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Mesdames et Messieurs les gardiens du Grand Livre des Équivalences,
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Chers conservateurs en chef de la normalité bureaucratique,
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J’ai
tardé à écrire sur ce sujet. Peut-être parce qu’il me touche de trop
près. J’ai enseigné pendant plus de dix-sept ans à l’université, au
Liban, au Canada et aux Émirats. J’ai vu passer dans mes salles de
classe des milliers d’étudiants, les brillants, les silencieux, les
anxieux, les insolents, les géniaux qui doutaient d’eux-mêmes, les
moyens qui devenaient magnifiques dès qu’on cessait de les traiter comme
des moyennes, les épuisés qui travaillaient le jour et étudiaient la
nuit, ceux qui arrivaient déjà cassés par un système scolaire qui les
avait notés avant de les écouter.
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J’ai
longtemps cru que l’éducation pouvait encore être ce lieu fragile où un
pays se répare un peu. Pas par slogans. Pas par cérémonies. Pas par ces
affiches ridicules où l’on prononce les mots “citoyenneté” et
“excellence” comme on tamponne un papier jauni. Mais par la rencontre
réelle entre un esprit et le monde. Par la lente formation du jugement.
Par la capacité à parler sans hurler, à douter sans s’effondrer, à
comprendre avant de condamner, à agir sans attendre que l’État rédige un
formulaire en trois exemplaires.
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Et
puis j’ai lu qu’un jeune avait été tué alors qu’il se préparait à ses
examens officiels. La nouvelle disait cela presque simplement, avec
cette sécheresse obscène que prennent les faits lorsqu’ils deviennent
trop nombreux. Il préparait son baccalauréat libanais. Il fut massacré.
Depuis le début de cette nouvelle séquence de violence en mars, tant
d’enfants, d’adolescents, d’étudiants, de jeunes en âge d’apprendre, de
rêver, de rater, de recommencer, ont été arrachés au monde. Je ne compte
même pas ceux d’avant. Il faudrait une comptabilité de l’irréparable,
et aucun ministère n’a encore inventé le tableur capable de contenir
cela.
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Alors
la question n’est plus uniquement: faut-il maintenir ou annuler les
examens officiels? La question est plus nue, plus grave, plus humiliante
pour nous tous: à quoi prétendons-nous éduquer nos enfants pendant que
le pays brûle?
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Les
éduquons-nous au dialogue, ou à la récitation de réponses préapprouvées
? À la justice, ou à l’obéissance anxieuse devant un barème ? À la
paix, ou à la compétition nerveuse entre survivants ? Au civisme de fond
et d’action, ou à ce civisme de papier pourri qui transforme la
citoyenneté en chapitre à mémoriser ? À la communication, ou à l’art de
répéter ce que l’examinateur veut entendre ? À l’esprit critique, ou à
la prudence stratégique de ne jamais penser trop loin, trop fort, trop
librement ?
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Je
vous écris depuis un territoire qui a élevé la dissonance nationale au
rang de dogme métaphysique: un pays où l’on suspend le cours de la vie,
mais rarement l’ordonnancement des examens; où l’on déplace les familles
à coups de sommations balistiques, sans toujours oser déplacer la
lourdeur sacrée des calendriers; où l’on continue de disserter, avec une
gravité doctorale, sur les coefficients, les convocations et les
centres d’examen pendant que les horizons se consument en direct.
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Il
y a dans notre attachement au rituel administratif quelque chose qui
relève d’une piété presque effrayante. Le ciel peut se saturer de
vrombissements mortifères, les salles de classe se muer en dortoirs de
fortune, l’État s’emmurer dans ses silences coutumiers; quelque part,
dans le confort d’une phrase officielle, une formule survit à
l’apocalypse: “Il faut sauver le prestige du diplôme.” Admirable
obstination… Terrible malentendu…
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Le
Brevet libanais a fini par être annulé cette année, remplacé par des
évaluations scolaires internes. On a donc découvert, avec un étonnement
dont la chronique se souviendra, qu’un adolescent pouvait passer au
cycle supérieur sans être préalablement soumis à la grande liturgie de
l’angoisse nationale. Le soleil s’est levé, la Méditerranée n’a pas
déserté son bassin, et les chancelleries étrangères n’ont pas décrété de
deuil diplomatique pour pleurer la suspension d’une épreuve qui, depuis
longtemps, mesure moins la vivacité de l’esprit que l’aptitude au
bachotage intensif.
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C’est
peut-être l’occasion rêvée de poser la question qui fâche: pourquoi ce
monument d’inutilité pédagogique survit-il encore? Le Brevet n’est pas
seulement un outil de validation. Il est devenu un tamis social qui se
drape dans une neutralité de façade. Le papier est anonyme, le barème
impersonnel, le tampon innocent. Mais la vie autour ne l’est pas. Elle
arrive avec ses inégalités, ses loyers, ses coupures d’électricité, ses
écoles à deux vitesses, ses cours particuliers, ses parents épuisés, ses
chambres partagées, ses langues d’enseignement, ses déplacements et ses
peurs. L’examen prétend commencer à huit heures du matin; en réalité,
il a commencé des années plus tôt, dans des conditions que personne ne
mettra jamais sur la convocation.
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On
appelle pourtant “égalité des chances” le fait de distribuer la même
feuille blanche à des enfants dont les mois précédents n’ont absolument
rien de commun. C’est une définition très commode de la justice: elle
évite de regarder ce qui précède la feuille. L’égalité authentique
demanderait d’admettre qu’un cerveau en état d’alerte n’est pas un
disque dur paresseux qu’il suffit de redémarrer par injonction
ministérielle. La peur (et le deuil) n’est pas une distraction
passagère; c’est une occupation du corps. Elle confisque la mémoire de
travail, attaque la concentration, réduit l’attention à la survie
immédiate. Notre génie national consiste à fabriquer le chaos, puis à
noter les enfants sur leur aptitude à simuler la normalité.
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Quant
au Baccalauréat libanais, que l’on défend comme s’il s’agissait des
manuscrits de la mer Morte, sa mystique s’effondre dès lors qu’il
devient un test d’endurance déguisé en évaluation. Un examen n’est juste
que si ses conditions minimales le sont aussi: sommeil, sécurité,
continuité pédagogique, accès aux écoles, routes praticables,
professeurs présents, familles qui ne vivent pas dans l’urgence
permanente. Sans cela, la copie ne mesure plus seulement
l’apprentissage, mais elle mesure la capacité d’un adolescent à rester
fonctionnel au milieu du désastre.
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Et
puisqu’il est question de “niveau”, parlons-en sérieusement. Nous
sommes à l’ère de l’intelligence artificielle, des drones, des guerres
en direct, des vérités manipulées en temps réel, des images qui mentent,
des discours qui radicalisent, des algorithmes qui enferment, des
massacres qui circulent sur écran avant même d’être nommés. Et au milieu
de cela, nous continuons à organiser un tumulte national autour
d’épreuves qui testent trop souvent la mémorisation superficielle, la
docilité méthodologique et la capacité à deviner ce qui “tombera”.
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À
quoi bon exiger d’un élève qu’il récite un savoir fossilisé s’il ne
sait pas distinguer une information d’une propagande ? À quoi bon lui
faire apprendre une définition du civisme s’il ne sait pas agir en
citoyen lorsque la dignité humaine est piétinée ? À quoi bon lui faire
commenter des textes s’il ne sait pas écouter une douleur sans la
transformer en camp ? À quoi bon lui parler de paix dans un manuel si
l’école elle-même lui apprend que survivre au système compte plus que
comprendre le monde ?
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Le
problème du Brevet et du Baccalauréat ne commence pas avec cette
guerre. La guerre ne fait que rendre obscène ce qui était déjà
pédagogiquement fragile. Le curriculum libanais, hérité de la réforme de
1997 et pieusement rafistolé depuis, aurait dû être révisé en
profondeur depuis belle lurette. Il continue trop souvent d’organiser la
restitution mécanique d’un savoir figé, pendant que le monde exige
pensée critique, autonomie intellectuelle, résolution de problèmes,
culture numérique, créativité, capacité d’analyse et intelligence
collective.
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L’examen
officiel a fini par devenir le centre de gravité de l’école. Les
établissements enseignent ce qui tombe. Les élèves apprennent ce qui
rapporte. Les familles investissent dans ce qui sauve la moyenne. Les
enseignants se retrouvent, eux aussi, prisonniers d’un système qui
transforme la pédagogie en stratégie de survie. Peu à peu, le curriculum
réel n’est plus celui des textes, mais c’est la rumeur annuelle de
l’examen, faite de chapitres probables, de sujets attendus, de
corrections anticipées et de cette phrase assassine: “Ne perds pas ton
temps, ça ne tombe jamais.”
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Mais
précisément: ce qui ne tombe jamais à l’examen est peut-être ce qui
tient encore un pays debout. La nuance ne tombe presque jamais. La
compassion ne tombe presque jamais. La capacité à dialoguer avec celui
qui ne pense pas comme soi ne tombe presque jamais. La justice vécue,
pas récitée, ne tombe presque jamais. La paix comme pratique
quotidienne, pas comme décoration de discours, ne tombe presque jamais.
Le courage de dire non à l’absurde ne tombe presque jamais. La lucidité
face à la violence ne tombe presque jamais. Et pourtant, c’est cela
qu’il faudrait enseigner avant tout, surtout maintenant.
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L’école
doit être un refuge, non un tribunal d’exception. Préserver l’éducation
ne signifie pas pérenniser le cérémonial d’un système obsolète. Cela
signifie protéger le lien avec l’avenir. Cela peut vouloir dire alléger,
différer, reconnaître, accompagner, accorder des équivalences
encadrées, organiser des sessions volontaires, créer des mécanismes de
recours, tenir compte des parcours réels, cesser enfin de traiter les
adolescents comme les petits soldats du prestige étatique.
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Un
diplôme n’est pas grand parce qu’il terrifie. Il est grand lorsqu’il
certifie quelque chose de vrai. Or la vérité, aujourd’hui, est d’une
vulgarité limpide: on ne peut pas demander à une génération de traverser
les ruines en chantant, puis s’étonner qu’elle arrive devant les
pupitres avec de la poussière dans la mémoire.
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Le
Brevet mérite une retraite anticipée, avec peut-être une cérémonie
sobre et une plaque commémorative: “A beaucoup stressé, peu prouvé.” Le
Baccalauréat, lui, mérite mieux que le culte défensif dont il fait
l’objet. Il doit être sauvé de ses sauveurs : repensé, allégé,
modernisé, rendu plus juste, plus humain, plus intelligent. Non pas
aboli par lassitude, ni maintenu par superstition, mais reconstruit
autour d’une idée simple: évaluer un élève ne devrait jamais signifier
l’arracher à sa réalité pour vérifier s’il sait encore jouer à la
normalité.
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Nous
devons cesser de confondre éducation et certification, rigueur et
rigidité, diplôme et salut national. Nous devons cesser de fabriquer des
générations capables de remplir des copies, mais incapables de lire
leur époque. Dans un pays qui brûle, l’école ne peut pas se contenter
d’apprendre aux enfants à répondre “correctement”. Elle doit leur
apprendre à rester humains quand tout conspire à les désensibiliser.
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Avec
tout le respect que l’on doit aux capitaines qui s’obstinent à tenir
l’inventaire des chaises longues, pendant que les passagers demandent
seulement qu’on laisse les enfants rejoindre la rive…
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*Image: “Le Tampon” (une de mes oeuvres hybrides, sketch sur papier et Procreate, 2026).
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