jeudi 8 décembre 2016

L’Escargot déchaîné n° 30 - Editorial des objecteurs de croissance belges / The unchained snail n° 30 - Editorial of the Belgian objectors of growth

source : http://objecteursdecroissance.be/spip.php?article764

L’Escargot déchaîné n° 30


mpOC | Posté le 4 décembre

D’éloges et de chagrins Quelques jours à peine avant l’odieuse masse de licenciements opérée par son entreprise sur le site de Gosselies, un conseiller de Caterpillar stipulait, au travers des colonnes du journal Le Vif, que la santé financière de l’usine basée à la périphérie de Charleroi était bonne.
Pas suffisamment, semble-t-il, pour rassasier la cupidité des actionnaires du groupe. Dans un monde ultralibéral accordant des dividendes toujours plus démesurés aux capitalistes, l’actionnaire-roi marche main dans la main avec le client-roi. Peu importe si les quelques 2.200 personnes licenciées payent lourdement les effets de la logique économique du laisser-faire, intime et fidèle allié de l’avidité croissanciste, si cela permet aux nantis de se « n(é)antiser » toujours un peu plus. Il semble que le ventre de ce monstre que nous alimentons tacitement ne pour-ra jamais se contenter de ce qu’il engloutit. Éternel insatiable, le vorace se trouve avantagé par un discours social faisant abstraction de la limite, entité pourtant indispensable à toute société dé-cente qui ne vouerait pas inconsciemment un culte au suicide collectif.
C’est sans vergogne que la direction de Caterpillar a poussé le cynisme jusqu’à son paroxysme, s’étonnant que la production carolingienne n’ai pas repris tout de suite après l’annonce de ces licenciements massifs. Toute étonnée du comportement pourtant profondément humain de son personnel, elle fit mine de ne pas comprendre pourquoi ses employés étaient psychologique-ment inaptes à reprendre le travail. Nous touchons ici des seuils de non-pensée et de vacuités affectives de plus en plus légions.
Symbole de l’inertie politique quasi-généralisée, le ministre du travail Kris Peeters a mis en garde les Belges par l’intermédiaire des colonnes du journal Le Vif. Cette petite vague ne serait que le prodrome d’une tempête plus aiguë : « Mais c’est au final à l’entreprise de décider. On ne peut pas forcer une société à rester ouverte ». C’est donc à l’entreprise de décider, et tant pis pour le reste. Tout est dit, ou presque… C’est ainsi que la fonction des hommes et femmes politiques de nos si chères « démocraties » semble se réduire en la défense, par un aigre silence, des intérêts financiers de quelques calculateurs privés.
Preuve que son royaume n’est pas mort, nous avons fêté, dans la foulée de ces derniers évènements, la journée du client. Les festivités se sont déroulées le samedi 24 septembre et ont mis à l’honneur ceux sans qui l’actionnaire ne serait rien : les consommateurs. Et s’il y a du consommateur, c’est qu’il y a du consommé pardi ! Par conséquent, faisons l’éloge de McDonald’s et de toutes ces chaînes de distributions de malbouffe rapides accordant à qui le veut le privilège de se délecter de tripes de bovins bourrés aux antibiotiques.
Acclamons également chaleureusement Monsanto qui, par souci philanthropique, a pour projet d’éradiquer les insectes et autres nuisibles tout en appauvrissant les sols vivriers. Demandons également un tonnerre d’applaudissements pour cet ingénieux concept d’obsolescence programmée sans qui les machines de notre quotidien auraient une durée de vie telle que cela briderait le cercle ô combien vertueux de l’hyper-consommation. Dans la même lignée, merci à Phillips qui, membre du cartel Phoebus à partir de 1924, participa, fort heureusement pour la santé de la croissance économique, à la limitation de la durée de vie des ampoules. Ne manquons pas de féliciter la General Motors qui, au début de son histoire (et à l’inverse de Ford), se mit à fabriquer des voitures aux hétéroclites esthétismes afin d’encourager le consommateur à en changer tous les trois ans. Étant donné que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis (ce qui n’empêche aucunement ceux qui en changent d’être potentielle-ment d’irréductibles idiots), remercions Ford et tous les autres concessionnaires automobiles d’avoir adopté la même stratégie que leur concurrent. L’industrie pharmaceutique mérite aussi toutes nos louanges, elle qui, soucieuse de la santé de tous, propose sur le marché une quantité astronomique de pilules qui éradiqueront bientôt les maux psychiques et biologiques qu’elle aura elle-même créés.
Suite de l’édito dans l’Escargot déchaîné téléchargeable ci-dessous.
http://objecteursdecroissance.be/IMG/pdf/escargot_no30.pdf

mardi 6 décembre 2016

François Chesnais: Le cours actuel du capitalisme…/ François Chesnais: the current course of the capitalism …



Paris, le 12 décembre 2015. Marche et lignes rouges pour la fin de la COP21 entre l'avenue de la Grande Armée et le Champ de Mars en passant par le Trocadéro. Sous haute protection policière. Photothèque Rouge/JMB

… et les perspectives de la société humaine civilisée

François Chesnais*– Inprecor sept-nov 2016
Nous atteignons un point crucial dans l’histoire du monde, celui où le capitalisme atteint ses limites absolues.
Une étape spécifique de l’histoire économique et sociale de l’Amérique du Sud a pris fin. Cette phase a vu l’exportation de grandes quantités de matières premières ou de produits semi-finis à des prix élevés. Cela a assuré un taux de croissance considérable de leurs économies et a permis aux gouvernements de financer une série de programmes sociaux sans modifier la répartition des richesses. Ce soi-disant « modèle » dépendait du taux de croissance et de la demande dans les autres parties de l’économie mondiale, en particulier en Chine. La fin de ce qui aura été finalement une parenthèse de quinze années va conduire à une aggravation de la confrontation politique et sociale dans l’ensemble du continent, annoncée aujourd’hui par les événements au Brésil. Je suis heureux de pouvoir contribuer au débat avec ce texte expliquant ce que je considère être un point crucial dans l’histoire du monde, celui où le capitalisme atteint ses limites absolues.

Infinie crise économique et financière mondiale

L’actuelle crise économique et sociale a mis fin à une longue phase avec des hauts et des bas (1949 aux États-Unis, 1974-1976 et 1981-1982 dans le monde entier), marquée néanmoins par une accumulation ininterrompue, commencée autour de l’année 1942 aux États-Unis et vers 1950 en Europe et au Japon. Le très fort dynamisme initial de cette accumulation était dû à l’ampleur des investissements nécessaires à la reconstruction de la base matérielle des économies capitalistes après la longue crise des années 1930 et les destructions massives de la Seconde Guerre mondiale, ainsi qu’à la possibilité d’exploiter les technologies mises au point dans la années 1920. Et bien sûr, elle était le résultat de la guerre.
La crise en cours a commencé en tant que crise financière, révélant ensuite une profonde crise de suraccumulation et de surproduction aggravée par une baisse du taux de profit. Cette crise était en gestation depuis la seconde moitié des années 1990, mais elle a été retardée par la création massive de crédit et la pleine intégration de la Chine dans l’économie mondiale. Étant donné que les États-Unis sont le principal centre financier mondial et que c’est là que le système du crédit a été poussé à ses « extrêmes limites » (1), la crise dans sa dimension financière y a éclaté en juillet 2007 et y a atteint son paroxysme en septembre 2008. Commencé à la fin de l’année 2008, le krach était de nature mondiale et n’était pas seulement une « Grande Récession » nord-américaine. Il a d’abord frappé les économies industrialisées. Les pays émergents, qui pensaient rester largement à l’abri de ses effets, ont été les derniers à perdre cette illusion.
En 2008, le capitalisme mondial dirigé par les États-Unis a estimé que la configuration combinée des relations internes et politiques empêcherait que la crise détruise le capital fictif et productif comme cela avait eu lieu dans les années 1930. La vitesse et l’ampleur de l’intervention gouvernementale des États-Unis et des principaux pays européens, réalisée en 2008 en soutien au système financier et aussi, dans une moindre mesure et de manière plus temporaire, à l’industrie automobile, doit être considérée comme l’expression de la pression directe des banques défendant la richesse financière et de la pression des constructeurs automobiles étatsuniens et européens voulant protéger leur position face à leurs concurrents asiatiques. Mais c’est également l’expression d’une considérable prudence politique à la fois domestique et internationale. L’appareil stalinien-capitaliste et l’élite sociale chinoise ont partagé cette préoccupation et ont financé d’importants investissements d’inspiration keynésienne. La Chine est très dépendante des exportations et ses élites craignent vraiment le prolétariat.
Les mesures politiques adoptées en 2008-2009 pour contenir la crise permettent d’expliquer la persistance et la croissance ultérieure d’une masse de capital fictif sous la forme de créances sur la valeur et la plus-value engagées dans d’innombrables opérations spéculatives alors que la situation mondiale de suraccumulation et de surproduction n’a pas été résolue dans de très nombreuses industries. Le recours continuel des gouvernements du G7 et des banques centrales à l’injection dans leurs économies d’énormes quantités d’argent nouveau (« assouplissement quantitatif ») signifie que d’énormes quantités nominales de capital fictif errent sur les marchés financiers mondiaux les rendant extrêmement instables.

Convergence des crises et situation de la classe ouvrière

La durée de la crise mondiale ainsi que l’absence au sein de la bourgeoisie d’un horizon économique qui ne se limite pas à de courtes reprises cycliques, annoncent la convergence et, finalement, la fusion des effets économiques et sociaux d’une crise économique prolongée avec les effets, de dimensions prodigieuses, du changement climatique.
Le premier avertissement sur les dangers du changement climatique remonte à la fin des années 1980. Il a conduit à la mise en place par les Nations unies du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Le réchauffement climatique a été mesuré de plus en plus précisément et ses conséquences ont été documentées dans les rapports successifs du GIEC (1990, 1995, 2001, 2007 et 2014). Ils n’ont pas été pris en compte. Le « scepticisme » sur le changement climatique, financé par les lobbies du pétrole, a cédé la place à sa reconnaissance formelle et rhétorique par les gouvernements. Il y a cinq ans, The Economist a publié une synthèse bien informée annonçant que « le combat pour limiter le réchauffement climatique à un niveau tolérable est terminé » (2). Les quatre grandes conférences internationales qui ont eu lieu depuis ont été essentiellement des opérations de communication coûteuses et cyniques visant à tromper les ignorants. La convergence et finalement la fusion des crises économique et environnementale soulèvent simultanément deux questions liées : l’avenir du capitalisme et les perspectives de dizaines de millions de personnes dans certaines régions du monde, ainsi que partout l’avenir de l’existence de la société civilisée.
À la suite de l’intégration de la Chine, le commentaire méthodologique essentiel de Trotski est devenu évident même en ce qui concerne les États-Unis : « une puissante réalité indépendante créée par la division internationale du travail et par le marché mondial (…) domine tous les marchés nationaux » (3). La libéralisation et la mondialisation ont également encouragé « les forces aveugles de la concurrence » d’une brutalité inconnue auparavant, et certainement durant les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Pour les bourgeoisies nationales, la perte de la marge de contrôle de la politique économique qu’elles possédaient tant que les économies nationales avaient un certain degré d’autonomie est une des composantes de leur crise politique, à laquelle toutes sont confrontées. Cela pousse les principales puissances à compenser leur situation nouvelle ou aggravée, mais en tout cas non souhaitée, de dépendance économique, par une activité politique et militaire dans leur sphère d’influence. Le malaise face à la mondialisation, exprimé politiquement par le néoconservatisme étatsunien, aide à comprendre que l’invasion de l’Irak n’était pas seulement une lutte pour le contrôle du pétrole. La politique de la Russie en Syrie est de la même nature. Derrière la crise de l’Union européenne se trouve également l’idée que les gouvernements peuvent reprendre le contrôle de certains paramètres politiques et économiques.
croissanceCopyright : Photothèque Rouge/JMB
Pour la classe ouvrière, les conséquences de la libéralisation et de la mondialisation du capital sont encore plus graves. L’expérience historique accumulée par les travailleurs a été quasi exclusivement celle de la lutte contre le capital dans le cadre des frontières nationales. Les organisations de la classe ouvrière, les syndicats et les partis politiques ont réussi à « centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes ». (4) Mais comme Marx et Engels poursuivaient, cette lutte « est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux », cette concurrence créée par les capitalistes sur le marché du travail. Aujourd’hui les capitalistes peuvent monter les uns contre les autres les travailleurs des différents pays et continents. La plus grande réussite du Capital au cours des 40 dernières années a été la création d’une « force de travail mondiale » à travers la libéralisation de la finance, du commerce et de l’investissement direct ainsi que de l’incorporation de la Chine et de l’Inde dans le marché mondial. Cela est souvent nommé « le doublement de la main-d’œuvre mondiale » (5), c’est-à-dire, pour reprendre les termes de Marx, de la potentielle armée de réserve industrielle mondiale. Son existence crée les conditions pour l’augmentation du taux d’exploitation et pour la configuration de l’armée de réserve industrielle dans chaque économie nationale. Les technologies d’information et de communication ont conduit à une fragmentation croissante des processus de travail, avec maintenant l’entrée dans l’ère de la robotique.

La défaillance de l’accumulation du capital

Un mode de production est simultanément une forme spécifique d’organisation des rapports sociaux de production, avec des rapports de distribution correspondants, et un mode de domination sociale organisé institutionnellement et politiquement. Lorsqu’un mode de production commence à vaciller et à gripper à travers ses rapports de production, et que la reproduction élargie ralentit fortement, l’expérience historique indique que les composantes dominantes de la classe dominante auront comme horizon et comme but unique la préservation de leurs privilèges et de leur pouvoir sur la base d’institutions existantes. Elles rejetteront tout appel à la réforme, même s’il vient de leurs propres rangs. Ce fut le cas de la cour de la monarchie absolue en France avec un ministre comme Turgot, ou à la cour de la Russie tsariste. Ce fut encore le cas lorsque les rapports de production hybrides sui generis se sont grippés en Union soviétique. La bourgeoisie est aujourd’hui dans cette même situation, et elle n’a pas de Roosevelt dans ses rangs. Les expressions de sa crise incluent l’extension et la profondeur de la corruption, un très bas niveau de débat politique, le cynisme des grandes entreprises et la paralysie des gouvernements devant le changement climatique. La Conférence de Davos de 2016 a fait le choix de se concentrer sur la crise des banques européennes et sur des thèmes similaires au lieu de débattre du rapport qui lançait l’alerte en termes diplomatiques :
« L’inquiétude grandit au sujet des effets de la désintermédiation numérique, de la robotique avancée et de l’économie collaborative sur la croissance de la productivité, la création d’emplois et le pouvoir d’achat. Il est clair que la génération du millénaire va expérimenter au cours de la prochaine décennie le plus grand changement technologique des 50 dernières années, ne laissant aucun aspect de la société mondiale sans perturbations. Les grandes avancées scientifiques et technologiques – de l’intelligence artificielle à la médecine de précision – sont vouées à transformer notre identité humaine. » (6)
Un élément majeur de la situation c’est l’absence des conditions exogènes pour la reprise de l’accumulation à long terme, précédemment disponibles. Une reprise des « ondes longues » – dans la signification que Trotski leur donnait, reconnue d’une manière compliquée par Mandel – est déterminée par des facteurs exogènes : guerres mondiales, expansion massive des marchés du fait de l’expansion territoriale (« la frontière » dans l’histoire des États-Unis) ou la création de nouvelles industries à la suite des progrès technologiques majeurs. Les conditions politiques pour une guerre mondiale (une préparation idéologique du type de celle réalisée par le nazisme après 1933) n’existent pas actuellement. Ainsi pour la bourgeoisie la question est de découvrir un facteur capable de tirer à nouveau l’accumulation durant plusieurs décennies. Depuis que la Chine a été incorporée dans le marché mondial, il n’y a plus de « frontière ». La seule possibilité, ce sont donc les nouvelles technologies. Impliquant des investissements importants et la création d’emplois, elles seules sont en mesure d’entraîner une nouvelle onde longue d’accumulation, associée avec l’expansion sur des nouveaux marchés.
Le rôle des technologies de l’information et de la communication dans la reconfiguration radicale de l’organisation du travail et de la vie quotidienne est incontestable. La grande question est de savoir si leurs effets sur l’investissement et l’emploi peuvent provoquer une nouvelle onde longue d’accumulation. Leur énorme impact sur la réduction de la main-d’œuvre, couplé avec leur effet sur l’accroissement du capital constant investi, suggèrent le contraire, notamment si une « quatrième révolution industrielle », autrement dit un saut qualitatif immense par rapport aux technologies apparues au cours de la « troisième révolution industrielle » comme l’appellent les théoriciens néo-schumpeteriens, est en perspective. L’opinion dominante parmi les économistes et sociologues étatsuniens est que les facteurs qui impulsaient la croissance économique durant la majeure partie de l’histoire nord-américaine ont été pour une large part dépensés. Ils parlent d’un « plateau technologique » et « d’objectifs faciles à atteindre » qui avaient permis une croissance rapide, comme la mise en culture des terres précédemment en friche ou les avancées technologiques fondamentales dans le transport, l’électricité, la communication de masse, la réfrigération, l’assainissement et finalement l’enseignement massif. Ce que les technologies de l’information et de la communication offrent au capital sous la forme de données de masse, c’est une capacité sans précédent de contrôle politique et social. Elles n’offrent aucune solution pour le chômage de masse (7) et l’augmentation de la composition organique du capital.

Une réflexion précoce sur l’avenir du capitalisme

Dans son introduction à l’édition anglaise Penguin du livre III du Capital, Mandel a développé en 1981 une série d’élaborations théoriques sur le « destin du capitalisme » (8). Contrairement à Sweezy, Mandel discutait la théorie de Grossman sur l’effondrement du capitalisme d’une manière respectueuse et sérieuse. Cela l’a conduit à analyser les conséquences de ce qu’il appelait alors le « robotisme ». Les nouvelles technologies étaient dans leur petite enfance lorsque cela a été écrit, mais pour Mandel elles avaient déjà potentiellement des conséquences prodigieuses. Compte tenu des prévisions mentionnées précédemment, il est important de le lire et de le discuter :
« L’extension de l’automatisation au-delà d’une certaine limite mène, inévitablement, d’abord à une réduction du volume total de la valeur produite, puis à une réduction du volume de la survaleur réalisée. Cela suscite une “crise d’effondrement” combinée de manière quadruple : une énorme crise de déclin du taux de profit ; une grave crise de réalisation (l’augmentation de la productivité du travail qu’implique le robotisme étend la masse des valeurs d’usage produites à un rythme encore plus élevé que celui de la réduction des salaires réels et une proportion croissante de ces valeurs d’usage devient invendable) ; une profonde crise sociale ; et une dramatique crise de “reconversion” [en d’autres termes, de la capacité du capitalisme de s’adapter] par la dévalorisation – les formes spécifiques de la destruction du capital menaçant non seulement la survie de la civilisation humaine, mais même la survie de l’humanité ou de la vie sur notre planète. » (9)

Et un peu plus loin, voulant être bien compris, Mandel écrivait :

« Il est évident qu’une telle tendance à la modernisation du travail dans les secteurs productifs avec un très haut développement technologique doit, nécessairement, être accompagnée par sa propre négation : une augmentation du chômage de masse et des secteurs marginalisés de la population, du nombre de ceux qui “abandonnent” et de tous ceux que le développement “final“ de la technologie capitaliste expulse du processus de production. Cela signifie que les défis croissants des rapports de production capitalistes à l’intérieur de l’usine sont accompagnés par des défis croissants de toutes les relations bourgeoises fondamentales et des valeurs de la société dans son ensemble, ce qui constitue également un élément important, et périodiquement explosif, de la tendance du capitalisme à l’effondrement final. »

Puis, il ajoute :

« Un tel effondrement n’est pas nécessairement favorable à une forme supérieure d’organisation sociale ou de civilisation. Précisément en fonction de la dégénérescence propre du capitalisme, les phénomènes de décadence culturelle, de régression dans les domaines de l’idéologie et du respect des droits de l’homme se multiplient en accompagnant la succession ininterrompue des crises multiformes avec lesquelles cette dégénérescence nous fera face (nous fait déjà face). La barbarie, en tant qu’un résultat possible de l’effondrement du système, est une perspective beaucoup plus concrète et précise aujourd’hui qu’elle ne l’a été dans les années 1920 ou 1930. Même les horreurs d’Auschwitz et de Hiroshima apparaîtront minimes par rapport aux horreurs que l’humanité devra affronter dans la décrépitude continue du système. Dans ces circonstances, la lutte pour une issue socialiste prend la signification d’une lutte pour la survie de la civilisation humaine et du genre humain. » (10)

Mandel modérait sa perspective véritablement catastrophique avec ce message d’espoir adapté de la problématique du Programme de transition :

« Le prolétariat, comme Marx l’a montré, unit tous les prérequis pour conduire cette lutte avec succès ; aujourd’hui cela reste plus vrai que jamais. Et il a au moins le potentiel pour acquérir également les prérequis subjectifs pour une victoire du socialisme mondial. La réalisation de ce potentiel dépendra, en dernière analyse, des efforts conscients des marxistes révolutionnaires, s’intégrant aux luttes spontanées périodiques du prolétariat pour réorganiser la société selon les principes socialistes et le conduisant vers des objectifs précis : la conquête du pouvoir d’État et la révolution sociale radicale. Je ne vois pas plus de raisons pour être plus pessimiste aujourd’hui sur le résultat de cette entreprise que Marx ne l’était lorsqu’il écrivait le Capital… » (11)
Que la révolution sociale radicale soit la solution est aujourd’hui plus vrai que jamais, mais la menace de la crise écologique, telle que Marx ne pouvait pas la prévoir, tout comme l’héritage politique du XXe siècle, ne conduisent pas à être aussi optimiste que Mandel voulait l’être en 1981. Dans la tradition révolutionnaire à laquelle j’ai adhéré, le socialisme était une « nécessité » dans deux sens du terme : nécessité, parce que seule réponse décisive et durable non seulement à la situation de la classe ouvrière et des opprimés mais aussi à la réalisation des besoins humains ; et nécessité, en tant que résultat du développement capitaliste. La bourgeoisie n’allait pas quitter la scène sans combattre et sans processus contre-révolutionnaires, comme l’apparition du stalinisme et celle du maoïsme l’avaient montré, mais « l’histoire était avec nous ». Les marxistes révolutionnaires étaient « l’expression consciente » des processus économiques et sociaux fondamentaux. Cette vision du monde était enracinée dans une lecture de nombreux passages dans Marx et dans celle des marxistes révolutionnaires ultérieurs majeurs, qui semblaient la soutenir, en particulier Lénine et, dans le cas de Trotski, dans une lecture unilatérale des deux premières sections du Programme de transition, avec très peu de discussions sur ses textes exprimant ses préoccupations enracinées dans les événements des années 1930 mais contenant des réflexions plus générales, comme dans ses écrits sur le fascisme et le nazisme. Rosa Luxemburg était considérée comme suspecte non seulement à cause de ses avertissements concernant le possible cours de la révolution d’Octobre, mais aussi à cause de l’angoisse de son cri « socialisme ou barbarie ». Le fait que, au cours de ses dernières années, cette angoisse était aussi partagée par Trotski n’a jamais été discuté.
Les processus politiques de la fin des années 1980 et du début de la décennie 1990 et leurs implications mondiales (en particulier l’absence d’une révolution politique en URSS) ainsi que les scissions organisationnelles exemptes de perspectives m’ont rendu de plus en plus réceptif à la pensée des philosophes d’Europe centrale. Le premier était Mészáros avec la proposition suivante dans son livre de 1995 :
« Chaque système de reproduction sociale métabolique a ses limites intrinsèques ou absolues qui ne peuvent être dépassées sans changer le mode de contrôle en un mode qualitativement différent. Quand de telles limites sont atteintes au cours du développement historique, il devient obligatoire de transformer les paramètres structurels du système qui circonscrivent normalement l’ensemble des marges des pratiques reproductives possibles dans de telles circonstances. » (12)

Il affirme ensuite, concernant le capitalisme :

« la marge pour déplacer les contradictions du système devient toujours plus étroite et ses prétentions au statut immuable de la causa sui [cause de soi] clairement absurdes, nonobstant le pouvoir destructeur inimaginable des ses personnifications. Car en exerçant ce pouvoir, le capital peut détruire l’humanité en général – comme en effet il semble être résolu à le faire (et avec, certainement, son propre système de contrôle) – mais il ne peut pas détruire de manière sélective son antagoniste historique » [la classe ouvrière]. (13)
Un autre auteur m’a encouragé à explorer la notion des limites absolues de la production capitaliste, le philosophe allemand Robert Kurz. Comme Mandel, dans une lecture de Marx qui a soulevé beaucoup de controverses (14), il souligne les effets de l’économie de main-d’œuvre et de l’amélioration de la productivité avec les technologies de l’information et de la communication, leurs conséquences dans l’exacerbation des contradictions de la production capitaliste. Il explique que le capitalisme a développé ses contradictions internes au point que :
« Nous sommes désormais confrontés à la tâche de reformuler la critique des formes capitalistes et à celle de leur abolition étant donné le niveau de contradiction qu’elles ont atteint. C’est simplement la situation historique dans laquelle nous nous trouvons, et il serait vain de pleurer sur les batailles perdues du passé. Si le capitalisme se heurte objectivement à des limites historiques absolues, il n’en reste pas moins vrai que, faute d’une conscience critique suffisante, l’émancipation peut échouer aujourd’hui aussi. Le résultat serait alors non pas un nouveau printemps de l’accumulation, mais, comme l’a dit Marx, la chute de tous dans la barbarie. » (15)

La nouvelle et plus redoutable « barrière immanente » du capitalisme, et ses implications

En l’absence de facteurs capables de lancer une nouvelle phase d’accumulation durable, la perspective est celle d’une situation où les conséquences politiques et sociales d’une faible croissance et de l’instabilité financière endémique, avec le chaos politique qu’elles multiplient aujourd’hui dans certaines régions et, potentiellement, dans d’autres, convergent avec l’impact social et politique du changement climatique. La notion de barbarie, associée aux deux Guerres mondiales et à l’Holocauste – et plus récemment aux génocides contemporains – s’appliquera alors à ces conséquences. Le lien entre la question écologique et l’effondrement de notre société dans une barbarie sans précédent doit encore être attribué à Mészáros :
« Dans une certaine mesure, Marx était déjà conscient du “problème écologique”, c’est-à-dire des problèmes de l’écologie sous la domination du capital et des dangers implicites que cela provoque pour la survie humaine. En fait, il était le premier à le conceptualiser. Il a parlé de la pollution et a insisté que la logique du capital – qui doit poursuivre le profit, conformément à l’auto-expansion et à l’accumulation – ne peut prendre en considération les valeurs humaines ni même la survie de l’humanité (…). Ce que vous ne pouvez pas trouver chez Marx, évidemment, c’est une explication de la gravité extrême de la situation à laquelle nous faisons face. Pour nous, la survie de l’humanité est une question urgente. » (16)
La menace pour la survie de l’humanité signifie, bien sûr, une menace pour la civilisation que nous connaissons jusqu’à présent. Les humains survivront, mais si le capitalisme n’est pas renversé, ils vivront au niveau mondial dans une société du type de celle décrite par Jack London dans son grand roman dystopique (contre-utopique), le Talon de fer. Tant que le changement révolutionnaire n’a pas eu lieu, nous sommes pris au piège des relations et des contradictions spécifiques du mode de production capitaliste. Un mode de production caractérisé par « le mouvement incessant du gain toujours renouvelé, cette tendance absolue à l’enrichissement » (17) ne peut tenir compte d’un message qui exige la fin de la croissance (comme elle est comprise traditionnellement) et une utilisation négociée et planifiée des ressources restantes.
L’accumulation du capital a pris la forme du développement d’industries spécifiques. La crise mondiale combinée – économique et écologique – du capitalisme est simultanément une crise des rapports sociaux de production et d’un mode de production matérielle, de la consommation, de l’emploi de l’énergie et des matières –autrement dit, encore une fois, celle de toute la base matérielle ayant permis l’accumulation, notamment au cours des 60 dernières années – ainsi que des industries associées : l’énergie, l’automobile, les infrastructures routières et la construction en particulier. La prolongation de ce mode sous le capitalisme implique des formes toujours plus destructives d’extraction, du forage pétrolier (par exemple, des puits très profonds perforant d’épaisses couches de sel dans l’Arctique), de la production agricole (utilisation très intensive de produits chimiques et expansion des terrains cultivés par déboisement) et des ressources océaniques. Cela représente « l’effort du capital pour inverser le ralentissement de la productivité grâce à une série de batailles désespérées pour les dernières miettes des derniers vestiges de la nature pas chère » (18). L’agent de cette destruction c’est la figure contemporaine du « capitaliste, ou, si l’on veut, [du] capital personnifié, doué de conscience et de volonté » (19), à savoir les grandes entreprises industrielles et minières et ceux qui les possèdent et les contrôlent (20).
Il est clair maintenant que le réchauffement climatique et l’épuisement écologique sont devenus une « barrière immanente » du capital et non, comme on le lit encore dans les premières analyses des chercheurs américains, une barrière extérieure. Dans son livre, que j’ai reçu alors que je terminais ce texte, Moore écrit que « les limites de la croissance auxquelles le capital fait face sont bien réelles : ce sont des “limites” coproduites par le capitalisme. La limite écologique mondiale du capital, c’est le capital lui-même. » (21) Cette coproduction date de la période du capital marchand et au cours de la période la plus récente elle a été structurée par la mondialisation et la financiarisation. Il s’agit d’une barrière qui ne peut pas être temporairement résolue, comme c’est exposé dans le livre III du Capital, par « la dépréciation périodique du capital existant » ou surmontée « par des moyens qui font réapparaître les limites et les renforcent » (22). La barrière est là pour rester. Foster a pris la notion de la limite ou de la barrière absolue du capital et l’a développée en relation avec l’environnement, ajoutant des commentaires détaillés aux textes pertinents de Marx. Il voit « le précipice écologique qui approche » (23) de plus en plus près. L’épuisement des ressources est irréversible ou seulement réversible en un temps qui pourrait durer des siècles. La vitesse du réchauffement climatique est hors de contrôle, du moins pour l’instant, du fait de la profondeur de l’imbrication du régime d’énergie carbonique intensive avec les modes de production et de vie forgés par le capitalisme. Dans le « meilleur scénario » (celui sans processus de rétroaction qualitative) la question est celle de « l’adaptation » déterminée par les divisions entre les classes et entre pays riches et pays pauvres, qui définiront qui seront les principales victimes.
Comme Mandel l’a souligné, le fait que le capitalisme ait atteint ses limites absolues ne signifie pas qu’il ouvre la voie à un nouveau mode de production (25). Les élites et les gouvernements qu’elles contrôlent sont plus que jamais attentifs à la préservation et à la reproduction de l’ordre capitaliste. Son affaissement progressif allant de pair avec les effets prévisibles et imprévisibles du changement climatique sera accompagné par des guerres et par la régression idéologique et culturelle – provoquée par la marchandisation et la financiarisation de la vie quotidienne – qui prend la forme du fondamentalisme religieux et du fanatisme des trois monothéismes. La mortalité provoquée par les guerres locales, les maladies, ainsi que les conditions sanitaires et nutritionnelles dues à la grande pauvreté, se compte en dizaines sinon en centaines de millions de personnes (26). Les impacts du changement climatique augmentent dans diverses parties du monde (le delta du Gange, une grande partie de l’Afrique, les îles du Pacifique sud) et mettent déjà en danger les conditions mêmes de la reproduction sociale des opprimés (27). Ils résisteront nécessairement ou chercheront à survivre du mieux qu’ils pourront. En résulteront des conflits violents autour des ressources d’eau, des guerres civiles prolongées par l’intervention étrangère dans les pays les plus pauvres, des énormes mouvements de réfugiés provoqués par la guerre et le changement climatique (28). Ceux qui dominent et oppriment l’ordre mondial y voient une menace pour leur « sécurité nationale ». Dans un rapport récent, le Département de la Défense des États-Unis écrit que le changement climatique mondial aura des implications de grande envergure sur les intérêts de la sécurité nationale du pays (29). Moore écrit que « le tournant vers la financiarisation et l’approfondissement de la capitalisation dans la sphère de la reproduction a été un puissant moyen pour retarder l’inévitable recul. Cela a permis au capitalisme de survivre. Mais pour combien de temps ? » (30) Et il y a d’autres questions, qui ne sont pas très différentes : est-ce que « nous » pouvons nous débarrasser du capitalisme, le renverser, afin d’établir « des relations de la société humaine dans la nature » totalement différentes ? Et si nous ne pouvons pas, la société civilisée va-t-elle survivre ?
Les jeunes générations d’aujourd’hui et celles qui les suivront sont et seront de plus en plus confrontées à des problèmes extrêmement difficiles. Les grandes luttes dans quelques pays, mais aussi dans tous les autres, les innombrables luttes auto-organisées au niveau local, démontrent leur capacité d’y faire face. Du point de vue du combat pour l’émancipation sociale, leurs seules perspectives peuvent être résumées par le mot formulé par Marx au cours de sa dernière conversation que nous connaissons, un entretien avec un jeune journaliste américain : « la lutte ».
climatCopyright : Photothèque Rouge/JMB
« Et ce fut comme si son esprit s’était retourné un instant pendant qu’il considérait la mer mugissante devant nous et la multitude qui s’agitait sur la plage. “Qu’y a-t-il ?” avais-je demandé, à quoi il répondit sur un ton profond et solennel : “la lutte !” Tout d’abord, il m’a semblé que j’entendais l’écho du désespoir ; mais, peut-être, était-ce la loi de la vie. » (31)
Les soulèvements dans diverses régions du monde de même que les innombrables luttes locales, aussi importantes et dont bon nombre sont à la fois économiques et écologiques, prouvent que ceci est compris. L’immense défi est de centraliser cette énergie révolutionnaire latente à travers le monde sous des formes politiques qui ne répètent pas celles du siècle dernier et leurs résultats, et donc de créer une force qui pourrait concevoir et établir les conditions de l’émancipation humaine, et serait également en mesure d’arrêter le désastre écologique actuel.  ■
François Chesnais a été professeur associé à l’université Paris 13. Économiste et militant du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France), il fait partie du Conseil scientifique d’ATTAC. Il a publié notamment la Mondialisation du capital (Syros 1994 et 1997), la Mondialisation financière : genèse, coûts et enjeux (Collectif, sous sa direction, Syros, 1996), la Finance mondialisée : racines sociales et politiques, configuration, conséquences (Collectif, sous sa direction, La Découverte, 2004), Les dettes illégitimes – Quand les banques font main basse sur les politiques publiques.(Raisons d’Agir, 2011), Finance Capital Today (Brill, Leiden 2016). Cet article, qui reprend les conclusions de son dernier livre, a été écrit en anglais et a été publié en espagnol par la revue argentine Herramienta n° 58 : http://www.herramienta.com.ar/revista-herramienta-n-58/el-curso-actual-del-capitalismo-y-las-perspectivas-para-la-sociedad-humana- (Traduit de l’anglais par JM).
Traduction : JM

Notes

1. Marx 1991, p. 572
2. « Bien qu’ils soient peu disposés à le dire publiquement, l’improbabilité absolue de cette réussite a fait que beaucoup de scientifiques, de militants et de décisionnaires du climat arrivent à la conclusion que, pour reprendre les termes de Bob Watson, qui a été à la tête du GIEC et qui dirige actuellement les scientifiques au sein du Département britannique pour l’environnement, la nourriture et les affaires rurales, « deux degrés c’est prendre ses rêves pour la réalité ». (« Adapting to climate change », The Economist, 25 novembre 2010). «
3. Léon Trotski, la Révolution permanente, Préface à l’édition française, Gallimard, Paris 1963, p. 6 (disponible également sur internet : http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/revolution_permanente/revolution_perm_preface.html)
4. Marx & Engels, le Manifeste communiste, 1. Bourgeois et prolétaires, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm#sect1
5. Freeman estime que la main-d’œuvre mondiale est passée d’environ 1,46 milliard à 2,93 milliards d’ouvriers, en employant une expression bien plus claire : « doublement effectif de la main-d’œuvre maintenant accessible ». (Richard Freeman, « What Really Ails Europe (and America) : The Doubling of the Global Workforce », www.theglobalist.com
6. http://reports.weforum.org/global-risks-2016/
7. Des recherches sérieuses estiment que 47 % des emplois aux États-Unis « risquent » d’être automatisés au cours des vingt prochaines années (Carl Fey et Michael Osborne, « The Future of Employment : How Susceptible are Jobs to Computerisation ? » : www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/the_future_of_employment.pdf/)
8. Ernest Mandel, Introduction, dans Karl Marx, Capital, Livre III (Penguin, 1981), p. 78.
9. Ibid. Mandel, p. 87.
10. Ibid. Mandel, p. 89.
11. Ibid. Mandel, pp. 89–90.
12. Istvan Mészáros, Beyond Capital, 1995, p. 142. (Disponible en espagnol sur internet : http://www.formacion.psuv.org.ve/wp-content/uploads/2013/09/M%C3%A1s-all%C3%A1-del-capital-Hacia-una-teor%C3%ADa-de-la-transici%C3%B3n-Tomo-I.pdf). Les positions politiques de Mészáros à la fin des années 2000 en soutien au « socialisme du XXIe siècle » de Chavez ne disqualifient pas son travail théorique.
13. Ibid. Mészáros, p. 145.
14. En particulier sur son interprétation dans un travail précédent sur la théorie de la valeur et la notion du travail abstrait. C’est tout à fait marginal dans son livre sur la crise publié en 2011. Voir sa présentation de ce livre en français (http://www.palim-psao.fr/article-theorie-de-marx-crise-et-depassement-du-capitalisme-a-propos-de-la-situation-de-la-critique-social-108491159.html) et le résumé de ses principaux arguments dans un journal français (https://lectures.revues.org/7102).
15. http://www.palim-psao.fr/article-theorie-de-marx-crise-et-depassement-du-capitalisme-a-propos-de-la-situation-de-la-critique-social-108491159.html
16. Istvan Mészáros, The Alternative to Capital’s Social Order – From the “American Century” to the Crossroads Socialism or Barbarism, Monthly Review Press, New York 2001, p. 99.
17. Marx, Le Capital, Livre I, II° section, chapitre 4, 1- La formule générale du capital : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-4.htm
18. Jason W. Moore, « The Crisis of Feudalism : An Enviromental History », dans Organization and Environment 15/3, p. 37.
19. Marx, Le Capital, Livre I, II° section, chapitre 4, 1- La formule générale du capital : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-4.htm
20. Alors que je finissais mon livre Finance Capital Today, les nouvelles faisaient état d’une très grande crise écologique provoquée sous le capitalisme par la société minière brésilienne Vale sur le fleuve Rio Doce.
21. Jason Moore, Capitalism in the Web of Life, Ecology and the Accumulation of Capital New York 2015, Verso, p. 295. L’historien et sociologue étatsunien Jason W. Moore oppose le terme « capitalocène » à celui d’anthropocène qui désigne le fait que l’être humain est devenu une force géophysique, et a commencé à transformer la biosphère à un tel point qu’il menace la capacité de la planète à accueillir la vie. Il constate que, pour les géologues, parler d’anthropocène soulève la question du début de cette nouvelle ère géologique : il y a plusieurs centaines d’années ? À la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Ou après 1850, avec l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère induite par la révolution industrielle ? Mais, argumente-t-il, c’est de la mauvaise histoire, puisque la transformation de la biosphère par l’activité humaine n’a pas été produite par tous les hommes à parts égales. C’est avant tout la responsabilité des populations détenant de la richesse et du pouvoir. Ainsi selon lui le véritable tournant dans les relations de l’homme à la nature est bien plus précoce, et on peut le dater symboliquement de 1492. Au XVIe siècle, l’invention du capitalisme a aussi été l’invention d’une manière de penser et de traiter la nature, en la séparant totalement de l’humanité. Les esclaves africains, les populations indigènes d’Amérique, mais aussi la grande majorité des femmes, étaient versés dans cette catégorie de « nature ». La séparation des humains et de la nature était donc en réalité toute symbolique. Chez Moore le « capitalocène » affirme donc que nous vivons l’âge du capital, et non « l’âge de l’homme », et que « l’âge du capital » ne désigne pas seulement une acceptation économique étroite, mais une manière d’organiser la nature, à la fois en faisant de la nature quelque chose d’externe à l’homme, et aussi quelque chose de « cheap », dans le double sens que peut avoir ce terme en anglais : ce qui est bon marché, mais aussi le verbe « cheapen » qui signifie rabaisser, déprécier, dégrader…
22. Marx, Le Capital, Livre III, & 3 : Loi tendancielle de la baisse du taux de profit, chapitre 15, 2- Le conflit entre l’extension de la production et la mise en valeur : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_14.htm
23. John Bellamy Foster, « The Epochal Crisis – The Combined Capitalist Economic and Planetary Ecological Crises », Monthly Review n° 65/5 (octobre 2013), p. 1.
24. L’essai de Stengers sur l’ouragan Katrina (Au temps des catastrophes–Résister à la barbarie qui vient, La Découverte, Paris, 2008) m’a conduit à discuter cette dimension (« “Socialisme ou barbarie” : les nouvelles dimensions d’une alternative », http://www.contretemps.eu/socialisme-barbarie-nouvelles-dimensions-dune-alternative/).
25. Samir Amin a un point de vue optimiste avec sa théorie d’un ou même des siècles d’une longue transition au socialisme (Samir Amin, Russia and the Long Transition from Capitalism to Socialism, Monthly Review Press, New York 2016).
26. Jason Moore a synthétisé des données historiques montrant que la transition du féodalisme au capitalisme marchand au cours de la période allant du bas Moyen-Âge au XVIIe siècle était non seulement économique et sociale mais également écologique dans ses manifestations, s’étirant de la famine récurrente, la peste noire et l’épuisement des sols jusqu’aux révoltes paysannes et à l’escalade des guerres. (Jason Moore, « The Crisis of Feudalism : An Enviromental History », dans Organization and Environment 15/3).
27. Ce point était déjà central dans la contribution que j’ai fait avec Claude Serfati en 2003 : « Les conditions physiques de la reproduction sociale », dans J.-M. Harribey & M. Löwy (eds.), Capital contre nature. Presses Universitaires de France–Actuel Marx Confrontation, Paris 2003.
28. Gwynne Dyer, Climate Wars – The Fight for Survival as the World Overheats, Scribe Publishers, Melbourne 2010.
29. http://www.defense.gov/pubs/150724-Congressional-Report-on-National-Implications-of-Climate-Change.pdf
30. Jason Moore, Capitalism in the Web of Life, Ecology and the Accumulation of Capital New York 2015, Verso, p. 305.
31. John Swinton, « A conversation with Marx », The Sun, New York, 6 September 1880. Je suis redevable à Pierre Dardot et Christian Laval qui terminent leur livre sur Marx de la même manière. Cf. Pierre Dardot & Christian Laval, Marx, Prénom : Karl, Gallimard,

dimanche 4 décembre 2016

Les crises du néolibéralisme ne se résoudront pas par encore plus de néolibéralisme / The crises of neoliberalism won’t be solved by more neoliberalism

source : http://lesakerfrancophone.fr/les-crises-du-neoliberalisme-ne-se-resoudront-pas-par-encore-plus-de-neoliberalisme

source originale : https://systemicdisorder.wordpress.com/2016/11/16/the-crises-of-neoliberalism/

Par Systemic Disorder – Le 16 novembre 2016 – Source Systemic Disorder

Nous aurons de graves ennuis si nous sommes incapables de concevoir des modèles économiques alternatifs. Il n’est pas nécessaire de s’attarder aux détails comme l’accroissement des inégalités, l’instabilité, le renforcement du contrôle des entreprises, la crise environnementale imminente, l’emploi toujours plus précaire (quand il y en a) et l’incapacité à répondre aux besoins de milliards de gens dans le monde, pour voir que le capitalisme manque d’humanité.

Pour le dire en un mot, à l’échelle du monde, environ 200 millions de gens sont sans emploi parmi les 2.4 milliards qui n’ont pas de travail stable.

Le néolibéralisme n’est pas un virus refilé au monde par quelque cabale secrète ; c’est simplement la dernière phase du capitalisme, qui, du point de vue des capitalistes, est la conséquence logique de l’évolution du keynésianisme du milieu du XXe siècle. Nous ne reviendrons pas au keynésianisme, parce que cela a été une brève période dépendant de la base industrielle et de l’expansion du marché. Une répétition de l’histoire est impossible, parce que la base industrielle des pays capitalistes avancés a été évidée, transférée dans des pays en développement à bas salaires et il ne reste presque plus d’endroits où le système capitaliste peut se développer.


Ce qui arrive aux forêts tropicales humides, lorsque le marché peut décider. (Forêt pluviale Montane en Équateur, par Gunnar Brehm)
Donc, lorsque j’ai vu un article intitulé Industrial policy in the 21st century: merits, demerits and how can we make it work [Politique industrielle au XXIe siècle : mérites, inconvénients et comment nous pouvons le faire fonctionner] dans le dernier numéro de la Real-World Economic Review, j’ai été intrigué. Comme son titre l’indique, Real-World Economic Review se spécialise dans des articles d’économistes qui pensent bien au-delà de la boîte à outils orthodoxe qui sert si bien les élites industrielles et financières ; le fait même que ce domaine nécessite une publication portant un tel titre parle de lui-même.

Les prescriptions décevantes de l’article, cependant, pourraient au mieux être décrites comme «du néolibéralisme allégé». L’auteur de Politique industrielle au XXIe siècle, Mohammad Muaz Jalil, de l’ONG Fondation suisse pour la coopération technique, est bien intentionné, mais promeut la même politique orientée sur l’exportation dans le monde en développement. Cela implique aussi une croissance infinie, une illusion dangereuse.

Plus de la même chose ne semble guère une échappée probable, et cela avant d’examiner l’impossibilité mathématique que chaque pays exportateur sorte de ses difficultés économiques. Pour chaque pays qui atteint un surplus commercial, il faut un autre pays ayant un déficit commercial.

Ce qui marche pour quelques-uns ne marche pas pour tous

Jalil commence par relever que les pays du Sud-Est asiatique ont appliqué une politique industrielle, y compris protectionniste, pour construire leurs économies, notamment le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et Singapour. Il utilise la définition de la politique industrielle émise par l’Organisation pour la coopération économique et le développement (OCDE) : «La politique industrielle consiste en tout type d’intervention ou de politique gouvernementale qui tente d’améliorer l’environnement des affaires ou de modifier la structure de l’activité économique vers des secteurs, des technologies ou des tâches, dont on attend qu’elles offrent de meilleures perspectives pour la croissance économique ou le bien-être social que ne le ferait l’absence de telles interventions.»

Les pays de l’Est asiatique cités ont utilisé divers mélanges de stratégies orientées sur la croissance des exportations et la protection des jeunes industries. Les entreprises favorisées bénéficiaient de subventions à l’exportation, de taux d’intérêts réduits et de taux de change préférentiels, pour que ces entreprises deviennent mondialement concurrentielles. La fabrication dans ces pays a commencé à un faible niveau, mais elle est constamment montée dans la «chaîne de valeur» – c’est-à-dire que ces entreprises étaient capables de produire de plus en plus de produits sophistiqués.

Jalil admet certaines critiques à ce type de politique, notant la difficulté à prévoir qui ou quoi seront les vainqueurs à l’avenir, étant donnés la concurrence internationale beaucoup plus rude d’aujourd’hui, les chaînes d’approvisionnement internationales devenues dominantes et le sévère régime commercial mondial, limitant la capacité des gouvernements à intervenir. Les gouvernements aujourd’hui appliquent néanmoins des politiques néolibérales dans le monde, à travers l’Organisation mondiale du commerce et des banques internationales de prêt contrôlées par les États-Unis et, à un moindre degré, par l’Union européenne.

Quand nous en arrivons à des exemples particuliers, les prescriptions sur papier s’écroulent rapidement. M. Jalil présente le Brésil et l’Afrique du Sud comme des exemples. Le Brésil est l’une des sociétés les plus inégalitaires au monde, avec de graves problèmes économiques, peu susceptibles de s’améliorer à la suite du coup d’État en douceur de la droite brésilienne contre l’ancienne présidente Dilma Rousseff. Une monnaie faible, un manque de croissance, une inflation continue, des immenses tas de dettes en dollars et en euros et des entreprises aux prises avec une dette et de faibles cotes de crédit, tout cela ne ressemble pas à un tableau idyllique. La pauvreté est généralisée, et il n’est pas rare que les militants affrontant les propriétaires terriens qui pratiquent des coupes claires dans les forêts humides soient tués.

L’Afrique du Sud connaît la plus grande inégalité de tous les pays au monde. Le Congrès national africain a gâché son autorité morale pour mettre en œuvre sa Charte de la liberté sur la prise du pouvoir, en négociant l’abandon de son contrôle économique. L’ANC a pris ses fonctions menottes aux mains et, s’étant lié aux marchés financiers, ceux-ci ont imposé davantage de «discipline» en attaquant l’économie sud-africaine à la première manifestation qui leur déplaisait.

Les ouvriers sud-africains, en particulier les mineurs, subissent des violences de la part du gouvernement ANC, encouragées par les syndicats alignés sur ce parti. Plus de la moitié des Sud-Africains vivent dans la pauvreté et le taux de chômage est de 26.6%. Est-ce un exemple à suivre ?

Les défenseurs des ateliers de misère ne sont pas forcés d’y travailler

Ensuite, l’auteur fait la promotion de l’industrie du vêtement au Bangladesh comme une histoire de réussite ! Eh bien, pour Walt-Mart et d’autres détaillants mondiaux, qui accumulent d’énormes profits sur le dos des ouvriers des sweatshops payés à des salaires de famine, c’est indubitablement une réussite. Mais comme stratégie de développement bénéfique pour les personnes qui travaillent ? Regardons la preuve.

Les travailleurs bangladeshis du vêtement peuvent travailler 14 à 16 heures par jour, certains sept jours par semaine. Le salaire minimum est un petit peu plus que la moitié du minimum requis pour assurer à une famille abri, nourriture et scolarité, selon le groupe militant War on Want. L’Institut pour le travail mondial et les droits de l’homme estime qu’un ouvrier au Bangladesh devrait travailler 15 heures et demie pour acheter un gallon de lait [1 gallon = 3,8 litres environ, NdT]. En 2014, le PDG de Wal-Mart a gagné 24 500 fois plus qu’un ouvrier bangladeshi dans un sweatshop. Pourtant, malgré des accidents répétés, provoquant des morts en masse, peu de choses ont changé.

L’industrie de la construction navale est aussi promue comme une voie vers la prospérité pour les Bangladeshis. Une composante importante de cette industrie est la «démolition de navires», pour laquelle les bateaux sont amenés dans un pays pour être démontés. L’Institut pour le travail mondial et les droits de l’homme rapporte que les démonteurs de bateaux travaillent par équipes de 12 heures, sept jours par semaine, et sont payés 30 à 45 cents de l’heure, pour effectuer un travail «dans lequel il est courant que les ouvriers soient mutilés ou tués». On rapporte que les démolisseurs de navires vivent dans des taudis surpeuplés, dormant sur des sols de béton.


Démolition de bateaux à Chittagong, Bangladesh (photo Naquib Hossain)
Personne ne choisirait de faire ces choses, sauf dans la privation la plus extrême. Que ce travail soit une voie vers le développement durable est une figure de style commune aux apologistes du projet néolibéral, mais défie le bon sens dans un contexte humaniste.

L’auteur souligne le nombre croissant d’entreprises des pays en développement parmi les plus grandes au monde, mais ces nombres restent toutefois dérisoires. En fait, les entreprises de l’hémisphère Nord restent largement dominantes. Une étude de Sean Starrs, dans la New Left Review, a trouvé que lorsqu’on regroupe les industries du monde dans 25 grandes catégories, les entreprises étasuniennes dominaient dans 18 cas et pour 10 d’entre elles, ces sociétés américaines ont attiré au moins 40% des bénéfices globaux. L’Allemagne et le Japon sont en tête dans deux autres secteurs.

À l’appui de ces prescriptions, M. Jalil argumente que comme les pays avancent dans la chaîne de valeur, le pays suivant peut «s’emparer» des industries «de début de chaîne» et entamer sa propre ascension. Mais le monde ne peut absorber qu’une certaine capacité de production et l’idée que chaque pays peut devenir un fabricant du même équipement électronique haut de gamme, par exemple, défie la réalité. Cela méconnaît aussi, de nouveau, que chaque pays ne peut pas être un exportateur net. Cela néglige également le fait que la croissance de la Chine menace d’«évincer» d’autres concurrents, en raison de sa taille massive.

Minqi Li, dans son livre The Rise of China and the Demise of the Capitalist World Economy, [L’ascension de la Chine et la fin de l’économie capitaliste mondiale] soutient que l’énorme masse de travailleurs chinois à bas salaires tirera globalement les niveaux de salaire vers le bas ; la croissance de l’industrialisation dans les pays développés conduira à l’épuisement des ressources d’énergie et les limites écologiques forceront à un arrêt de la croissance, fatal pour un système qui dépend précisément de la croissance. Le professeur Li fait valoir qu’une convergence des salaires vers le haut dans le monde entier, dans le paradis actuel des bas salaires, réduirait significativement les profits des capitalistes.

Dans ce scénario, les capitalistes chercheraient à réduire les salaires dans les pays du centre pour compenser la différence, ce qui à son tour induirait des baisses de la demande. Une demande réduite causerait des problèmes à toute économie orientée sur l’exportation, d’autant plus que des salaires extrêmement bas suppriment la consommation intérieure.

Il n’est pas possible de créer suffisamment d’emplois pour la population croissante de paysans et autres démunis de la campagne – Samir Amin calcule que même avec une augmentation de 7% du produit intérieur brut pendant les 50 prochaines années, pas plus d’un tiers de cette population pourrait trouver un emploi régulier. Aucune croissance de ce genre ne s’est jamais produite pendant des périodes aussi prolongées.

D’où la seconde terre va-t-elle venir ?

Enfin, toute cette explosion industrielle imaginée repose sur une croissance infinie. Nous vivons sur une planète finie et donc la croissance infinie est impossible. La consommation croît déjà au-delà de la capacité de la terre à le supporter et les changements anthropogéniques de l’atmosphère nous ont dangereusement rapprochés du point de non retour en termes de réchauffement climatique. L’humanité consomme actuellement l’équivalent de 1,6 terre, et au rythme actuel des tendances de consommation, cela passera à deux terres dans les années 2030.


Ce n’est pas un substitut pour la terre (image créée par la NASA à partir du télescope spatial Hubble.)
Accroître toujours plus la production, même en supposant qu’on puisse trouver des marchés pour l’écouler, ne peut pas être une solution à long terme à la pauvreté. Les dirigeants des grandes entreprises sont responsables envers les propriétaires privés et les actionnaires, pas envers la société, et donc ils font tout ce qu’ils peuvent pour externaliser les coûts environnementaux et autres sur la société. Hélas, l’énergie renouvelable n’est pas un raccourci pour inverser le réchauffement climatique. Les énergies renouvelables ne sont pas nécessairement propres, ni sans contribution au changement climatique (la production d’éoliennes et de voitures électriques provoque beaucoup de pollution), et les limites de la vie sur une planète finie, avec des ressources présentes limitées, sont d’autant plus aiguës dans un système économique qui exige une croissance infinie.

Enfin, la conviction que la politique industrielle puisse créer la prospérité repose sur des pays dotés d’une autonomie leur permettant d’appliquer des mesures protectionnistes. M. Jalil soutient que les pays les plus pauvres aient des répits pour appliquer les règles de l’Organisation mondiale du commerce jusqu’à la fin de la décennie, mais il est pour le moins discutable qu’ils aient une marge de manœuvre suffisante. Non seulement les règles de l’OMC, mais les traités de «libre-échange» bilatéraux et multilatéraux rendent ces protections illégales. Le Partenariat trans-pacifique, qui inclut plusieurs pays en développement, limiterait toute capacité de protéger les industries locales – et le TPP est destiné à être un modèle pour d’autres pays. (Bien que blessé, le TPP n’est pas encore mort parce que le délai de deux ans n’a pas encore expiré.)

Dans un monde où les accords de «libre-échange» restreignent fortement la capacité des gouvernements à promulguer des lois et des régulations, et qui accorde aux grandes multinationales le droit d’intenter des procès pour éliminer toute loi qu’elles n’aiment pas – fondamentalement une manière d’exiger que les profits des entreprises prennent le pas sur toute mesure de protection du travail, de la sécurité, de l’environnement ou de la santé –, la voie pour devenir un exportateur net commencera et finira avec des sweatshops dans la plupart des pays.

Des bas salaires et l’absence de régulations applicables sont précisément la raison pour laquelle le capital international est investi dans les pays en développement comme le Bangladesh. Le régime du «libre-échange» mondial n’est rien de plus qu’un mécanisme favorable aux industriels et aux financiers les plus puissants de l’hémisphère, pour accélérer un processus de nivellement par le bas et augmenter l’exploitation au maximum humainement possible. Que les pays en développement puissent y gagner – ou que les pays capitalistes avancés autorisent l’arrivée de davantage de concurrents – est pure fantaisie. Une fantaisie néolibérale.

Jalil conclut par un appel au financement du secteur privé capable de «répondre à la diversité et au dynamisme inhérents aux marchés». Hein ? Les marchés dans le monde capitaliste ne sont rien de plus que les intérêts conjoints des plus grands industriels et financiers. Permettre aux marchés de prendre un nombre toujours plus grand de décisions sociales est ce qui a conduit le monde à l’impasse et à une austérité toujours plus rigoureuse pour les travailleurs. Le capitalisme néolibéral peut tenter d’enseigner que les gens existent pour servir les marchés, mais nous ne sommes pas obligés de l’accepter.

Croire que le financement privé – qui, après tout, est fait pour tirer des profits indépendamment des coûts sociaux et environnementaux – nous assurera une vie heureuse à jamais, devrait être laissé au royaume des contes de fées. Comme on dit, la folie c’est croire que faire toujours encore plus de la même chose produira des résultats différents.

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker francophone