jeudi 7 janvier 2016

Construire un monde post-extractiviste et post-consumériste / To build a world post-extractiviste and post-consumerist

31 décembre 2015 par Nicolas Sersiron , Robin Delobel

source : http://cadtm.org/Construire-un-monde-post

Le monde post-extractiviste arrivera, quelle que soit la volonté de ceux que Jean Ziegler appelle « les saigneurs de la terre », aussi désignés les 1% par Occupy et les Indignés. La question est de savoir comment il est possible de créer ce monde post-extractiviste, avant qu’il ne s’impose par la raréfaction des ressources naturelles. L’accélération des désastres climatiques et environnementaux, puis dans un proche avenir un effondrement des sociétés extractivo-consuméristes |1| avec une montée très probable de la barbarie, sont des probabilités fortes si rien ne change. Les métaux et les énergies fossiles sont des ressources finies dont les limites se rapprochent rapidement. L’eau douce, les sols agricoles, les forêts, les poissons, le sable sont eux aussi des ressources finies quand est dépassée la capacité des écosystèmes à les renouveler. Quant à la biodiversité, dont nous sommes un des éléments, elle est en chute libre pendant que le chaos climatique progresse.
Le productivisme agricole, initié par la « révolution verte », doit impérativement laisser la place à une agriculture respectueuse du climat, des sols, de l’environnement et de la santé des humains. Le gaspillage alimentaire, la production de nécro-carburants et la consommation de viande devront diminuer très fortement si nous ne voulons pas que la désertification et la faim ne progressent de façon irréversible. L’utilisation démentielle des énergies fossiles aura des conséquences catastrophiques sur le climat tellement la complexité des interactions est grande si nous restons sur la trajectoire actuelle. Quant aux apprentis sorciers de la géo-ingénierie qui veulent nous faire croire qu’ils peuvent lutter contre le réchauffement avec des moyens artificiels, plutôt que de s’attaquer aux émissions de GES des sociétés consuméristes, ils nous font courir des risques insensés, tel l’arrêt de la mousson en Inde avec une gigantesque famine. |2| Comme disait Einstein, « On ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés ».
La croissance de la consommation des ressources naturelles sur la trajectoire de ce début du 21e siècle (bien qu’en baisse ces derniers mois, notamment du à la baisse de la croissance chinoise voire à l’arrêt de l’ensemble de l’économie mondiale) donne chaque jour plus de poids à l’hypothèse de l’effondrement. |3| Même la BM |4| et l’AIE, des institutions qui ont toujours soutenu le pillage des ressources naturelles et les profits capitalistiques, sont d’accord pour dire que si nous ne laissons par les trois quarts des ressources fossiles dans le sol, l’augmentation de 2°C, considérée comme une limite impérative par le GIEC, sera largement dépassée bien avant la fin du siècle. |5|
L’agriculture productiviste - grande émettrice de GES - ne pourra faire face à un tel bouleversement climatique. Elle sera incapable de fonctionner avec un pétrole très cher et ne pourrait s’adapter suffisamment vite aux variations de températures et de saisonnalité des pluies ou des sécheresses et nourrir les immenses agglomérations. Violence, guerre, tyrannie deviendraient alors les dernières solutions pour le partage de la nourriture et de l’énergie restantes,comme le décrit de manière très sombre le film Mad Max. Une autre agriculture, résiliente au pétrole, doit se développer rapidement. Que ce soit avec l’agroécologie urbaine, les ceintures maraîchères ou le redéploiement de l’agriculture paysanne et écologique, elle se fera avec des techniques respectueuses « des conditions de vie et du patrimoine naturel. » |6|
Quant aux énergies renouvelables, si elles sont de vraies solutions pour remplacer les énergies fossiles déclinantes et désastreuses pour le climat, elles nécessitent de grandes quantités de métaux et de ressources naturelles déjà limitées. |7| Le prix actuel du pétrole, très bas, masque la réalité du pic pétrolier. |8|
Le pic géologique, celui des matières premières minérales, le pic énergétique, le pic agricole et bientôt le peak everything seront bientôt atteints. Les énergies renouvelables ne seront une alternative crédible que dans la mesure où le gaspillage énergétique cessera. Inutile autant qu’impossible de construire des éoliennes si c’est pour consommer toujours plus. Il faut des ressources métalliques énormes pour fabriquer une grande éolienne : 1 tonne de cuivre et 500kg d’aimants de néodyme, un des métaux contenus dans les terres rares. Il en va de même pour les panneaux solaires qui nécessitent argent, cuivre, silicium, plastique et terres rares. Quant aux centrales nucléaires : elles nécessitent encore plus de métaux rares tels que titane, cobalt, tantale, zirconium, hafnium, indium, argent, sélénium et lithium « alors que les réserves de tous ces métaux si spécifiques ne dépassent pas le siècle. » |9| Philippe Bihouix explique dans ses livres comment la High Tech emballe le système.
Nous, les habitants des pays les plus prospères, sommes donc face à un choix très clair.
- Soit décider volontairement de diminuer notre empreinte écologique, donc notre consommation matérielle, en réduisant fortement nos besoins en bois, minéraux, viandes, poissons, énergies y compris d’origine renouvelable, eaux douces et terres arables. Aller vers la simplicité impliquera de remplacer le système de la mode, de l’obsolescence programmée et du gaspillage. Indispensable si nous voulons stopper le réchauffement planétaire produit en guère plus d’un demi-siècle conjointement aux désastres environnementaux et sociaux, pour laisser une terre viable pour nos enfants. Il faut des temps longs pour que la nature et les ressources écosystémiques retrouvent leur équilibre, les pertes de biodiversité sont définitives.
- Soit laisser le business as usual continuer à détruire notre biotope au nom du « libre » échange », de la « libre » concurrence et de la « libre » entreprise, avec pour seule idéologie le grand mensonge libéral du TINA. Que les dominants veuillent se noyer dans des piscines de bénéfices pourrait nous laisser indifférents si leurs folies ne nous entraînaient dans une débâcle aussi certaine que collective. L’incapacité de nos décideurs politiques à interdire les PFJ |10| ou à contraindre les banques trop grandes pour faire faillite à se scinder en plusieurs banques non dangereuses pour l’économie est le signe d’une connivence mortifère.
Pourquoi les banques ne continueraient-elles pas à jouer à la bourse-casino sur les matières premières, pétrole et nourriture ? Pourquoi ne pourraient-elles pas continuer à être sauvées par les contribuables quand elles tombent en faillite en entraînant celle de toute l’économie, nous disent-elles tranquillement ? Ces fameuses banques systémiques, too big to jail, trop grosses pour aller en prison, font grossir la dette publique par leurs combines d’évasions fiscales dans les paradis fiscaux, leurs délires mégalos et leurs prêts avec intérêts aux Etats. |11|
Nous devons prendre en mains notre avenir et organiser un plan de sauvetage du peuple par le peuple. Les dirigeants politiques, tout comme les responsables des grandes institutions financières, devenus les passe-plats des détenteurs de capitaux, n’hésitent plus à mentir ou à verser dans la schizophrénie. Olivier Blanchard, chef économiste duFMI, a expliqué fin 2012 que l’institution s’était trompée dans ses calculs et que les mesures d’austérité avaient en réalité des effets multiplicateurs augmentant la récessionéconomique. Néanmoins, le FMI, à travers la Troïka, continue à imposer des mesures d’austérité aux pays européens, semblables à celles imposées depuis 30 ans aux PED. Il impose à la Tunisie des mesures d’austérité typique des PAS en échange de nouveaux prêts, ainsi que le remboursement des prêts odieux de la période Ben Ali, de même qu’il continue, par ses conseils, de faire saigner le peuple grec.
La BM continue à prêter en 2013 des dizaines de milliards de dollars pour l’extraction des énergies fossiles et alerte dans le même temps sur les cataclysmes à venir provoqués par le réchauffement climatique. Pour gagner l’élection le candidat François Hollande déclare que son plus grand ennemi est la finance, mais après trois ans de mandats, impose des mesures d’austérité au peuple, sanctifie la croissance du PIB, les profits des entreprises et rembourse une dette illégitime.
Les résistances sont liées
Les résistances à l’extractivisme, à la dette illégitime, à l’agriculture productiviste, à la malnutrition au Sud et au Nord comme au réchauffement climatique réussiront quand la multitude des luttes locales, internationales et des expériences alternatives seront suffisamment puissantes pour créer un effet de bascule dans la conscience du plus grand nombre. Les peuples retrouveront alors le sens de la vie en se réappropriant les grands choix de société. N’oublions jamais que l’ascenseur social et les classes moyennes occidentales sont nés du cataclysme financier de la crise de 29. Cela, contre la volonté des détenteurs de capitaux et des patrons aussi bien étasuniens qu’européens. C’est l’implication du peuple des Etats-Unis après la crise de 29 et la détermination des résistants européens dressés contre les armées nazis, après l’immense souffrance de la grande dépression, qui a permis ces grandes avancées vers plus d’égalité.
Pour construire un monde post-extractiviste, avant qu’il ne s’impose, la décroissance des inégalités, de l’agriculture industrielle et de nos comportements barbares avec les pays du Sud sont indispensables. Une décroissance volontaire de la consommation des biens matériels et alimentaires pour le 1,5 milliard d’humains qui gaspillent abondamment, est primordiale pour que d’autres peuples puissent avoir accès à une alimentation suffisante et une vie digne. Le modèle consumériste occidental issu de l’american way of life n’a été possible que par la conquête armée et le vol des ressources naturelles d’autres peuples par les Européens au cours des derniers siècles. Quand ce ne fut pas l’extermination quasi complète des peuples indigènes en Amérique du Nord, Australie, Nouvelle Zélande et ailleurs. Aujourd’hui, cette conquête par dépossession extractive est encore accentuée par les grands pays émergents qui veulent leur part du grand festin, on les comprend même si on ne les approuve pas.
L’impossible rattrapage
Bien que les spoliations par les accaparements de terre ou par les exploitations de mines à ciel ouvert redoublent d’intensité en ce début du siècle, le système capitaliste ne pourra jamais offrir aux près de quatre milliards d’Indiens, de Chinois et d’Africains, le même style de vie fondée sur le conso-gaspillage que celui du milliard d’habitants des pays de laTriade. Car ceci n’a été possible qu’avec la profusion d’un pétrole à très bas prix que les Occidentaux ont dilapidé au cours du 20èmeS. Cela en saturant l’atmosphère de CO2, 400 ppm en 2014 contre 280 il y a un siècle. Le banquet touche à sa fin, il faut partager les restes et cesser de dégrader le climat. Sinon, après la guerre économique en cours, c’est la guerre avec des armes qui explosera. Les Africains - dont le nombre devrait atteindre deux milliards - comme d’autres peuples, n’accepteront plus très longtemps d’être dépossédés de leurs richesses naturelles et d’avoir à subir le réchauffement dont ils ne sont pas responsables.
Pour que la trajectoire suicidaire actuelle s’infléchisse rapidement, les occidentaux, pionniers et grands responsables du pillage extractiviste, « pill-âge » ou Anthropocène, devraient être les premiers à diminuer très fortement leur empreinte écologique. Gandhi disait que c’est nous-mêmes qui devons changer si nous voulons que les autres changent.
N’est-ce pas à ceux qui ont tant profité des richesses de la terre et du travail des autres peuples d’initier la construction d’un nouveau modèle post-extractiviste, post-consumériste, socialement juste et écologiquement soutenable ?
Il est possible de vivre mieux, moralement et affectivement, en refusant d’être asservi par l’économie matérialiste. Moins de biens plus de liens proclament les objecteurs de croissance.
Il y a toujours un consommateur à la fin de la chaîne, et ce consommateur c’est vous et moi. Si nous voulons éviter un stress ingérable à l’avenir, nous devons renoncer aux idéaux du rêve américain et convaincre les politiciens que nous aspirons à autre chose que ce que le modèle consumériste du XX ème siècle a forgé dans l’inconscient collectif de la plupart des sociétés. Des modes de vie soutenables, la décroissance… sont des pistes très enthousiasmantes.  |12|
La compétition devra être remplacée par la coopération, le gaspillage par les économies de ressources et la sobriété alimentaire, la propriété intellectuelle par les savoirs partagés pour que tous puissent accéder à une vie soutenable. Nos besoins devront s’ajuster aux potentiels du renouvellement des écosystèmes pour que la planète bleue puisse continuer à offrir l’exceptionnel biotope qui a permis à la vie de naître et aux humains d’évoluer jusqu’à aujourd’hui. La conquête marchande et la civilisation industrielle se sont édifiées par des guerres, l’extension sans limites de la propriété privée, les destructions sociales et environnementales. Un avenir vivable pour tous ne pourra se construire qu’avec des relations basées sur les communs, tendant vers le partage, la gratuité et donc la paix. « Vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre » disait Gandhi. Les latino-américains avec le « buen vivir », font primer les relations avec les autres et la nature sur l’avoir. « Selon José Kaputa Lota, le « plus être » négro-africain implique la critique du développement entendu comme ‘simple croissance, simple accumulation de richesses matérielles’. » |13| Il en va de même avec le Bonheur National brut, le BNB répandu en Asie.
L’audit citoyen des dettes publiques
Depuis l’arrivée de la Troika en Grèce, la liste (loin d’être exhaustive) des dégâts sur le pays se révèle effroyable : une dette équivalente à 175 % du PIB en 2014, le chômage s’élève à plus de 65 % pour les jeunes, graves atteintes à la santé publique, croissance considérable des suicide, braderie du patrimoine aux entreprises privées (plages, îles et entreprises publiques, etc.), montée des néonazis... Cette situation a été en grande partie provoquée par la priorité absolue donnée au remboursement d’une dette très majoritairement illégitime.
Des résistances se construisent, des groupes de citoyens expérimentent des manières de vivre basées sur l’autonomie, la solidarité et la gratuité, à travers des collectifs et des centres sociaux : échanges de semences, coopératives de production agricoles, soins et repas autogérées et gratuits. Les mouvements de désobéissance se développent contre les grands projets miniers, contre l’extrême droite et surtout pour un audit de la dette.
L’audit citoyen est un formidable moyen pour mettre au grand jour l’immense escroquerie que la dette représente pour les peuples du Sud, comme pour ceux du Nord, depuis la débâcle bancaire de 2008. Il consiste à analyser d’où vient la dette, à quoi elle a servi, qui détient ses titres, à chercher si elle a été contractée dans l’intérêt de la population ou pas. Les dettes publiques illégitimes étant le levier de l’extractivisme et de l’asservissement des peuples, l’audit citoyen est le meilleur moyen de lutter contre ces deux fléaux. Il porte en lui la reconquête de la démocratie par le contrôle des finances de l’Etat. L’audit citoyen a pour but, aussi bien au niveau local qu’au niveau d’un pays, voire d’un continent comme l’Europe, de comprendre comment l’argent des contribuables, est dépensé par les gouvernements.
L’audit permet par exemple de comprendre que les déficits chroniques des budgets ne sont pas dus à un excès de dépenses, comme on aimerait nous le faire croire, mais bien à une diminution volontaire des recettes depuis bientôt trois décennies. Le recours à l’emprunt, l’évasion fiscale, les privatisations, les PPP, (partenariats public-privé) doivent être analysés comme des cadeaux faits aux multinationales et à leurs actionnaires, et non pas comme des nécessitées économiques.
Les banques privées qui prêtent aux Etats et reçoivent les intérêts payés par les contribuables sont bien les vrais bénéficiaires, voire les véritables dirigeants, d’un système qui, en affaiblissant l’Etat, augmente le pillage des ressources humaines. Augmenter les impôts de la majorité pour faire face à la récession provoquée par les banques n’est-il pas une forme d’extractivisme appliquée à la plus-value produite par les travailleurs d’un pays. Les GPII (les grands projets inutiles imposés) associés à des PPP comme l’aéroport Notre Dame Des Landes, le train à grande vitesse Lyon-Turin (26-30 Mds d’euros), les autoroutes vides (Pau-Langon) ou les éléphants blancs dans les PED doivent être compris eux aussi comme des cadeaux faits aux grandes entreprises privées avec l’argent public ou pire avec des emprunts d’Etats faits auprès des banques privées : double jackpot. Privatiser les profits, socialiser les pertes, c’est la logique privilégiée par les gouvernants adeptes du néolibéralisme en période de crise mise en évidence par Naomi Klein dans son livre « La Stratégie du choc ».
L’Allemagne de l’Ouest avait obtenu en 1953 que le remboursement de sa dette de guerre ne dépasse jamais 5 % du montant de ses exportations annuelles |14|. En réalité elle ne l’a jamais remboursée. Les Grecs, Portugais, Irlandais, Espagnols, seraient-ils plus fautifs que les allemands des années 40 pour devoir subir de la part de la riche Europe une telle cure d’austérité ?
L’ensemble des dettes publiques peuvent être passées en revue par un audit citoyen qui agira comme un tamis en faisant apparaître toutes les dettes odieuses ou illégitimes, leur enlevant les assises pseudo légales qui fondent leurs remboursements. « Nous ne devons rien, nous ne paierons rien » est le slogan des Espagnol-e-s, sorti-e-s dans les rues en 2011 et actifs à présents pour porter les revendications des mouvements sociaux au sein des municipalités |15|.
En 2007-2008, sous l’impulsion de Rafael Correa, l’Equateur a organisé un audit gouvernemental et citoyen. Les travaux ont abouti à une annulation du remboursement de 70 % de la dette souveraine. L’Equateur n’a pas subi à ce jour de rétorsion de la finance internationale. |16|
L’Argentine a cessé ses remboursements de dettes unilatéralement en 2001. Elle était au bord du gouffre économique, conséquence d’un endettement odieux hérité de la dictature militaire de Videla.

Durant les deux dernières décennies (avant 2001), l’Argentine est un élève zélé du FMI et applique à la lettre ses contre-réformes : libéralisation financière, licenciement massif de fonctionnaires, privatisation des entreprises publiques, ouverture de l’économie, gel des salaires, diminution drastique des budgets de l’éducation et de la santé... Malgré les politiques d’ajustement structurel, le pays est prisonnier de la spirale de l’endettement. La récession économique s’installe.
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Après trois années sans payer, elle a obtenu une annulation de 55 % du stock de sa dette (84 Mds$). Les dix années suivantes, ce pays a eu un taux de croissance de plus de 7 %, malheureusement dans une logique économique extractiviste et libérale. Aujourd’hui, des « fonds vautours », ceux qui avaient refusé le remboursement après décote de leursobligations, ont obtenu, après un jugement de la cour suprême des Etats-Unis, le remboursement de leurs obligations à leur valeur nominale, plus les intérêts de retard, mettant ainsi l’économie Argentine en péril. |18|
Le peuple d’Islande a obtenu, à force de casserolades dans les rues, que les contribuables ne soient pas contraints d’assumer les dettes des banques après leur faillite. Elle a, depuis 2011-12, retrouvé un taux de croissance de 3 % et un taux de chômage que tous les pays européens lui envient. Agnès Rousseau écrit dans Bastamag « …face à la pire crise bancaire de l’histoire, l’Islande fait passer les intérêts des citoyens avant ceux des banquiers. Et a décidé de mettre fin à l’impunité des délinquants de la finance. » |19| En décembre 2013 trois anciens banquiers et un important actionnaire de la banque Kaupthing ont été condamnés à plusieurs années de prison. |20|
Après une camapgen citoyenne initiée en 2011 et suite à la victoire de Syriza aux élections législatives de janvier 2015, un audit de la dette, présidée par Zoé Konstantopoulou et soutenu par le gouvernement, a été coordonné par Eric Toussaint, porte parole du CADTM. Il réunissait 30 expert-e-s, juristes, politologues, économistes venant des quatre coins du monde pour analyser la dette grecque et ainsi déceler les parts illégitimes, illégales, odieuses et insoutenables.
Inauguré en mars 2015 le comité d’audit a rendu son rapport préliminaire à la fin du mois de juin en présence d’Alexis Tsipras et de nombreux ministres. Il conclue que la totalité de la dette de la Troika est illégale, illégitime, insoutenable et odieuse.
Comme on l’a vu avec la capitulation grecque |21|, seule une très forte mobilisation de la population peut pousser le gouvernement à utiliser les travaux de l’audit et ensuite opérer une annulation des dettes illégitimes. N’oublions pas que les dettes publiques illégitimes ont un double rôle. Au Sud elles servent à contraindre les peuples et les pays endettés à exporter leurs matières premières à très bas coût pour ensuite exporter les devises nécessaires à son remboursement vers les acteurs de la finance internationale. Au Nord, elles servent à contraindre les populations à perdre une part toujours plus importante des bénéfices de leur travail au profit de l’oligarchie financière. Que ce soit par la baisse des salaires, la privatisation des services publics ou l’augmentation de la charge de la dette sur le budget national, donc sur les contribuables. Leurs annulations sont fondamentales pour se rapprocher d’une société post-extractiviste dans laquelle la recherche du bien vivre, cher aux Équatoriens et aux Boliviens, primerait sur celui du toujours plus de consommation et de croissance.
Paradis fiscaux et judiciaires (PFJ), prix de transfert et contrôle des changes
Bloquer ou rendre inopérant l’utilisation des PFJ relève d’une décision politique. Selon le journaliste Denis Robert, on sait exactement où va l’argent mondial. Il suffit d’ajouter ou de supprimer quelques lignes dans les ordinateurs pour fermer la porte de ces enfers pour les 99 %. Autre solution, taxer les transactions financières non pas à hauteur de 0,01 %, mais entre 1 et 3 %. Cela enlèverait une bonne part du bénéfice attendu de l’utilisation des PFJ. L’emploi de cette manne aiderait à faire disparaître les dettes publiques.
Pour lutter efficacement contre la grande pauvreté et la faim, la disparition des PFJ est fondamentale. L’extractivisme est lié à la dette et à la corruption dans les PED, le repenti John Perkins |22| le démontre avec des preuves et des témoignages. Ni les accaparements de terre ni les concessions minières, ni bien d’autres contrats léonins ne pourraient se faire sans ces trous noirs dans lesquels tombent les commissions qui vont corrompre les décideurs. Près de 100 millions d’ha en Afrique ont été accaparés pour des loyers annuels ne dépassant pas un euro par ha. Ces prix étant ridiculement bas, il est impossible que d’énormes soultes ne soient pas versées aux décideurs grâce à l’opacité des PFJ. De plus une grande partie des matières premières transitent dans ces paradis pour actionnaires, enfer pour les citoyens ordinaires - par le système des prix de transferts. Les bénéfices des multinationales n’y sont pas imposables.
Les dettes illégitimes vident les budgets des PED, les paradis fiscaux les privent de rentrées légitimes. Victor N’Zuzi de RDC, |23| paysan-journaliste, fait une comparaison saisissante : il demande comment une personne à qui on aurait coupé les bras et les jambes, ferait pour vivre et manger.
Oxfam écrit en 2013
On estime que les fuites de capitaux illicites coûtent au moins 859 milliards de dollars par an aux PED. La Commission européenne estime que l’évasion fiscale coûterait chaque année près de 1000 Mds€ à l’Union européenne, soit près de 2000€ pour chaque citoyen européen. En France, le Sénat estime que le coût pour le trésor public de l’évasion fiscale pourrait atteindre 50 milliards (par an). »  |24|
La disparition du contrôle des changes a été imposée aux gouvernements du Sud par le FMI. Remettre ce contrôle aux frontières rendrait beaucoup plus difficiles les détournements et la corruption opérés grâce aux PFJ. Et contrairement à ce que la communication dominante veut nous faire croire, la demande en ressources naturelles est tellement forte que les multinationales extractivistes seraient bien obligées de s’y soumettre si une telle décision était prise de façon concertée par un groupe d’Etats du Sud. L’évasion fiscale, les détournements de fonds publics dans les PED, les prix invisibles des accaparements de terre, les bénéfices illicites ou criminels deviendraient alors plus difficiles.
Le chiffre colossal du rapatriement des bénéfices obtenus par les multinationales dans les PED pourrait être connu et taxé en fonction des lois fiscales du pays et des pollutions environnementales produites. Les PED retrouveraient une liberté de gestion, des moyens de financement d’une autre ampleur que les pauvres prêts de secours des IFI’s avec leurs terribles conditionnalités ultralibérales ou les misérables APD, provenant des pays extractivistes. Même le FMI lui-même le reconnait enfin en 2014 : « L’évasion fiscale des multinationales est mauvais pour l’économie mondiale et les pays pauvres. Pour chaque dollar d’aide que les PED reçoivent, près de 10 dollars disparaissent à travers la corruption et l’évasion fiscale. » |25|
Pourquoi l’île de Jersey est-elle le premier exportateur de bananes ? Parce que les trois grands producteurs Dole, Chiquita et Fresh Del Monte, sociétés étatsuniennes, se transforment en acheteurs-revendeurs de leur propre production. Comment ? En passant par des sociétés filiales dans ce paradis fiscal, elles minimisent leurs prix d’achat dans les pays producteurs d’Amérique latine et maximisent leurs prix de revente à d’autres filiales dans les pays consommateurs. Selon John Christensen de Tax justice network, les multinationales créent souvent une centrale d’achats aux Îles Caïmans, délocalisent leurs services financiers au Luxembourg, versent des royalties pour l’utilisation de la marque en Irlande, font facturer les coûts de transport sur l’Ile de Man, organisent le réseau de distribution à partir des Bermudes et paient les ressources humaines à Jersey. Ces escroqueries « légales », acceptées par nos gouvernements, enlèvent des recettes fiscales aux budgets des pays où la consommation a lieu. Le prix est volontairement si élevé que la plus-value faite sur la revente des bananes dans la filiale installée dans le pays acheteur n’offre qu’une très faible valeur ajoutée taxable.
L’ensemble de la plus-value faite par ces jeux d’écritures comptables est alors réalisée à Jersey et dans d’autres PFJ où l’impôt sur les sociétés n’existe pas. En enrichissant les actionnaires de ces multinationales, elles appauvrissent les peuples du Sud et du Nord de plusieurs façons.
Le prix de vente des bananes à la production est artificiellement trop bas pour que les travailleurs des bananeraies reçoivent des salaires dignes et que les taxes sur les exportations dues aux pays producteurs puissent améliorer les conditions de vie de la population. La terre, l’eau et les travailleurs de ces pays ont produit les bananes, et en plus ils subissent la défertilisation due à ces monocultures, les pollutions de l’eau et du sol, les maladies, provoquées par le très dangereux Paraquat.
C’est ainsi que les multinationales extractivistes, opérant dans les PED pour les minerais, le pétrole ou les produits agricoles et sylvicoles, « optimisent », en réalité volent le pays producteur en ne payant que très peu de taxes.
Le rétablissement du contrôle des changes et l’interdiction du recours aux PFJ sont indispensables pour que les multinationales opérant dans les PED paient les impôts sur leurs bénéfices directement aux autorités des pays où production et « extraction » ont lieu. Cette rupture avec le dogme du libre-échange permettrait de rendre obligatoire le réinvestissement d’une part importante de ces bénéfices dans l’économie du pays. Aujourd’hui, les multinationales rapatrient « librement » la quasi-totalité vers leurs actionnaires. Ces mesures ne sont pas de même nature que le protectionnisme utilisé par les pays occidentaux au 19-20èmeS, destiné à défendre leurs industries capitalistes dans un système de conquête internationale des marchés. On parle ici de protections légitimes contre l’évasion fiscale dans les PFJ.
L’aide publique au développement, l’APD, un moyen de l’extractivisme !
Une part très importante de l’APD française est gérée par l’AFD. Celle-ci administre les Contrats Désendettement-Développement, les C2D. De quoi s’agit-il ? Pour ne pas annuler une dette bilatérale, le plus souvent illégitime (soutien financier à un dictateur, argent détourné, aide liée, etc.) correspondant à un prêt fait par le gouvernement français à un pays de l’Afrique subsaharienne par exemple, l’Etat prêteur fait des C2D. Alors que la majeure partie de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, la France propose à ce pays que les remboursements de cette dette soient réinvestis dans le pays sous le contrôle de l’AFD. Ce système est éminemment retors puisqu’il qualifie d’APD les C2D. Ainsi il maintient la pression néocoloniale sur le pays pour obtenir l’accès privilégié à ses ressources naturelles ou favoriser une entreprise. De plus les C2D transforment le caractère illégitime ou odieux de la dette d’origine en aide généreuse. Pauline Imbach, du CADTM, appelle les C2D, dans le magazine les Z’Indignés, Contrat de Domination et d’Endettement. L’association Survie écrit :
les C2D sous couvert d’annulation de dette (que l’Etat bénéficiaire rembourse pourtant au final), des montants colossaux sont versés pour financer des projets cornaqués par l’AFD et pour lesquels les entreprises françaises décrochent régulièrement le pactole.
Dans « Comment l’aide au développement se privatise au profit des grandes multinationales » |26| Bastamag cite un communiqué de la plateforme des PFJ, composé de différentes ONG, expliquant que Proparco, la banque adossée à l’AFD, « malgré son mandat de développement, agit comme n’importe quel investisseur privé, guidé par la rentabilité des projets plus que par leur impact réel sur l’amélioration des conditions de vie des populations des pays du Sud ».
A contrario, la Norvège a fait réaliser un audit par le cabinet Deloitte de ses créances sur les PED. Il est apparu que 34 de ses crédits à l’exportation vers des PED étaient douteux. |27| Elle avait déjà procédé en 2007, de manière unilatérale, à l’annulation des créances illégitimes qu’elle détenait sur l’Equateur, la Jamaïque, le Pérou, la Sierra Leone et l’Egypte. |28| Si ce pays reconnaît ses actes néocoloniaux, la France,elle, prend le chemin inverse !
La main qui reçoit est toujours en dessous de celle qui donne disait le grand écrivain Malien Amadou Hampâté Bâ. L’APD ne porte-t-elle pas implicitement, derrière la générosité apparente, un potentiel de soumission ou de corruption de celui qui reçoit, voire les deux ? Peut-elle s’abstraire du « donner, recevoir, rendre », de l’équilibre entre ce qui est reçu et ce qui est rendu ? Colonialisme et néocolonialisme sont des « prendre sans rendre ». On parle d’« échange inégal » entre les matières premières exportées par les PED, dont la valeur restant au pays est extrêmement faible et les produits manufacturés importés dont le prix est toujours plus élevé. L’APD française comme celle des autres pays industrialisés est si maigre qu’elle ne peut en aucun cas correspondre à un « rendre » capable de rééquilibrer son « prendre » extractiviste. C’est de la communication permettant d’habiller et ainsi de faciliter la prédation néocoloniale.
Plutôt qu’une APD frelatée, la réparation-compensation de la dette écologique issue de l’extractivisme participerait à la création d’un authentique « rendre » de ces Européens et des autres qui ont tant « reçu-pris ». Mais les pays industrialisés sont paniqués à l’idée d’une décroissance matérielle, avec baisse de la consommation et du confort, fin du gaspillage et perte des profits que cela entrainerait ? C’est bien la justice et l’égalité qu’ils refusent aux autres ! Et pourtant, n’est-ce pas vers une décroissance subie que nous précipite à grande vitesse le délire matérialo-extractiviste actuel ?
En quoi les miettes, que représente l’APD mondiale de 130 Mds$ en 2010 - dont 5 à 10 % vont réellement à des projets améliorant la vie des 3 milliards d’humains vivant avec moins de 2 dollars par jour - peuvent être qualifiées d’aide réelle ? 10 % de 130 = 13 Mds$ divisé par 3 M = 4,3 dollars par an et par personne. Rien comparé aux 400 Mds$ que les migrants envoient chaque année, soit 100 $ par an et par personne ou comparé aux 300 Mds$ ou bien plus de bénéfices faits dans les PED que les multinationales rapatrient dans leur pays d’origine. Ou encore aux fonds très importants en provenance des PED, cachées dans les PFJ. De qui se moque-t-on ? Des peuples du Sud comme des naïfs et consentants citoyens du Nord qui pensent que l’on donne toujours trop aux pays pauvres !
L’APD doit être abandonnée et remplacée par un système d’échanges justes. 
Car, comme les dettes illégitimes, elle appartient à l’arsenal du néocolonialisme. Il serait plus intéressant pour les PED de remettre des taxes variables à leurs frontières sur les produits agricoles en provenance des pays industrialisés qui subventionnent leur agriculture avec près de 750 millions de dollars chaque jour en 2013. Selon Olivier de Schutter « les pays développés sont autorisés à subventionner leurs agriculteurs à hauteur de plus de 400 milliards de dollars, sans violer les règles de l’OMC. » |29| Une escroquerie !
Il faut choisir. Soit on accepte la pauvreté, le sous-développement, la faim, et on fait semblant de combattre avec des aides faussement charitables qui ne changeront rien aux causes structurelles de l’injustice globale. Ainsi en va-t-il de l’APD, des subventions et des prêts de secours conditionnés à des cures ultralibérales ou des bateaux de céréales payés par le PAM (programme alimentaire mondial) pour compenser a minima les effets catastrophiques du libre échange imposé depuis trente ans et permettre de résorber les surplus du Nord.
Soit on choisit la voie de la justice et de l’égalité, en axant les réparations sur l’autonomie agricole, économique et politique des PED par l’annulation des dettes illégitimes, par la lutte contre la corruption et la disparition des PFJ. Ensuite, par des soutiens techniques et financiers - en compensation des siècles d’asservissement et de dégâts écologiques - les pays industrialisés pourraient contribuer à la transformation dans les PED de leurs matières premières extraites et surtout au déploiement d’une agroécologie paysanne efficiente, sans intrants extérieurs.
Agriculture, énergie, alimentation
Les courbes statistiques établies par Olivier Rech, un ancien responsable à l’Agence internationale de l’énergie, montrent que la croissance du PIB des pays industrialisés est liée à la croissance de la consommation d’énergie. Dans une autre courbe, il montre que l’évolution du prix des aliments est quasiment parallèle à celui du prix du pétrole. |30| Avec le productivisme, les terres aptes à produire des agrocarburants, sont des puits de pétrole potentiels. Leur prix comme celui des denrées alimentaires croîtront avec celui du pétrole. Que ce type d’agriculture soit en plus pétro-dépendant, confirme que la raréfaction du pétrole et le danger que fait courir à l’humanité ses émissions de GES, mettent en grand danger l’alimentation des 10 milliards d’humains à venir, si nous n’abandonnons pas le productivisme agricole et le gaspillage énergétique.
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Variation mondiale des PIB, de l’énergie et du pétrole, Olivier Rech
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L’index FAO du prix des aliments versus le prix du pétrole de Brent
Les territoires en Transition
Malgré les omissions des médias et le travail des lobbies pétroliers pour créer du climato-scepticisme, le grand public comprend la problématique des énergies fossiles. Les gaz de schistes non seulement ne sauveront pas longtemps notre modèle énergivore mais réchaufferont encore plus rapidement notre planète. |31| Après avoir nié l’existence du pic pétrolier pendant des années, l’AIE a reconnu en 2010 … qu’il s’était produit en 2006 |32|. Il s’agit-là du pétrole facile à extraire, mais le pic global ne devrait pas tarder. Or, selon le rapport Hirsch pour le département de l’Energie des Etats-Unis, il faut dix à vingt ans pour se préparer aux impacts du pic pétrolier. |33|
Si nous réfléchissons à la question primordiale de l’agriculture productiviste et de l’alimentation des grandes villes, nous savons qu’elles se font à coups de millions de kms et de barils de pétrole. Le système actuel ne pourra donc pas faire face à un choc pétrolier comme le doublement ou le triplement du prix s’il n’y a pas désaccoutumance et réorganisation dès à présent d’une agro-alimentation sobre en énergie fossile. Vers 2020, avec la fin probable du miracle des gaz et pétroles de schistes selon Mathieu Auzanneau, s’ajoutant à la prise de conscience de la montée des températures, une forte augmentation du prix est plus que probable. Elle provoquera une famine catastrophique et un chaos social indescriptible si rien n’est fait entre temps. Pourtant certains ont compris assez tôt ce défi immense.
C’est le cas de Rob Hopkins, un enseignant en permaculture qui a initié le mouvement de la Transition. A Totnes, il a démarré un processus de résilience au pétrole tout en prenant en compte le problème du réchauffement climatique. Totnes est devenue la première Transition Town. On en compte maintenant des centaines dans le monde. L’objectif des initiatives de Transition est que la ville, le village ou la communauté retrouve de la résilience. Comme l’explique Rob Hopkins dans le Manuel de Transition, « dans le domaine de l’écologie, le terme fait référence à la capacité d’un écosystème à s’adapter à des événements (chocs) extérieurs. » |34| Les citoyens qui constituent un groupe de Transition visent donc à s’adapter à une pénurie pétrolière ou alimentaire, d’une manière démocratique et positive et non à la manière des survivalistes. |35|
Agroécologie
Se préparer aux défis que représentent la raréfaction du pétrole, le réchauffement climatique et les crises économiques implique de trouver une nouvelle forme de sobriété et d’autonomie. Un moyen important de résilience existe dans la production alimentaire. Selon l’ONG Grain
si nous nous efforçons de restructurer l’agriculture et le système alimentaire global, en les articulant autour de la souveraineté alimentaire, de l’agriculture familiale, de l’agroécologie et des marchés locaux, nous pourrions réduire de moitié les émissions mondiales en quelques décennies. |36|
L’agroécologie, à l’opposée de la « révolution verte », permet d’éliminer au maximum les gaspillages et d’utiliser un minimum d’énergie. Elle est essentielle pour atteindre la souveraineté alimentaire : pas ou très peu d’intrants externes, pas de monocultures clonales même biologiques, association de plantes favorisant la croissance et la protection les unes des autres, respect de la biodiversité, utilisation de semences paysannes et forte intensité en main d’œuvre, relocalisation générale de la production par la population.
Enseignée et répandue parmi les petits paysans des PED, elle permettrait de nourrir les plus pauvres. |37| Elle est adaptable à tous les terrains et à tous les climats, contrairement au productivisme. Non seulement ce dernier laisse près d’un milliard d’humains dans la sous-nutrition chronique, mais la disparition de la biodiversité, faune et flore, qu’il entraîne et son universalisation sont porteurs d’un grand risque de famine en cas de choc climatique ou de maladie grave sur une monoculture. Les nouvelles sécheresses, les fortes chaleurs, la croissance des cyclones et des inondations en sont les prémisses. Contrairement aux idées reçues, l’agroécologie bien menée est plus productive à surface égale et socialement plus juste. 
Les projets agroécologiques menés dans 57 PED ont entraîné une augmentation de rendement moyen de 80 %. De récents projets menés dans 20 pays africains ont même démontré un doublement des rendements des cultures sur une période de 3 à 10 ans. » |38|
La Via Campesina donne une définition courte de l’agroécologie,
elle est une véritable agriculture paysanne durable, basée sur le retour aux méthodes d’agriculture traditionnelle, sur le développement de nouvelles pratiques écologiques, sur le contrôle et la préservation des terres et des semences, ainsi que sur l’égalité sociale et entre les sexes. |39|
Non seulement elle ne détruit pas la MOS - le fondement de la fertilité - mais elle est au contraire capable de la régénérer et de refroidir la planète. Avec de bonnes pratiques agroécologiques « on pourrait incorporer annuellement dans les sols entre 3.5 et 5 tonnes de matière organique par hectare de terre agricole. Ce qui permettrait de compenser entre 24 et 30 % des émissions mondiales de GES. » |40|
Ainsi, contrairement au productivisme agricole qui vide les campagnes, l’agroécologie nécessite une intensivité en main d’œuvre apte à les repeupler. Ce qui va dans le sens de la relocalisation nécessaire de la production des aliments, et plus généralement des activités, pour faire face à la déplétion pétrolière et au réchauffement climatique. Il est aujourd’hui aussi indispensable de répartir le travail entre tous que de trouver de nouvelles activités. Avec la diminution du pétrole, les grandes villes seront des lieux de vies moins enviables et plus difficilement résilients que les campagnes. Détroit, l’ex-capitale de l’automobile américaine, a perdu le tiers de sa population, le chômage y est très important. Le maraîchage urbain coopératif et agroécologique participe grandement à la survie des habitants restants.
Dans un monde industrialisé et technologique, où les gains de productivité créent un chômage de masse chronique, les fausses solutions comme l’obsolescence programmée des objets, les dates de péremption inutiles de certains aliments, les effets terrifiants de la mode instrumentalisée par la publicité ne peuvent qu’être abandonnés. Ces gestions court-termistes ne permettent déjà plus aux usines de continuer à fournir suffisamment d’emplois tout en accélérant la destruction de la planète. Elles n’ont pas plus de sens que le gaspillage énergétique et alimentaire poussant à produire toujours plus. Face à la déplétion des métaux comme à celle des énergies fossiles, la sobriété alimentaire comme la simplicité matérielle volontaire seront des valeurs de plus en plus désirables. Anabella Rosenberg de la CSI, exprime cela crument : « on ne créera pas d’emplois sur une planète morte ». |41|
Alimentation
Lutter contre l’extractivisme et le réchauffement résultant du modèle agroalimentaire imposé par l’agrobusiness passe nécessairement par une forme ou une autre de sobriété alimentaire. Même s’il est difficile de changer ses habitudes surtout quand la nourriture préparé par l’industrie devient une addiction (sel, sucre, viandes, produits laitiers, etc), réussir à s’en évader n’amène que du mieux-être aussi bien sur le plan psychologique que sur celui de la santé. Cela commence aussi bien par des approvisionnements de proximité provenant d’agricultures familiales que par des autoproductions locales. Que ce soit dans les villes avec des jardins collectifs partagés, des productions faites dans des ceintures maraîchères, dans des AMAP de proximité (association pour le maintien de l’agriculture paysanne) ou dans les campagnes, les productions agricoles doivent être relocalisées. Le gaspillage énergétique de l’agriculture industrialisée est énorme. « Selon la FAO, pour obtenir un kilo de riz, un agriculteur américain utilise 80 fois l’énergie commerciale nécessaire à l’agriculteur philippin ». |42| Les 50 % de GES émis par le mode alimentaire occidental sont la terrible conséquence du gaspillage d’énergie.
Chacun doit changer ses habitudes et réapprendre à manger des fruits et des légumes de saison, autant que possible produits localement, éviter au maximum les produits préparés et/ou emballer et à cuisiner des aliments bruts issus de l’agriculture biologique. Les aliments produits et préparés industriellement dont on ignore la provenance, mais dont on sait qu’ils ont parcouru des milliers de kms comme les transports intercontinentaux de fruits frais tropicaux ou des primeurs par avions et camions, ne sont pas écologiquement viables.
La production de protéines animales de mauvaise qualité, fabriquées dans des usines à viande gigantesques et mondialisées s’approvisionnant avec des sojas OGM, bourrés d’herbicides, traversant les océans, font partie d’un système alimentaire écologiquement et socialement insoutenable. Il détruit les petits éleveurs des PED, anéantit les forêts, réchauffe la planète et est à la base de l’obésité et de bien d’autres ALD. Le modèle d’alimentation carnée globalisée, aux mains de multinationales toujours plus puissantes, comme l’énorme conglomérat Smithfield passé des mains étatsuniennes à celles des chinois, n’est pas viable. Son remplacement par un système d’élevage de proximité, intégré dans des fermes de polycultures-élevages familiales et agroécologiques sera bénéfique autant pour l’emploi, la santé que l’environnement et le climat.

Relocalisation
C’est par l’alimentation qu’il est le plus sensé de commencer à reconstruire la résilience des communautés et de l’agriculture, mais les matériaux de construction, les textiles, le bois d’œuvre, l’énergie et les monnaies la suivent de près. |43|
Redevenir le moins dépendant possible des énergies fossiles et des métaux est un impératif pour chaque action que l’on entreprend. Par exemple, le transport d’aliments sur de longues distances par camions ou les déplacements en automobile individuelle pour s’approvisionner au supermarché demandent énormément de matières premières, minérales et fossiles aussi bien pour la construction du matériel que son utilisation : l’écobilan est catastrophique. Comme le disent régulièrement les objecteurs de croissance, il s’agit de choisir entre la décroissance et la barbarie. |44|
Geneviève Azam parle du choix entre l’autolimitation ou le capitalisme du désastre. |45| Opter pour la décroissance ou subir une récession forcée, il faut choisir, et vite. « A chaque point de croissance supplémentaire correspond une augmentation de 0,7 point d’émissions. Un ordre de grandeur qui se confirme tant dans le temps que dans l’espace. » |46| Sans la rente des capitaux, intérêts, dividendes et loyers, la croissance n’est pas nécessaire.
On ne pourra pas continuer à acheter des smartphones et des tablettes numériques tous les ans ou des voitures inutilement robotisées et lourdes. Il est nécessaire d’aller vers la société « low tech » proposée par Philippe Bihouix. Certaines professions qui ont presque disparu pourraient revoir le jour face à la nécessité de produire des biens durables. Des métiers basés sur l’artisanat, la réparation et le recyclage seraient à nouveau sollicités. Cela permettrait de faire revivre les villes et les villages tout en diminuant notre empreinte extractiviste. Se détourner des supermarchés sera nécessaire, revitalisera les petits commerces et créera des emplois de proximité. Christian Jacquiau fait remarquer « qu’il est aujourd’hui clairement établi qu’un emploi créé en grande surface, le plus souvent précaire et à temps partiel non choisi, conduit à la destruction de cinq emplois stables et durables ailleurs ». |47|
Localement, nous pouvons produire beaucoup de choses essentielles : fruits, légumes, bois, médicaments, produits laitiers, fromages, savons, petits matériels… A travers la production régionale de bois par exemple, la construction de maisons et de meubles peut être relocalisée, entraînant une diminution des déplacements, des créations d’emplois et une utilisation plus responsable des ressources. Contrairement au modèle IKEA, qui, malgré ses beaux slogans, exploite les travailleurs et transporte les meubles à travers le monde. |48| Les initiatives telles que les AMAP et les SEL (Services d’Echanges Locaux) recréent autant une production alimentaire de proximité, résistance au tout pétrole que du lien humain. La révolution des incredible vegetables - en France les « incroyables comestibles » - en montrant le pouvoir de la gratuité et du partage pour aller vers plus d’autonomie, fait au passage une belle entaille dans la sacro-sainte propriété, la compétition et le renfermement sur soi.
Une habitante a décidé, en particulier à cause de la crise, d’abattre le mur qui isolait son jardin de la rue et de proposer aux habitants de se servir librement dans son potager. C’était il y a trois ans environ. Depuis, les potagers en libre-service ont fleuri un peu partout en ville, Todmorden est devenue autosuffisante en légumes grâce à cela, et 70 autres villes anglaises ont suivi l’exemple.  |49|

L’hyper mobilité n’est pas écologiquement soutenable
Un des objectifs de la relocalisation tient dans la diminution des transports et déplacements. Il nous invite à reconsidérer nos besoins de mobilité et l’usage systématique de la voiture. Ivan Illich dans Energie et équité, a démontré que si l’on additionne le temps passé au travail pour payer son auto et les frais qui y sont liés, que l’on divise ensuite ce chiffre par le nombre de kilomètres parcourus, on obtient une vitesse moyenne inférieure à celle du vélo. Il conclut que la vitesse généralisée d’une voiture pour un américain atteint à peine les six kilomètres par heure. Ivan Illich, Energie et équité, Seuil 1975 Pour les campagnes, il faudra inventer des moyens de déplacement peu énergivore, autre que la voiture que nous connaissons. Les tricycles carrossés à pédale et à assistance électrique avec panneaux solaires sont une solution intéressante pour les indispensables déplacements individuels. Espérons que des chocs écologiques trop violents ne nous contraignent brutalement à revenir aux chevaux et bœufs comme moyen de transport et de traction, comme cela existe encore dans les PED.
Revoir notre mobilité signifie aussi redonner du poids aux réseaux ferrés anciens au lieu du tout TGV. Les lignes à grande vitesse, LGV, ont un impact environnemental et un prix exorbitant par rapport aux trains pendulaires. |50| La SNCF et RFF en France ont tellement investi dans les LGV qu’elles ont une dette - 44 MdsE en 2013 - impossible à rembourser. De plus, favoriser les trains à grande vitesse est synonyme de loi du plus fort, car, comme l’explique Simon Charbonneau, une LGV « est conçue pour relier uniquement les grands centres urbains |51| On assiste d’ailleurs à de fortes oppositions face aux projets de construction de LGV, comme celle du Turin-Lyon au prix faramineux de 30 Mds€. De ce fait, l’entretien des lignes régionales ne sont plus financées alors qu’elles sont utilisées par un beaucoup plus grand nombre d’habitants aux revenus modestes. Le président de la FNAUT |52| explique qu’« un kilomètre de TGV, c’est 20 millions d’euros, moderniser une ligne, 2 millions » |53|. En résumé, comme le dit Geneviève Azam, la relocalisation peut se présenter comme « une résistance explicite au déracinement globalisé et une réponse démocratique à la crise sociale et écologique. » |54|
Travailler moins
Travailler moins n’est-il pas le seul chemin pour aller vers le post-extractivisme, donner du travail à tous et conserver un biotope vivable ? Plus de justice sociale c’est moins de revenus pour ceux qui participent au conso-gaspillage et plus pour ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Notre imaginaire, formaté par le système marchand, nous fait croire que le bonheur est indissociablement lié à l’accumulation de biens et de possibles. Le mal- être grandissant dans les pays nantis montre pourtant le contraire.
La décroissance, ce mot qui fait peur, doit être comprise comme étant d’abord celle des inégalités sociales et environnementales. La décroissance matérielle implique une nouvelle répartition des richesses fondée sur la croissance non pas du PIB - compétition et profits - mais de l’égalité, de la solidarité et de la coopération. Car aujourd’hui cette fameuse croissance économique, appelée de ses vœux par tous les responsables du Nord, est catastrophique pour la majorité des habitants du monde. Selon l’observatoire des inégalités :
Les 1 % les plus fortunés contrôleraient pas moins de 46 % du patrimoine mondial. L’Amérique du Nord et l’Europe en détiennent ensemble 62 %. L’Inde (1,2 milliard d’habitants) en possède 1,4 %. L’Afrique (1 milliard d’habitants) ne dispose que de 1 % de la richesse mondiale |55|
Comment en finir avec les objets inutiles, jetables, à durée de vie volontairement limitée que beaucoup défendent au nom de l’emploi, mais qui détruisent notre planète bleue ? Comment en finir avec la suralimentation et la malbouffe, avec le stress lié au travail ayant perdu sens et surtout avec le mal-être et les maladies que ces deux fléaux entraînent.
Dans « Un projet pour la décroissance », |56| Vincent Liegey et ses comparses proposent une forme très originale de revenu d’existence ou revenu universel, la dotation inconditionnelle d’autonomie, la DIA. A la différence des autres, elle n’est pas ancrée dans le consumérisme car en partie démonétisée. Elle est un revenu donné à tous, sous forme d’accès gratuits à des services de base : droits aux premiers kwh, m3 d’eau et de gaz, m2de terrain ou de logement, services sociaux, éducation, culture. Un système qui donne une part croissante aux monnaies locales, accélère la relocalisation des productions en donnant accès à l’alimentation et à la culture de proximité, tout en conservant une part de monnaie nationale. La DIA serait couplé à un RMA, revenu maximum acceptable, dans un rapport de 1 à 4. Libérer du travail contraint, chacun pourrait se réapproprier du temps pour la culture, le maraîchage, la construction de son logement, les réparations, le recyclage des objets, la coopération et le renforcement des liens avec les autres. Bien sûr, chacun aurait aussi la possibilité de travailler volontairement pour améliorer son revenu de base. Ainsi chaque personne pourrait progresser vers l’autonomie, augmenter sa capacité de résilience aux énergies fossiles, retrouver du sens et de la joie de vivre tout en cessant de détruire notre monde. Pierre Rabhi dit très justement « toute démarche qui construit de l’autonomie est insurrectionnelle ». L’insurrection des consciences, comme l’« Indignez-vous » de Stephane Hessel et toutes les actions de résistance individuelles et collectives au marché sont indispensables pour casser la course de notre planète « Titanisée » par les « junkies du profit ». Cessons notre tacite reconduction de ce contrat mortifère.
Energie
Pour baisser notre empreinte extractiviste agir sur les secteurs du bâtiment et de l’énergie est essentiel. Il faut le répéter, il n’existe aucun substitut crédible au pétrole, une énergie encore bon marché en 2014. Les agrocarburants, l’électricité, l’hydrogène, ni à fortiori le charbon hyper polluant ne le peuvent. |57| Conserver un mode de vie acceptable, tout en diminuant fortement notre consommation énergétique, est possible.
En France, l’association Negawatt, composée d’ingénieurs-chercheurs spécialisés dans le domaine de l’énergie et de l’environnement, propose un programme pour vivre progressivement sans les énergies fossiles ni le nucléaire. Pour diminuer notre empreinte écologique et son impact sur le climat tout en se préservant des risques causés par le nucléaire, la priorité est de réduire nos consommations d’énergie par la sobriété, l’efficacité énergétique et bien sûr la mise en place des énergies renouvelables.
Le modèle Négawatt part des principaux besoins en énergie comme le chauffage, l’éclairage, l’électricité et la mobilité. Les deux secteurs sur lesquels l’association démontre que de grosses améliorations sont possibles sont le bâtiment - mise en place d’une politique forte de rénovation thermique et les transports - en limitant l’étalement urbain parallèlement à une politique de stimulation des transports moins polluants et collectifs. En suivant leurs recommandations, une fermeture progressive des centrales nucléaires arriverait à son terme en 2033. Plus poussé à chaque réédition, le scénario Negawatt 2012 adopte une analyse de l’impact de l’agriculture et de l’alimentation entrainant une forte réduction de la consommation de viande !
Les grandes compagnies pétrolières qui dominent notre monde sont inquiètes. Une bulle carbone n’est-elle pas en cours ? De très puissants groupes d’investisseurs (3 000 Mds$) se posent la question de la valeur de leur placement dans ces multinationales.
Si l’on met en place les mesures nécessaires pour rester en-deçà de 2°C de réchauffement, l’essentiel des réserves fossiles d’énergie devra rester sous terre. Ces réserves risquent par conséquent de perdre leur valeur économique, tout comme, bien entendu, les compagnies qui les possèdent et les exploitent. |58|
L’épuisement des ressources naturelles annoncées par le peak everything, comme le dépassement probable des limites du réchauffement, ne sont-ils pas aussi le signe que le peak du capitalisme est atteint. « D’ici à 2017, selon l’AIE, « la porte » qui permettrait d’empêcher un réchauffement supérieur à 2°C sera fermée pour toujours. »
Les informations partagées dans ce livre sont lourdes et peuvent paraître effrayantes. Mais les solutions existent, elles sont nombreuses et loin d’être toutes répertoriées ici. De plus en plus de personnes passent à l’acte petit ou grand, font des prises de conscience, chacun-e selon ses possibilités et sa sensibilité.
Alors que la violente dépossession des ressources communes à l’humanité a débuté il y a 5 siècles, aujourd’hui 1 % des humains possède 50 % des richesses pendant que les 50 % d’en bas n’ont quasiment rien : 5 000 euros vous classe dans la moitié des plus riches. Cette rupture avec le donner-recevoir-rendre, détruit les liens humains - aussi bien que ceux tissés entre les hommes et la nature - basés sur l’échange et le partage. Continuer à les remplacer par un monde de compétition, d’accumulation privative et de croissance du PIB entraine la croissance parallèle de la barbarie. Qu’aujourd’hui, un tiers des humains ne puisse manger suffisamment pour avoir une vie active et qu’un autre tiers soit en surpoids ou obèses et souvent malade, est une réalité.
Marchandisation du monde, dérégulation financière, libre-échange des biens et des services, résultent d’une destruction de la démocratie organisée par les multinationales. Le Tafta ou GMT, grand marché transatlantique, et le TiSA ou ACS, accord commercial sur les services, tous les deux en négociations secrètes n’ont qu’un seul but, faire primer les intérêts des multinationales sur le pouvoir des Etats et de leur peuple : instaurer une « noblature » des actionnaires sur le monde se substituant à la république. « TiSA reprend l’une des idées maîtresses de Tafta : le principe de ‘coordination’, qui empêche d’imposer une régulation qui porterait tort à l’un des signataires. Autant dire, un moins-disant régulatoire généralisé. » |59| Vous ne voulez pas d’OGM ni de pesticides dans votre nourriture et votre eau, vous voulez en finir avec la finance des banksters, hé bien la signature de ces traités aboutira à son contraire. Elle entrainera la disparition des réglementations sanitaires et financières de protection. Les multinationales pourront renforcer le dumping social et écologique, au détriment des travailleurs et de tous les sujets du « grand royaume marchand. »
Le moyen essentiel, permettant d’appliquer ces nouvelles dérégulations aux biens et aux services, sera l’obligation imposé aux gouvernements de faire appel aux arbitrages privés pour régler les différends entre un Etat et une multinationale : l’un protégeant son pays, son peuple et la nature, l’autre ne pensant qu’au profit de ses actionnaires. La justice « démocratique » sera alors réservée aux voleurs de bicyclette, la destruction sociale et environnementale relevant d’une justice de classe : voir l’affaire Tapie en France ou lire sur Bastamag « Comment l’industrie du tabac reprend l’offensive grâce aux traités de libre échange ». Les arbitrages du CIRDI, |60| sous l’égide de la BM, ou ceux rendus dans les pays de l’Alena, ont donné majoritairement raison aux multinationales sur les Etats depuis quelques décennies. La compagnie étatsunienne Lone Pine, se réclamant de ce traité, demande à l’Etat du Québec 250 millions de dollars, correspondant au manque à gagner résultant de l’interdiction de la fracturation hydraulique. Ce règlement anti-gaz de schistes n’a pour but que de protéger les québécois et la nature des pollutions environnementales provoquées par cette extraction. |61|
Face à cette volonté d’unification sous l’emprise de cette « noblature » actionnarial, Jérôme Baschet explique que la mise en œuvre « d’une autonomie rebelle dans les territoires zapatistes du Chiapas (Mexique) est l’une des plus remarquables ‘utopies réelles’ mises en œuvre actuellement à travers le monde ». |62| La multiplicité des mondes que proposent les communautés zapatistes, en opposition à une planète globalisée par la marchandisation, est le résultat d’une résistance et d’un cheminement très organisés vers l’autonomie des peuples. La démocratie réelle mise en œuvre au cours des 20 dernières années dans les montagnes du sud mexicain est une aventure singulière par son caractère post-capitaliste.
Des paysans pauvres, unis, nous montrent qu’une société post-extractiviste - aussi indispensable pour l’avenir de la jeune génération que pour la survie de l’humanité - est réalisable là où des citoyens entrent en conscience dans une résistance active. Si le spectacle de ce monde malade vous déprime, le passage à la lutte organisée et collective, en donnant à voir un autre futur, fera disparaître le découragement shooté dans votre cerveau par le TINA thatchérien. Les interactions sociales apporteraient-elles à certains de nos neurones ces récompenses que d’autres recherchent dans les drogues ? Certaines recherches tendraient à le prouver. Mais, comme le dit le nouveau citoyen de San Christobal de Las Casas, « il est vain de croire qu’on peut construire sans résister et stérile de résister sans construire. » |63|

Notes
|2| Géo-ingénierie : scientifiques, militaires et milliardaires s’allient pour manipuler l’atmosphère par Sophie Chapelle http://www.bastamag.net/article3404.html
|3| Naomi Oreskes, L’effondrement de la société occidentale, ed LLL 2014
|4| La BM « redoute une hausse de la température du globe de 4 °C dès 2060. Un monde à + 4°C déclencherait une cascade de changements cataclysmiques, dont des vagues de chaleur extrême, une chute des stocks alimentaires et une montée du niveau de la mer frappant des centaines de millions de personnes » http://www.lemonde.fr/planete/artic...
|5| « Comment l’Europe et la Banque mondiale subventionnent le réchauffement climatique ».http://www.bastamag.net/article777.html
|6| Dominique Meda, Nous vivons toujours dans la mystique de la croissance, Libération 10.09.2013
|7| Philippe Bihouix, l’age des low tech, ed Seuil 2014
|9| Philippe Bihouix, Penser la décroissance, ed SciencePo-LesPresses 2013
|11| Voir Bancocratie, Eric Toussaint, Aden, 2014
|12| Harald Weltzer Libération, 22 mars 2013
|13| Paul Aries, Amoureux du bien vivre, Golias 2013
|22| John Perkins, Les confessions d’un assassin financier, éd Alterre, 2005
|23| La voix de l’Afrique http://www.youtube.com/watch?v=vW9J...
|31| Matthieu Auzanneau, Blog Oil man http://petrole.blog.lemonde.fr
|32| Hervé Kempf, Le pic petrolier a eu lieu en 2006, http://www.reporterre.net/spip.php?...
|33| Rob Hopkins, Manuel de Transition - De la Dépendance au Pétrole à la Résilience Locale, ed Ecosociété 2010
|34| Manuel de transition, p 60
|35| Mouvement issu des Etats-Unis, les survivalistes se préparent à des pénuries en stockant armes et nourritures dans leur maison
|36| Hold-up sur l’alimentation, p 109
|38| Selon Olivier de Schutter de l’ONU, http://www.greenpeace.org/canada/fr...
|40| Hold up sur l’alimentation p 113
|41| Confédération syndicale internationale http://www.bastamag.net/On-ne-creer...
|42| Hold up sur l’alimentation p 119. Energie pour les engrais et les machines agricoles
|43| Manuel de Transition, p 74
|44| Paul Aries, Décroissance et barbarie, ed Golias 2009
|45| Le temps du monde fini, Geneviève Azam, ed LLL 2010
|47| Christian Jacquiau, Les coulisses de la grande distribution, Albin Michel, 2000
|48| Ikea, un modèle à démonter, O. Bailly D. Lambert, J-M Caudron, Ed Luc Pire
|50| Le train pendulaire permet d’emprunter à grande vitesse les courbes des lignes classiques
|51| au détriment des villes petites et moyennes situées sur l’itinéraire. »http://www.reporterre.net/spip.php?...
|52| Fédération Nationale des Associations d’Usagers de Transports
|53| Le Monde, 23-24 aout 2009
|54| Geneviève Azam, Le temps du monde fini, vers l’après-capitalisme. ed LLL 2010
|56| V.Liegey, S.Madeleine, C.Ondet, A-I.Veillot, Un projet pour la décroissance, éd Utopia 2013
|57| Richard Heinberg, Pétrole, la fête est finie, ed Résistances 2008. Yves Cochet, Pétrole Apocalypse, ed Fayard 2005
|60| Centre international de règlement des différents liés à l’investissement auprès de la BM
|62| Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme, Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, La découverte
|63| Interview Jérôme Baschet, CQFD, Avril 2014

Auteur


Robin Delobel 
CADTM Belgique


Autres articles en français de Robin Delobel (12)

Auteur


Nicolas Sersiron 
Ex-président du CADTM France, auteur du livre« Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.

vendredi 1 janvier 2016

Stratégie pour les Peuples / Strategy for the Peoples

strategie-peuples-300








La Terre est un Paradis.
La Terre est un Purgatoire.
La Terre est un Enfer.
Sur quelle Terre vivez-vous ?
La théorie du 99% au service du 1% semble aujourd’hui faire l’unanimité, factuellement, par coercition, et non par le souhait et la volonté des peuples. Cf. notamment « Of the 1%, by the 1%, for the 1% » par Joseph E. Stiglitz et la naissance du mouvement international « Occupy movement » avec leur fameux slogan « We are the 99% ».
Le destin du 1% est lié au sort des 99% qui acceptent de moins en moins leur condition, et ces inégalités qui ne cessent de croître par la paupérisation des populations, et le font savoir. Cf. Anti-austerity_movement_in_Spain,Occupy_Wall_StreetList_of_riots_in_London2011_England_riots,  Anti-austerity_movement_in_Greece, etc.
Que faire, puisque comme vous le constatez tous les jours le bateau des 99 % prend l’eau de toutes parts alors que le 1% se porte encore et toujours de mieux en mieux ?
Ne me croyez pas sur parole, vérifiez par vous-même. Le nombre de milliardaires augmente. Faîtes une recherche « nombre de milliardaires augmente ».
Ainsi la « crise » financière se révèle très rentable et ce n’est qu’un début.
En France, nous avons battu en 2014 le record du nombre de milliardaires !
Y a-t-il un lien entre la paupérisation des populations et l’augmentation du nombre des milliardaires ? Et qu’en est-il des millionnaires ? Sauf erreur, la croissance est à deux chiffres, merci bien.
Nous, les 99%, constatons que parallèlement, notre pouvoir d’achat diminue d’année en année (merci à Jacques Delorsd’avoir supprimé l’échelle mobile des salaires qui consistait à augmenter les salaires en fonction de l’augmentation des prix afin de conserver le pouvoir d’achat des salariés face à l’inflation (dès 1982) car les opérations de « privatisation des profits » et de « socialisation des pertes » restent une règle d’or, au moyen notamment de structures de défaisance. Nous savons également que notre Agence France Trésor gère notre dette au lieu de faire fructifier nos richesses, que la France est en faillite et que nos impôts sur le revenu ne couvrent plus les intérêts de notre dette, et cela depuis 2005 environ. La charge de la dette devenant le deuxième poste budgétaire de la France et ayant pour vocation de passer un jour en première position. Pour le moment, je ne vais pas m’étendre sur le sujet de la répartition des richesses et des solutions gagnant-gagnant pour changer la tendance actuelle, car il ne constitue pas le sujet de cet article. Un autre monde est possible et heureusement pour nous, n’est ce pas :) ?
Toutefois, comme le dit, Warren Buffet, la lutte des classes menée par les riches est en train d’être gagnée par les riches. C’est un fait.
Donc que faire ?
Comprendre quelles sont les stratégies utilisées par le 1% pour le « bien commun » des 99% ?
C’est très difficile, mais ce n’est pas impossible.
Est-ce si difficile ? Non, car avec l’expérience, vous constaterez que les processus sont à chaque fois identiques et que vous les retrouvez également dans les films et les séries.
Vous pouvez utiliser la clef des médiamensonges et creuser le sujet par vous même.
Comprendre quelle est la finalité et les objectifs de ces stratégies.
Si en toute bonne foi et en conscience, vous considérez que ce sont des stratégies qui servent le bien commun, alors tout va bien, vous n’avez qu’à profiter des joies de l’existence.
Si ce n’est pas le cas, que faire ?
Cherchez et vous trouverez. Car celui qui cherche, trouve.
Ne souriez pas. Ne soyez pas agacés. Le hasard n’existe pas, et si vous lisez ces lignes, vous savez que ce n’est pas par hasard. Vous devez penser par vous même et si votre démarche est honnête, vous savez qu’une seule personne peut répondre à la question « que faire ? ». Et c’est vous, le lecteur.
Vous êtes libre et vous avez le choix.
Les peuples sont le 99%. Même si je souhaite concéder que pour certains sujets, comme le jeu d’échecs, une minorité de 1% aura toujours raison par rapport aux 99%. Dit autrement, les 99% auront les plus grandes difficultés à réussir à trouver le meilleur coup dans une position donnée. Toutefois ce 1% ne s’est pas auto-proclamé, ni coopté, ni hissé par la force ou la coercition. Ce 1% est naturellement doué et/ou a acquis et développé cette compétence par l’effort et le travail.
Nous les 99%, base de la pyramide, avons besoin des leaders politiques dont la plupart sont en fonction grâce aux peuples et en théorie, pour le peuple, et non pour les étages supérieurs.
Vous, leaders politiques, vous êtes en charge au nom de ceux qui vous ont accordé leur confiance et leurs espoirs (gratuitement !); et non pas pour ceux qui vous ont financé et/ou aidé par leurs réseaux.
Je ne suis pas né de la dernière pluie, et je conçois que ma démarche peut paraître bien risible et naïve à plus d’un titre. Toutefois, si vous voyez que le monde actuel et les forces temporelles actuelles reproduisent un même schéma depuis la nuit des temps, alors prenons le temps de le changer aujourd’hui, maintenant, tout de suite. Car la totalité du temps est dans l’instant présent, et ce que nous n’avons pas fait dans les 50 000 ans passés, nous ne le ferons pas dans les 50 000 ans à venir (Cf. J. Krishnamurti).
Comprenez qu’il ne s’agit pas de tout casser et de faire un tabula rasa. Mais de changer le monde, tout de suite par le dialogue, par un monde véritablement multi-polaire, par un monde coopératif (et non pas compétitif), par l’engagement de tous sur des objectifs communs; et non par la force et la coercition, qui servent trop souvent à maintenir dans le sang, l’ordre de préséance des nations (Cf. « Le Principe de Lucifer », Howard Bloom, chapitre 38, page 231).
Arrêtons le, « Delenda Carthago ! », « Il faut détruire Carthage ! » (Cf. Dialogue entre les civilisations : le message d’OHRID).
Dit autrement, plus simplement, arrêtons de suivre la voie du plus fort. Prenons le chemin de l’intelligence et de l’amour. Vous, lecteur, le souhaitez-vous ?
En France, vous ne pouvez pas raisonnablement prôner et marteler le bien vivre ensemble dans un monde qui quotidiennement ne vit pas bien ensemble, ni côte à côte, ni aux côtés des autres.
Dans l’histoire de l’humanité, des hommes et des femmes, ont réussi par le Verbe à changer positivement le monde. C’est le Verbe qui change le quotidien de votre entourage. Vous pouvez changer positivement votre microcosme et vous savez que cela fonctionne. Nous, les peuples, pouvons changer positivement le monde par le Verbe. À moins que vous ne trouviez plus distrayant de continuer à le faire par la force, la coercition, par le sang versé, ad nauseam.
Cela implique une prise de conscience des 99% afin de réaliser que le monde est tel qu’il est parce que les 99% acceptent de gré ou de force, ou bien passivement, ce qui est, et sont par conséquent complices du 1%. Rien n’est possible sans les 99% et c’est à nous les 99% de re-conquérir pacifiquement, avec ténacité, le pouvoir que nous avons laissé le soin à d’autres de s’occuper des affaires qui nous concernent.
Je souligne que cela doit se faire pacifiquement, pour esquiver le cycle infernal violence-répression-rébellion car vous pouvez utiliser votre colère de façon positive et constructive (Cf. « Mon grand-père était Gandhi », Arun Gandhi, page 24 et 25, et le film « Vice-versa »).
Votre serviteur,
José Manuel Cojest

source : http://www.cercledesvolontaires.fr/2015/12/20/strategie-pour-les-peuples/

mercredi 30 décembre 2015

Entretien avec François Asselineau – Questions d’actualité du 26 décembre 2015 : déchéance de nationalité et dislocation de la France / Interview with François Asselineau - Topical questions of December 26th, 2015: loss of nationality and dislocation of France

François Asselineau analyse l’actualité récente au 26 décembre 2015:
00:07 – Les « indépendantistes » corses menacent de disloquer la République française.
13:33 – Le projet de déchéance de la nationalité menace l’unité entre Français.
22:11 – Le prix Charlemagne (Karlspreis) est attribué au pape François.
25:12 – Déclaration publique du ministre des affaires étrangères finlandais contre l’euro.
25:53 – L’agence Bloomberg considère comme sans gravité une éventuelle sortie du Royaume-Uni de l’UE.
27:07 – Les Danois disent non à la coopération avec Europol.
28:09 – Les élections législatives en Espagne.
36:00 – Trois groupes du CAC40 ont été vendus à l’étranger en 2015.
37:43 – La France perd deux places au classement de l’indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations-Unies pour le Développement.

source : http://www.upr.fr/entretiens-actualite-upr/decheance-de-la-nationalite-et-dislocation-de-la-france

mardi 29 décembre 2015

14 ans après les attaques du 11 septembre, la guerre contre la terreur accomplit tout ce dont Ben Laden avait pu rêver, par Tom Engelhardt / 14 years after the attacks of September 11th, the war against the terror achieves all about which Bin Laden had been able to dream, by Tom Engelhardt

source : https://www.les-crises.fr/14-ans-apres-les-attaques-du-11-septembre-la-guerre-contre-la-terreur-accomplit-tout-ce-dont-ben-laden-avait-pu-rever-par-tom-engelhardt/


Source : The Nation, le 08/09/2015

Convoi de marines dans le sud de l’Afghanistan en 2008. (AP Photo / David Guttenfelder, File)
Quatorze années se sont écoulées, y croyez-vous ? Les avons-nous réellement vécues ? Les vivons-nous encore ? Et cela semble tellement improbable !
Quatorze ans de guerre, d’interventions, d’assassinats, de torture, d’enlèvements, de “sites noirs”, de croissance de l’appareil de sécurité national américain dans des proportions monumentales. Et l’extrémisme islamique s’est encore plus propagé à travers le Moyen-Orient et l’Afrique. Quatorze ans de dépenses astronomiques, de campagnes de bombardements et de politique étrangère militaire comprenantmultiples défaites, déceptions et désastres. Quatorze ans de culture de la peur en Amérique, d’états d’alertes sans fin, ainsi que de prédictions sinistres d’attaques terroristes. Quatorze ans d’enterrement de la démocratie américaine (ou plutôt de sa refonte en un terrain de jeu pour milliardaires et une source de spectacle, non de gouvernance). Quatorze ans de secret, de classification de chaque document en vue, de persécution féroce de donneurs d’alerte, et une recrudescence de la foipour donner un sentiment de sécurité aux Américains en les laissant dans l’ombre concernant les agissements du gouvernement. Quatorze ans de démobilisation de la citoyenneté. Quatorze années d’expansion de la caste guerrière, de transformation de la guerre et du renseignement en activités lucratives, de signature de contrats avec d’innombrables sociétés privées au Pentagone, à laNSA, à la CIA et dans tant d’autres composantes de la sécurité nationale qu’il est impossible d’en garder la trace. Quatorze années durant lesquelles nos guerres reviennent sur notre propre territoire sous la forme de syndromes de stress post-traumatiques, de militarisation de la police, et de la multiplication de technologies de guerre comme les drones et les missiles stingray sur le sol de la “patrie”. Quatorze années de cette expression non américaine, la “patrie” (“homeland”). Quatorze années d’expansion de toutes sortes de surveillances, et de développement d’un système global de surveillance dont la portée – depuis lesdirigeants étrangers jusqu’aux groupes tribaux dans les coins les plus reculés de la planète – aurait stupéfié ceux qui dirigeaient les États totalitaires du vingtième siècle. Quatorze années d’étranglement financier des infrastructures américaines et toujours pas un seul kilomètre de ligne de train à grande vitesse construit où que ce soit dans le pays. Quatorze années durant lesquelles faire éclater la guerre d’Afghanistan 2.0, les guerres d’Irak 2.0 et 3.0, et la guerre de Syrie 1.0. En bref, quatorze années d’improbabilités devenues réelles.
Quatorze années plus tard, merci beaucoup, Oussama ben Laden. Avec peu de soutien, de 400 000 à 500 000 dollars, et dix-neuf détourneurs d’avion suicidaires, la plupart d’entre eux saoudiens, vous avez produit un tour de passe-passe géopolitique de première grandeur. De la sorcellerie sur la scène des ténèbres. Ce faisant, vous avez bien “tout changé”, ou en tout cas suffisamment pour que cela compte. Ou plutôt, vous nous avez conduits à faire ce que vous n’aviez ni les moyens ni les capacités de faire. Alors autant vous rendre hommage. Du point de vue psychologique, les attaques du 11 septembre ont représenté un ciblage de précision dont les dirigeants américains n’ont pu que rêver dans les années suivantes. Je n’ai pas la moindre idée de comment vous y êtes arrivé, mais vous nous avez très clairement beaucoup mieux compris que nous ne vous avons compris, ou même que nous ne nous sommes nous-mêmes compris. Vous saviez exactement sur lesquels de nos boutons appuyer pour que nous nous chargions de mettre en place le reste de votre plan pour vous. Alors que vous vous reposiez et attendiez à Abbottabad, nous avons suivi les desseins de vos rêves et de vos désirs comme si vous l’aviez vous-même planifié, et ce faisant, nous avons modifié le monde de manière significative, (et significativement plus sinistre).
Quatorze ans plus tard, nous ne comprenons même pas ce que nous avons fait.
Quatorze années plus tard, l’improbabilité de tout ça continue à défier l’imagination, à commencer par ces vastes débris du World Trade Center dans le bas Manhattan, l’équivalent dans la vraie vie de la Statue de La Liberté émergeant du sable dans La Planète des Singes. Avec le Bas Manhattan brûlant encore dans un air âcre de destruction, ils semblaient la preuve d’une civilisation qui a passé son moment apocalyptique et qui l’a traversé et en a été transformée au point d’en être méconnaissable. A en croire la couverture médiatique de l’époque, les Américains avaient subi tout ensemble Pearl Harbour et Hiroshima. Nous étions les plus grandes victimes de la planète et dans le bas de New York se trouvait “Ground Zero”, une expression jusque-là réservée aux lieux touchés par une explosion nucléaire. Nous avons instantanément été les plus grandes victimes du monde et ses plus grands survivants, et il allait de soi que notre désir de revanche allait être le plus grand du monde. Le 11 septembre allait être vu comme une attaque contre tout ce qu’il y a d’innocent, de bon et de triomphant chez nous, le suprême instant du “ils-haïssent-notre-liberté”, et ça a marché, Oussama. Vous avez plongé ce pays dans une période de quatorze années durant lesquelles toute action stupide ou horrible, toute horrible loi ou intrusion dans nos vies privées ou restriction de nos droits se verrait remettre un laissez-passer inconditionnel. Vous n’avez pas seulement lâché vos chiens de guerre, mais bel et bien aussi les nôtres, ce qui était exactement ce qu’il vous fallait pour semer le chaos dans le monde musulman.
Quatorze années plus tard, laissez-moi vous rappeler à quel point l’attaque du 11 septembre était improbable, et combien frustrant était notre manque d’indices à ce moment. George W. Bush (et compagnie) ne purent même pas l’admettre quand, le 6 août 2001, le président a reçu une note quotidienne de renseignementintitulée “Ben Laden déterminé à frapper les USA”. La NSA, la CIA et le FBI, qui avaient dans leurs mains de nombreuses pièces du puzzle Ben Laden, étaient toujours incapables de l’imaginer. Et, croyez-moi, même alors que les événements se déroulaient, je n’arrivais pas non plus à y croire. Je prenais de l’exercice dans ma chambre à coucher, la télé allumée, quand j’ai entendu pour la première fois parler d’un avion qui aurait percuté le Word Trade Center et vis les premiers plans des tours fumantes. Et je me souviens de ce que j’ai pensé à ce moment-là : c’est comme le B-52 qui a failli faire s’effondrer l’Empire State Building en 1945. Des terroristes détruisant le World Trade Center ? Allons ! al-Qaïda ? Vous plaisantez. Plus tard, alors que deux avions avaient frappé New York et qu’un autre avait arraché une partie du Pentagone, et qu’il était clair qu’il ne s’agissait pas d’accidents, j’ai eu une pensée encore plus grotesque. J’ai réalisé que cette vulnérabilité inattendue d’Américains éprouvant, dans un pays largement protégé du chaos, tant de ce qu’éprouve le monde, pourrait nous ouvrir d’une nouvelle manière à la souffrance du monde. Rêve toujours. Cela nous a seulement ouverts à d’autres manières d’infliger de la souffrance au monde.
Quatorze années plus tard, ne trouvez-vous pas improbable que George W. Bush & Co a utilisé ces actes assassins et les quasi 3000 morts qui s’en sont suivis comme une excuse pour mettre la main sur le monde ? Il ne leur a pas fallu une minute pour décider de lancer une “Guerre Mondiale contre le Terrorisme” dansplus de soixante pays. Il ne leur en a pas fallu beaucoup plus pour rêver d’établir une future “Pax Americana” au Moyen-Orient, suivie d’une sorte d’empire global qui était auparavant seulement fantasmé par le genre de méchant qu’on retrouve dans les films de James Bond. Ne trouvez-vous pas étrange, en regardant en arrière, à quelle rapidité le 11 septembre a enflammé leurs esprits ? Ne trouvez-vous pas curieux que les hauts responsables de l’administration Bush se soient tantentichés de l’armée américaine ? Cela ne vous frappe-t-il pas qu’ils aient eu une foi aussi aveugle dans ce pouvoir militaire censément sans limite pour faire absolument tout et être “la plus grande force de libération que le monde ait jamais connu” ? Ne trouvez-vous pas intrigant que, dans le désastre du Pentagone, les premiers ordres que notre secrétaire à la Défense donna à ses adjoints étaient de travailler sur des plans pour attaquer l’Irak, même s’il était déjà convaincu que c’était al-Qaïda qui avait lancé l’attaque ? (“Allez-y à fond”, indique la note d’un de ses subalternes en le citant. “Balayez-les tous. Qu’il y ait un rapport ou pas.”) Ne trouvez-vous pas que le “ou pas” résume l’époque qui en a suivi ? Ne trouvez-vous pas curieux que, dans les décombres de ces tours, les plans non seulement pour faire payer Oussama ben Laden, mais aussi pour transformer l’Afghanistan, l’Irak et même l’Iran – “Tout le monde veut atteindre Bagdad. Les vrais mecs veulent aller à Téhéran” – en protectorats américains étaient déjà imaginés?
Quatorze ans plus tard, quelle était la probabilité que le pays alors universellement considéré comme “l’unique superpuissance”, ouvertement défiée seulement par de petits groupes de djihadistes extrémistes, avec une force militaire mieux dotée que les dix ou treize forces combinées suivantes (la plupart d’entre elles étant de plus des alliés), et dont la maîtrise technologique était, comme ils disent, à en crever, n’allait remporter aucune guerre, battre aucun ennemi, et n’arriver à aucune occupation réussie ? Quelles étaient les chances ? Ne me dites pas que vous n’auriez pas parié, le 12 septembre 2001, sur des chances à demi raisonnables d’une frappe militaire gagnante dans le grand Moyen-Orient.
Quatorze années plus tard, ne trouvez-vous pas incroyable que l’armée américaine ait été incapable de s’extraire d’Irak et d’Afghanistan, les deux guerres majeures qu’elle a menées durant le siècle, bien qu’elle ait officiellement quitté l’un de ces pays en 2011 (mais seulement pour y retourner à la fin de l’été 2014) et avoir sans arrêt annoncé la fin de ses opérations dans l’autre (mais seulement pour les remettre à nouveau en chantier) ?
Quatorze années plus tard, ne trouvez-vous pas incroyable que la politique menée par Washington après le 11 septembre ait contribué à établir un “califat islamique” sur des portions de l’Irak et de la Syrie démantelées, et à un mouvement extrémiste à peu près sans égal qui s’est affranchi avec succès de la Libye auNigéria en passant par l’Afghanistan ? Si, le 12 septembre 2001, vous aviez émis pareilles prédictions, qui ne vous aurait pas tenu pour fou ?
Quatorze années plus tard, ne trouvez-vous pas incroyable que les États-Unis se soient lancés dans le business de l’assassinat robotisé ; que (malgré l’interdiction légale, datant de la période du Watergate, de pareils agissements), nous soyons à présent les Terminators de la planète Terre, et non ses John Connors ; que le président soit fièrement et ouvertement un assassin-en-chef possédant sa propreliste de cibles à abattre ; que nous ayons sans répit ciblé les régions les plus reculées de la planète avec nos (sinistres) drones Reaper et Predator (merciHollywood !) équipés de missiles Hellfire ; et que Washington ait régulièrement abattu des femmes et des enfants dans leur recherche de leaders militants et de leurs suiveurs ? Et ne trouvez-vous pas incroyable que tout ceci ait été accompli au nom de la lutte contre les terroristes et leurs mouvements, malgré le fait que, où que nos drones fassent feu, ces mouvements semblent gagner en force et puissance ?
Quatorze années plus tard, ne trouvez-vous pas incroyable que notre “guerre à la terreur” se soit aussi régulièrement dévoyée en une guerre de et pour la terreur ; que nos méthodes, y compris le meurtre ciblé de quantité de chefs et “lieutenants” de groupes militants, ont visiblement contribué, au lieu de le freiner, au développement de l’extrémisme islamique ; et que, malgré ceci, Washington n’a en général pas redéfini ces méthodes de manière significative ?
Quatorze années plus tard, n’est-il pas possible de considérer le 11 septembre comme une fosse commune dans laquelle ont été ensevelis d’importants aspects du mode de vie américain, tel que nous le connaissions ? Bien entendu, les changements qui se sont produits, en particulier ceux qui ont renforcé les côtés les plus oppressifs du pouvoir d’État, ne sont pas sortis de nulle part, comme ces avions détournés. Qui, après tout, pouvait ignorer la taille et la puissance de l’État sécuritaire et du complexe militaro-industriel avant que ces dix-neuf hommes armés de cutters fassent irruption sur la scène ? Qui pourrait nier que, emballée dans le Patriot Act (voté en général sans avoir été lu au Congrès en octobre 2001), se trouvait une liste de projets de loi antérieure au 11 septembre renforçant les chevaux de bataille de la droite ? Qui pourrait nier que les plus importants dirigeants de l’administration Bush et leurs supporters néoconservateurs avaient réfléchi depuis longtemps à un moyen de transformer la “suprématie militaire américaine” en un nouvel ordre mondial de style Pax Americana ou qu’ils avaient rêvé d’un “nouveau Pearl Harbor” qui pourrait accélérer le processus ? Ce ne fut, cependant, que grâce à Oussama ben Laden qu’ils – et nous avec – s’embarquèrent pour le plus incroyable des siècles, le vingt-et-unième.
Quatorze années plus tard, les attaques du 11 septembre et les milliers d’innocents tués représentent un crime et une immoralité de première grandeur. De ceci, les Américains ne sont pas responsables mais – et c’est le plus incroyable de tout – personne à Washington n’a jamais endossé la moindre responsabilité pour avoir fait exploser le Moyen-Orient, pour avoir semé la désolation sur des portions significatives de la planète, ou pour avoir aidé à l’émergence de forces qui allaient créer le premier véritable État terroriste dans l’histoire moderne ; de même que jamais personne dans aucune institution officielle n’a endossé la responsabilité d’avoir créé les conditions qui conduisirent à la mort de centaines de milliers de personnes, peut-être un million ou plus, en transformèrent de nombreuses autresdans le grand Moyen-Orient en réfugiés intérieurs ou extérieurs, détruisirent des nations, et apportèrent des souffrances inimaginables à un nombre incalculable d’êtres humains. Durant ces années, aucun acte – ni la torture, ni le meurtre, ni l’emprisonnement offshore de gens innocents, ni la mort donnée depuis les cieux ou la terre, ni le massacre de fêtes de mariage, ni l’assassinat d’enfants – n’a émoussé parmi les Américains l’impression de vivre dans un pays “exceptionnel” et “indispensable” de stupéfiante bonté et d’innocence.
Quatorze années plus tard, est-ce si incroyable ?
Source : The Nation, le 08/09/2015
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

vendredi 25 décembre 2015

Les infrastructures nucléaires en Ukraine : danger constant et en augmentation / The nuclear infrastructures in Ukraine: constant and increasing danger

MacarelLe 25 décembre 2015 à 14h19
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Décidément, nous les “sapiens” (les mal nommés), avons créé un monde complexe (trop ???).
Pour Dmitry Orlov, les hivers anormalement doux seraient une bénédiction par rapport à la situation de plus en plus précaire des infrastructures électro-nucléaires de l’Ukraine, liées à la situation économique et politique désastreuse de ce pays.
extrait :
Quel est le risque d’un accident nucléaire majeur en Ukraine ? Eh bien, il s’avère, très élevé : tout récemment on en a évité un de justesse lorsque certains Ukro-nazis ont fait sauter les lignes électriques alimentant la Crimée, déclenchant une panne d’électricité qui a duré plusieurs jours. Les Russes se sont dépêchés de mettre en place une ligne depuis la Russie continentale, permettant à la Crimée d’être à nouveau alimentée. Mais pendant que tout ceci se passait, l’Ukraine du Sud, avec ses 4 blocs d’énergie, a perdu sa connexion au réseau, et ce n’est que grâce aux très rapides, actions expertes prises par le personnel qu’à été évité un accident nucléaire.
J’espère que vous le savez déjà, mais, juste au cas où, permettez-moi de rappeler à nouveau. Une des pires choses qui puisse arriver à un réacteur nucléaire est la perte de l’approvisionnement en électricité. Oui, les centrales nucléaires produisent de l’électricité- la plupart du temps-, mais elles doivent être alimentés en électricité tout le temps pour éviter un effondrement. C’est ce qui est arrivé à Fukushima Daiichi, avec pour résultat une dispersion au sol de radionucléides aussi loin que Tokyo, et une fuite d’une mixture radioactive dans le Pacifique, qui n’a cessé depuis, .
Ainsi donc le scénario de cauchemar pour l’Ukraine est simple. La température descend en dessous de zéro et y reste pour quelques semaines. Les réserves en charbon et gaz naturel s’épuisent ; Les centrales thermiques sont fermées; le réseau électrique s’écroule; Les pompes de refroidissement des 19 réacteurs nucléaires (qui, soit dit en passant, n’ont probablement pas été révisées aussi récemment qu’ elles auraient dû l’être) arrêtent le pompage; fusion du coeur!
Donc, si vous voulez dire une prière pour l’Ukraine en cette saison de Fêtes de fin d’année, ne vous donnez pas cette peine, car c’est peine perdue. Par contre dites en une pour le réchauffement climatique. Si, cet hiver reste très, très chaud, alors le scénario “19 Fukushima” pourrait être évité. Ceci n’est pas impossible: nous avons eu une succession d’ hivers anormalement chaud les uns après les autres, et chaque mois qui passe établit de nouveaux records. L’avenir semble s’annoncer chaud- voire très chaud. Prions pour qu’il ne devienne pas aussi chaud- sur le plan radioactif.
Quand je pense que certains, proposent de construire toujours plus de réacteurs nucléaires de par le monde, pour lutter contre le réchauffement du climat. Au prétexte que c’est une énergie “bas carbone”, décidément, faire la part des choses entre les rétroactions positives ou négatives, dans un système devenu très complexe, ne va pas être une mince affaire.
Hors de la décroissance de notre consommation d’énergie point de salut. Cela veut dire réorienter totalement nos modes de vie vers plus de sobriété, donc inverser les flux de population des villes vers les campagnes et relocaliser tout ce qui peut l’être, pour cela : une seule option, sortir du système capitaliste. C’est le défit auquel doit s’atteler sans plus attendre l’humanité, si elle croit encore en l’avenir de l’espèce.
“Crise du capitalisme : André Gorz avait tout compris”
En ce jour l’on peut croire au Père Noël, comme je le disais plus haut ;-)
source : https://www.les-crises.fr/noel/