vendredi 1 mai 2015

Ukraine-Russie: quand l’Empire tombe le masque (de la bataille contre le Système, épisode VIII) / Ukraine-Russia: when the Empire drops the mask (of the battle against the System, the episode VIII)

L’interview de George Friedman par Kommersant


Source : 

http://www.dedefensa.org/article-l_interview_de_george_friedman_par_kommersant_22_01_2015.html

Comme nous l’annoncions le , nous publions l’entièreté du texte de l’interview de George Friedman par le quotidien russeKommersant le 21 décembre 2014 (dont nous avons parlé lors de cette parution initiale, le 22 décembre 2014). Notre travail a été fait à partir de la traduction anglaise que vient d’en donner Russia Insider. Nous écrivions hier à ce propos :
«“Russia Insider” a eu l’excellente idée de reprendre l’entièreté de l’interview de Friedman à “Kommersant” et de le traduire en anglais. (Voir RI, le 20 janvier 2015, traduction en anglais de Paul R. Grenier, de “US-Russia.org”.) Nous-mêmes avons décidé de traduire cette version anglaise en français, car elle nous a paru particulièrement importante: 1) d’abord par les vérités indubitables qu’elle établit sur les responsabilités fondamentales de la crise ukrainienne; ensuite, 2) parce qu’elle développe une conception géostratégique qui est celle de l’“establishment” US, et du Système lui-même à la lumière de l’“idéal de puissance”, avec son impeccable logique interne mais aussi et surtout avec ses distorsions fondamentales de conception et de vision du monde (y compris celle qui est attribuée à la Russie). Tout cela explique la marche des événements vers l’inéluctabilité d’une crise majeure, sinon finale, dont la responsabilité sera tout entièrecelle des USA, c’est-à-dire celle du Système. Pas de surprise, certes, mais il est bon d’en avoir la documentation quasi-officielle et abondante.»
Voici donc la traduction intégrale de l’interview, avec bien entendu la reprise de la première partie déjà présente dans le texte du 21 janvier 2015...

Kommersant : «Dans vos analyses, vous vous référez à la fragmentation de l’Europe. Comment se manifeste cette fragmentation ?»
George Friedman : «Durant la Guerre froide, les frontières en Europe ont été préservées. Il était entendu que, si l’on changeait quelque chose, une déstabilisation s’ensuivait. Une fois la Guerre froide terminée, le bouleversement des frontières a commencé avec la Yougoslavie. Ensuite, il y a eu les changements de facto dans les frontières des pays du Caucase. Très récemment, 45% des Écossais ont voté pour l’indépendance. Les Catalans veulent aussi leur indépendance.
»Dans le contexte de ce mouvement de fond, je ne pense pas que la situation ukrainienne (où une partie du pays est attirée par un rapprochement avec l’UE tandis que l’autre veut être proche de la Russie) est unique. La situation ukrainienne prend parfaitement sa place dans les tendances centrifuges que nous avons observées en Europe depuis un certain temps. Bien entendu et jusqu’à récemment, personne ne pensait à la question des rapports entre l’Angleterre et l’Écosse, qui semblait être réglée depuis 300 ans, et qui est réapparue de façon si soudaine et urgente. En d’autres mots, la crise ukrainienne, si elle est connectées avec la situation russe, est aussi une partie d’un processus qui marque la crise européenne elle-même.»
Kommersant : «Les politiciens européens disent que ce qui a causé la déstabilisation de l’Europe c’est l’action de la Russie en Ukraine.»
George Friedman : «Les Européens sont très fiers de ce qu’ils nomment leur “exceptionnalité”. Cela implique qu’ils se sont débarrassés de toute menace de guerre interne, depuis au moins un demi-siècle, et qu’ils ont vécu dans un monde de stabilité et de prospérité. Mais jusqu’aux années 1990, l’Europe a vécu, en fait, sous l’occupation conjointe des USA et de l’URSS. Et puis, il y a eu la Yougoslavie, et puis le Caucase. Le continent européen n’a jamais été complètement pacifié.»
Kommersant : «Mais les officiels US, aussi bien que les directions des États-membres de l’UE, ont justifié leur politique très dure contre la Russie par le fait que, avec l’annexion de la Crimée, la Russie a “redessiné des frontières par la force” depuis la Seconde Guerre mondiale.»
George Friedman : «Les Américains savent que c’est un non-sens. Le premier exemple de changement des frontières par la force a été la Yougoslavie. Et le Kosovo fut seulement l’achèvement du processus. Et les USA sont directement impliqués dans ce processus.»
Kommersant : «Quel est le but de la politique US pour ce qui concerne l’Ukraine ?»
George Friedman : «Durant les cent dernières années, les Américains ont poursuivi avec constance une politique étrangère très consistante: empêcher quelque nation que ce soit de constituer une trop grande puissance en Europe. D’abord, les USA ont cherché à empêcher l’Allemagne de dominer l’Europe, ensuite ils ont cherché à limiter l’influence de l’URSS.
«L’essence de cette politique est ceci: maintenir aussi longtemps que possible un certain rapport de forces en Europe [qui les avantage], en aidant les partis les plus faibles, et lorsque le rapport de forces existant était [ou est] sur le point d’être modifiée, – en intervenant au dernier moment. Ce fut le cas durant la Première Guerre mondiale, lorsque les USA intervinrent seulement après l’abdication du tsar Nicolas II en 1917 pour éviter que l’Allemagne s’affirmât d’une façon prééminente. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les USA ouvrirent un second front très tardivement (en juin 1944), après qu’il fût devenu évident que les Russes allaient l’emporter sur les Allemands.
»Par-dessus tout, l’alliance potentiellement la plus dangereuse, selon le point de vue des USA, a toujours été une alliance entre la Russie et l’Allemagne. Cela serait une alliance entre la technologie et le capital allemands avec les ressources naturelles et humaines de la Russie.»
Kommersant : «Aujourd’hui, que croyez-vous que les USA tentent de contenir ?»
George Friedman : «Aujourd’hui, les USA cherchent à bloquer l’émergence d’un ensemble d’hégémonies régionales potentielles : la Serbie, l’Iran, l’Irak. En même temps, les USA utilisent des attaques de diversion. Par exemple, dans une bataille, quand l’ennemi est sur le point de parvenir à une victoire, vous le frappez de façon à déstabiliser son avantage. Les USA ne cherchent pas à “vaincre” la Serbie, l’Iran ou l’Irak, mais ils cherchent à créer le chaos dans ces zones pour empêcher ces pays de devenir trop forts.»
Kommersant : «Et pour ce qui est de la Russie, quelle tactique utilisent-ils ?»
George Friedman : «La fragmentation de l’Europe est accompagnée par l’affaiblissement de l’OTAN. Les pays européens n’ont pratiquement par de réelles armées qui leur soient propres. Dans l’alliance, seuls les USA sont puissants en termes militaires. Dans le cadre de l’affaiblissement de l’Europe, la puissance relative de la Russie a considérablement grandi.
»L’impératif stratégique de la Russie est d’établir une zone de sécurité la plus profonde possible sur ses frontières occidentales. Par conséquent, la Russie a toujours été particulièrement sensibles à ses relations avec la Biélorussie, l’Ukraine, les pays baltes et les autres pays d’Europe de l’Est. Ils sont d’une très grande importance pour la sécurité nationale de la Russie.
»Au début de cette année [2014], il existait en Ukraine un gouvernement assez pro-russe mais très faible. Cette situation convenait parfaitement à la Russie: après tout, la Russie ne voulait pas contrôler complètement l’Ukraine ni l’occuper; il était suffisant pour elle que l’Ukraine ne rejoignît ni l’OTAN ni l’UE. Les autorités russes ne peuvent tolérer une situation où des forces militaires occidentales seraient stationnées à une centaine de kilomètres de Koursk ou de Voronezh.
»Les USA, pour leur part, étaient intéressés par la formation d’un gouvernement pro-occidental en Ukraine. Ils voyaient que la puissance russe augmentait et ils cherchaient à empêcher la Russie de consolider cette position dans l’espace post-soviétique. Le succès des forces pro-occidentales en Ukraine devait permettre de contenir la Russie.
»La Russie définit l’événement qui a eu lieu au début de cette année [en février 2014] comme un coup d’Etat organisé par les USA. Et en vérité, ce fut le coup [d’État] le plus flagrant dans l’histoire.»
Kommersant : «Vous parlez bien de la liquidation de l’accord du 21 février [2014], c’est-à-dire du processus Maidan ?
George Friedman : «Tout le processus. Après tout, les USA ont soutenu ouvertement les groupes des droits de l’homme en Ukraine, y compris par des soutiens financiers. Pendant ce temps, les services de renseignement russes rataient complètement l’identification de cette tendance et sa signification. Ils n’ont pas compris ce qui était en train de se passer, et quand ils ont enfin réalisé ils se trouvèrent incapables de stabiliser la situation, et ils firent une mauvaise évaluation de l’état d’esprit dans l’Est de l’Ukraine.»
Kommersant : «En d’autres mots, la crise ukrainienne est le résultat de la confrontation entre la Russie et les USA ?»
»Vous avez là deux puissances: l’une veut une Ukraine neutre, l’autre une Ukraine qui forme un élément d’une ligne de restriction de l’expansion russe. On ne peut dire que l’une des deux parties se trompent: tous les deux agissent selon leurs intérêts nationaux. Il y a juste le fait que leurs intérêts nationaux sont antagonistes.
»Pour les Américains, comme je l’ai dit, il est important d’empêcher l’émergence d’une hégémonie en Europe. Récemment, les USA ont commencé à s’inquiéter des intentions et du potentiel de la Russie. La Russie est en train d’évoluer de la position défensive qu’elle avait depuis 1992 vers une restauration de son influence. Il s’agit d’une divergence des intérêts nationaux de deux grandes puissances»
Kommersant : «Quels actes du côté russe pourraient avoir causé la préoccupation des USA ?»
George Friedman : «La Russie a commencé à entreprendre certaines initiatives que les USA considéraient comme inacceptables. D’abord en Syrie. C’est là que les Russes démontrèrent aux Américains qu’ils étaient capables d’influer sur les processus en cours au Moyen-Orient. Les USA ont assez de problèmes au Moyen-Orient sans y ajouter la concurrence des Russes.
»Les Russes sont intervenus dans les processus du Moyen-Orient parce que, entre autres raisons, ils espéraient acquérir une capacité de levier pour influencer la politique étrangère des USA dans d’autres domaines. Mais ils ont fait une erreur de calcul. Les USA ont pensé qu’ils cherchaient à s’opposer à eux.
»C’est dans ce contexte que l’on doit évaluer les événements en Ukraine. Apparemment, les Russes n’ont pas bien mesuré avec quelle hostilité les USA percevraient leur action [en Syrie] , ou bien ils n’ont pas vu la capacité des USA à trouver aisément des contre-mesures. C’est dans cette situation que les USA ont observé la Russie et en sont arrivés à conclure qu’ils pouvaient au moins prendre cette mesure de riposte : l’instabilité en Ukraine.»
Kommersant : «Donc, vous pensez que l’Ukraine est une sorte de revanche sur la Syrie ?»
George Friedman : «Non non, pas une revanche. Mais l’intervention des Russes dans le processus syrien, alors que les USA étaient encore en train de traiter les problèmes d’Irak, et qu’ils négociaient avec l’Iran ... A Washington, beaucoup de gens ont eu l’impression que les Russes voulaient déstabiliser la position US déjà bien fragilisée au Moyen-Orient, – Une région d’une importance capitale pour les USA.
»A propos de cette question, il y avait deux points de vue différents à Washington : celle selon laquelle les Russes essayaient maladroitement de jouer un rôle [pour faire les importants], et celle selon laquelle ils avaient trouvé un point faible dans la position des USA et qu’ils essayaient d’en tirer avantage. Je ne suis pas en train de dire que l’intervention en Syrie de la Russie est la cause de la crise ukrainienne, cela serait simplifier et caricaturer. Mais cette intervention a achever de faire pencher la balance de l’opinion prédominante à Washington vers l’idée que la Russie était un problème. Et alors, que fallait-il faire? Il valait mieux ne pas les affronter directement au Moyen-Orient, il fallait orienter leur attention vers un problème nouveau dans une autre région.
»Bien sûr, tout cela est très simplifié, c’est beaucoup plus complexe dans la pratique mais la cause et l’effet sur les relations sont exactement comme je le dis. Le point central, l’argument fondamental, c’est que l’intérêt stratégique des USA est d’empêcher la Russie de devenir hégémonique. Et il est dans l’intérêt stratégique de la Russie de ne pas permettre aux USA de venir jusque sur ses frontières...»
Kommersant : «Selon vous, quelle est l’idée qui se trouve derrière les sanctions US ? Les autorités russes disent que les USA veulent parvenir à un changement de régime en Russie.»
George Friedman : «Le but des sanctions, c’est, – avec un minimum de dommages pour les USA et des dommages un peu plus conséquents pour l’Europe, – de faire pression sur la Russie de façon à ce qu’elle capitule et remplisse les conditions exigées par les USA.
»Les sanctions démontrent la puissance des USA. Et les USA sont très heureux d’en faire usage contre les pays qui n’ont pas les moyens de répondre et de riposter d’une façon adéquate. C’est aussi une opportunité pour “réaligner” les Européens. Je ne pense pas que le but principal des USA soit le changement de régime en Russie. Le but principal, c’était de limiter le plus possible les capacités de manœuvre des autorités russes, ce qui est effectivement en train de survenir. Mais il y a bien sûr d’autres facteurs qui jouent un rôle, comme par exemple le ralentissement de l’économie russe et la chute du prix du pétrole.»
Kommersant : «En Russie, beaucoup disent que les prix du pétrole ont été manipulés par une conspiration entre les USA et les pays du Golfe.»
George Friedman : «Il est toujours plus facile d’expliquer une difficulté par une référence à des actions délibérées d’autres personnes. Il est un fait qu’un certain nombre de pays, dont la Chine, l’Inde et le Brésil, ont réduit leurs prévisions pour ce qui concerne leur rythme d’expansion économique. Et, par ailleurs, l’Europe est au niveau zéro pour sa croissance. Et là-dessus, une révolution se développe dans le secteur pétrolier, et le volume de pétrole disponible grandit.
»La chute des prix du pétrole était inévitable. Qu’est-ce que vous pouviez attendre d’autre ? Mais vous [vous, Russes]avez construit toute votre stratégie économique non seulement sur un prix levé du pétrole, mais aussi sur l’exportation des ressources d’énergie en tant que telles. Cela vous rend si vulnérables ! Vous auriez dû employer les 10 ou 15 dernières années de rentrées importantes de la vente des ressources d’énergie à la diversification de l’économie, mais votre gouvernement n’a pas fait cela.»
Kommersant : «Peut-on attendre une amélioration des relations entre les USA et la Russie après les prochaines élections présidentielles US ?»
George Friedman : «En Russie, vous personnalisez trop la politique américaine. Aux USA, le président est seulement une des institutions du pouvoir, il n’est pas tout-puissant. Obama est aussi pieds et poings liés que ses prédécesseurs. Si au Moyen-Orient des groupes comme l’“État Islamique” se développent à un rythme très rapide, peu importe que le président soit démocrate ou républicain, – il devra intervenir avec force contre eux.
»Aucun président américain ne peut se permettre de rester assis sans rien faire si la Russie devient de plus en plus influente. Les actions de la Russie au Moyen-Orient ou, disons, dans le cas de l’asile politique accordée à Edward Snowden, ont été perçues aux USA comme des attaques directes contre les intérêts US. N’importe quel président doit réagir contre cela. Il y a trois ans, dans un de mes livres, je prédisais que dès que la Russie commencerait à accroître sa puissance et à montrer cet accroissement, une crise éclaterait en Ukraine. C’était évident.»
Kommersant : «Que croyez-vous qu’on puisse dire du rapprochement entre la Russie et la Chine ?»
George Friedman : «La Chine a beaucoup de problèmes qui lui sont propres, – freinage de la croissance, inflation élevée, chômage. Il n’y a aucun cadeau à espérer de Pékin. Et la construction du pipeline vers la Chine, où les autorités russes vont devoir dépenser beaucoup d’argent, n’aura probablement aucun impact tangible sur l’économie russe.»
Kommersant : «Comment croyez-vous que la situation en Ukraine va se développer?»
George Friedman : «La Russie ne fera aucune concession sur la Crimée, c’est évident. Mais je pense qu’elle aura de sérieux problèmes pour assurer le ravitaillement et la subsistance de la péninsule. D’autre part, elle ne peut pas reculer sur certaines de ses positions vis-à-vis de l’Ukraine. Elle ne peut pas permettre à des forces militaires occidentales de stationner sur le territoire ukrainien. C’est un cauchemar pour la Russie, avec fort peu de possibilités de manœuvres.
»Les USA vont devoir prendre une décision stratégique, pas maintenant mais dans le futur, soit pour intervenir plus activement en Ukraine, ce qui présente beaucoup de difficultés, soit pour construire une nouvelle alliance, – au sein de l’OTAN ou hors de l’OTAN, – avec la Pologne, la Roumanie, les pays baltes et, par exemple, la Turquie. Cela a déjà commencé à se former, doucement mais cela a commencé. Et c’est quelque chose que les Russes n’accepteront pas, – un “cordon sanitaire”. Pour les USA, l’essentiel n’est pas de contrôler l’Ukraine; l’essentiel est que les Russes ne la contrôlent pas.
»Beaucoup dépendra de Kiev. Le gouvernement de Kiev est le maillon faible. S’il se fragmente, – ce qui, de façon assez surprenante, n’est pas encore arrivé, – alors les Russes essaieront de faire tourner les choses en leur faveur.
»Mais la question principale est bien de savoir si la Russie peut évoluer dans tout cela en n’éclatant pas. Elle fait face désormais à tous les facteurs qui ont conduit à l’effondrement de l’Union Soviétique: l’absence d’un système de transport efficace; une attitude de scepticisme dans beaucoup de régions du pays pour la capitale, du Caucase à l’Extrême-Orient; mais la chose principale est une économie qui ne fonctionne que dans certaines circonstances, – essentiellement, le prix de l’énergie élevé. Vous n’avez qu’un seul produit, et il est aujourd’hui en offre excessive sur le marché global.»

Ukraine-Russie: quand l’Empire tombe le masque  (de la bataille contre le Système, épisode VIII)

Source : http://www.entrefilets.com/Quand%20l_Empire_tombe_le_masque.html

bases US dans le monde


15/04/2015

Il y a des moments comme cela où la vérité surgit soudain et vient brièvement parasiter l’écran de fumée de la vertueuse narrative propagée par les médias-Système. L’effet est toujours saisissant, jubilatoire même. Le 3 février dernier, le directeur de la fameuse agence privée de renseignement Strafor, George Friedman, nous a donc offert l’un de ces moments devant le Council on Foreign Relations de Chicago. Evoquant sans complexe la stratégie de domination globale de l’Empire US, il a parlé de l’opération menée actuellement par les Etats-Unis pour fracturer l’Eurasie et empêcher ainsi la constitution d’un bloc concurrent euro-asiatique, détaillant à cet égard le rôle-clé des USA dans la déstabilisation de l’Ukraine. Il a aussi stigmatisé cette Europe «qui n’existe pas» où seule l’Allemagne compte, bref, toutes ces sortes de choses qui n’ont rien à voir avec la bouillie pour les chats que vous sert la presse-Système subventionnée au quotidien. Moment rare donc, riche d’enseignements, où tout est dit de l’ivresse de puissance d’un Empire froid comme l’acier, sans âme et donc sans état d’âme.

La « CIA de l’ombre »


L’officine que dirige George Friedman est surnommée outre-Atlantique la «CIA de l'ombre», et conseille d’ailleurs comme il se doit l’administration américaine. George Friedman est donc pratiquement un «officiel» de Washington, moins les élans partisans ou les prudences électorales. Pour Friedman, les USA sont donc bel et bien un Empire dont le seul défaut est de ne pas encore oser s’assumer totalement comme tel.
Il avait déjà fait sensation en décembre 2014 (pas dans Libé ou Le Monde ne cherchez pas) lorsqu’il avait déclaré au quotidien russe Kommersant (1) que la pseudo révolution de Maïdan à Kiev avait bien été «le coup [d’État] le plus flagrant de l’histoire», confirmant d’ailleurs ce que nous disons depuis le début de l’affaire (2)
Si tout ce que Monsieur Friedman dit n’est pas nécessairement juste, son analyse représente toutefois ce qui se rapproche le plus aujourd’hui de la «vérité de la situation» au cœur de l’Empire.

Voici la transcription du discours (3).



De l’Europe qui n’existe pas, à l’Ukraine

«Aucun pays ne peut rester éternellement on paix, surtout les USA. Je veux dire que les USA sont constamment concernés par les guerres. À mon avis, l’Europe ne sera plus impliquée dans de grandes guerres comme avant, mais l'Europe subira le même sort que les autres pays: ils auront leur guerre, puis leur période de paix, et ils y laisseront des vies. Il n'y aura pas des centaines de millions de morts, mais l'idée d'une exclusivité européenne à mon avis... l'amènera à des guerres. Il y aura des conflits en Europe. Il y a déjà eu des conflits, en Yougoslavie et maintenant en Ukraine. 

Quant aux relations entre l'Europe et les États-Unis, nous n'avons pas de relation avec l'Europe. Nous avons des relations avec la Roumanie, nous avons des relations avec la France etc., il n'y a pas d'Europe, avec qui les USA aurait des relations. 
(…)


[L’extrémisme islamique] est un problème pour les États-Unis, mais ce n'est pas une menace pour notre survie. Il doit être traité, mais il doit être traité de manière proportionnelle. Nous avons d'autres intérêts de politique étrangère.

La menace Russo-allemande

Donc l'intérêt primordial des États-Unis, pour lequel nous avons fait des guerres pendant des siècles, lors de la première, la deuxième et la Guerre Froide, a été la relation entre l'Allemagne et la Russie par ce qu'unis, ils représentent la seule force qui pourrait nous menacer, et nous devons nous assurer que cela n'arrive pas.
Que faites-vous si vous êtes un Ukrainien? Il est essentiel d'établir le dialogue avec le seul pays qui vous aidera, et ce pays ce sont les États-Unis.

L’armée ukrainienne, «notre armée»

»La semaine dernière, il y a une dizaine de jours, le général Hodges, commandant de l'armée américaine en Europe, s'est rendu en Ukraine pour y annoncer que les formateurs américains viendraient désormais officiellement, et non plus officieusement. Il a remis des médailles aux combattants ukrainiens, ce qui est contraire au règlement de l'armée qui ne permet pas de décorer des étrangers, mais il a fait. Ce faisant, il a montré que c'était son armée. Ensuite, il est parti pour aller annoncer aux Pays Baltes que les États-Unis allaient disposer des blindés, de l'artillerie et autres matériels en Pologne, Roumanie et en Bulgarie. C'est un point très intéressant. Donc les États-Unis ont annoncé hier qu'ils allaient envoyer des armes. Ce soir, bien sûr, les USA l’ont nié mais les armes partiront bien.»Faisant tout cela, les États-Unis ont agi en dehors du cadre de l'OTAN. Parce que dans le cadre de l'OTAN, il doit y avoir un accord à l'humanité et n'importe quel pays peut opposer son veto sur n'importe quoi. Et les Turcs opposeront leur veto «juste pour rire». Le fait est que les États-Unis sont prêts à créer un cordon sanitaire autour de la Russie. La Russie le sait. Elle croit que l'intention des États-Unis et de faire éclater la Fédération de Russie. Je pense que, comme l'avait dit Pierre Lory, «nous ne voulons pas vous tuer, nous voulons juste vous faire un peu mal»De toute façon, nous sommes revenus au jeu d'antan. Et si vous interroger un Polonais ou un Roumain, ils évoluent dans un univers totalement différent d'un Allemand qui est aussi différent de l'univers d'un Espagnol. Bref, il n'y a pas de dénominateurs communs en Europe.

C’est cynique, amoral, mais ça marche

budgets militaires dans le monde

Mais si j’étais ukrainiens, je ferais exactement ce qu'ils font : essayer de s'appuyer sur les Américains. Les États-Unis ont un avantage fondamental : ils contrôlent tous les océans du monde. Aucune autre puissance ne l'a jamais fait. Par conséquent, nous arrivons à envahir les peuples et ils ne peuvent pas nous envahir, ceci est une très bonne chose. Maintenir le contrôle de la mer et le contrôle de l'espace et la base de notre pouvoir.

La meilleure façon de vaincre une flotte ennemie est de l'empêcher de se construire. La façon dont les Britanniques ont réussi à s'assurer qu'aucune puissance européenne ne puisse construire une flotte a été de faire en sorte que les Européens s'entre-déchirent. La politique que je recommande et celle adoptée par Ronald Reagan en Irak et en Iran. Il a financé les deux côtés, de sorte qu'ils se battent entre eux afin de ne pas nous combattre. C'était cynique, ce n'était certainement pas moral, mais ça a marché.

Et c'est le point central: les États-Unis ne peuvent pas occuper l’Irak. Au moment où les premières bottes touchent le sol, la différence démographique est telle que nous sommes totalement en infériorité numérique. Nous pouvons vaincre une armée, nous ne pouvons pas occuper l'Irak… l'idée que 130’000 hommes puissent occuper un pays de 25 millions d'habitants... eh bien le ratio policiers-civils à New York est supérieur à celui déployé en Irak.

Donc, nous n'avons pas la capacité d'aller partout, mais nous avons la capacité de, premièrement: soutenir diverses puissances rivales afin qu'elles se concentrent sur elles-mêmes en leur procurant le soutien politique, quelques soutiens économiques, militaires, des conseillers et, en dernière options, faire comme avec le Japon, je veux dire au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan, par des mesures de désorganisation. L’objectif des mesures de désorganisation n'est pas de vaincre l'ennemi mais de le déstabiliser. C'est ce que nous avons fait dans chacune de ces guerres, par exemple, nous avons fait perdre son équilibre à Al Qaïda.

Rome et l’Empire britannique pour modèles

Notre problème, car nous sommes jeunes et stupide, est que après avoir déstabilisé les ennemis et de nous dire: «c'est bon, le travail est fait, rentrons chez nous…», ce fut si facile alors pourquoi ne pas y construire une démocratie. Et c'est à ce moment que la démence nous frappe. 

La solution est que les États-Unis ne peuvent pas constamment intervenir dans toute l'Eurasie, ils doivent intervenir de manière sélective et très rarement. Ce doit être fait en dernier recours. L'intervention militaire ne peut pas être la première mesure à appliquer. Et en envoyant les troupes américaines nous devons bien comprendre en quoi consiste notre tâche, se limiter à elle et ne pas développer toutes sortes de fantasmes psychotiques. Donc, j'espère que nous avons retenu la leçon. Parfois les enfants ont besoin de temps pour apprendre les leçons.

Mais je pense que vous avez absolument raison, en tant qu’Empire, nous ne pouvons pas nous comporter de la sorte. La Grande-Bretagne n'a pas occupé l’Inde, elle a monté les différents états indiens les uns contre les autres, puis elle a fourni quelques officiers britanniques à l'armée indienne. Les Romains n'avais pas envoyé de grandes armées dans leurs territoires conquis : ils avaient placé des gouverneurs pro-romains et ces gouverneurs, comme par exemple Ponce Pilate, étaient responsables du maintien de la paix. 

Donc, les empires qui contrôlent directement les territoires se soldent par un échec, comme c'était le cas avec l'empire nazi. Personne n'est suffisamment puissant pour le faire. Vous devez vous montrer plus intelligent. Cependant, notre problème n'est pas encore ça, notre problème en fait est d'admettre que nous avons un Empire. Donc, nous n'avons pas encore atteint ce point car nous ne pensons pas que nous pouvons rentrer à la maison parce que le travail est bel et bien terminé. Donc, nous ne sommes qu'au début du chemin nous ne sommes même pas prêt à lire le chapitre trois du livre.

La bataille de l’intermarium

intermarium doctrine

La question à l'ordre du jour pour les Russes est: ont-ils créé une zone tampon qui sera au minimum une zone neutre, ou bien l'Occident va-t-il s’introduire beaucoup plus loin en Ukraine… et s’installer à 100 kilomètres de Stalingrad et à 500 km de Moscou.

Pour la Russie, le statut de l'Ukraine représente une menace pour sa survie, et les Russes ne peuvent pas laisser faire. Et la question pour les États-Unis, dans le cas où la Russie s'accroche à l'Ukraine: où cela s'arrêtera-t-il. Ce n'est donc pas un hasard si le général Hodges, (qui a été nommé pour porter le chapeau), parle du pré-positionnement de troupes en Roumanie, Bulgarie, Pologne et jusqu'à la Baltique. Par ses actions les USA préparent leur intermarium (4) de la mer Noire à la Baltique, dont rêvait Pilsudski (5). C'est la solution pour les États-Unis.

L’inconnue allemande

La question pour laquelle nous n'avons pas de réponse est que va faire l'Allemagne? La vraie inconnue dans l'équation européenne ce sont les Allemands. Pendant que les États-Unis mettent en place le cordon sanitaire entre l'Europe et la Russie, pas en Ukraine mais à l'ouest, et que les Russes essaient de trouver comment tirer parti des Ukrainiens, nous ignorons la position allemande.

L'Allemagne est dans une position très particulière, l'ancien chancelier Gerhard Schröder et membre du conseil d'administration de Gazprom et ils ont une relation très complexe avec les Russes. Les Allemands eux-mêmes ne savent pas quoi faire. Ils doivent exporter et les Russes peuvent acheter. Et d’un autre côté s’ils perdent la zone de libre-échange ils doivent construire quelque chose de différent. Pour les États-Unis, la peur primordiale est la technologie allemande et le capital allemand avec les ressources naturelles russes et la main-d'œuvre russe comme la seule combinaison qui a fait très peur aux USA pendant des siècles. 
»Alors, comment cela va-t-il se jouer. Eh bien les États-Unis ont déjà joué cartes sur table. C'est la ligne de la Baltique à la mer Noire. Quant aux Russes, leurs cartes ont toujours été sur la table. Ils doivent avoir au moins une Ukraine neutre, pas une Ukraine pro-occidentale.
 La Biélorussie est une autre question. 

»Maintenant, celui qui peut me dire ce que les Allemands vont faire, me dira ce que seront les 20 prochaines années de l'Histoire. Mais malheureusement, les Allemands n'ont pas pris leur décision. Et c'est toujours le problème récurrent de l'Allemagne avec son économie très puissante et sa géopolitique très fragile, et qui ne sait jamais trop comment concilier les deux. 

Depuis 1871, la question de l'Europe a été la question allemande. Comme la question allemande ressurgit, c'est bien la question que nous devons régler, et nous ne savons pas comment l'aborder, nous ne savons pas ce qu'ils vont faire."

Conclusions

Le discours de Friedman est donc totalement décomplexé. Pour un presque «officiel» de Washington, il y a là la marque de cette espèce d’ivresse de puissance qui permet aujourd’hui aux élites de l’Empire de dire tout haut ce qu’il convenait de dissimuler hier. 
Cette «liberté de ton» nouvelle nous rappelle par exemple celle d’un Karl Rove qui, lorsqu’il officiait comme conseiller de W. Bush, avait déclaré en 2002: «Nous sommes un empire maintenant, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement, comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons des réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire. (...) Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons.»
L’exposé de Friedman est taillé dans la même glace. Celle d’un Empire US en train de s’émanciper du poids de la nécessité de plaire à ses sujets, de jouer encore et toujours les grands frères protecteurs et désintéressés là où il n’y a toujours eu que voracité et volonté de domination sans partage. Et en effet, cet émancipation s’est accompagnée d’une violence redoublée en matière de projection de sa force avec, en un petit quart de siècle, près de 4 millions de morts à la clé (6) (toujours pour la bonne cause bien sûr).
Aujourd’hui, la carte des positionnements militaires US à l’extérieur des frontières du pays; son budget de défense pharaonique et son inculpabilité à attiser ou provoquer des guerres, pour protéger ses intérêts ou étendre sa rapine, ne laissent donc plus planer aucun doute sur le fait que nous sommes bel et bien face à un Empire dans toute l’acception du terme.
Un Empire ivre de puissance, froid comme l’acier de ses armes, sans âme et donc sans état d’âme.
Et comme le dit si justement Friedman: «C’est cynique, ce n'est certainement pas moral, mais ça marche.» 


Publié par entrefilets.com le 15 avril 2015


Enfumage ukrainien: contre-propagande (et si vous avez encore un doute : voici)

jeudi 30 avril 2015

Paris : Manifestation non déclarée devant l'ambassade d'Ukraine : 4 interpellations illégales / Paris: demonstration not declared in front of the embassy of Ukraine: 4 illegal questionings


Mercredi 22 avril, alors que Petro Porochenko était en visite en France, Bruno, militant en faveur des Républiques Populaires du Donbass, a décidé de réaliser quelques graffitis sur la route longeant l’ambassade d’Ukraine à Paris, avant de chanter la Marseillaise puis l’hymne russe sous leurs fenêtres. Une action, certes pacifique mais qui n’a pas plu à l’ambassade qui s’est empressée de prévenir les autorités.
Les forces de police ont, dès leur arrivée, procédé à l’arrestation de trois partisans des séparatistes, avant de réserver le même sort au journaliste de l’Agence Info Libre présent sur place. Transportés sirènes hurlantes jusqu’au commissariat du 7e où nous avons attendus menottés à un banc la confirmation que cette arrestation était illégale et ne pouvait donc aboutir sur une garde à vue. Nous avons été convoqués le lendemain afin de répondre aux questions des autorités. Aucune suite ne semble être envisagée.


Source : http://gaideclin.blogspot.fr/2015/04/liberte-dexpression-manifestation-non.html





lundi 27 avril 2015

Gilles Ardinat sur l'altermondialisme et la démondialisation / Gilles Ardinat on the anti-globalization and the deglobalization



Etes-vous mondialiste, anti-mondialiste, alter-mondialiste ou... démon-dialiste ?

1h10 de réflexions qui en valent la peine








Un résumé écrit de cet exposé : 



Source : http://www.lengadoc-info.com/1761/societe/altermondialisme-et-demondialisation-avec-gilles-ardinat/





 « Altermondialisme et Démondialisation » avec Gilles Ardinat

« Altermondialisme et Démondialisation » avec Gilles Ardinat



Publié par : JordiV 20 avril 2015 dans Société Laisser un commentaire


20/04/2015 – 14h00 Montpellier (Lengadoc-info.com) – Professeur agrégé d’Histoire-Géographie enseignant à l’université Paul Valéry, Gilles Ardinat était invité ce vendredi à Montpellier par l’associationUniversité Réelle afin de débattre sur la question de l’altermondialisme et de la démondialisation.

L’auteur de « Comprendre la mondialisation en dix leçons » s’est attaché à définir avec précision des termes trop souvent employés à tort et à travers. Ainsi, si le mot « mondialisation » est souvent perçu comme un concept économique synonyme de néo-libéralisme, pour Gilles Ardinat il s’agit « d’un processus de généralisation des échanges entre les différents territoires de la planète ». En bon géographe, il place la notion de territoire au cœur du concept de mondialisation et l’économie n’est qu’un des aspects de ce processus. D’ailleurs la « généralisation des échanges » évoquée ne concerne pas uniquement les échanges économiques mais également l’information, les idées, les personnes, « ce sont des échanges de tout type ». A ne pas confondre avec le mondialisme, c’est à dire « la doctrine visant l’instauration d’un super état mondial, un gouvernement mondial comme le dirait Jacques Attali ». Mais pour l’universitaire, il n’y a pas aujourd’hui de mouvement politique qui se revendique ouvertement de cette doctrine, c’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’élargir cette définition à tous ceux qui sont partisans du processus de mondialisation.

« Les altermondialistes sont dans une critique qui est partielle et qui ne va pas jusqu’au bout de sa logique »

Ainsi les « altermondialistes ce sont des gens qui critiquent les modalités de la mondialisation telle qu’elle existe mais qui voudraient en proposer une autre ». Un mouvement qui selon Gille Ardinat bénéficie d’une image plutôt positive dans les médias, ils sont perçus comme de « doux rêveurs ». Un mouvement aujourd’hui en échec malgré la pertinence de certaines analyses notamment dans la prévision des crises de ces dernières années, qui aurait du apporter une certaine crédibilité. « Les altermondialistes sont dans une critique qui est partielle et qui ne va pas jusqu’au bout de sa logique parce qu’ils n’envisagent que l’aspect économique et financier de la mondialisation. (…) Il y a une crainte chez les altermondialistes d’être catalogués comme des réactionnaires, des passéistes, des protectionnistes voire des nationalistes et pourquoi pas même des racistes. Ils ont peur d’être qualifiés de rouge-brun et restent favorables à l’ouverture des frontières par anti-racisme ».

Selon Gilles Ardinat, « l’anti-racisme est devenu une espèce d’étendard de militants qui ne sont plus là pour combattre le racisme. Leur but c’est de diaboliser, de terroriser, de rendre impossible un certain nombre de débats. (…) Aujourd’hui on n’ose plus aborder certains sujets qui n’ont rien à voir avec le racisme parce qu’on a peur d’être taxé de raciste. Dans le mouvement altermondialiste il y a cette peur et donc certaines questions ne peuvent pas être abordées. Exemple, le protectionnisme, qui est une doctrine économique qui n’a rien à voir avec une doctrine raciale. Défendre une forme de protectionnisme économique c’est défendre une forme de repli sur soi, c’est de la xénophobie, de l’égoïsme. (…) Pourtant, si l’on veut lutter contre la banque, contre la spéculation, il faudra nécessairement des frontières ». Ce n’est alors pas étonnant de voir le Medef faire la promotion de la liberté de circulation et de voir comment Madame Parisot s’est impliquée dans l’anti-racisme ».

« Ce n’est pas d’une autre mondialisation dont on a besoin mais d’une démondialisation »

L’universitaire montpelliérain ne se cache pas, pour lui, « si l’on doit faire une critique de la mondialisation il faut aller jusqu’au bout de la logique et proposer non pas une autre mondialisation mais un programme politique qui serait le contraire, c’est à dire la démondialisation ». Un concept politique qui est porté en France par Jacques Sapir et pendant un temps par Arnaud Montebourg. « Cette démondialisation c’est l’idée de mettre des frontières économiques, de faire du patriotisme économique, l’idée que l’État intervient. C’est un programme politique concret pour relocaliser les activités, ré-enraciner les économies ». Un programme qui a plusieurs facettes et notamment culturelle, « l’OMC et le système de libre échange œuvrent dans le sens d’une américanisation culturelle. Dans ce domaine, les altermondialistes sont moins complexés par la préférence nationale, c’est ce qu’on appelle l’exception culturelle avec par exemple les quotas de films en France ». Mais il faut aller plus plus loin, « la démondialisation ça pourrait être aussi un processus culturel de redécouverte des identités nationales et régionales face à cette américanisation forcenée ». « Si on veut proposer une alternative réelle, ce n’est pas d’une autre mondialisation dont on a besoin mais d’une démondialisation en reconstituant des communautés enracinées ».



Photos : DR

Lengadoc-info.com, 2015, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.


Et si vous voulez un petit résumé de son bouquin : http://tem.revues.org/2650

samedi 25 avril 2015

Le néo-colonialisme intellectuel de la gauche européenne / The intellectual neo-colonialism of the European left

Source : http://www.cetri.be/spip.php?article3816&lang=frhttp://www.cetri.be/spip.php?article3816&lang=fr


par Emir Sader
(13 avril 2015)


La gauche européenne a été essentiellement socialiste – ou social-démocrate – et communiste. Elle avait comme composantes essentielles, les syndicats et les partis politiques – avec une représentation parlementaire, participant aux des élections, alliés entre eux. Et des groupes plus radicaux, en général trotskistes qui faisaient partie du même scénario politique et idéologique.
Une de ses composantes – qui allait devenir problématique – à savoir le nationalisme, fut classé comme une idéologie de droite à cause de son caractère chauviniste en Europe. La responsabilité attribuée aux nationalismes dans les deux guerres mondiales a renforcé cette classification.
Sur d’autres continents, particulièrement en Amérique Latine, cette classification apparaissait comme schématique, mécanique. L’inadéquation est devenue de plus en plus claire alors que surgissaient des forces et des leaderships nationalistes.
En Europe, l’idéologie de la bourgeoisie montante fut le libéralisme, par opposition aux blocages féodaux à la libre circulation du capital et de la main-d’œuvre. Le nationalisme s’est situé à droite du spectre politique et idéologique, exaltant les valeurs nationales de chaque pays en opposition à celles des autres pays et, plus récemment, en s’opposant à l’unification européenne, parce qu’elle affaiblit les États nationaux.
A la périphérie du capitalisme, le nationalisme et le libéralisme ont des traits distincts, et même opposés à ceux qu’ils ont en Europe. Le libéralisme a été l’idéologie des secteurs primaires exportateurs, qui vivaient du libre-échange, exprimant les intérêts de l’oligarchie traditionnelle, de l’ensemble de la droite. Par contre et à la différence de l’Europe, le nationalisme a toujours eu une composante anti-impérialiste.
La gauche européenne a toujours eu de grandes difficultés à comprendre le nationalisme et le libéralisme dans des régions comme l’Amérique Latine. Exemple d’une des erreurs provenant de la vision eurocentrique : des leaders comme Perón et Vargas ont parfois été comparés par les partis communistes d’Amérique Latine avec des dirigeants fascistes européens – comme Hitler et Mussolini – de par leurs composantes nationaliste et antilibérale. En même temps, des forces libérales latinoaméricaines ont été acceptées par l’Internationale Socialiste parce qu’elles défendraient les systèmes politiques « démocratiques » (en réalité, libéraux) contre « les dictatures » dans lesquelles des leaders nationalistes joueraient le rôle principal avec leur charisme et leur idéologie supposée « populiste » et autoritaire.
Des processus comme les révolutions mexicaines, cubaine, sandiniste, et des leaderships nationalistes comme ceux mentionnés, ont été difficiles à digérer par la gauche traditionnelle compte tenu de son héritage colonial, eurocentrique. La même chose se passe, d’une certaine façon, avec la gauche latinoaméricaine du XXIème siècle, dont la gauche traditionnelle européenne éprouve des difficultés à comprendre le caractère et les luttes. Ces mêmes limites affectent les intellectuels d’une gauche européenne qui reste eurocentrique dans sa vision de l’Amérique Latine.
D’une part, il y a les intellectuels de la social-démocratie qui en évoluant vers le social-libéralisme puis le néo-libéralisme, ont perdu toute possibilité de comprendre l’Amérique Latine et la gauche post-néolibérale de notre région.
Mais il y a aussi les intellectuels francs-tireurs ou liés à des courants de l’ultra gauche européenne qui lancent leurs analyses critiques sur les gouvernements progressistes latinoaméricains avec une grande désinvolture, expliquant ce que ces gouvernements ont fait de faux, ce qu’ils devraient faire, ce qu’ils ne devraient pas faire, etc., etc. Ils parlent comme si leurs thèses avaient été confirmées, sans pouvoir présenter aucun exemple concret de ce que leurs idées ont produit et démontré, qui s’adapterait mieux à la réalité que les chemins que ces gouvernements suivent.
Ils se préoccupent des tendances « caudillistes », « populistes », des leaders latinoaméricains, jugent ces processus à partir de ce qu’ils estiment que devraient être les intérêts de tel ou tel mouvement social, ou de l’une ou l’autre thématique. Ils ont des problèmes pour comprendre le caractère nationaliste, anti-impérialiste, populaire, des gouvernements post néolibéraux, leurs processus concrets de construction d’une hégémonie alternative dans un monde encore très conservateur. Ils survolent les réalités comme des oiseaux, saluant quelque chose pour ensuite le critiquer, sans s’identifier profondément à l’ensemble de ces mouvements qui forment la gauche du XXIème siècle. Le temps passe et ces visions eurocentriques ne débouchent sur aucune construction concrète, parce qu’ils sont impuissants à capter les trames contradictoires de la réalité et à partir de cela, proposer les alternatives qui peuvent être portées par les peuples.
Ils se comportent comme s’ils étaient les « consciences critiques de la gauche latinoaméricaine » et comme si nous avions besoin d’elles, comme si nous n’avions pas conscience des raisons de nos avancées, des obstacles que nous avons devant nous, et des difficultés pour les dépasser. Non seulement ils ne peuvent présenter les résultats de leurs analyses, ni dans leurs propres pays – qui peuvent être la France, le Portugal, l’Angleterre ou d’autres pays – là où l’on suppose que leurs idées devraient avoir des résultats. Mais ils ne réussissent pas non plus à expliquer – ni même à aborder – les raisons pour lesquelles, dans leur propres pays, la situation de la gauche est incomparablement pire que dans les pays latinoaméricains qu’ils critiquent.
Ce sont des attitudes encore mues par le paternalisme de l’eurocentrisme et qui se tournent vers l’Amérique Latine non pour apprendre mais avec une posture de professeurs, comme s’ils étaient porteurs de l’ensemble de la connaissance et des expériences victorieuses, à partir desquelles ils donneraient un cours magistral sur nos processus. Ils représentent, en fait, malgré les apparences, les formes de la vieille gauche, qui n’a pas fait l’autocritique de ses erreurs, échecs et reculs. Qui ne sont pas disposées à apprendre des nouvelles expériences latinoaméricaines.
L’aura universitaire ne réussit pas à cacher les difficultés qu’ils ont pour s’engager dans des processus concrets et, à partir de ceux-ci, pour partager la construction des alternatives.
Les analyses qui ne débouchent pas sur des propositions concrètes de transformation de la réalité, présentent de moins en moins d’intérêt. Les postures critiques restent sur le plan de théories qui ne se projettent pas dans le champ du réel, sans aucune capacité à s’approprier la réalité concrète, moins encore de la transformer. Pour reprendre le vieil adage marxiste toujours actuel : leurs idées ne se transforment jamais en force matérielle parce qu’elles ne pénètrent jamais dans les masses.
Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

jeudi 23 avril 2015

Entretien d’actualité avec Jean Bricmont (liberté d'expression, Charlie, Israël, Iran, les rouges-verts-bruns, etcaetera) / Interview of current events with Jean Bricmont (freedom of expression, Charlie, Israel, Iran, red-green-browns, etcaetera)

Source : http://www.agenceinfolibre.fr/entretien-dactualite-avec-jean-bricmont-2/


De passage à Paris suite à une conférence donnée à la Faculté de Grenoble 1, Jean Bricmont revient sur la polémique qu’a suscité cette invitation. Nous aborderons également la récente réélection de Netanyahu en Israël pour terminer sur l’issue des interminables négociations sur le nucléaire iranien.




Le rassemblement pro-palestinien dont il est question durant l’entretien :

mardi 21 avril 2015

La Grèce, l’UE et l’hybris (l’Ukraine a conduit l’UE “à sortir du bois”, à se découvrir pour ce qu’elle est, ou ce qu’elle est devenue dans son évolution souterraine peu importe, c’est-à-dire une institution parfaitement totalitaire) /Greece, EU and hybris (Ukraine led the EU " to go out of the wood ", to confide for the fact that it is, or what it became in its subterranean evolution, no matter, that is a perfectly totalitarian institution)

Source : http://www.dedefensa.org/article-la_gr_ce_l_ue_et_l_hybris_20_04_2015.html

Auteur : Philippe Grasset

20/04/2015 - Bloc-Notes

La Grèce, l’UE et l’hybris


Dans son commentaire du 18 avril 2015, avec le titre de «La Grèce face à l’hybris européenne» sur son site RussEurope, l’économiste Jacques Sapir développe les conditions de l’actuel face-à-face entre la Grèce et l’UE et juge que l’on est arrivé à la situation finale. («Il s’en déduit qu’un défaut de la Grèce peut survenir dans les semaines qui viennent, mais surviendra de toute manière entre la fin juin et le début du mois de juillet. Sauf si, d’un côté ou de l’autre, un changement de position survient.»)

Sapir examine les diverses possibilités, les réalités économiques, les conditions de l’affrontement. Il admet que la stratégie grecque, qui consiste à tenter de retourner contre l’UE sa propre puissance selon la “théorie des jeux” plus que selon la technique du “faire aïkido” qui est plus antagoniste, a du sens et du mérite à la fois, donc en théorie pourrait marcher et donner à la Grèce un compromis qui l’avantagerait. «Mais la théorie des jeux ne fonctionne que face à un adversaire rationnel», et l’UE n’est plus “rationnelle”, qu’elle soit adversaire ou partenaire, ou même objet d’admiration ou d’appréciation idolâtre. Alors, l’économiste se fait avec bonheur historien et psychologue, voire métahistorien en introduisant un facteur fondamental : l’hybris de l’UE, qui ôte à cette institution dans cette interprétation toute raison acceptable, – à moins de parler naturellement de raison-subvertie ; l’hybris, qui fait d’elle une entité évidemment déstructurante et dissolvante, une véritable créature autonome dotée d’une sorte de psychologie propre. Cela place la Grèce devant un dilemme dont les deux termes sont si extrêmes qu’ils interdisent évidemment et absolument le moindre compromis : se soumettre complètement ou rompre... Si elle veut survivre, la Grèce devra rompre.

«Le gouvernement grec a construit sa stratégie sur le fait que l’Eurogroupe aurait bien plus à perdre que la Grèce à une crise. En cas de défaut grec, les gouvernement de la zone Euro devraient expliquer à leurs populations qu’il faut recapitaliser d’urgence la BCE et couvrir les pertes du MES et du FESF. Par ailleurs, un défaut grec entraînerait l’activation des CDS (credit-defaut swaps) qui ont été émis. Enfin, psychologiquement, cette crise signifierait à tous les observateurs que l’Euro n’est pas irréversible mais aussi que les pays du “noyau” de la zone Euro ne sont pas prêts à assumer les conséquences du fonctionnement de la zone Euro. Il ne faudrait que quelques semaines pour que la crise se répercute dans les pays périphériques (Espagne, Portugal, Irlande et Italie). De proche en proche, on aboutirait à l’implosion de la zone Euro. C’est pourquoi le gouvernement grec ne veut pas céder. Ajoutons, et tout le monde le comprend, que s’il cède il perd immédiatement toute sa crédibilité et sa légitimité, et que Syriza, un parti passé en quelques années de 4% à 36% des sondages, serait condamné à disparaître.

»Mais là où le gouvernement grec erre, c’est qu’il pense que les décisions au niveau de l’Eurogroupe seront prises sur la base d’intérêts économiques. En fait, les gouvernements des pays de la zone Euro ont investi énormément dans la dimension politique et symbolique. L’Euro, comme le dit depuis des années le philosophe italien Diego Fusaro n’est pas une monnaie, c’est un projet politique et symbolique. Et, ce projet ne peut s’accommoder d’un compromis avec la Grèce. Car, en cas de compromis, validant la stratégie de Tsipras et de Syriza, c’est toute la politique d’austérité qui volerait en éclat (avec un encouragement très fort à Podemos en Espagne et au Sinn Fein en Irlande), non seulement au grand dam de l’Allemagne (et de ces alliés) mais aussi des hommes politiques qui, dans d’autres pays, ont construit leur carrière sur ce projet (comme François Hollande).

»C’est pourquoi un compromis est en réalité une illusion. Il n’y a pas d’alternative à l’Eurogroupe que d’écraser ou périr. Il n’y a pas d’alternative pour le gouvernement grec que d’aller à l’affrontement ou périr.

»En fait, aucun des deux adversaires, que ce soit le gouvernement grec ou l’Eurogroupe, n’a de marge de négociation. Cette situation a été voulue par le Ministre des finances grec, Yannis Varoufakis, qui connaît bien la théorie des jeux, et qui a retourné la faiblesse apparente de son pays pour en faire une force. C’est ce que l’on appelle la “coercive deficiency”. Mais la théorie des jeux ne fonctionne que face à un adversaire rationnel. Or, cela fait des années que les responsables européens sont sortis de tout cadre rationnel et ne sont plus guidés que par l’idéologie mais aussi l’hybris du projet européiste. Ce terme peut être traduit par “la démesure”. Mais en réalité cela va bien plus loin. C’est un sentiment violent qui est inspiré par les passions, comme dans le cas européen, et plus particulièrement par l’orgueil, et en particulier par l’orgueil politique. Pour les Grecs anciens l’hybris était considérée comme un crime.

"La stratégie de Varoufakis se heurte à l’hybris. C’est une figure qu’il doit bien connaître. Il sait, aussi, que face à elle, seule la rupture est possible.»

“Seule la rupture est possible”, – notre logique de l’antiSystème fait que nous ne pouvions qu’abonder dans ce sens, et que nous abondons ... Cet accord est bien entendu la cause qui nous a fait retenir ce texte, mais plus encore, pour le symbole puissant et les références que ce terme suscite, l’idée de l’hybris de l’UE. Nous citons souvent l’hybris comme le trait dominant de la psychologie-Système, affectant les principales forces du bloc BAO, principalement les USA et l’UE. Effectivement, la démonstration est convaincante, et c’est sans doute l’une des grandes vertus de l’épisode Syriza, quoi qu’il arrive, d’avoir mis en évidence l’existence de ce péché mortel, de ce trait épouvantable de la psychologie, dans le cas de l’UE. Nous différerions peut-être (de Sapir) du point de vue de la chronologie, pour mieux mettre en lumière combien cette manifestation si évidente et si impudente, nous dirions presque désespérée à force d’impudence de l’hybris-UE, représente un signe évident de la crise de cette institution, et un signe non moins affirmé de la trajectoire de chute où elle est engagée.

Sapir écrit : «Or, cela fait des années que les responsables européens sont sortis de tout cadre rationnel et ne sont plus guidés que par l’idéologie mais aussi l’hybris du projet européiste.» Ce “des années” vaut certainement pour la “sortie de tout cadre rationnel” et pour l’affirmation idéologique extrémiste qui se sont réalisées de la façon péremptoire qu’on voit entre les années 1990 et les années 2004-2005 (du traité de Maastricht à l’euro, à l’élargissement à l’Est), mais moins certainement pour l’hybris. L’installation de cette passion funeste qui attendait son heure, certes conséquence du reste mais aussi transmutation du reste, s’est développée à partir de la formation du bloc BAO (automne 2008) et des aventures expansionnistes du bloc BAO à partir de 2010, et elle s’est installée brusquement, justement comme une transmutation psychologique presque d’une forme crisique, à l’occasion de la crise ukrainienne (novembre-2013-février 2014). Brusquement, en se transmutant, cette rupture de la psychologie a aussitôt imprimé une marque politique et stratégique dans l’affaire ukrainienne et face à la Russie. Depuis, l’on sent bien que l’UE est devenue une entité animée de penchants expansionnistes affirmé et qui abandonne tout velléité de s’en dissimuler, et de moins en moins préoccupée sinon plus du tout à se maquiller d’un vernis démocratique de simple convenance. (Ainsi, à notre sens, l'UE aurait eu face à la Grèce une position moins intransigeante s'il n'y avait eu entretemps l'aventure ukrainienne qui a dévoilé l'hybris sans la moindre retenue.)

Cette transmutation qui ne peut être précisée que sous la forme d’une “transmutation-Système”, c’est-à-dire un rapprochement décisif de ce qui est l’essentiel producteur d’une dynamique maléfique, produit l’habituel mélange que les bons auteurs identifient dans ce qu’on nommerait le Mal dans notre époque catastrophique ; c’est-à-dire, selon le schéma classique, cette dynamique de surpuissance qui se veut irrésistible et l’extrême stupidité qui l’accompagne et nous donne le ferme espoir que la susdite dynamique de surpuissance atteint le sommet d’elle-même en produisant parallèlement sa transformation (même pas besoin de transmuter) en autodestruction, tout en conservant une fidélité sans faille à l’essentielle dimension de la stupidité qui est sa marque indélébile comme celle du diable. (Selon cette observation de René Guénon que nous affectionnons : «On dit même que le diable, quand il veut, est fort bon théologien; il est vrai, pourtant, qu’il ne peut s'empêcher de laisser échapper toujours quelque sottise, qui est comme sa signature...») Les dirigeants européens, influencés par l’entité qu’ils croient diriger et dont ils ne font que subir l’influence, trop faible psychologiquement pour lui opposer une fermeté quelconque, se comportent effectivement à l’image de l’entité ainsi opérationnalisée : la déclaration (citée par Sapir dans son texte) de Juncker, président de la Commission, après les élections grecques du 25 janvier, rend compte de ce mariage de la surpuissance et de la stupidité, – «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens», déclara-t-il fameusement... Effectivement, il s’agit bien de l’hybris, disons d’une catégorie postmoderne, parfaitement en ligne avec celle des USA dont l’UE est aujourd’hui le “compagnon de route” presque à égalité et en toute complicité, bien plus que le vassal ou l’obligée.

Au reste, l’institution évolue au niveau interne dans le même sens, avec une montée draconienne des mesures de “sécurisation” interne de l'institution UE, impliquant une sorte de surveillance intensive et intrusive, soupçonneuse et tatillonne. Un nombre de plus en plus grand de sites internet, jugés “dissident”, et qui concernent plus encore les nouvelles non caviardées du Moyen-Orient ou de l’Ukraine, ont leur accès bloqué sur les circuits intérieurs par de mystérieuses décisions venues d’on ne sait quelle mystérieuse organisation de sécurité. Un fonctionnaire sollicitant une position particulière ou une bourse d’étude, peut se voir opposer un refus, non parce qu’il a répondu d’une façon incompétente à une interview d’évaluation, mais, par exemple, parce qu’il a eu une phrase malheureuse sur la Grèce (du type “les pauvre Grecs, leur sort est difficile”). L’hybris est donc bien là, omniprésente, aussi bien présente à l’intérieur des institutions, installant une tension constante, une suspicion à mesure, et de plus en plus souvent désarroi et confusion sur la raison d’être et l’orientation de l’institution.

Nous dirions que cet hybris correspond à une affirmation de puissance (surpuissance) dont la crise ukrainienne a été la génitrice incontestable. L’Ukraine a conduit l’UE “à sortir du bois”, à se découvrir pour ce qu’elle est, ou ce qu’elle est devenue dans son évolution souterraine peu importe, c’est-à-dire une institution parfaitement totalitaire. Ce faisant, elle a complètement tourné le dos à ce qu’elle présentait comme ses ambitions pacificatrices, comme modèle de “gouvernance apaisée” et comme modèle postmoderne de gouvernement idéal. Ainsi, en acquérant cette surpuissance que lui impose son hybris, comme juste retour des choses puisque l’hybris est née de cette surpuissance, elle se met paradoxalement dans une position d’extrême faiblesse. Elle est entraînée, – le cas ukrainien est exemplaire, – dans des voies de plus en plus douteuses, où la légitimité qu’elle prétendait avoir avec ses idéaux initiaux se dissout à très grande vitesse, remplacée par l’imposture, le simulacre, et l’enchaînement dramatique du déterminisme-narrativiste. L’hybris-Système dont l’UE est désormais la porteuse comme on l’est d’une peste épouvantable, est la marque du processus irrémédiable d’effondrement qui l’entraîne. Sera-ce la Grèce, sera-ce autre chose, qui nous montrera que le roi est nu ? Les occasions ne manquent pas et ne feront que se multiplier tant cette attitude engendre de contradiction,s conflictuelles, d'antagonismes furieux, notamment avec les Etats-Membres et avec leurs populations.

lundi 20 avril 2015

PayPal imagine le futur moyen d’identification : une micropuce à avaler / PayPal imagines the future way of identification: a microflea to be swallowed

http://ilfattoquotidiano.fr/paypal-imagine-le-futur-moyen-didentification-une-micropuce-a-avaler/

PayPal imagine le futur moyen d’identification : une micropuce à avaler articles by IlFatto Share on facebookShare on twitterShare on emailShare on pinterest_shareMore Sharing Services 0 PayPal est en train d’imaginer le futur de l’identification pour les moyens de paiement : un microdispositif à injecter, à ingurgiter ou à placer quelque part dans le corps. C’est le chef du développement, Jonathan Leblanc, qui a soutenu l’idée lors d’une série de conférences Kill all Passwords, selon laquelle la prochaine étape passera par une véritable intégration avec le corps humain. Les paiements mobiles, mais aussi les interactions online sensibles ne reposeront donc plus sur des méthodes « externes », mais sur un moyen d’identification entièrement corporel. Elle laissera de côté les analyses biométriques qui passeraient par un intermédiaire, puisque cet intermédiaire deviendra nous-même, notre corps. En poussant à l’extrême, on pourrait parler d’implant dans le cerveau, mais de façon plus banale, l’idée est d’ingurgiter une pilule capable de s’autoalimenter en énergie grâce aux acides de l’estomac. « Si le mot de passe est faible, alors il vous faut le consolider par quelque chose de physique, » a ajouté Leblanc. En somme, le moment est venu d’en finir avec les anciens dispositifs et les anciennes méthodes. L’un des points les plus discutés concerne les faux résultats générés par la reconnaissance des empreintes digitales et autres marqueurs biométriques : si l’on n’est pas reconnu correctement, on n’accède pas au service associé. L’idéal, selon Leblanc (ci-contre), serait une micropuce implantée sous la peau avec un capteur Ecg qui pourrait transmettre les données de l’activité électrique du corps (un paramètre unique pour chaque individu) et communiquer par Wifi, un peu comme les "wearable computer tattoos" (tatouages numériques à porter) Ou bien des capsules à avaler, qui pourraient analyser les niveaux de glucose et autres paramètres permettant d’identifier le corps « de l’hôte ». PayPal travaille réellement à ce type de projets, par exemple à un bracelet d’identification des battements cardiaques, mais ils ne sont pas les seuls à le faire et on voir proliférer les hackathons consacrées aux futures techniques [d’identification]. Cela ne signifie pas que PayPal va adopter immédiatement ces techniques, mais simplement qu’elle veut être à l’avant-garde dans le domaine. D’ailleurs, les lois actuelles n’autoriseraient pas si facilement l’usage de ces technologies [ah ben nous voilà rassurés – NdT]. La Repubblica – 20 avril 2015 Traduction : Christophe pour ilFattoQuotidiano.fr

Mes commentaires : no comment... 

vendredi 17 avril 2015

Conflit ukrainien : à propos de la création de réalités totalement fabriquées par le bloc américano-occidentaliste - un entretien éclairant avec Philippe Grasset (DEDEFENSA.ORG) /Ukrainian conflict: about the creation of realities totally made by the American-occidentalist block - a shining interview with Philippe Grasset ( DEDEFENSA.ORG)

Source : http://www.dedefensa.org/article-vid_o_06_le_d_terminisme-narrativiste_15_04_2015.html

Vidéo 06 : Le déterminisme-narrativiste

Cette Vidéo n°6 des Conversations de dedefensa.org prend place dans la série des entretiens consacrés à des concepts publiés dans notre rubrique Glossaire.dde. Cette série a commencé avec la Vidéo n°2 consacrée à l’“idéal de puissance” (voir le 18 mai 2014). Nous confirmons effectivement cette tendance mise en évidence dès cette Vidéo n°2 : leGlossaire.dde constitue une référence centrale et constante pour cette rubrique des Conversations. Cette fois, avec notre n°6, il s’agit du concept de “déterminisme-narrativiste”, dont le texte de présentation a été mis en ligne le 26 février 2015.
Ce concept est une pure création d’une situation originale que nous avons relevé, que nous avons vu se développer sans prendre conscience précisément de son caractère exceptionnel, puis qui s’est affirmé enfin, sous une forme extraordinaire, dans la crise ukrainienne. Nous parlons aussi bien de la situation en Ukraine que des positions que cette crise entraîne dans nombre de pays concernés. Il s’agit de l’idée que la création de réalités totalement fabriquées, – ce que nous nommons narrative, – entraîne dans une logique qui devient bientôt un “déterminisme“, obligeant à poursuivre la description d’une réalité qui n’existe pas, jusqu’à des positions absurdes. Cela conduit évidemment à une complète rupture de contacts, de dialogue, etc., entre des adversaires et des concurrents sur un théâtre donné, dans une période donnée, etc. ; l’un et l’autre se trouvent, littéralement, dans deux univers différents, sans liens, sans référence commune.
Bien entendu et s’agissant de l’Ukraine, il faut aussitôt préciser que les créateurs d’une narrative complètement étrangère à la réalité se trouvent nécessairement du côté des pays du bloc BAO, principalement les USA et, dans une (à peine) moindre mesure, les pays de l’UE. D’une façon générale, la narrative trouve sa matrice dans la Grande Crise du Système, dont la production ne cesse de se heurter de plus en plus frontalement au réel ; les pays du bloc BAO étant plus, sinon totalement (USA) intégrés au Système, ce sont eux qui développent les narrative nécessaires et se trouvent emportés dans le vertige du déterminisme-narrativiste.
On observera également, dans cette Conversation une évolution de plus dans la forme de l’entretien. Non seulement nous restons à notre nouvel effectif de trois personnes, mais plus encore, le nouvel intervenant apparaît dans le champ de la conversation et n’est plus en “voix-off”. Il s'agit d'Yves Mollard La Bruyère, qui est déjà intervenu pour la Vidéo n°4 du 22 juillet 2014.

Crédit

La réalisation de cet entretien, en date du vendredi 14 mars 2015, a été assurée par Sébastien Beuken.

mercredi 15 avril 2015

Incident dans une centrale nucléaire du sud de l’Ukraine... comme prétexte à diverses réflexions sur l'organisation du monde / Incident in a nuclear power plant of the South of Ukraine... as pretext with diverses thougths about the organization of the world/

“On April 11 at 14.37 at the energy block #3 of the South-Ukrainian NPP, the generator was disabled by the auto-electrical safety feature. Probably the cause of the outage was the loss of generator excitation”. Le communiqué précise que le changement de carburant de russe à américano-japonais n’est pas la cause de l’incident (fortruss). Cette centrale avait été déjà le cadre d’un incident, un incendie cette fois, en janvier 2015 (korrespondent.net).





Mes commentaires :

Si vous avez encore des doutes sur ce qui se trame là-bas, voyez ce dernier rapport de situation... et jugez par vous-même :

http://www.les-crises.fr/actuukraine-15-04-2015/

Cet incident pose une fois de plus la question de la gestion des infrastructures nucléaires dans un pays

- en guerre;
- en cours d'effondrement (économique, social, démocratique...);
- sans compter que ce conflit cristallise, à nos frontières, deux visions opposées de l'organisation du monde :

1. Une vision d'un monde unipolaire, essentiellement portée par l'Occident, qui promeut la mondialisation (économique), la globalisation (l'homogénéisation des standards culturels) et, à terme, l'instauration d'un gouvernement mondial.

2. Une vision d'un monde multipolaire, essentiellement portée par les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui promeut la souveraineté des nations sans exclure, bien évidemment, des alliances économiques ou... militaires.

On a souvent dit que la nation (... nationalisme), c'était la guerre. Sans aucun doute.Nous pourrions aussi nous poser la question à propos de l'Europe (... Européisme et ... régionalismes) ou de l'instauration d'un gouvernement mondial  (...mondialisme).

A ce sujet voir : 

http://trodetou.blogspot.be/2013/11/pierre-hillard-comprendre-le-nouvel.html 

http://www.upr.fr/conferences/leurope-cest-la-guerre-2

Ces deux visions du monde, unipolaire ou multipolaire, comportent des risques.

Je choisis toutefois la vision multipolaire. Pour faire ce choix, je me focalise sur l'observation... de deux modèles agricoles.  

Postulat de départ : chaque famille de plante a le plus souvent "sa" maladie 

- dans un modèle agricole privilégiant les monocultures (culture d'une seule espèce, le plus souvent associée à l'utilisation intensive et non durable d'engrais, de pesticides... ou à la culture de plantes ogm), si une maladie survient, l'agriculteur prend le risque de perdre toute sa production;

- dans un modèle agricole privilégiant les polycultures (culture de plusieurs espèces différentes comme c'est le cas en agroécologie ou en permaculture), l'agriculteur ne met pas "tous ses oeufs dans le même panier". Si une maladie survient, le plus souvent propre à une famille de plante, l'agriculteur ne perd, au pire, qu'une partie de sa production.

Imaginez l'Union européenne ou un gouvernement mondial :
 
- supprimant toujours plus nos libertés pour préserver notre sécurité... ou des intérêts étrangers à l'intérêt général (Patriot act, Loi sur le renseignement....http://www.les-crises.fr/loi-sur-le-renseignement-manuel-valls-sinspire-de-george-bush/ , etc.);
- rabaissant toujours plus les normes sociales de production (salaire minimum, dumping social, droit de grève, durée du temps de travail, etc.);
- rabaissant toujours plus les normes environnementales de production (pesticides, ogm, hormones, etc.).

Imaginez que ces décisions puissent seulement se prendre au niveau d'une nation.  

Quelle est, selon vous, la conception du monde donnant à l'humanité toute entière le plus de chances de survie ? 

Si vous doutez encore, camarades conspirationnistes, lisez ou relisez "1984", de Georges Orwell.

Christophe

lundi 13 avril 2015

Hillary Clinton : de la candidate-Système à la nausée-antiwar / Hillary Clinton : from the candidate-system at the nausea-antiwar

Source : http://www.dedefensa.org/article-de_la_candidate-syst_me_la_naus_e-antiwar_13_04_2015.html
Auteur : Philippe Grasset


Hillary Clinton candidate pour 2016, quelle non-surprise ! Tout le monde la donnait candidate et tout le monde dans les salons la voient gagnante, d’ailleurs comme en 2006-2007 où elle était déjà super-favorite et où elle perdit magnifiquement comme l'on sait. Tout cela fait partie du cirque-Système habituel, dont Hillary est un des clowns-vedette. Il faut dire que, présidente, elle comblerait nos vœux les plus chers : une femme présidente, une adepte à la fois de l’affectivisme et du déterminisme-narrativiste, extrêmement postmoderne, espérant parvenir à faire une campagne de $2,5-$3 milliards avec les donateurs qui vont bien, une extrémiste exaltée qui nous donnerait sans doute une Victoria Nuland au département d’État, – que du bonheur, comme ils disent selon une expression si complètement de la couleur des temps. (Pour avoir une mise en bouche ... Un article de Robert Parry, de ConsortiumNews, du 10 février 2014 donne une vision équilibrée de l’action diplomatique et de sécurité nationale de Clinton, – et les choses ne se sont pas améliorées depuis, avec son attitude tout au long de la crise ukrainienne. Il est aussi simple de dire qu’Hillary Clinton est une neoconaffirmée, qui ferait parfois passer GW Bush pour un modéré, et bien sûr idem pour Obama.)
... Bien, passons outre ces bruits de basse-cour. Hillary ne présente guère d’intérêt, sinon la capacité de rassembler sur son nom un certain nombre de $milliards, pour faire perdurer le désordre américaniste dans la voie dynamique où il se trouve. Beaucoup plus intéressant, cet article d'Edward Lozansky, dans Sputnik.News, le 10 avril 2015. Lozansky est un homme intéressant, Ukrainien de naissance du temps de l’URSS, études avancées à l’Institut de Moscou de Physique et d’Ingénieurerie, mis à l’index pour avoir critiqué la politique extérieure de l’URSS et s’expatriant aux USA en 1976, pour travailler à l’Université de Rochester puis à l’American University de Washington, avant de revenir en 1990 en URSS redevenue Russie pour fonder l’American University de Moscou. (Voir sa biographie.) Tout cela pour dire que Lozansky n’est pas un extrémiste et qu’il garde aussi bien un pied à Washington, avec les contacts qu’il faut, tout en travaillant à Moscou. Son texte est intitulé «Who is America's Worst Enemy?».
• ... Et la réponse est étonnante, dans tous les cas pour les républicains : «Ironically, in a recent poll, over a third of the Republican Party members named none other than US President Barak Obama as the biggest threat to America.» Effectivement, un sondage réalisé par Reuters/Ipsos, et dont les résultats ont été communiqués le 31 mars 2015 (reprise dans Business Insider), donne chez les républicains Obama comme première “menace imminente” pour les USA, très loin devant Poutine (25%) et Assad (23%).
«A Reuters/Ipsos online poll this month asked 2,809 Americans to rate how much of a threat a list of countries, organizations and individuals posed to the United States on a scale of 1 to 5, with one being no threat and 5 being an imminent threat. The poll showed 34 percent of Republicans ranked Obama as an imminent threat, ahead of Putin (25 percent), who has been accused of aggression in the Ukraine, and Assad (23 percent). Western governments have alleged that Assad used chlorine gas and barrel bombs on his own citizens...
»Given the level of polarization in American politics the results are not that surprising, said Barry Glassner, a sociologist and author of “The Culture of Fear: Why Americans are afraid of the wrong things.” “There tends to be a lot of demonizing of the person who is in the office,” Glassner said, adding that “fear mongering” by the Republican and Democratic parties would be a mainstay of the U.S. 2016 presidential campaign...»
Il n’est pas assuré que nous soyons de l’avis de Mr. Glassner. Même pour des républicains, faire du président des USA la première “menace imminente”, à près de 10% devant un Poutine après le torrent de diabolisation et d’accusations antirusses de ces douze derniers mois, constitue un cas exceptionnel qui révèle une rupture complète, non pas entre les deux partis (c’est une évidence sans grande importance), mais dans le cœur même du sentiment nationaliste de patriotisme, et de l’affirmation d’exceptionnalisme qui ont toujours caractérisé l’attitude civique aux USA, et ceci et cela favorisés jusqu’à l’outrance d’une constante mise en condition par le système de la communication. Ce n’est pas de “polarisation” entre deux partis qui sont comme les deux ailes d’un “parti unique” qu’il faut parler, c’est d’une dissolution explosive du sentiment de fierté collective de la conscience de la citoyenneté américaine, et donc un danger majeur pour le système de l’américanisme ; en effet, ce sentiment de “fierté collective” fut le plus souvent l’effet d’un effort constant de manufacture du système de la communication pour tenir unie une fédération (les USA) qui ne l’était guère, et sa dissolution serait, – est un échec particulièrement grave, troublant et gros d’une instabilité redoutable.
• Là-dessus, après l’introduction qu’on a lue, Lozansky passe en revue la politique extérieure d’Obama dans la mesure où c’est sur ce point, selon lui, que les républicains devront en priorité affronter le candidat démocrate, – fort probablement, la candidate Hillary ... Et le mot qui résonne aujourd’hui parmi les élus républicains, ou plutôt l’expression est celle de “chaos total”, où les USA ne sont plus capables, par leur propre faute, de reconnaître qui est leur ami, qui est leur ennemi, qui est leur allié et qui est leur adversaire ...
«“Total chaos" is how many Congress members, Republicans and Democrats alike, most often describe the current situation in the Middle East. The media seem to concur. In this chaos neither politicians, nor generals, nor yet even the wisest military analysts can confidently say who is a friend and ally, and who is the enemy. It just so happens that one of America's certain enemies, Iran, is helping us in the fight against the Islamic State, while at the same time supporting the leadership of Syria and Shiite rebels in Yemen who have overthrown pro-US President Abd Rabbuh Mansur Hadi...[...]
»In the recent talks on Iran's nuclear problem it was our top enemy Russia who was a key and a constructive player without whom the problem simply cannot be solved. Even US State Department spokesperson Marie Harf said that Russia played an important role in reaching the framework agreement with Iran. All of this is unfolding against the backdrop of tough sanctions imposed on Russia. With these, Obama hopes to destroy Russia's economy and achieve a change in leadership. Yet these policies have failed to achieve any of these goals. Besides, some European countries are beginning to protest against the sanctions – which hurt their own economies, not just Russia’s.»
... Tout cela conduit à un constat paradoxal que fait Lozansky. Alors que Washington retentit de cris guerriers, de proclamations de guerre totale, de dénonciations furieuses, semble apparaître une sorte de mouvement de lassitude extrême, avec l’impérieuse idée qu’il est vraiment nécessaire de changer quelque chose à cet immense bordel. Le paradoxe est que ce qu’on pourrait désigner comme une “nausée-antiguerre” se manifeste chez des républicains, où l’on trouve pourtant, avec les McCain, Graham & Cie, les plus acharnés paranoïaques-bellicistes qui se puissent manufacturer aux normes du Système.
«In short, the problems are snowballing, and it looks like some people in Washington have started to search for better ideas. Last week in Congress, where until recently anti-Russia resolutions were churned out one after another, one of the most prestigious Senate halls was lent to US “dissidents” who explained in so many words to those present that the White House Russia policy was all wrong. Dana Rohrabacher, a Congressman from California, and Ronald Reagan’s speechwriter, stated clearly that instead of fomenting anti-Russian hysteria, Obama would do well to start talking to Putin at once, find a diplomatic solution to the Ukraine crisis, and reach an agreement on joint operations to fight radical Islam.
»Other prominent political observers, journalists and even former CIA and Pentagon analysts also criticized the White House policies and their own colleagues. It was said that these policies were dangerous and detrimental to the United States itself, as they could cause direct military confrontation with Russia, not excepting nuclear strikes.
»Characteristically, during a recent voting on lethal weapons deliveries to Ukraine, as many as 48 Congressmen spoke out against such deliveries. Previously, such voices were few and far between. Obviously, this is far from a substantial opposition as yet, but the tendency is there all right. According to information from reliable sources, a fairly influential group of Republicans is soon to make public its view of cardinal changes in US foreign policy. Russia will be offered certain compromise options for settling the Ukrainian crisis in exchange for support in the fight against terrorist threats. The names of those potential presidential candidates who will dare voice these ideas are not being disclosed now, as it takes considerable courage to do that. Yet the one who will risk it will most likely earn quite a few political points.
»America is weary of its endless wars, and a war with Russia is the last thing anyone might want. It is the time for Obama instead of sabotaging the upcoming celebrations of our joint victory over Nazi Germany in WWII to make a phone call to Putin with the offer of a reasonable compromise on Ukraine. This would not only highly benefit both our nations and mankind but undoubtedly would also boost Obama’s legacy which is presently based on a very shaky ground.»
Il s’agit là un bien curieux développement, qui témoigne dans tous les cas d’une confusion extraordinaire du pouvoir, – de ce qu’il en reste, à Washington D.C. L’explication, certes, on la connaît par rapport à ce que nous estimons de la situation générale, qui est la surpuissance aveugle de la politique-Système qui emporte les USA, avec le reste du bloc BAO avec plus ou moins d’entrain. Cette politique-Système n’a aucun sens sinon celui, nihiliste, de la déstructuration-dissolution pour conduire à l’autodestruction, – et quoi de plus simple, comme explication de la situation générale ... Par contre, les conséquences, au niveau des attitudes et des comportements humains dans le cours de cette politique qu’ils croient de moins en moins conduire, sont d’une complexité extrême. Alors, les paradoxes ne manquent pas.
... C’en serait un, en effet, et de taille, si quelque chose se dessinait au sein du parti républicain pour dégager une critique anti-guerre de la probable candidate démocrate, la sémillante Hillary adorée de tous les salons, et qui a les yeux étincelantes de la guerrière au nom d’une politique toute entière emprisonnée dans l’affectivisme qui parvient, seul, à faire avaler les pilules successives de la politique-Système. Après tout, c’est Hillary, exultant à l’image d’un BHL ou d’une Christine Ockrent, qui s’exclamait devant la vidéo montrant le corps lynché, déchiqueté, empalé de Kadhafi «We came, we saw, he died», – cela avant qu’on lui passât, à elle Hillary, les petits fours pour la dégustation. Il n’est pas sûr que ce qui reste de cet épouvantable spasme de ruines sanglantes qu’est la Libye apprécie les petits fours aujourd’hui. Et voilà que certains, à Washington, découvrent la nausée, à leur tour, et qu’éventuellement cette nausée pourrait être un bon investissement électoral.
Il est certain qu’Obama a réussi à rassembler sur son nom une fantastique désunion du monde politique et des électeurs les plus engagés. Il n’est pas sûr que le racisme explique tout, et nous verrions même cet argument pour salon de thé ettalk-shows n’être qu’une façade émotive et de convenance. (Après tout, pour les Africains-Américains également, BHO est “le pire président des USA depuis 1945” [au moins].) Le phénomène intéressant est que cet dissolution antagoniste du sentiment collectif a tendance à se manifester principalement sur la politique étrangère, où Obama fait pour l’essentiel, ou laisse faire (absence de contrôle) la politique que réclament les extrémistes républicains. Cette tendance est nécessairement le moteur de l’activisme d’Hillary, qui en est complètement la prisonnière. Par conséquent les tactiques électorales peuvent conduire à des contrepieds, des perspectives à front renversé, etc., avec des situations d’une extrême originalité. Il ne s’agirait que d’un tribut justifié rendu au désordre illimité qui règne à Washington, de façon à ce que ce désordre ne soit pas en vain.
Quoi qu’il en soit, nous serions tentés, selon notre sentiment courant, de ne pas mettre trop d’espoir dans un tel mouvement, qui demande une capacité de rassemblement et un courage hors du commun par rapport à la terrorisation des psychologies qu’exerce le Système. (Lozansky lui-même parle de “courage” : «The names of those potential presidential candidates who will dare voice these ideas are not being disclosed now, as it takes considerable courage to do that.») Mais peut-être le désordre parviendrait-il à accoucher du contraire de ce qu’il tend à diffuser, dans un mouvement classique de “coup de fouet en retour” (la CIA, qui a l’habitude, dit “blowback”), – peut-être les psychologies parviendraient-elles effectivement à susciter indirectement un réflexe de rejet à partir de la nausée signalée dans ces remarques... Cela conduit enfin à observer que l’appréciation hypothétique la plus significative qu’on peut présenter à propos de ce rassemblement et des supputations que fait Lozansky, c’est effectivement que l’ensemble washingtonien est en train d’arriver à un point de saturation de son propre désordre ; comme si le désordre lui-même finissait par avoir la nausée de tout ce désordre...

Mis en ligne le 13 avril 2015 à 14H29