D'emblée, je souligne qu'il ne s'agit pas d'une maskirovka* qui relève, selon Karine Bechet-Golovko, d'une pure fantasmagorie. Selon elle, il s'agit bien d'une tentative de coup d'Etat.
* маскировка = déguisement ; plan établi entre Poutine et Prigojine pour détourner l'attention de l'adversaire (thèse défendue par Idriss Aberkane).
Source : http://russiepolitics.blogspot.com/2023/06/billet-du-jour-dapres-la-marche-sur.html
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| Wagner à Rostov-sur-le-Don |
A
peine 24 heures après la mutinerie armée effectuée, mais non conçue,
par Prigogine et Wagner contre le pouvoir régulier en Russie et la mort
de 15 militaires russes, le président du Comité de la défense de la
Douma trouve que non seulement il n'y a rien eu de grave, mais qu'il
faut légiférer pour légitimer ces organisations militaires privées. Il
va bien falloir régler la question de la dualité des élites en Russie,
avant qu'une Marche n'arrive jusqu'au Kremlin.
Pendant
24 heures, la peur d'une guerre civile et la rage face à la trahison se
sont emparées des élites politiques russes, brusquement ramenées aux
réalités de la guerre en cours sur les différents fronts. L'on ne compte
pas les saines déclarations, qui sur l'unité du peuple, qui sur
l'importance de faire corps derrière le pouvoir étatique, qui sur les
conséquences fatales que l'histoire russe a connues lors de ses périodes
troubles. 24 heures, pendant lesquelles le pouvoir a tremblé face à une
peur physique et réelle. 24 heures pendant lesquelles les élites
globalistes ont détourné le regard, attendant de voir comme les choses
allaient tourner. L'attaque fut fulgurante, particulièrement bien
organisée et orchestrée, réalisée par Prigogine et conseillée de
l'extérieur. Sur la personnalité de Prigogine et les dangers de sa
structure armée privée, je vous renvoie à mon texte du 15 mai ici.
Comme l'a parfaitement caractérisé Medvedev :
"Medvedev a qualifié la rébellion armée actuelle d'opération bien pensée et planifiée, dont le but est de prendre le pouvoir dans le pays.
Medvedev a également qualifié de "tout à fait probable" la participation à l'actuelle rébellion militaire d'experts étrangers.
"Nous ne permettrons pas aux événements de se dérouler selon le scénario, selon lequel les bandits entrent en possession des armes nucléaires, quelle que soit la volonté de ces fous criminels", a déclaré Medvedev."
Pour
une analyse plus fouillée et sans pouvoir entrer ici dans tous les
détails, je vous propose d'écouter l'interview, que j'ai donnée hier
soir et qui est sortie ce matin :
vidéo ici
Quelques éléments de réflexions.
Comment cela a-t-il été possible ?
La
Russie post-soviétique a conduit de nombreuses réformes néolibérales,
notamment celle de l'armée. Celle-ci a été réduite en hommes et
renforcée en technologie, sur le modèle global devant conduire à une
réduction des forces de résistances potentielles des Etats nationaux,
sur le fondement du mythe de la fin des guerres traditionnelles. Donc,
avec l'impératif militaire en Ukraine, l'armée russe régulière s'est
retrouvée à court d'hommes.
Prigogine
est montée en puissance dans les années 90, où il a transformé sa
longue expérience carcérale de bandit en homme d'affaires, puis en homme
de main. Cette période troublée a permis de nombreuses carrières
fulgurantes. Wagner a été utile pour faire ce que l'Etat n'a pas
ouvertement à faire sur des terrains extérieurs, mais qui est utile
politiquement.
La
logique néolibérale de la contractualisation et de la délégation vers
le privé poussée à l'extrême ont conduit à l'utilisation de Wagner sur
le territoire national.
Un
discours démagogique et faussement patriotique sur fond de discours
fade et sans aucun sens du ministère de la Défense et d'une étrange
stratégie uniquement centrée sur la défense ont fait le reste : la
Russie a elle-même permis la création de ce faux héros. Il s'agit de
la version moderne du Faux Dmitri, ce faux tsar du 16e siècle fabriqué
en Pologne, qui a ouvert la période du Temps des troubles.
Pourquoi cette trahison a-t-elle eu lieu maintenant ?
Les
déclarations virulentes de Prigogine n'ont cessé de monter en toute
impunité, proportionnellement à l'essoufflement de l'offensive
ukrainienne. Il discrédite ouvertement l'armée russe, pousse le
populisme à l'extrême et dans sa dernière interview va même jusqu'à
ouvertement valoriser l'armée soi-disant ukrainienne, sans y voir
aucunement la main de l'OTAN. Il lui attribue des victoires qui
n'existent pas, annonce la perte prochaine de la Crimée et ne cesse
d'insulter dans un langage ordurier le pouvoir - cette fois-ci également
politique.
On
a l'impression d'un discours préparé pour une autre période, si
l'offensive militaire atlantico-ukrainienne avait dû réussir et l'armée
russe réellement reculer. Mais l'armée atlantico-ukrainienne stagne, il
faut alors lancer plus tôt que prévu l'offensive politique. Et Prigogine
est lancé, trop tôt, mais les Atlantistes n'ont pas le choix. Quelques
jours avant le début de la mutinerie, il bénéficie d'une médiatisation
grandissante en Occident.
Le
renseignement
américain déclare que cela se préparait depuis longtemps et que le
manque de munitions était faux - il en gardait une partie pour la suite.
Prigogine gagne même le soutien de
Khodorkovsky et de Kiev - tout ce qui est mauvais pour la Russie est bon pour eux.
Par
ailleurs, il est possible qu'encore une fois, l'Occident ait mal
analysé la situation, prenant sa propre propagande pour la réalité. Nous
n'avons cessé depuis d'entendre parler de la faiblesse de la Russie en
général et de Poutine en particulier, alors que la situation a été
maîtrisée en 24 heures et que Prigogine a perdu.
Qui est derrière cette mutinerie armée ?
Il
est évident pour chacun que si Prigonine a les muscles, il ne brille
pas par la réflexion. Il a donc bien été instrumentalisé et les
déclarations du Président Poutine sur le désastre des ambitions
personnelles conduisant à la trahison le fait clairement comprendre.
Pour détruire un système, il faut toujours trouver la bonne personne à
l'intérieur de celui-ci, celle dont on peut titiller les ambitions pour
ensuite la manipuler.
Qui
est derrière cela ? Tournez la tête vers ceux à qui le crime profite.
Le but était au minimum de déstabiliser suffisamment la situation
politique à l'intérieur, pour affaiblir la Russie sur le front
militaire.
Mais
les militaires n'ont pas suivi, les élites n'ont pas bougé d'un pouce -
certaines par conviction, d'autres dans l'attentisme - et le peuple
était soulagé de voir les bataillons de Wagner rentrer à la caserne.
Nous ne sommes pas en 1917, ni en 1991, même si le danger était bien
présent.
Qu'en est-il de la trahison intérieure ?
En
plus des forces extérieures, il ne faut pas sous-estimer les forces
intérieures. L'on voit à peine 24 heures après que la Russie ait été à
un cheveu de la guerre civile, le président du Comité de la Douma pour
la Défense, Andrei
Kartapolov,
proposer de légitimer les armées privées, par l'adoption d'une loi
régulant (donc légitimant) leur activité. Pour justifier cela, un
révisionnisme accéléré se met en route sur le mode du "ce n'était pas si
grave que cela". Je cite :
"Il
a également dit qu'il n'y avait pas de reproches à faire aux membres de
Wagner, qui avaient occupé Rostov-sur-le-Don la veille, car ils ne
faisaient que suivre les ordres. « Ils n’ont offensé personne, ils n’ont
rien cassé. Personne n' a la moindre prétention à leur égard - ni les
habitants de Rostov, ni le personnel militaire du district militaire
sud, ni les forces de l'ordre. Alors quelles seraient les prétentions ?
Ils n'y a aucune prétention."
Je
pense que les 15 militaires russes, qui ont été volontairement et
froidement abattus par ces membres de Wagner, contre lesquels le
président du Comité de la Douma pour la Défense n'a aucune prétention,
apprécieront à sa juste valeur et la déclaration et la position
idéologique de cet individu. De quelle soumission aux ordres s'agit-il ?
Wagner une entreprise privée, pas une armée qui oeuvre pour la défense
national. Les membres encourent une responsabilité individuelle pour
leurs actes, en plus de ceux qui ont donné les ordres. A moins que
Kartapolov ne reconnaissent ainsi, que les ordres venaient de
l'extérieur, mais alors pourquoi pardonner.
Sur
le plan matériel, l'on oublie manifestement l'hélicoptère de combat et
l'avion abattus par ces grands patriotes irresponsables. De la même
manière, Kartapolov exige que l'on oublie les habitations abîmées par
les tirs des membres de Wagner dans la région de Voronej.
Des sites civils. Les habitants apprécieront également ces paroles à
leur juste mesure. L'on doit également tirer un trait les dégradations
des routes dans la ville de Rostov-sur-le-Don sur 10 000 km2, un détail de l'histoire qu'il faut oublier.
Les limites du compromis : l'impératif de la responsabilité
Un
compromis a été trouvé par l'intermédiaire de Loukachenko, pour que
Prigogine quitte le pays et aille en Biélorussie, en contre-partie de
quoi l'affaire pénale ouverte contre lui par le FSB serait fermée. Les
membres de Wagner, qui n'ont pas marché vers Moscou pourraient entrer
dans l'armée, quand les autres, s'ils restent tranquilles, ne seraient
pas inquiétés. Ceci a permis d'éviter le déclenchement d'une guerre
civile, en tout cas d'une période de troubles, qui aurait été rendue
possible par une confrontation directe avec l'armée régulière suite aux
provocations de Wagner.
Mais il faut
que ce compromis soit fermement réalisé, sinon les élites internes, qui
soutiennent Prigogine vont, à l'image de ce député, relever la tête. Il
doit y avoir une responsabilité, au moins politique, pour que le message
passe, sinon l'impunité va provoquer une catastrophe. Le problème n'est
pas que Prigogine, il est systémique : c'est l'utilisation de ces
armées privées, qui est incompatible avec la notion de l'Etat sur le
continent européen, et notamment en Russie. Elles ressortent d'une
logique anglo-saxonne, qui correspond à un autre mode de gouvernance et à
une autre culture politique.
Non
seulement, Prigogine doit personnellement être déporté et tenu en vue,
mais Wagner doit être démantelé, pour que l'expérience ne se renouvelle
pas. Si ces hommes veulent à ce point défendre leur Patrie, qu'ils
entrent dans l'armée. S'ils sont au service de Prigogine, ils ne
défendent pas la Russie. Or, la faiblesse se fait déjà sentir et
suffisamment pour que, par exemple, Wagner ait renouvelé son recrutement à Novossibirsk.
Publié par
Karine Bechet-Golovko