lundi 4 novembre 2013

Associations de lutte contre la pauvreté et simplicitaires : ensemble vers une autre société ?/Associations struggling against poverty and voluntary simplicity : together towards another society ?


18 mars 2013
« Pour vous, c’est facile : vous jouez aux pauvres. Pour nous, la simplicité est involontaire et notre vie est très compliquée ». « Vous n’avez pas beaucoup d’argent, c’est injuste. Mais pourquoi achetez-vous le smartphone dernier cri et un home-cinéma ? » Entre ceux qui survivent avec trop peu et ceux qui veulent vivre avec moins, y a-t-il un dialogue possible, hors des clichés et des a priori ? Assez (ou trop) riches et trop pauvres, avons-nous quelque chose à faire ensemble pour construire une société plus juste pour nous et nos enfants ? Tentative de réponses.

En octobre 2010, Vivre Ensemble invitait deux économistes à se mettre à l’écoute des membres de plusieurs associations namuroises[1]. Objectif : tenter de jeter des ponts entre deux mondes, celui de la précarité, de la pauvreté et celui de la simplicité volontaire. Elena Lasida[2] et Christian Arnsperger[3] ont donc écouté des personnes en situation de pauvreté et d’autres qui travaillent avec elles, avant de faire part de leurs réflexions lors d’une soirée ouverte au public[4].

Durant cette rencontre est apparu clairement le fossé qui sépare les uns et les autres : on ne se connaît pas ou pas bien, donc on a tendance à juger a priori, d’après le peu que l’on sait. D’un côté, les « trop peu » : « ils parlent de simplicité, et nous nous sommes dans la complication extrême au quotidien, pour manger, dormir, faire valoir nos droitsSavent-ils ce que c’est que devoir choisir entre payer un ticket de bus pour aller dormir chez un proche et acheter un sandwich pour apaiser sa faim ? Leur démarche leur attire la reconnaissance sociale, voire l’admiration, et nous ne recevons que mépris ou, au mieux, indifférence.  Nous ne voulons pas nécessairement avoir plus pour le fait d’avoir plus : nous voulons la justice, l’accès à nos droits. »
Passer sa vie à lutter pour survivre ne permet pas plus d’exister vraiment que de s’étourdir en consommant jusqu’à l’écœurement.
De l’autre, les « trop » : si certains connaissent des personnes en situation de pauvreté, notamment à travers les associations, et lient automatiquement simplicité volontaire et justice sociale, d’autres s’en tiennent à la dimension écologique et individuelle de la démarche. Ces derniers souhaitent réduire leur consommation pour diminuer leur empreinte écologique et pour en tirer un mieux-être – ralentir, mieux savourer l’instant, les choses simples… – sans prendre en compte les injustices sociales engendrées par le modèle qu’ils contestent.

Le soir, les deux intervenants ont redit l’importance de lier simplicité volontaire et justice sociale. Tout comme dans le développement durable, l’environnement, l’économie et le social sont inséparables. On peut y ajouter la dimension spirituelle ou existentielle, dans la mesure où ce projet d’une société plus juste qui nous mobilise implique de repenser de fond en comble nos relations aux autres, à l’environnement et aux biens de consommation. Il nous faut aussi trouver ou retrouver un sens à notre vie : passer sa vie à lutter pour survivre ne permet pas plus d’exister vraiment que de s’étourdir en consommant jusqu’à l’écœurement. Une révolution est à faire – Edgar Morin dirait une métamorphose – qui ne peut se dispenser d’une interrogation personnelle, existentielle.

Avancer ensemble ?

Que l’on ait « trop » ou « trop peu », y a-t-il moyen d’avancer ensemble vers une société plus juste ? Malgré le fossé qui les sépare, les associations de lutte contre la pauvreté et les adeptes de la sobriété volontaire[5] ont déjà cet objectif en commun : une société où chacun ait assez. Assez pour vivre dignement, pour jouir de ses droits, et pas trop, pour ne pas être esclave de l’avoir et pour laisser une planète vivable à nos descendants. Pour avoir une vie pleinement humaine[6].

Pour cela, deux chantiers peuvent, nous semble-t-il, être travaillés simultanément, et de préférence même ensemble, par les associations de lutte contre la pauvreté et ceux que nous appellerons les simplicitaires. Tout d’abord, celui du collectif ; ensuite, celui de la démarchandisation.

1. Le collectif

Le collectif est important à deux titres. Tout d’abord, parce qu’il constitue en soi une résistance au modèle capitaliste qui, lui, tend à séparer, individualiser, mettre en concurrence. C’est sa force, c’est son arme.

Les travailleurs sont mis en concurrence, au niveau national comme au niveau mondial. Contrats à durée déterminée, chômage, (menaces de) délocalisations… la peur de perdre son emploi affaiblit les solidarités syndicales et tire les droits des travailleurs vers le bas, chez nous comme dans les pays où les entreprises vont s’installer, à la recherche de coûts de production et de régimes fiscaux avantageux.

Les consommateurs sont mis en concurrence entre eux. C’est surtout vrai pour les enfants et les jeunes, qui « doivent » porter des vêtements de marques (de certaines marques, bien chères le plus souvent) pour ne pas être l’objet de railleries et d’humiliations à l’école. Mais les adultes ne sont pas épargnés : certaines publicités utilisent d’ailleurs explicitement ce besoin d’avoir « mieux que le voisin » pour obtenir la reconnaissance sociale. Essayez de vendre d’occasion un téléviseur à tube cathodique, même récent… Hors de l’écran plat (et géant), point de salut ! La publicité est à cet égard un acteur clé du capitalisme et un levier fondamental sur lequel il faut agir.

Le capitalisme est anti-solidaire

Les laissés-pour-compte de la croissance sont isolés également : chacun est responsable de sa situation, qu’elle soit bonne ou mauvaise. « D’autres y arrivent, pourquoi pas vous ? »  Nous sommes dans une société où l’on encense les parcours individuels, a fortiori s’ils démarrent « de rien ». Individualiser, cela signifie notamment nier que les difficultés que vivent les chômeurs ou les bénéficiaires du revenu d’intégration sociale (RIS) ont aussi et souvent d’abord des causes sociales, politiques. Cela induit que le salut est dans l’initiative individuelle, pas dans les solidarités collectives ou même interpersonnelles (voir encadré).


Le collectif constitue en soi une résistance au modèle capitaliste.
La solidarité sanctionnée

Le statut cohabitant est un exemple de mesure qui empêche les solidarités interpersonnelles de fonctionner. Instauré dans les années 80 pour réaliser des économies dans le domaine de la sécurité sociale, il consiste à attribuer à une personne qui vit avec une autre personne une allocation de chômage ou un revenu d’intégration moindre qu’à une personne qui vit seule. Bien sûr, cette dernière doit assumer avec un unique revenu des frais qui peuvent être partagés en cas de cohabitation : loyer, chauffage, électricité, voiture éventuelle… Dans les faits, non seulement cela pénalise les femmes, majoritairement concernées par cette mesure, mais cela empêche également les solidarités : deux chômeurs qui veulent louer ensemble un logement se verront pénalisés (ce qui n’est pas le cas de deux salariés…). Un chômeur ou un bénéficiaire du RIS qui veut accueillir chez lui un ami sans-abri risque d’être sanctionné également… Conséquences : des couples se séparent (fictivement d’abord) et louent une chambre (et sa boîte aux lettres) pour garder un revenu suffisant pour vivre (« pas pour s’enrichir inconsidérément, précise Christine Mahy[7],simplement pour survivre »). Autant de logements qui ne sont plus libres pour des personnes qui en auraient besoin ; autant de situations difficiles à vivre pour un couple, qui mènent parfois à une vraie rupture, source de nouvelles précarités économiques…


Les personnes qui vivent des difficultés, notamment financières, doivent porter – souvent dans un grand isolement – la lourde charge de la culpabilité. Or, l’Etat les met dans une situation impossible : le montant du RIS est de 770,18€[8] et le seuil de pauvreté se situe à 973€/mois. Ca veut dire qu’on demande aux gens d’être actifs, autonomes et responsables de leur devenir en les maintenant sciemment sous le seuil de pauvreté.
Le travail social aussi s’individualise : si l’on compare des assistants sociaux qui ont commencé à travailler dans les années 70 à d’autres récemment diplômés, on constate que la dimension collective et critique n’est plus systématiquement présente dans le programme d’études de ces derniers, ou en tout cas pas suffisamment (cela varie en fonction de la sensibilité de l’école et des enseignants). Même présente, cette dimension collective suffit de moins en moins à contrer la lame de fond de la responsabilisation – voire de la culpabilisation – individuelle qui déferle sur nos sociétés.  De plus en plus, le travail social est vu comme un « coaching », assorti d’une bonne dose de contrôle, censé aider les gens à s’adapter à un système qui, lui, n’est pas remis en question. « Quand on sortait de l’école sociale, on avait une idée très claire de notre rôle. Nous étions des agents de changement de la société. On se posait des questions. Aujourd’hui, le métier est vu de façon beaucoup plus individuelle. On fait son travail et c’est tout», constate une assistante sociale[9].

Même l’écologie s’individualise : on promeut les gestes individuels (fermer le robinet, éteindre les lumières inutiles, isoler sa maison, etc.) mais on omet de parler de l’inévitable réduction collective et globale de la consommation énergétique de nos sociétés. Dans son livre « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme », le journaliste Hervé Kempf illustre cette individualisation de l’écologie par l’exemple de l’association « Planète éolienne ». Celle-ci avance qu’une éolienne d’un mégawatt peut fournir de l’énergie à 1000 foyers français. Mais elle ne prend en compte dans son calcul que la consommation domestique : elle oublie que les gens travaillent dans une entreprise qu’il faut aussi chauffer et éclairer, qu’ils font leurs courses dans des supermarchés voraces en énergie, qu’ils utilisent les transports en commun, qu’ils achètent des produits qui ont consommé de l’énergie autant pour leur fabrication que pour leur transport, etc. Si l’on englobe cette consommation collective en divisant la consommation totale du pays par le nombre d’habitants, on arrive non pas à 1000 foyers mais à 117 !

Le collectif : une force pour l’individu et pour la société

Réhabiliter le collectif, le vivre au quotidien dans nos associations ou dans nos groupes, c’est donc déjà sortir un peu du carcan imposé par le système capitaliste. Une deuxième raison de le mettre en valeur, c’est la force qu’il donne, aux gens comme aux revendications.


Pour les personnes en situation de pauvreté, qui souffrent souvent d’un grand isolement social, rejoindre une association est parfois une question de survie
Beaucoup d’associations en font leur principe d’action. Qu’entend-on par collectif ? On pourrait dire : une place pour chacun dans un projet / chacun apporte quelque chose au projet. Le collectif n’exclut personne, il est ouvert à tous, et il permet à chacun de participer au projet commun, d’y devenir créateur. La dimension collective ne gomme pas l’individu. Au contraire, elle lui donne une reconnaissance et une existence sociale absolument indispensables.

Pour les personnes en situation de pauvreté, qui souffrent souvent d’un grand isolement social[10], rejoindre une association est parfois une question de survie : « Le jardin m’a sauvé », déclare Filippo au sujet du jardin collectif de l’association La Rochelle (Roux, Hainaut). Ancien jardinier, il ne peut plus exercer son métier en raison de son état de santé et des nombreux problèmes qu’il a connus. « Ici, j’ai trouvé de l’humanité comme jamais, renchérit Laura, de la même association. On vous regarde comme un être humain, on ne vous fait pas sentir que vous êtes aidé ». « Ici, on se tracasse pour nous, si on ne vient pas on nous téléphone pour nous demander ce qui se passe. On est solidaire, on forme un groupe, comme une famille. Et ça, on ne trouve nulle part ailleurs », affirme quant à lui Christian, apprenant en alphabétisation au CIEP de Namur. « Couleur café m’a rendu l’envie de vivre, continue Bruno, de Malmedy. J’étais dans la dépression, je croyais que j’allais finir dans un asile. » Dans cette maison de quartier, Bruno transmet son savoir en ferronnerie à des demandeurs d’asile qui apprennent du même coup un peu de français ; il anime un atelier de pyrogravure.


On voit ici comme on est loin d’une relation aidant/aidé, à sens unique. Dans les associations, chacun est accueilli comme il est, avec ses fragilités mais aussi avec ses richesses qui ne tardent pas à émerger et à servir des projets communs. Qui aurait dit d’Alain, à l’époque sans-abri assis sur le trottoir, qu’il organiserait un jour un tournoi de volley au sein de sa maison de quartier ? Notre société manque cruellement de lieux où l’on est bienvenu sans condition, où l’on rencontre d’emblée de la bienveillance et de la chaleur humaine. Où, grâce à cela, le « maillon faible » d’aujourd’hui aidera demain les autres à avancer.

Et si le collectif est le credo de bien des associations, ce n’est pas seulement par générosité, pour « remonter le moral des pauvres » : le collectif est aussi beaucoup plus efficace que l’aide individuelle.« Quand on crée des liens, qu’on participe à un projet commun, ça aide à se mettre en route dans d’autres domaines (logement, emploi,…) », explique Françoise Laboureur, de la maison médicale « Les Arsouilles » (Namur). Les CPAS et autres dispositifs d’aide sociale devraient s’en rendre compte, eux qui individualisent de plus en plus l’accompagnement.
Au niveau de la société, la sécurité sociale et la fiscalité qui la finance sont les piliers de la solidarité collective, solidarité sans laquelle il ne peut y avoir de société digne de ce nom. Or, que promeuvent les tenants du capitalisme radical qui prévaut aujourd’hui ? Moins de protection sociale (le minimum pour la survie et le reste à charge des individus, comme dans le modèle anglo-saxon), moins de fiscalité !

On l’a dit et cela tombe sous le sens, l’action politique est beaucoup plus efficace quand elle est collective : non seulement par l’effet du nombre, mais aussi de la diversité. Les Réseaux de lutte contre la pauvreté[11] regroupent des responsables d’associations de différents secteurs, mais aussi des personnes qui vivent la pauvreté. L’expérience et les propositions de ces dernières sont précieuses pour que les concertations organisées avec les élus débouchent sur des mesures qui soient vraiment efficaces, parce qu’elles tiendront compte des réalités vécues sur le terrain.

Le collectif : pas sur le mode « club » !

Le collectif n’est pas absent, loin s’en faut, du mouvement de la simplicité volontaire. Les groupes d’achats communs ou solidaires, les jardins partagés, les réseaux d’échanges de services en sont la preuve. Moins de biens, mais aussi et peut-être surtout plus de liens[12] ! Mais il faut être vigilant : le collectif n’est pas automatiquement incluant. Pour être membre d’un club de sport, il faut être en état de pratiquer un sport, il faut payer une cotisation, avoir l’équipement,… Certains groupes de simplicité volontaire ont tendance à devenir des « clubs » où l’on se retrouve entre amis d’un même milieu, où l’on échange ses petits trucs et astuces, où l’on se félicite mutuellement de ses « bonnes pratiques ». Le « plus de liens » ne doit pas se limiter à un cercle confortable et mettre au second plan du même coup le reste de la société et ses enjeux !


Certains groupes de simplicité volontaire ont tendance à devenir des « clubs » où l’on se retrouve entre amis d’un même milieu…
Beaucoup d’associations ont à cœur de s’ouvrir sur leur quartier, sur le reste de la population. C’est la maison de quartier La Rochelle, citée plus haut, qui fait pression sur la commune pour aménager les rues pour plus de sécurité pour les piétons ; qui organise des activités dans la bibliothèque communale ; qui ouvre son jardin collectif à tous les habitants du quartier. Ce sont des associations comme Le Miroir Vagabond qui proposent des projets collectifs culturels (parades des lanternes) qui rassemblent les gens d’un territoire et non d’un groupe social. C’est Couleur Café qui, au cœur de Malmedy, met en route des dynamiques de quartier, avec la maison des jeunes… C’est le Bar à soupe qui crée du lien social à Comblain-au-Pont en proposant un bol de soupe durant le marché hebdomadaire, etc.

Recréer des réseaux qui transcendent les groupes sociaux, culturels, économiques, c’est donner moins de prise au capitalisme destructeur de solidarités. Cela permet d’abord de se connaître et de se rendre compte que, « pas assez » et « trop », nous sommes tous sur le même bateau et que nous avons un objectif commun. C’est aussi se donner plus de force pour revendiquer un autre mode d’organisation sociale.
« Chacun, chaque groupe, pourrait dans son coin réaliser son bout d’utopie. Il se ferait sans doute plaisir, mais cela ne changerait pas grand-chose au système, puisque sa force découle du fait que les agents adoptent un comportement individualiste. (…) Les alternatives pourraient même le renforcer, en palliant l’affaiblissement, organisé par les capitalistes, des tâches protectrices de l’Etat, le rendant de ce fait supportable. (…) Il faut une conscience commune, des solidarités de lutte, des relais politiques »[13].

Un nouveau mode de vie

Le collectif est de toute façon un « incontournable » de la société de demain : pour réduire notre empreinte écologique, nous devrons moins consommer, donc moins produire. Si l’on ne veut pas réduire de façon draconienne notre confort quotidien, il faudra nous orienter vers des biens collectifs : utiliser à plusieurs des véhicules, de l’électroménager, des outils, des lieux. Cela se fait déjà : transports en commun, location de vélos en ville, covoiturage, voitures partagées (ex. : Cambio),  habitat groupé… Cette tendance est appelée à prendre le dessus sur la sacro-sainte notion de propriété privée. Pour le dire autrement : « La modernité est dorénavant plus dans l’intelligence de la relation sociale organisée autour de l’objet que dans l’objet lui-même »[14].


1. La démarchandisation

Venons-en à présent au deuxième chantier sur lequel associations de lutte contre la pauvreté et adeptes de la sobriété volontaire peuvent travailler ensemble : la démarchandisation (néologisme utilisé faute de mieux).
Tout le monde le sait ou le sent : dans le capitalisme, tout s’achète et tout se vend. Jeunes (et moins jeunes) s’achètent la reconnaissance de leurs pairs grâce à des marques de vêtements ; les parents qui en ont les moyens et le besoin achètent la réussite scolaire de leurs enfants, pas en soudoyant les enseignants, mais en payant des coaches et des professeurs particuliers ; on achète un peu de temps libre en payant une aide-ménagère pour le nettoyage et le repassage… Au niveau global, voyons comment les semences, les plantes médicinales, les gènes même sont brevetés et doncmarchandisés. Pratiquement tout dans notre vie est passé au filtre de la valeur marchande.
Comment regardons-nous par exemple les personnes qui ne sont pas impliquées fortement dans le duo « production/consommation » ? Celles qui sont au chômage, les femmes au foyer, les malades ? Celles qui n’assurent pas par leur travail leur autonomie financière ? Comme des personnes en marge, assistées, faibles, pas vraiment intégrées dans la société, voire paresseuses…

Je consomme donc je suis ?

Or, cette marchandisation nous piège, car elle nous amène à considérer que nous n’existons que dans la mesure où nous consommons. C’est ce qui nous définit. Comme l’écrit François Brune, nous mangeons trois fois par jour, pourquoi ne nous appelle-t-on pas des mangeurs, mais des consommateurs[15] (voir encadré) ? Parce que, dans le système capitaliste, nous devons consommer toujours plus pour absorber une production qui doit être toujours croissante, sous peine de récession et de chômage. Comme le dit Hervé Kempf, tous nos besoins sont associés à des achats : par exemple, le besoin de mobilité naturel à l’être humain devient besoin de se déplacer en voiture, le besoin d’information nécessaire à toute vie communautaire devient besoin de télévision, puis de télévision en couleur, puis d’écran plat de plus en plus grand, le besoin de communiquer devient le besoin de GSM, puis de Smartphone, etc.
« C’est que nous sommes, dit-on couramment, dans une société de consommation. Mais attention à cette expression dont on ne perçoit plus l’implication : il ne s’agit pas d’une expression simplement descriptive (société où l’on consomme). Il s’agit d’une définition prescriptive.

(…) Ainsi, chaque fois qu’on appelle un citoyen “ consommateur ”, fût-ce dans les études les plus “objectives”, on ne se contente pas de photographier sa réalité sous l’angle de la consommation : on lui rappelle que c’est là sa destination, son essence d’acteur social, sa vocation. [16]»

Comment, à la lumière de ces réflexions, ne pas comprendre un peu mieux les « folies » que se permettent certaines personnes en situation de pauvreté, au risque parfois de déséquilibrer leur budget pour longtemps ? Alors que la possession de certains biens apparaît comme le seul moyen d’obtenir, pour soi ou ses enfants, des miettes de reconnaissance sociale ? Peu ou prou, nous sommes tous pris dans cette logique. Mais les personnes qui vivent la pauvreté devraient avoir la force d’y résister, sous prétexte qu’elles ont un budget serré, a fortiori s’il s’agit d’une allocation sociale.
C’est pourquoi les simplicitaires – et les citoyens qui ont des revenus suffisants pour vivre et non pour survivre – doivent se garder de « faire la morale » à ceux qui consomment de façon apparemment inconsidérée au regard de leurs moyens. On ne peut pas demander aux personnes pauvres d’être plus fortes que le reste de la population face aux tentations consuméristes. La simplicité volontaire ne concerne pas les populations qui vivent dans la pauvreté. Elle restera un « luxe de riches » tant qu’il y aura des pauvres.

Christian Arnsperger en arrive même à affirmer que la sobriété volontaire ne doit pas se généraliser dans l’état actuel des choses. Car si la consommation baisse massivement, la production suit, les entreprises licencient et font faillite, le chômage explose et il n’y a plus d’argent pour payer les allocations de chômage. En effet, l’argent qui finance la sécurité sociale provient des impôts sur les bénéfices des entreprises : les impôts qu’elles paient directement et ceux que paient les travailleurs sur leur salaire (ce dernier étant une partie du bénéfice des entreprises).

Le mouvement de la simplicité volontaire met l’accent sur la qualité plutôt que sur la quantité. Il faut creuser cette notion et mettre en pratique(s) dans la vie quotidienne individuelle et collective cette idée que l’existence sociale et le bonheur ne passent pas par la quantité de biens mais par la qualité des liens…

Travail = emploi salarié ?

Démarchandiser nos vies implique notamment la remise en question du travail salarié ou indépendant comme unique façon reconnue de participer à la société. Peut-on encore aujourd’hui accéder à une reconnaissance sociale et finalement existentielle hors du travail salarié ou indépendant ? Le travail bénévole a longtemps été totalement ignoré dans les statistiques alors qu’il constitue un apport économique fondamental dans de nombreux secteurs. Dans les associations, nombreuses sont les personnes qui ont des compétences professionnelles : Bruno est ferronnier, Filippo est jardinier, Jean-Paul est cuisinier, sans compter les hommes et les femmes qui débarquent dans notre pays avec des qualifications parfois élevées mais qui ne peuvent les faire reconnaître, faute du papier ad hoc. Pour des raisons diverses (manque de papiers, assuétudes, accidents, problèmes de santé, dépression…), ces personnes ne peuvent pas/plus faire valoir leurs compétences sur le marché du travail. Elles ne répondent pas à ses exigences sans cesse croissantes.


Démarchandiser nos vies implique notamment la remise en question du travail salarié ou indépendant comme unique façon reconnue de participer à la société.
Jean-Paul, par exemple, a de sérieux problèmes de dos qui l’empêchent de rester debout des heures durant devant ses fourneaux. Il pourrait travailler quelques heures par semaine – ce qui lui laisserait du reste le temps de suivre son traitement de kinésithérapie-, mais personne ne veut ou ne peut l’embaucher dans ces conditions. Il est donc condamné à l’inaction, alors qu’il ne demande qu’à sortir de chez lui et à se rendre utile.
Le travail que réalisent les gens dans les associations (jardinage collectif, théâtre, seconde main, cuisine…) est un plus pour la société en termes de santé physique et mentale (tout bénéfice pour la sécurité sociale), de cohésion sociale, de sécurité,…

Celui-ci a en plus le mérite de faire entrer dans une relation gratuite, où l’on donne un peu de soi-même, de ses talents, ce que chacun, riche ou pauvre, peut faire ! Etre toujours du côté de ceux qui reçoivent, c’est le lot de beaucoup de personnes qui vivent dans la pauvreté. Mais pour exister, on doit aussi pouvoir donner, être utile, participer… c’est une question de dignité.
Les associations de lutte contre l’exclusion pratiquent pour la plupart cette démarchandisation, même quand elles tentent d’insérer les personnes dans le circuit économique. On admet que des personnes ne soient pas en mesure d’occuper un emploi en bonne et due forme et qu’elles puissent quand même avoir une existence sociale, une utilité pour la collectivité.


Du côté de la simplicité volontaire, la démarchandisation marche aussi ! Donneries, trocs en tout genre (vêtements, légumes semences), réseaux d’échanges de savoirs et de services. Ces derniers existent aussi dans le monde associatif de lutte contre la pauvreté. Ils peuvent être des lieux où l’on efface les différences socio-économiques. Mais le sont-ils souvent ?
Démarchandiser, c’est réinjecter de l’humanité dans notre vie et nos relations, à l’inverse du capitalisme qui déshumanise et isole : les humains deviennent des ressources, voire des marchandises, des statistiques, des facteurs de production.

CONCLUSION

Nous avons dit au début de cette analyse (voir note 2) que nous choisissions le terme « simplicité volontaire » plutôt que « décroissance ». Cette dernière est sujette à controverses pour différentes raisons. D’abord, l’idée même de décroissance fait peur, tant nous sommes imprégnés du dogme de la croissance comme passage obligé vers la prospérité. Ensuite, nous l’avons dit également en citant Christian Arnsperger, une décroissance n’est actuellement pas souhaitable au niveau « macro ». De plus, la croissance induit une idée de changement quantitatif. Or, celui-ci ne sera pas possible sans des changements qualitatifs préalables. Changements de l’organisation sociale et économique, changements dans nos modes de vie (habitat, transports…) mais aussi changements individuels : à ce niveau, ce qui doit d’abord et surtout décroître, c’est l’emprise du capitalisme sur nos vies. Car c’est le capitalisme qui nous fait désirer consommer toujours plus pour exister, parce qu’il a infiltré les moindre recoins de notre existence. « On ne revendique pas le pouvoir de vivre, mais le pouvoir d’achat, parce qu’acheter, c’est vivre ».[17]
Il répond, par les objets et la consommation, à nos questions existentielles avant même que nous ayons le temps de nous les poser. Se poser des questions sur la consommation, décider de consommer moins, ralentir un peu, c’est dégager du temps et de l’énergie pour penser, notamment. Une activité qui n’est guère prévue au programme capitaliste et que la publicité a pour mission d’éradiquer une fois passé le souffle d’air chaud à l’entrée du supermarché. La publicité sollicite tous nos sens et ravive nos pulsions les plus primaires[18], mais elle doit surtout nous empêcher de réfléchir.


« La finalité de notre projet de société, au-delà de l’accès aux biens, devrait donc être la création commune ; que chacun puisse sentir qu’il fait partie d’un projet d’ensemble ». (Elena Lasida)
Contester ce modèle consumériste aliénant, c’est aussi refuser que l’avoir toujours plus ne soit quelque chose d’enviable pour ceux qui ont moins de moyens. Car « la classe supérieure définit le mode de vie de son époque », rappelle Hervé Kempf, citant l’économiste du 19e siècle Veblen[19]. Ce dernier constatait que « toute classe est mue par l’envie et rivalise avec la classe qui lui est immédiatement supérieure dans l’échelle sociale, alors qu’elle ne cherche guère à se comparer à ses inférieures, ni à celles qui la surpassent de très loin ». Dit plus simplement, « l’exemple vient d’en-haut » (le « haut » étant ici évidemment uniquement une question de niveau de revenus)… Le lecteur tirera lui-même les conclusions qui s’imposent en matière de consommation.

(Re)découvrir que le collectif – au sens d’être reconnu par ses congénères comme participant à un projet, à une création commune – est la source d’une satisfaction bien plus profonde que la surconsommation… Expérimenter que ce qui est le plus essentiel à une vie pleinement humaine ne peut se traduire en (et s’obtenir seulement par des) montants sonnants et trébuchants… Les personnes en situation de pauvreté et les simplicitaires ont donc tout à gagner à se rencontrer, à se parler pour mieux se connaître et pour approfondir ensemble ces deux vastes chantiers.

Un article d’Isabelle Franck, publié par Vivre Ensemble Éducation

[1] Luttes, solidarité, travail ; La maison médicale « Les arsouilles » ; le groupe de théâtre-action «  Les grains de sel » ; le groupe Alphabétisation du CIEP, l’entreprise de formation par le travail Le Perron de l’Ilon (Restauration).
[2] Economiste et théologienne, Institut catholique de Paris.
[3] Economiste, UCL.
[4] Voir « Pauvreté subie, simplicité choisie : à la recherche d’un nouveau vivre ensemble », analyse 2010/04, Vivre Ensemble. Voir www.vivre-ensemble.be
[5] Sobriété choisie, simplicité volontaire – et inversement… nous utiliserons les deux termes, en évitant celui de décroissance, porteur de trop d’ambigüités et de controverses.
[6] Voir Christian Arnsperger, L’homme économique et le sens de la vie, Textuel, 2011, p.17
[7] Présidente du Réseau belge de lutte contre la pauvreté et Secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté.
[8] Au 1/9/2011, pour une personne isolée.
[9] Voir « Travailleur social : acteur de changement ou panseur de plaies ? », Analyse 2010/10,www.vivre-ensemble.be
[10] Un isolement plus dur à supporter, selon eux, que la pauvreté matérielle.
[11] Réseau belge : www.bapn.be; Réseau wallon : www.rwlp.be .
[12] En référence au titre du livre d’Emeline de Bouver : « Moins de biens, plus de liens. La simplicité volontaire, un nouvel engagement social », Ed. Couleur Livres, 2008.
[13] H. Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, p.121-122.
[14] Id., p.125

[15] Lire cet excellent article « La société des mangeurs » sur :http://www.reajc.be/fr/IMG/html/mangeurs.html
[16] Ib.
[17] H. Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, p. 55.
[18] Lire à ce sujet « La pub ou l’anticulture », Paul Ariès, notamment ici :http://www.casseursdepub.org/index.php?menu=doc&sousmenu=anticulture
[19] Dans « Comment les riches détruisent la planète ».

samedi 2 novembre 2013

Décroître ou être décru ? / To degrowth or to be degrowthed ?

Un pamphlet sur les décroissants. Instructif, quelques excès, et une conclusion pas nécessairement réjouissante.   


Christophe

Source : http://www.contrepoints.org/author/christian-laurut
Publié le dans Environnement


Les décroissants prosélytes sont certains d’atteindre le nirvana en détricotant tranquillement jour après jour l’écheveau du développement industriel. Ont-ils raison ?

Par Christian Laurut.

Christian Laurut

Le site de l'auteur

Christian Laurut, 66 ans, ESSEC, après avoir été chef d’entreprise dans des domaines aussi variés que l’agriculture biologique, l’économie sociale innovante, l’informatique et la formation passe de l’action à la réflexion à partir de 2009, en se consacrant à la rédaction d'essais d'économie prospective. Sa pensée relie la décroissance à la responsabilité individuelle et se fonde sur l’idée que l’opportunité historique de faire triompher le concept d’une société responsable va survenir lorsque le déclin inéluctable de la civilisation industrielle actuelle s’installera. Cette position est fondamentalement contradictoire avec toutes celles développées par les autres prospectivistes plus ou moins écologistes de la planète, qui ne voient de méthode acceptable de survie que dans une étatisation drastique et renforcée de la société, appuyée par une réglementation et une coercition implacable sur l’individu agissant. Ainsi, la croyance indéfectible en la vertu d’un État Tout Puissant, seul détenteur possible de la voie à suivre vers le Bien Commun est fermement contestée, et plus particulièrement le système capitaliste étatique qui est en train de livrer au regard des populations mondiales le triste spectacle de sa faillite historique, tant dans la bonne gestion de la dot terrestre, que dans celle de la liberté humaine. Ses ouvrages : "L'imposture écologiste", "Le déclin de la civilisation industrielle" , "Vers la société minarchiste", "À quoi sert l’État ?", "Vivement la décroissance ! (subie)", "Fondements de la doctrine et Projet de constitution minarchiste".




Les fidèles de la religion croissante jouissent d’une sérénité morale plus grande que les agnostiques des lendemains durables et plus grande encore que les zélateurs convaincus de la réduction de la voilure économique.  Pour ces derniers, les paradoxes se mêlent aux confusions et les incertitudes s’additionnent aux contradictions, si l’on excepte bien entendu les plus cyniques qui ont fait de ce thème devenu tendance un véritable fonds de commerce capitaliste.

La décroissance est un terme qui, pourtant, présente l’avantage d’être facilement compréhensible par tout un chacun, dans le sens où il signifie l’antithèse d’un concept archi-rabâché, rebattu, ressassé, seriné et présenté comme la condition « sine qua non » de l’accès au mode de vie idéal de la civilisation post-industrielle. Bref, la décroissance, tout le monde comprend grosso modo ce que cela veut dire, à savoir, la diminution globale du nombre de biens mis en circulation dans le circuit marchand, assorti d’une réduction plus importante, voire une disparition, des biens jugés inutiles, futiles, et superflus. Sur le fond, les gens ne sont pas hostiles à cette vision prospectiviste du devenir de leurs choses, mais dans la réalité immédiate (qui, se renouvelant chaque jour à l’identique, devient en fait une réalité durable), montrent qu’ils ont d’autres chats à fouetter ainsi que l’indique un récent sondage dans lequel 80% des personnes se disent convaincues qu’il faudra bientôt changer de mode de vie, mais seulement 20% se disent prêtes à en changer ! On ne peut donc pas dire qu’en ce qui concerne la configuration de l’avenir, la confiance règne… Mais de là à anticiper quoi que ce soit, il y a un précipice que la pratique du quotidien se charge de combler jour après jour. 

Reste tout de même 20% des sondés qui affichent une tranquillité paisible en l’avenir et qui croient dur comme le fer (qui va pourtant être épuisé aux environs de 2087) que le progrès technique va perdurer indéfiniment et venir pallier tous les assèchements. Ces derniers ont, en tous cas, le mérite de la cohérence intellectuelle et doivent être considérés avec respect car ils ont su mettre leur comportement en adéquation avec leurs convictions, ce qui est loin d’être le cas pour la plupart de ceux qui pataugent dans le marécage de l’idéologie décroissante.

À cette catégorie remarquable, il convient d’ajouter les « décroissants technocrates » (MM. Jancovici, Grandjean, Hulot & consorts) qui, bien que développant un discours situé aux antipodes de celui des croissants militants, alignent toutefois leur pensée sur leur activité professionnelle en dégageant une source de revenu substantiel d’un concept de résilience qui, habilement conçu et lancé d’un point de vue marketing, trouve un écho favorable auprès du marché, d’autant plus qu’il est adoubé par l’État complice.
Pour ces gens-là, la vie est un long fleuve générateur d’actions renouvelables, peu importe la couleur du business, qu’il soit bleu, blanc, rouge ou vert, pourvu qu’ils en retirent l’ivresse de la partie gauche du compte de résultat. Il nous faut donc les laisser en paix car il est désobligeant de déranger des gens qui travaillent, même si le socle de leur labeur nous disconvient. La tolérance est la première vertu de l’homme libre et responsable, la seconde étant de s’occuper de ses affaires sans se soucier de la cuisine d’autrui.

En réalité, le débat sur la Décroissance peut varier en fonction d’un certain nombre de paramètres qui, s’ils sont changés, retournent les questions en sens inverse. Prenons par exemple le paramètre « pourquoi » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer parce que la croissance est néfaste à l’homme préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’elle est inéluctable pour des raisons géologiques. Prenons ensuite le paramètre «  » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer dans tous les secteurs d’activité préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’elle ne doit s’appliquer que dans certains domaines. Prenons encore le paramètre « quand » : ceux qui pensent que la décroissance doit s’installer maintenant et tout de suite préconiseront nécessairement des actions inverses de ceux qui pensent qu’il faut profiter du bon temps avant que le ciel ne nous tombe sur la tête, etc., etc.

Cette intéressante inversion du raisonnement imprègne même, et sans doute à leur corps défendant, certains idéologues parmi les plus sympathiques de la cause réductionniste. C’est ainsi que le journal La Décroissance, bréviaire mensuel des bobos en mal de déplétion, s’auto-intitule « le journal de la joie de vivre » et serine à longueur d’articles le slogan fédérateur « moins de biens plus de liens », sans se rendre compte qu’il enfonce des portes ouvertes d’un demi-siècle, car tout le monde sait bien depuis mai 68 qu’aller décroître dans une ferme du Larzac, c’est gagner le droit à la joie de vivre et que remplacer les soirées  TVfilms par des castagnades au feu de bois avec les paysans du coin, c’est « diminuer les biens et augmenter les liens ». Ce journal, ainsi que toute la mouvance déterministe qui l’entoure redécouvre donc l’eau chaude bucolique et le fil à couper le beurre artisanal que bien d’autres utilisent déjà depuis belle lurette. Leurs ritournelles réchauffées sur les méfaits de la société de consommation semblent issues d’une redécouverte tardive de Jean Baudrillard et témoignent du grand nombre d’omnibus précédents qu’ils n’ont pas dû prendre. Car nous n’avons pas attendu M. Ariès qui avait tout juste neuf ans quand les pavés volaient rue Gay Lussac, ni M. Cheynet qui en avait deux, pour nous expliquer comment vivre en marge de la société spectaculaire-marchande, bien que nous leur sachions gré d’y souscrire à retardement. Car notre civilisation industrielle n’est pas si tyrannique que cela avec les âmes bien nées et n’empêche aucun quidam de vivre sans gaspiller ni outre-consommer. De plus, et contrairement à l’axiome de cette catégorie de décroissants, il est manifeste que nombre de citoyens croissants cultivent une savoureuse joie de vivre et qu’ils tissent une multitude de liens, via notamment les réseaux sociaux, malgré leur sale manie de collectionner une foultitude de biens.

Tout comme les écologistes, ces décroissants flirtent dangereusement avec le péché de certitude dans un monde connu pourtant pour être fait du contraire, et gagneraient en vertu à s’appliquer leurs principes en priorité à eux-même (en prouvant notamment leur mode de vie frugal) plutôt que de vouloir l’imposer par force, ou même par un harcèlement persuasif, à des individus qui, non inversement, ne les obligent nullement à croître de concert avec eux.  En un mot ces gens-là aussi, tout comme leurs faux ennemis écologistes, sont tout près de croire qu’ils détiennent la Vérité-Sur-La-Terre et que ce sont les autres qui, comme dirait Sartre, les font vivre dans un enfer.

Les décroissants militants, idéologues, économistes, philosophes ou charlatans mercantiles toutes chapelles et sectes confondues s’accordent toutefois sur un point au moins, celui de conseiller à leur prochain d’économiser les ressources fossiles et minérales, ce qui tend à prouver qu’ils ont des notions à peu près acceptables en géologie, mais une vision particulièrement absconse de la géopolitique. Car pour ce qui concerne l’économie énergétique et métallique, tout dépend selon que vous soyez riche ou misérable, c’est-à-dire, pour le cas qui nous intéresse, selon que vous soyez membre de l’OPEP ou pas. Paradoxalement les pauvres, c’est-à-dire nous les Européens, n’ont pas de raison logique de rationner des denrées qu’ils ne possèdent pas mais peuvent acheter, dans le même temps où ceux qui les possèdent auraient intérêt à les faire durer pour assurer le devenir de leurs petits enfants. En termes clairs, pourquoi un Français économiserait-il le pétrole (pour d’autres raisons que purement budgétaire, comme toute autre denrée par ailleurs) alors que cette attitude ne ferait que libérer des quantités plus grandes pour ses co-terriens ? Un saoudien, par contre aurait tout intérêt à le faire soit afin d’assurer son avenir énergétique pour des centaines d’années, soit pour augmenter sa rente tout en diminuant ses quantités vendues, soit pour les deux raisons cumulées.

Nous voyons donc que, en tenant compte des contingences mondiales, la démarche de « frugalité dans un seul pays » n’est que l’expression actuelle d’une cécité régionaliste, tout comme le « socialisme dans  un seul pays », fut en son temps, une vision déformée de la cause communiste. Il est évident qu’hormis une entente mondiale sur le sujet (par ailleurs complètement inimaginable) toute  démarche partielle de décroissance volontaire ne ferait que libérer de la croissance pour le reste du monde, illustrant ainsi une application planétaire du bon vieux principe des vases communicants.

Ces envahissants appels à l’abstinence, diffèrent largement des innocentes trajectoires hippies en ce sens qu’ils portent en eux le germe détestable de la culpabilisation de l’autre et le ferment redoutable de l’ostracisme du comportement. Ces deux quêtes se situent également aux antipodes anthropologiques l’une de l’autre parce que celle soixante-huitarde ne prenait pas en compte la raréfaction prochaine des ressources terrestres alors que l’actuelle ne pense qu’à ça avec effroi. D’un côté il y avait un mouvement insouciant, tout entier tourné vers un plaisir qui naissait naturellement du rejet du mode de vie consumériste, de l’autre, il y a une mouvance schizophrénique qui s’agite la peur au ventre et tente de se persuader que d’éventuels efforts ingrats lui vaudront la Joie de Vivre, version païenne du Paradis sur Terre, sans en être toutefois totalement convaincu et éprouve donc le besoin de convertir un maximum d’ouailles pour ne pas avoir à faire ce délicat chemin tout seul.

Tout comme les scientifiques bâtisseurs de la croissance durable, les idéologues militants de la décroissance sont obsédés par la maîtrise de leur processus, et tout comme les scientifiques, il se trompent. Jamais dans l’histoire, l’homme n’est parvenu à maîtriser quelque processus que ce soit et n’a jamais réussi qu’à s’adapter à l’évolution des choses, et la plupart  du temps d’ailleurs avec talent, il faut bien le reconnaître. De même que les scientifiques illuminés sont certains de contrôler l’énergie atomique, de dompter l’hydrogène, de venir à bout de la fusion nucléaire, et, pourquoi pas de finir par gérer au quotidien le mouvement perpétuel, les décroissants prosélytes sont certains d’atteindre le nirvana en détricotant tranquillement jour après jour l’écheveau du développement industriel.

Outre que leurs préconisations sont pour la plupart dérisoires : promouvoir le covoiturage, faire durer son électroménager, réduire son forfait de téléphone portable, partir en vacances près de chez soi, manger un peu bio, etc. ce bridage ne semble pas susceptible d’enrayer la machine capitaliste marchande, tant il suscite peu d’écho au sein des populations majoritairement (et naturellement !) tournées vers le « toujours plus ». Cette idéologie de la contrainte sur soi, même pseudo-justifiée par une vision prémonitoire, n’est pas dans la nature humaine qui, inexorablement, est poussée vers  la croissance, telle le brin d’herbe qui jaillit vers le ciel, la fleur qui ouvre son pistil, ou l’oisillon qui s’élance dans les airs.

Ces douces utopies n’ont aucune chance de recueillir la moindre adhésion populaire, alors qu’un simple retard de 24 heures dans l’approvisionnement des stations services d’un pays développé serait de nature, lui, à créer un début de panique générale et un terrain révolutionnaire. Il est évident qu’il faudra attendre la « véritable » crise, c’est-à-dire celle de la déplétion fossile et minérale, et non pas la fausse crise spectaculaire-médiatique dont on nous rebat les oreilles, pour que l’individu de base soit confronté à l’obligation de décroître et, par conséquent de s’adapter à des données externes, ainsi qu’il l’a toujours fait et continuera à le faire. Aussi je m’associe à Jean Laherrère, ingénieur pétrolier membre fondateur de l’ASPO (Association for the Study of the Peak Oil) pour déclarer de façon résolument optimiste : « vivement la crise ! »

vendredi 1 novembre 2013

Arcelormittal, Ford Genk et bien d’autres… : vers une décroissance subie ou organisée ?/ Arcelormittal, Ford Genk and many others... : towards an undergone or an organized degrowth ?

Bonjour. Je travaille à mi-temps dans le secteur de l’éducation relative à l’environnement. Mes conditions de travail sont relativement bonnes et je voudrais que celles-ci soient partagées par le plus grand nombre.

Je milite pour l’objection de croissance : http://www.objecteursdecroissance.be/

Nous sommes un certain nombre de personnes à penser que le capitalisme n'est pas durable et qu’il ne peut pas être réformé dans le sens d’une plus grande justice sociale. Ce qui pose problème, c'est de s'accorder sur les solutions pour en sortir. Cela est d’autant plus difficile que nous sommes nombreux à faire partie, à différents niveaux, des rouages de ce système que nous dénonçons.

Arcelormittal, Ford Genk  et bien d’autres… Le constat : 

un patronat qui n’a de cesse d’augmenter ses gains de productivité : réduction de la « masse salariale », dégradation des conditions de travail, délocalisation… ; au niveau international, en perspective, une augmentation inéluctable du coût des matières premières et de l’énergie (raréfaction des ressources naturelles couplée à une demande croissante des pays émergents) ; au niveau national, une offre en situation de surproduction et une demande… décroissante.  

Les solutions :

A court terme, garantir le maintien de l’outil ainsi qu’un revenu aux travailleurs sont des revendications vitales. A long terme, s’en contenter est une erreur tactique lourde de conséquences : elles ne remettent pas en cause le système. Et dans ce système, si on envisage le pire, on peut penser que les  travailleurs seront lâchés tôt ou tard. 

Racheter l’outil avec les deniers publics ? Encore faut-il qu’il soit à vendre, ce qui n’est manifestement pas le cas. Mais « admettons » qu’il le soit… Encore faut-il en avoir les moyens. Certes, les pouvoirs publics les ont eus pour les banques mais on devine que ce n’est pas une solution durable. Et à supposer que ces moyens soient encore disponibles, il faudrait, dans un souci d’équité, les avoir pour tous les secteurs en difficulté. Or, combien de temps est-il  possible de maintenir toute une économie sous perfusion ? Combien de temps ce système fou de l'argent-dette peut-il tenir ? 

Réquisitionner l’outil ? Nationaliser l’économie ? On peut remettre en cause, au moins de façon partielle, la propriété des moyens de production. Mais la propriété privée a encore des beaux jours devant elle et…  je ne suis pas sûr que l’humanisme et l’intelligence soient le fait exclusif ou systématique des « gestionnaires » publics.

Que faire pour combattre le sentiment d’impuissance ?

Se mettre en marche à tous les niveaux : individuel, collectif et politique. Choisir le ou les niveaux  où l’on se sent le plus efficace pour agir. Les travailleurs doivent non seulement défendre leur emploi mais ils doivent aussi trouver une issue de secours qui puisse devenir une vraie alternative : seuls ou collectivement, ils peuvent se reconvertir, se projeter dans un nouveau métier, se former (les filières sont multiples), apprendre à s’autogérer ; ils peuvent aussi s’impliquer activement et massivement dans un syndicat, un parti  ou un mouvement politique de leur choix pour faire avancer leurs idées. Ces démarches exigent des efforts et de la créativité. « Créer c’est résister. Résister, c’est créer. »  Stéphane Hessel… résistant. 

Malgré mes origines sociales « favorables », deux parents professeurs, je n’ai pas été dispensé de faire des efforts… Et je ne dispose pas de la recette du bonheur.  Chacun, ou presque, peut progresser à son rythme, dans les conditions qui sont les siennes.

Cela n’exclut évidemment pas le maintien et l’amélioration des mécanismes de solidarité.

Notre système de croissance n’a jamais été capable de créer des emplois stables et de qualité - respectant le travailleur et son environnement - pour le plus grand nombre.

Faut-il attendre l’aggravation et l’extension de la catastrophe sociale ou écologique pour se mettre en marche ? Faut-il attendre que l’on se tape à nouveau dessus ? 

« Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas »,  André Malraux.


Christophe

                                                        ********

Dans le prolongement de cette réflexion….Quelques extraits (résumés) du livre de Bayon Denis, Flipo Fabrice, Schneider François, « La décroissance. 10 questions pour comprendre et en débattre », Editions La Découverte, Paris, 2010, 236p.


« (…) La destruction massive du travail vivant dans nos sociétés occidentales est le résultat direct du développement économique qui repose sur la croissance de la productivité et le remplacement du travail vivant par les machines. Les gains inouïs en termes de productivité du travail conduisent à une destruction massive du travail humain et à une dégradation de sa qualité et de son efficacité écologique.


Une société de décroissance qui bannirait des techniques de production socialement et écologiquement nuisibles aurait vraisemblablement recourt, de façon massive, au travail humain.


Que les syndicalistes se rassurent. Cela concernerait notamment :


- les domaines du transport (collectif),
- de l’énergie (renouvelable),
- de l’habitat (isolation),
- de l’agriculture (petites exploitations en agriculture biologique).

[Petit ajout à ce résumé... "Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, 
Olivier De Schutter 
Résumé 
Le réinvestissement dans l’agriculture, suscité par la crise des prix alimentaires de 2008, 
est essentiel pour la réalisation concrète du droit à l’alimentation. Cela étant, dans un contexte 
de crise écologique, alimentaire et énergétique, la question la plus urgente aujourd’hui, lorsqu’il 
s’agit de réinvestir dans l’agriculture, n’est pas de savoir combien mais comment. Le présent 
rapport étudie la manière dont les États peuvent et doivent réorienter leurs systèmes agricoles 
vers des modes de production hautement productifs, hautement durables et qui contribuent à la 
réalisation progressive du droit fondamental à une alimentation suffisante. 
S’appuyant sur un examen approfondi des publications scientifiques qui ont vu le jour 
au cours des cinq dernières années, le Rapporteur spécial présente l’agroécologie comme un 
mode de développement agricole qui n’entretient pas seulement des liens conceptuels solides 
avec le droit à l’alimentation mais qui a aussi produit des résultats avérés, permettant 
d’accomplir des progrès rapides dans la concrétisation de ce droit fondamental pour de 
nombreux groupes vulnérables dans différents pays et environnements. L’agroécologie offre 
en outre des avantages qui peuvent compléter ceux qui découlent de méthodes 
conventionnelles mieux connues comme la culture de variétés à haut rendement. De plus, elle 
contribue de manière importante au développement économique dans son ensemble. 
Le présent rapport défend l’idée que la transposition de ces expériences à une plus 
grande échelle est le principal défi à relever aujourd’hui. Des politiques publiques adéquates 
peuvent créer des conditions propices à de tels modes de production durables. Il s’agit 
notamment, en matière de dépenses publiques, de donner la priorité à l’acquisition de biens 
publics plutôt que de se borner à subventionner les intrants, d’investir dans les connaissances 
en réinvestissant dans la recherche agricole et les services de vulgarisation, d’investir dans 
des formes d’organisation sociale qui encouragent les partenariats, notamment la création de 
réseaux d’innovation reliant des fermes-écoles et des organisations d’agriculteurs, 
d’autonomiser les femmes et de créer un environnement macroéconomique favorable, 
notamment en reliant les exploitations agricoles durables à des marchés équitables. "
Source : 

Contrairement à la « Relance verte », la décroissance [organisée] s’opérerait :


- par une importante relocalisation des activités. Celle-ci ne serait évidemment pas totale : aucun objecteur de croissance ne vise une quelconque « autarcie », laquelle n’a d’ailleurs jamais existé;
- en substituant le travail au capital;
- en diminuant fortement la consommation finale des ménages et des administrations, ce qui pousserait à une réduction des besoins en travail;
- en proposant des conditions de mise au travail plus démocratique : partage du temps de travail, de la pénibilité des tâches, remise en cause de la propriété du capital; et une réelle réflexion sur la qualité et la finalité du travail, réflexion qui fait particulièrement défaut actuellement.  


(…)


Le marxisme traditionnel entend abolir la valeur d’échange pour restaurer la valeur d’usage mais il ne précise pas ce qu’il entend par valeur d’usage. La valeur d’usage, c’est ce à quoi la marchandise peut servir;  la valeur d’échange, c’est-ce contre quoi la marchandise peut être échangée. Dans les faits,


- soit il soutient explicitement des valeurs d’usage « modernes » tels que la voiture… qu’il perçoit comme des progrès;


- soit il soutient des valeurs d’usage revendiquées par les mouvements écologistes tels que [les transports en commun] tout en soutenant les valeurs d’usage « modernes »… Mais sans vraiment se demander si les unes sont compatibles avec les autres. Cette seconde vision est le fait de courants minoritaires tels que l’écosocialisme.


Pour de nombreux objecteurs de croissance, l’objectif est la décroissance des échanges marchands. Cette décroissance doit permettre de dégager du temps libre pour faire de l’expérimentation sociale : monnaies locales, Système d’Echange Local,  autoproduction, etc. (…) »