte prolongée qui nous permettent de faire obstruction et de démanteler tous les aspects de la machinerie néolibérale. Je crois que l’on peut accomplir cela à travers la non-violence. Mais je ne peux nier l’émergence inéluctable de la contre-violence, provoquée par la myopie et l’avarice des mandarins néolibéraux. La paix et l’harmonie n’embraseront peut-être pas la Terre entière si nous y parvenons, mais si nous ne destituons pas les élites dominantes, si nous ne renversons pas l’ordre néolibéral, et si nous ne le faisons pas rapidement, nous sommes perdus.
Chris Hedges - Traduction: Nicolas Casaux
Édition & Révision: Héléna Delaunay

Quelques sites ou blogs à découvrir :
http://chroniquesdugrandjeu.over-blog.com/, http://www.dedefensa.org/section/bloc-notes, https://www.les-crises.fr/, http://cadtm.org/Francais, https://stop-ttip.org/fr/blog/,
http://www.michelcollon.info/, http://leblogalupus.com/,

http://russeurope.hypotheses.org/, http://www.les-oc.info/2014/08/transition-energetique-poilly/, https://mrmondialisation.org/, http://www.cdlt.be/, http://sechangersoi.be/, http://www.amisdelaterre.be/spip.php?article552

mardi 27 octobre 2015

Frontières, mondialisation, souveraineté / Borders, globalization, sovereignty


PAR JACQUES SAPIR · 22 OCTOBRE 2015

source : http://russeurope.hypotheses.org/4402

On parle beaucoup aujourd’hui, du fait de la crise des réfugiés en Europe et au Proche-Orient, d’un « retour des frontières ». Ceci est assez étonnant, tout en décrivant bien, en creux, l’idéologie dominante dans une partie de la presse et chez certains commentateurs. Il faut en effet constater que les frontières existent aujourd’hui. C’est une évidence mais cela relève de la « découverte » pour certain. De ces frontières, certaines sont plus étanches que d’autres, mais elles sont une réalité générale. Par ailleurs, même au sein de l’Union Européenne l’accord de Schengen est aujourd’hui ouvertement remis en cause. Signe des temps : nous voici bien ramené à la question des frontières. Mais, cette question pose en filigrane celle de la mondialisation et celle de la souveraineté.

Du rôle de la frontière

Parler de retour des frontières implique que nous vivrions dans un monde sans frontières, ce qui n’est à l’évidence pas le cas. Cette question est donc très mal formulée. La véritable question n’est pas est-on pour ou contre des frontières, mais à quoi ces frontières doivent-elles servir.

La frontière est en réalité la condition de la démocratie. C’est elle qui permet de relier la décision collective et la responsabilité. Sans l’existence de frontières, si nous vivions dans une indétermination territoriale, nous pourrions certes avoir la possibilité de la décision en commune mais pas la responsabilité de long terme qui vient de l’existence sur un territoire donné. Ce fut d’ailleurs, historiquement, le problème qui empêcha les peuples nomades de se donner des institutions sociales et politiques à l’image des peuples sédentaires. La frontière est aussi constitutive de la démocratie en cela qu’elle détermine un peuple (et non une appartenance ethnique ou religieuse). C’est la frontière qui met l’étranger voulant vivre dans un autre pays devant le choix de s’intégrer ou d’être privé de droits politiques. Elle est une séparation entre l’intérieur et l’extérieur, séparation sans laquelle aucune organisation, et je rappelle qu’un Etat est une organisation, ne saurait – tout comme tout être vivant – exister. Même les protozoaires ont une membrane qui les isole de leur environnement.

Une frontière doit donc jouer le rôle d’un filtre laissant passer certaines choses, et bloquant certaines autres. Aussi, la question des frontières pose celle du protectionnisme. On sait que ce dernier à mauvaise presse. Mais, la question du protectionnisme est indissolublement liée à celle des politiques de développement. Les travaux d’Alice Amsden[1], Robert Wade[2] ou ceux regroupés par Helleiner[3] montrent que dans le cas des pays en voie de développement le choix du protectionnisme, s’il est associé à de réelles politiques nationales de développement et d’industrialisation[4], fournit des taux de croissance qui sont très au-dessus de ceux des pays qui ne font pas le même choix. Avec l’émergence de la nouvelle théorie du commerce international de Paul Krugman, on peut considérer que le protectionnisme a retrouvé en partie ses lettres de noblesse[5]. Paul Krugman lui-même a récemment reconnu que la globalisation pouvait bien, malgré tout, être considérée comme coupable[6]. Des phénomènes comme le recours massif à une sous-traitance étrangère n’avaient ainsi pas été prévus et ont considérablement modifié l’approche de la globalisation[7].

Frontières et mondialisation

Le fait que les pays d’Asie qui connaissent la plus forte croissance ont systématiquement violé les règles de la globalisation établies et codifiées par la Banque mondiale et le FMI a été établi par Dani Rodrik[8]. Ceci renvoie à la question des politiques nationales et à la problématique de l’État développeur qui renaît dans le débat depuis quelques années[9]. Cette problématique est en réalité au cœur du réveil industriel de l’Asie. En fait, ce sont ces politiques nationales qui constituent les véritables variables critiques pour la croissance et le développement, et non l’existence ou non de mesures de libéralisation du commerce international. Mais admettre cela revient à devoir reconsidérer le rôle de l’État dans les politiques économiques et le rôle du nationalisme comme idéologie associée au développement. On touche ici à de puissants tabous de la pensée orthodoxe en économie comme en politique.

Pourtant, il est clair que ce protectionnisme, ces politiques de développement national, n’interdisent nullement le commerce international. Le protectionnisme n’est pas l’autarcie. Ceci devrait être évident pour tout le monde. Mais, quand François Hollande, Président de la République, appelle à l’occasion du soulèvement récent des agriculteurs en France à « manger français », ne se fait-il pas, lui l’apôtre de l’autarcie? Sa formule relève en effet de ce qui s’appelle l’autarcie et qu’aucun économiste ne peut recommander. En réalité, des formes de protectionnisme, égalisant les conditions tant sociales qu’écologiques dans lesquelles les biens sont produits, sont absolument nécessaire. Ces formes de protectionnisme seraient plus efficaces si nous pouvions arriver à un accord commun avec certains de nos partenaires. Mais, même sans cet accord, elles seraient incontestablement efficaces.

 Du rôle modérateur de la notion de frontière

Il faut ici se souvenir du petit livre publié en 2010 par Régis Debray et qui s’intitulait Eloge des Frontières [10]. Il faut donc lire ou relire ce petit livre qui dit une grande chose. La frontière, parce qu’elle distingue un intérieur d’un extérieur permet le contact avec l’autre comme elle permet la démocratie, cette combinaison de pouvoir et de responsabilité. Dans une interview qu’il donne à l’occasion de la sortie de ce livre au JDD, Régis Debray dit aussi : « La frontière, c’est la modestie : je ne suis pas partout chez moi. J’accepte qu’il y ait de l’autre et pour faire bon accueil à un étranger, il faut avoir une porte à ouvrir et un seuil où se tenir, sinon ce n’est plus un hôte mais un intrus. Un monde sans frontières serait un monde où personne ne pourrait échapper aux exécuteurs de fatwas ou aux kidnappeurs de la CIA. (…)La méconnaissance des frontières relève d’un narcissisme dangereux, qui débouche sur son contraire : les défenses paranoïaques. Une frontière invite à un partage du monde et décourage son annexion par un seul »[11]. On voit que le propos est large. Il faut en tenir compte. Sans l’existence de frontières la distinction entre l’invitant et l’invité cesserait d’exister. Dès lors ne pourrait plus être pensée l’obligation morale qu’il y a à accueillir un étranger poursuivi par u pouvoir tyrannique sur son sol natal, obligation qui – il faut le rappeler – existe dans la déclaration des Droits de l’Homme et dans le préambule de la Constitution en France. Mais, ce que dit Régis Debray va encore plus loin. L’existence de frontières permet de penser la pluralité du monde. Elle s’oppose à la vision unifiante – et terrifiante – de l’empire universel. C’est l’existence de frontières, parce qu’elle permet l’existence de nations, qui permet l’internationalisme et non, comme le confondent beaucoup aujourd’hui, un a-nationalisme, une généralisation du statut d’apatride pour tous.

Frontières et souveraineté

Mais, parler de frontière est une autre manière de parler de la souveraineté.

Dès lors, on peut définir le souverainisme étymologiquement comme l’attachement de quelqu’un à la souveraineté de son pays, et donc l’attachement à ses frontières. Cela pourrait en faire un équivalent de patriotisme. Mais, dans sa signification actuelle, le souverainisme définit en réalité un attachement et une défense de la souveraineté du peuple, qui est le fondement principal de la démocratie. Le souverainisme est donc ce qui permet l’expression de la volonté d’une communauté politique (le peuple) à pouvoir décider de lui même, par lui-même et pour lui-même sur les questions importantes[12].

C’est donc une notion qui s’enracine profondément dans une vision de gauche de la société. C’est ce qui explique, sans doute, le succès grandissant des idées souverainistes car elles sont les seule qui permettent de rattacher l’aspiration au progrès social à des mécanismes concrets, car fonctionnant au sein d’espaces territorialisés clairement définis. Ce souverainisme ne relève pas d’une quelconque xénophobie. Il permet au contraire de penser la libre disposition d’un peuple de prendre son destin en main.

Le souverainisme est donc la position logique, et même la position nécessaire, de tous ceux qui veulent penser la démocratie, non pas comme un rite formelle mais comme une pratique réelle. Qu’il y ait, à partir du moment ou la souveraineté est établie et la démocratie réelle rétablie, des oppositions entre courants se réclamant du souverainisme est chose normale. On peut même dire qu’elle fait partie intégrante du processus démocratique. Mais, ces différents doivent être unis quand il s’agit de défendre la souveraineté et la démocratie. De ce point de vue, et contrairement à ce que d’aucuns écrivent[13], il n’existe pas de souverainisme « de gauche » ou « de droite ». Il existe des opinions, de droite ou de gauche, tenues par des souverainistes. Mais, l’ensemble des « anti-souverainistes » sont en réalité des gens que l’on peut qualifier comme « de droite » car ils se prononcent contre les bases mêmes de la démocratie.

Retour des frontières ou retour des Nations ?

Ce à quoi on assiste depuis maintenant plus d’une dizaine d’années, c’est au contraire à un retour des Nations[14]. Ce retour a commencé avec le rétablissement de la Russie ; il s’est prolongé avec les politiques des Etats d’Asie orientale. Désormais, ce processus concerne directement l’Europe. Face à ce retour des Nations, on peut soit le combattre, mais c’est un combat perdu d’avance, ou l’on peut chercher à fonder de nouvelles formes de coopération entre ces Nations.

Car, le retour des Nations n’implique nullement celui du nationalisme et du bellicisme. Les grands projets, dont les européens sont fiers, à juste titre, ont TOUS été le résultat de coopérations multinationales, et non d’un processus fédéral. Qu’il s’agisse d’Ariane ou d’Airbus, au départ ce sont quelques pays qui ont décidé de mettre en commun leurs savoir-faire et leurs compétences. D’ailleurs Airbus n’aurait jamais existé sans l’accord franco-allemand pour la construction de l’avion de transport Transall et sans le Concorde franco-britannique, qui a permis une modernisation décisive de l’industrie française.

Aucun de ces grands projets, et de ces grandes réussites, n’est aujourd’hui possible dans le cadre étriqué et étouffant de l’Union européenne. On a tout à fait le droit de penser que les Nations sont des cadres périmés. Mais en ce cas, il faut en tirer les conséquences pour soi-même. C’est pourquoi on ne peut qu’être très choqué de certains propos tenus récemment par François Hollande lors de son discours devant le Parlement européen, non tant par les propos eux-mêmes, mais du fait qu’ils sont contradictoires avec la fonction de Président de la République qu’il occupe. S’il était cohérent, il devrait donc démissionner.

[1] A. Amsden, Asia’s Next Giant, New York, Oxford University Press, 1989.

[2] R. Wade, Governing the Market, Princeton (N. J.), Princeton University Press, 1990.

[3] G. K. Helleiner (dir.), Trade Policy and Industrialization in Turbulent Times, Londres, Routledge, 1994.

[4] Voir C.-C. Lai, « Development Strategies and Growth with Equality. Re-evaluation of Taiwan’s Experience », Rivista Internazionale de Scienze Economiche e Commerciali, vol. 36, n° 2, 1989, p. 177-191.

[5] Voir A. MacEwan, Neo-Liberalism or Democracy?: Economic Strategy, Markets and Alternatives For the 21st Century, New York, Zed Books, 1999.

[6] P. Krugman, « A Globalization Puzzle », 21 février 2010, disponible sur krugman.blogs.nytimes.com/2010/02/21/a-globalization-puzzle.html .

[7] Voir R. Hira, A. Hira, avec un commentaire de L. Dobbs, « Outsourcing America: What’s Behind Our National Crisis and How We Can Reclaim American Jobs », AMACOM/American Management Association, mai 2005 ; P. C. Roberts, « Jobless in the USA », Newsmax.com, 7 août 2003, www.newsmax.com/archives/articles/2003/8/6/132901.shtml .

[8] D. Rodrik, « What Produces Economic Success?  » in R. Ffrench-Davis (dir.), Economic Growth with Equity: Challenges for Latin America, Londres, Palgrave Macmillan, 2007. Voir aussi, du même auteur, « After Neoliberalism, What? », Project Syndicate, 2002 (www.project-syndicate.org/commentary/rodrik7).

[9] Voir T. Mkandawire, « Thinking About Developmental States in Africa », Cambridge Journal of Economics, vol. 25, n° 2, 2001, p. 289-313; B. Fine, « The Developmental State is Dead. Long Live Social Capital?  », Development and Change, vol. 30, n° 1, 1999, p. 1-19.

[10] Debray R., Eloge des Frontières, Paris, Gallimard, 2010.

[11] Publié dans le JDD du 13 novembre 2010, http://www.lejdd.fr/Culture/Livres/Actualite/Regis-Debray-La-frontiere-c-est-la-paix-interview-233498

[12] Selon la définition donnée par Abraham Lincoln de la démocratie dans la fameuse « Adresse de Gettysburg ».

[13] Voir Plassart P., « Sirènes souverainistes », in Le Nouvel Economiste, 22 octobre 2010, http://www.lenouveleconomiste.fr/sirenes-souverainistes-28489/

[14] Sapir J., Le Nouveau XXIè Siècle, le Seuil, Paris, 2008

Mots-clefs : DebraydémocratieFrontièresSouverainisme


Jacques Sapir

Ses travaux de chercheur se sont orientés dans trois dimensions, l’étude de l’économie russe et de la transition, l’analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques et les interactions entre les comportements individuels. Il a poursuivi ses recherches à partir de 2000 sur les interactions entre les régimes de change, la structuration des systèmes financiers et les instabilités macroéconomiques. Depuis 2007 il s'est impliqué dans l’analyse de la crise financière actuelle, et en particulier dans la crise de la zone Euro.


lundi 26 octobre 2015

L’Asie du Sud-Est oublie la terreur occidentale / The South-East Asia forgets the western terror

http://www.legrandsoir.info/l-asie-du-sud-est-oublie-la-terreur-occidentale-counterpunch.html

 (Counterpunch)

Les élites du Sud-Est asiatique ont oublié les dizaines de millions d’Asiatiques assassinés par l’impérialisme occidental à la fin et après la Seconde Guerre mondiale. Elles ont oublié ce qui s’est passé dans le Nord – les bombes incendiaires sur Tokyo et Osaka, les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, la liquidation barbare de civils coréens par les forces états-uniennes. Mais elles ont aussi oublié leurs propres victimes – les centaines de milliers, en fait des millions de gens, qui ont été déchiquetés, brûlés par des armes chimiques ou liquidés directement – des hommes, des femmes et des enfants au Vietnam, au Cambodge, au Laos, en Indonésie, aux Philippines et au Timor oriental.
Tout est pardonné et tout est oublié.
Et une fois de plus, l’Empire pivote fièrement vers l’Asie ; il s’en vante même.
Cela va sans dire que l’Empire ne connaît ni la honte ni la décence. Il fanfaronne à propos de la démocratie et de la liberté, tandis qu’il ne prend même pas la peine de laver ses mains du sang de dizaines de millions de gens.
Partout en Asie, les populations privilégiées ont choisi de ne pas savoir, de ne pas se souvenir, ou même d’effacer tous les chapitres terribles de l’Histoire. Ceux qui insistent sur le souvenir sont réduits au silence, ridiculisés ou présentés comme à côté du sujet.
Une telle amnésie sélective, une telle générosité se retourneront très bientôt. Dans peu de temps, elle reviendra comme un boomerang. L’Histoire se répète. Elle le fait toujours, et en particulier l’histoire de la terreur occidentale et du colonialisme. Mais le prix ne sera pas payé par les élites moralement corrompues, par ces laquais de l’impérialisme occidental. Comme toujours, ce seront les pauvres d’Asie qui seront contraints de payer.

***

Après être descendu de la plus grande grotte à proximité de Tham Pha Thok, au Laos, j’ai décidé d’écrire à une bonne amie vietnamienne à Hanoi. Je voulais comparer les souffrances des peuples laotien et vietnamien.
La grotte était utilisée comme maison par le Pathet Lao. Pendant la seconde guerre du Vietnam, elle a effectivement servi de quartier général. Aujourd’hui, elle semblait complètement hantée, comme un crâne recouvert de mousse et de végétation tropicale.
L’armée de l’air américaine avait l’habitude de bombarder intensément toute la zone et il y a encore de profonds cratères tout autour, cachés par les arbres et les buissons.
Les États-Unis ont bombardé la totalité du Laos, à qui on a donné le surnom amer de « pays le plus bombardé sur la terre ». (*)
Il est vraiment difficile d’imaginer, en étant sobre, ce que les États-Unis, l’Australie et leurs alliés Thai ont fait au Laos peuplé, rural, paisible.
John Bacher, historien et archiviste de la communauté urbaine de Toronto, a écrit sur La guerre secrète : « Davantage de bombes ont été larguées sur le Laos entre 1965 et 1973 que les États-Unis n’en ont déversé sur le Japon et l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus de 350 000 personnes ont été tuées. La guerre au Laos était un secret pour le peuple américain et le Congrès. Elle anticipait les liens sordides entre le trafic de drogue et les régimes répressifs observés plus tard dans l’affaire Noriega. »
Dans cette opération secrète, la plus grande de l’histoire des États-Unis, l’objectif principal était d’« empêcher les forces pro-vietnamiennes de prendre le contrôle » sur la région. L’opération tout entière ressemble plus à un jeu auquel quelques garçons sadiques et protégés auraient été autorisés à jouer : bombarder tout un pays et le ramener à l’Age de la pierre pour plus d’une décennie. Mais fondamentalement, ce jeu n’était rien d’autre que l’un des génocides les plus brutaux dans l’histoire du XXe siècle.
Naturellement, presque personne en Occident ou en Asie du Sud-Est ne sait quelque chose à ce sujet.
J’ai envoyé un texto à mon amie : « Ce dont j’ai été témoin il y a quelques années en travaillant dans la Plaine des Jarres était évidemment beaucoup plus terrible que ce que je viens de voir autour de Tham Pha Thok, mais même ici, l’horreur des actions des États-Unis était écrasante. » Je lui ai aussi envoyé un lien sur mon précédent article parlant de la Plaine des Jarres.
Elle a répondu quelques minutes plus tard : « Si tu ne me l’avais pas dit... Je n’aurais jamais rien su de cette guerre secrète. Autant que nous le sachions, il n’y jamais eu de guerre au Laos. Pauvre peuple lao ! »
J’ai interrogé mes autres amis au Vietnam, puis en Indonésie. Personne ne savait rien du bombardement du Laos.
La guerre secrète reste top-secret, même maintenant, même ici, au cœur de la région Asie-Pacifique ou, plus précisément, surtout ici.
Lorsque Noam Chomsky et moi avons discuté de l’état du monde pour ce qui est finalement devenu notre livre L’Occident terroriste – De Hiroshima à la guerre des drones, Noam a mentionné sa visite au Laos en guerre. Il se rappelait clairement les pilotes d’Air America, ainsi que les hordes de journalistes occidentaux basés à Vientiane, mais qui étaient trop occupés à ne pas voir et à ne poser aucune question pertinente.

***

« Aux Philippines, la grande majorité de la population est convaincue aujourd’hui que les États-Unis ont effectivement libéré notre pays des Japonais », m’ont dit un jour mes amis journalistes de gauche.
Dr. Teresa S. Encarnación Tadem, professeur de science politique à l’Université des Philippines Diliman, m’a expliqué l’an dernier, en face à face, à Manille : « Il y a un dicton ici : "Les Philippins aiment plus les Américains que les Américains ne s’aiment eux-mêmes". »
J’ai demandé : « Comment est-ce possible ? Les Philippines ont été colonisées et occupées par les États-Unis. Quelques terribles massacres ont eu lieu... Le pays n’a jamais été vraiment libre. Comment se fait-il que cet amour pour les États-Unis domine aujourd’hui ? »
« C’est dû à la machine de propagande nord-américaine extrêmement intense », a expliqué le mari de Teresa, le Dr Eduardo Climaco Tadem, professeur d’études asiatiques à l’Université des Philippines Diliman. « Elle a dépeint la période coloniale états-unienne comme une sorte de colonialisme bienveillant, contrastant avec le colonialisme espagnol qui l’avait précédé, décrit comme plus brutal. Les atrocités pendant la guerre américano-philippine (1898-1902) ne sont pas abordées. Ces atrocités ont provoqué la mort d’un million de Philippins. A cette période, cela représentait environ 10% de notre population... Le génocide, les tortures... tout cela a été commodément oublié par les médias, c’est absent des livres d’histoire. Et ensuite, bien sûr, les images diffusées par Hollywood et la culture pop américaine : d’héroïques et bienveillants soldats US sauvant des pays malmenés et aidant les pauvres... »
Fondamentalement, une inversion totale de la réalité.
« Le système éducatif est très important, a ajouté Teresa Tadem. Le système éducatif fabrique le consensus, ce qui à son tour permet de créer un soutien pour les États-Unis... Même notre université, l’Université des Philippines, a été fondée par les Américains. Vous pouvez en voir le reflet dans les programmes – par exemple les cours de science politique... Ils ont leurs racines dans la guerre froide et sa mentalité. »
Presque tous les enfants des élites asiatiques sont éduqués en Occident, ou tout au moins dans ce qu’on appelle des écoles internationales dans leurs propres pays, où le cursus impérialiste est appliqué. Ou dans des écoles privées, plus probablement religieuses/chrétiennes... Une telle éducation emprunte lourdement aux concepts d’endoctrinement pro-occidentaux et pro-business.
Une fois conditionnés, les enfants des élites s’occupent à laver le cerveau de leurs concitoyens. Le résultat est prévisible : capitalisme, impérialisme occidental et même colonialisme deviennent intouchables, respectés et admirés. Les pays et les individus qui ont assassiné des millions de gens sont étiquetés comme porteurs de progrès, de démocratie et de liberté. Il est prestigieux de se mêler à ces gens et il est hautement désirable de suivre leur exemple. L’Histoire meurt. Elle est remplacée par quelques contes de fées primitifs, dans le style Hollywood et Disney.

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Le monument en mémoire de la guerre à Hanoi (Photo : Vltchek)
A Hanoï, la photographie emblématique d’une femme tirant une aile d’avion américain abattu est gravée sur un monument grandiose. C’est une grande œuvre d’art, impérieuse.
Mon ami George Burchett, un artiste australien renommé né à Hanoï et qui vit aujourd’hui de nouveau dans cette ville, m’accompagne.
Le père de George, Wilfred Burchett, était incontestablement le plus grand journaliste de langue anglaise du XXe siècle. L’Asie était la maison de Wilfred. C’est là qu’il a créé son œuvre monumentale, qui aborde quelques-uns des actes de brutalité les plus scandaleux commis par l’Occident : ses témoignages allaient du récit de première main du bombardement atomique de Hiroshima aux meurtres de masse d’innombrables civils pendant la guerre de Corée. Wilfred Burchett a aussi couvert le Vietnam, le Laos, le Cambodge, pour ne citer que quelques endroits malchanceux totalement dévastés par les États-Unis et leurs alliés.
Aujourd’hui, ses livres sont publiés et réimprimés par des maisons d’édition prestigieuses dans le monde entier, mais, paradoxalement, ils ne vivent pas dans le subconscient des jeunes Asiatiques.
Les Vietnamiens, en particulier les jeunes, savent très peu de choses des actes épouvantables commis par l’Occident dans leurs pays voisins. Tout au plus connaissent-ils les crimes perpétrés par la France et les États-Unis dans leur propre pays – au Vietnam, mais rien, ou presque rien, sur les victimes des monstres financés par l’Occident comme Marcos [aux Philippines] et Suharto [en Indonésie]. Rien sur le Cambodge – rien au sujet des vrais responsables de ces deux millions de vies perdues.
Les guerres secrètes restent secrètes.
Avec George Burchett, j’ai admiré le grand art révolutionnaire et socialiste au Musée des beaux-arts du Vietnam. D’innombrables actes abominables, commis par l’Occident, sont dépeints en détail, ainsi que la lutte de résistance déterminée menée contre le colonialisme états-unien par le grand peuple héroïque du Vietnam.
Mais il y avait une impression étrange dans ce musée – il était presque vide ! A part nous, il n’y avait qu’un petit nombre de visiteurs, tous des touristes étrangers : les grandes salles de cette magnifique institution dédiée à l’art étaient presque vides.

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« Les Indonésiens ne savent pas, parce qu’on les a rendus stupides ! », crie mon cher et vieil ami Djokopekik, dans son studio d’art à Yogyokarta. Il est indéniablement le plus grand artiste réaliste socialiste d’Asie du Sud-Est. Sur ses toiles, des soldats brutaux bottent les fesses des pauvres gens, tandis qu’un énorme crocodile (symbole de corruption) attaque, mord et dévore tout ce qui est à portée. Djokopekik est ouvert, et brutalement honnête : « C’était leur plan ; le grand objectif du régime était de laver le cerveau des gens. Les Indonésiens ne savent rien de leur propre histoire ou du reste de l’Asie du Sud-Est ! »
Avant de mourir, Pramoedya Ananta Toer, l’écrivain le plus influent d’Asie du Sud-Est, m’a dit : « Ils ne peuvent plus penser... et ils ne peuvent pas écrire. Je ne peux pas lire plus de cinq pages de n’importe quel écrivain indonésien contemporain... La qualité est honteuse... » Dans le livre que nous avons écrit ensemble (Pramoedya Ananta Toer, Rossie Indira et moi), il déplorait que les Indonésiens ne sachent rien sur l’histoire ou sur le monde.
S’ils avaient su, il se soulèveraient très certainement et renverseraient ce régime infâme qui gouverne leur archipel jusqu’à aujourd’hui.
Deux à trois millions d’Indonésiens sont morts après le coup d’État de 1965, déclenché et soutenu par l’Occident et par le clergé, principalement par des protestants venus d’Europe. La majorité des gens dans cet archipel désespéré sont maintenant totalement conditionnés par la propagande occidentale, incapables de même percevoir leur propre misère. Ils continuent à accuser les victimes (principalement des communistes, des intellectuels et des athées) des événements qui ont eu lieu il y a exactement 50 ans, des événements qui ont brisé l’échine de cette nation autrefois fière et progressiste.
Les Indonésiens croient presque entièrement la droite, les contes de fées fascistes, fabriqués par l’Occident et diffusés par les canaux des médias de masse locaux contrôlés par les élites locales débauchées... Il n’y a pas de miracle : pendant cinquante horribles années, ils ont été conditionnésintellectuellement et culturellement par les pensées du niveau le plus bas de Hollywood, par la musique pop occidentale et par Disney.
Ils ne savent rien de leur propre région.
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Une ville fantôme dans le brouillard, au Timor oriental (Photo : Vltchek)
Ils ne savent rien de leurs propres crimes. Ils ignorent les génocides qu’ils ont commis. Plus de la moitié de leurs politiciens sont en fait des criminels de guerre, responsables de l’assassinat de plus de 30% des hommes, des femmes et des enfants tués pendant l’occupation du Timor oriental (aujourd’hui un pays indépendant), soutenue par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, du monstrueux bain de sang de 1965 et du génocide en cours perpétré par l’Indonésie en Papouasie.
L’information sur toutes ces horreurs est accessible sur internet. Il y a des milliers de sites qui apportent des preuves détaillées et accablantes. Pourtant, lâche et opportuniste, la population indonésienneéduquée choisit de ne pas savoir.
Bien sûr, l’Occident et ses grandes compagnies bénéficient grassement du pillage de la Papouasie.
Par conséquent, un génocide est commis, totalement couvert par le secret.
Demandez au Vietnam, en Birmanie, et même en Malaisie, ce que savent les gens du Timor oriental et de la Papouasie ? La réponse sera : rien, ou presque rien.
La Birmanie, le Laos, le Cambodge, l’Indonésie et les Philippines – ils peuvent être situés dans la même partie du monde, mais ils pourraient tout aussi bien se trouver sur des planètes différentes. C’était ça, le plan : le vieux concept britannique du diviser-pour-régner.
A Manille, la capitale des Philippines, j’ai été un jour confronté à une famille qui soutenait avec insistance que l’Indonésie est effectivement située en Europe. La famille ignorait tout autant les crimes commis par le régime pro-occidental de Marcos.

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Les médias occidentaux vantent la Thaïlande comme le pays du sourire, pourtant c’est un endroit extrêmement déshérité et brutal, où le taux d’homicides (par habitant) est même plus élevé qu’aux États-Unis.
La Thaïlande a été totalement contrôlée par l’Occident depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Par conséquent, son gouvernement (le roi, les élites et l’armée) a permis sur son territoire certains des crimes contre l’humanité les plus terrifiants. Pour n’en mentionner que quelques-uns : le meurtre de masse des insurgés thaï de gauche et de leurs partisans (certains ont été brûlés vifs dans des fûts de pétrole), l’assassinat de milliers de réfugiés cambodgiens, les tueries et les viols de manifestants étudiants à Bangkok et ailleurs... Et le plus terrible : la participation peu connue des Thaïs à l’invasion du Vietnam pendant la guerre américaine... Le recours intensif à des pilotes thaï pendant les bombardements contre le Laos, le Vietnam et le Cambodge, ainsi qu’à plusieurs aéroports militaires (y compris Pattaya) pour les armées de l’air occidentales. Sans parler de l’organisation de la prostitution des jeunes filles et des jeunes garçons thaïs (beaucoup d’entre eux étaient mineurs) en faveur des soldats occidentaux.

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La terreur répandue par l’Occident sur tout le Sud-Est asiatique semble oubliée, du moins pour le moment.
« Passons à autre chose », ai-je entendu à Hanoï et à Luang Prabang.
Mais tandis que les Vietnamiens, les Laotiens et les Cambodgiens sont occupés à oublier leurs bourreaux, l’Empire assassine les peuples d’Irak, de Syrie, de Libye, du Pakistan, de l’Afghanistan, du Yémen, de l’Ukraine et de tous les coins de l’Afrique.
Il a été dit par beaucoup, et prouvé par certains, en particulier en Amérique du Sud, où presque tous les démons ont été exorcisés, qu’il ne peut y avoir d’avenir décent pour cette planète sans reconnaître et comprendre le passé.
Après avoir pardonné à l’Occident, plusieurs pays du Sud-Est asiatique ont été immédiatement poussés dans une confrontation avec la Chine et la Russie.
Lorsque c’est pardonné, l’Occident ne se contente pas d’accepter humblement la générosité de ses victimes. Un tel comportement ne fait pas partie de sa culture. Au contraire, il prend la gentillesse pour de la faiblesse, et il en profite immédiatement.
En pardonnant à l’Occident, en oubliant ses crimes, l’Asie du Sud-Est ne fait en réalité rien de positif. Elle ne fait que trahir ses compatriotes victimes, partout dans le monde.
Elle espère aussi, pragmatiquement et égoïstement, quelques bénéfices. Mais ces bénéfices ne viendront jamais ! L’Histoire l’a démontré en maintes occasions. L’Occident veut tout. Et il croit qu’il mérite tout. S’il ne se heurte pas à une confrontation, il pille jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien – comme il l’a fait en République démocratique du Congo, en Irak ou en Indonésie.

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Le célèbre historien australien et professeur émérite à l’Université de Nagasaki au Japon, Geoffrey Gunn, a écrit pour ce texte :
« Les États-Unis exercent en part égales un pouvoir dur et un pouvoir doux, à ce qu’il semble. Dans mes déplacements dans et hors de l’Asie de l’Est ces quarante dernières années, j’admets être perplexe quant à la sélectivité des souvenirs du dossier américain.
Prenez le Laos et le Cambodge dans les années 1970 où, dans chacun de ces pays, les États-Unis ont largué un plus grand tonnage de bombes que celles déversées sur les villes japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale, et où les munitions non explosées tuent encore quotidiennement. Il n’y a pas si longtemps, j’ai demandé à un haut responsable du régime à Phnom Penh si l’administration Obama avait présenté des excuses pour ce crime des crimes. « Pas question », a-t-il répondu, mais ensuite il n’a pas non plus brandi son poing, à l’instar de la population qui semble engourdie quant aux faits élémentaires de sa propre histoire, au-delà d’une idée générale des horreurs passées.
Je me trouvais au Laos en décembre 1975 lorsque les révolutionnaires ont pris le pouvoir, pleins de rage contre les États-Unis ; la diffusion des crimes américains – autrefois base de la propagande – a été reléguée dans les recoins des musées. Idem au Vietnam, qui entre lentement dans l’étreinte des États-Unis comme un partenaire stratégique, et sans contrition particulière du côté américain pour les victimes des bombardements, des armes chimiques et autres crimes. Au Timor oriental, sacrifié par le président américain Ford et le secrétaire Henry Kissinger aux généraux indonésiens dans un intérêt de déni stratégique, et où à peu près 30% de la population a péri, l’Amérique est pardonnée ou, du moins, évacuée des récits officiels. Lorsqu’il s’est rendu aux États-Unis pour une première visite d’État, le président chinois Xi Jinping a recherché des accords avec les grandes entreprises américaines, la nouvelle norme dans la seconde plus forte économie mondiale et maintenant partenaire des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme, comme en Afghanistan. Eh bien, enseignant encore récemment l’histoire dans une université chinoise, j’aimerais ajouter que l’histoire est importante en Chine, mais elle prend de manière trop évidente le Japon comme point de référence. »

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« La Chine s’est habituée à voir la lutte contre l’impérialisme, le colonialisme et le néocolonialisme occidentaux comme le principal cri de ralliement de sa politique étrangère, soupire Geoff, alors que nous contemplons la baie de la ville où il vit – Nagasaki. Aujourd’hui, à Beijing, on se souvient seulement des crimes du Japon. »
Mais revenons à l’Asie du Sud-Est...
Tout est oublié et pardonné, pour une raison claire. Oublier paie ! Le pardon amène des fonds ; il assure des bourses d’études, qui sont l’un des moyens pour les pays occidentaux de répandre la corruption dans leurs États clients et dans les États qu’ils veulent attirer dans leur orbite.
Les élites, avec leurs maisons somptueuses, leurs voyages à l’étranger, leurs enfants dans les écoles étrangères, sont un groupe très indulgent !
Mais ensuite vous allez à la campagne, où vit la majorité de la population sud-est asiatique. Et là, l’histoire est très différente. L’histoire là-bas vous fait frémir.
Avant de quitter le Laos, j’étais assis à une table dehors dans le village de Nam Bak, à 100 kilomètres environ de Luang Prabang. Mme Nang Oen m’a raconté ses histoires de tapis de bombes américaines, et M. Un Kham m’a montré ses blessures :
« Même ici, à Nam Bak, nous avions de nombreux cratères partout, mais maintenant ils sont recouverts de rizières et de maisons. En 1968, la maison de mes parents a été bombardée... Je pense qu’ils ont largué dessus des bombes de 500 livres [à peu près 225 kg, NdT]. La vie était insupportable pendant la guerre. Nous devions dormir dans les champs ou les caves. Nous devions nous déplacer tout le temps. Beaucoup d’entre nous souffraient de la faim puisque nous ne pouvions pas cultiver nos champs. »
J’interroge Mme Nang Oen sur les Américains. A-t-elle oublié, pardonné ?
« Ce que je ressens à leur propos ? Je ne peux vraiment rien en dire. Après toutes ces années, je reste sans voix. Ils ont tout tué ici, y compris les poulets. Je sais qu’ils font la même chose aujourd’hui même, dans le monde entier... »
Elle s’est arrêtée, a fixé l’horizon.
« Parfois, je me souviens de ce qu’on nous a fait. Parfois j’oublie. Elle hausse les épaules. Mais si j’oublie, c’est seulement pour un moment. Nous n’avons reçu aucune compensation, même pas une excuse. Je ne peux rien faire à ce sujet. Parfois, je me réveille au milieu de la nuit, et je pleure. »
Je l’écoutais et je savais, après avoir travaillé des dizaines d’années dans cette partie du monde : pour les peuples du Laos, du Vietnam, du Cambodge et du Timor oriental, rien n’est oublié et rien n’est pardonné. Et cela ne devrait jamais l’être !
Andre Vltchek
Andre Vltchek est philosophe, romancier, réalisateur et journaliste d’investigation. Il a couvert guerres et conflits dans des dizaines de pays. Ses derniers livres parus sont : Exposing Lies Of The Empire et Fighting Against Western Imperialism. Discussion avec Noam Chomsky : On Western TerrorismPoint of No Return est un roman politique acclamé par la critique. Oceania traite de l’impérialisme occidental dans le Pacifique sud. Enfin, son livre provocateur sur l’Indonésie :Indonesia – The Archipelago of Fear.
Andre réalise aussi des films pour teleSUR et Press TV. Après avoir passé de nombreuses années en Amérique Latine et en Océanie, Vltchek réside et travaille aujourd’hui en Extrême-Orient et au Moyen-Orient. Vous pouvez le contacter sur son site Internet ou sur Twitter.
Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone
(*) En supplément il faut vraiment voir ce documentaire : CIA Opération Laos.
CIA:operation Laos. par stranglerman
Avant de lire cet article du Saker, j’avais certainement presque inconsciemment voulu oublier ce documentaire et ses premières images qui en disent déjà si long dès le début, qu’elles m’étaient alors restées très longuement gravées.
"On est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté" avait dit Céline qui était fin connaisseur en "horreurs", par celles de la Grande Guerre qu’il avait subies...
Il faudrait avoir la capacité froide d’un ordinateur pour pouvoir emmagasiner toutes les "horreurs" fomentées par l’Empire depuis prétendument la fin de la "dernière", mais c’est humainement impossible. Il faudrait au moins en prendre conscience...
gérard
»» http://lesakerfrancophone.net/lasie-du-sud-est-oublie-la-terreur-occidentale/
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