Nombre
d’entre nous avions pressenti que l’introduction du « pass sanitaire »
avec son « appli » tous anti-covid n’était que le prolégomène d’une
stratégie de surveillance généralisée. Semblable à celle qui poussait
des élus locaux de plus en plus nombreux à multiplier, à grands frais,
les caméras de surveillance, les médias hystériques à réclamer toujours
plus de « forces de police » et les diverses institutions à déverser par
flots diverses injonctions infantilisantes sur le port du masque, la
conduite à tenir dans telle ou telle situation. L’apprentissage des
règles du tri sélectif remplaçant dans nos écoles celui de la grammaire
et de la langue.
Dans ce climat sécuritaire la thématique de la
préservation des libertés individuelles et du respect de la vie privée
ne constituent plus une alternative efficace face à ces nouvelles formes
de totalitarisme. En effet, ce n’est pas tant la liberté individuelle,
fille corollaire de la destruction systématique des affiliations
communautaires qu’il faut regretter que la disparition systématique des
liens de confiance qui liaient consommateur et producteur, paysan et
mangeur, malade et médecin, élève et professeur. La confiance qui me lie
à l’autre parce que nous sommes interdépendants, nous participons à un
destin commun, nous faisons communauté, familiale, professionnelle,
religieuse, esthétique etc.
Ce délitement de la confiance entre
vendeurs et acheteurs, ruraux et urbains, entre citoyens d’une même
ville, entre malades et soignants est remplacé par le renforcement des
contrôles et l’inflation des labels, certifications et autres procédures
étatiques et bureaucratiques. Contrôles inefficaces d’ailleurs, car ce
sont des « tigres de papiers » : contrôle des factures de produits
phyto-sanitaires chez les agriculteurs, contrôle de l’adéquation des
tonnages vendus et de ceux achetés chez le maraîcher, contrôle des
comptabilités, des documents divers par lesquels les employeurs sont
censés assurer les bonnes conditions de travail de leurs employés. Sans
parler des labels dont le consommateur peine à discerner ceux qui sont
de purs objets publicitaires, tels les divers « produits de l’année » et
autres promotions et ceux qui traduisent l’obéissance à un cahier des
charges estimé vertueux.
Après avoir servi d’armes protectrices
dans la grande guerre du commerce international, ces normes attaquent le
fonctionnement même du commerce de proximité, comme rapport direct
entre un producteur et un consommateur. N’est vendable que ce qui a reçu
l’estampille étatique, sans parler des autorisations ou des refus
d’autorisation qui touchent maintenant non seulement les produits
interdits de vente parce que toxiques, mais aussi tous ceux qui sans
être toxiques ne correspondent pas aux canons de la pharmacopée
nationale ou européenne1.
Cette inflation de normes et
de contrôles a pour effet un renchérissement du coût des produits
alimentaires, ménagers, cosmétiques : mon maraîcher paye 1200 Euros par
an pour avoir la « certification » bio et ne peut acheter que chez des
revendeurs eux-mêmes certifiés (et ayant payé cette même certification)
et n’achetant que chez des producteurs « certifiés » !! De plus en plus
le consommateur est considéré comme incapable de discerner ce qui est
bon pour lui et ce qui est dangereux. Sans d’ailleurs que le Grand
Thérapeute qu’est l’Etat soit très cohérent dans ses conseils ! ainsi le
cannabis thérapeutique dont nombre de malades se satisfont risque de se
voir retirer son autorisation, sans doute à cause de quelques
« dérives » récréatives, alors que des spécialités médicamenteuses
autrement dangereuses et addictives tels des anxiolytiques ou des
analgésiques forts sont distribuées gratuitement, à pleines mains par
des généralistes pressés et des pharmaciens avides.
Sans parler de
la bêtise des divers concepteurs de ces labels et autres conseils.
Ainsi du marquage vert, orange, rouge de la viande de bœuf censé pallier
l’ignorance culinaire des ménagères quant aux préparations des divers
morceaux aux appellations traditionnelles. Marquage simpliste traduisant
tout simplement la différence entre les morceaux tendres et à faible
nécessité de cuisson et de préparation et les dits « bas morceaux »,
base des plats savoureux comme la daube, le pot au feu.
Cette
inflation de normes et de procédures, de contrôles et d’autorisations
n’est pas seulement néfaste au commerce des biens. Elle insinue un
manque de confiance généralisé et à terme, comme nous le voyons de plus
en plus, est un accélérateur d’une agressivité générale de tous contre
tous.
On le pressentait dans ces mots inouïs du président d’un
pays qui se croit civilisé : « Je veux emmerder les non vaccinés ». On
l’a constaté dans la rue, dans les magasins, dans les files d’attente
devant les cinémas, les laboratoires d’analyse, quand on nous demandait
de mettre un masque. Mais aussi quand nous-mêmes nous regardions d’un
air méchant, méprisant sans même nous en rendre compte les pauvres gens
qui y croyaient encore.
On le sent maintenant, dans les villes
notamment, où s’opposent par injures et parfois coups les
automobilistes, les cyclistes, les piétons. Les barrières et les
inscriptions qui maculent l’espace urbain engendrent un brouillage des
repères spatiaux et une perte des réflexes de bon sens. Ainsi les
piétons regardent-ils attentivement le petit bonhomme vert, sans plus se
préoccuper de tourner la tête à gauche et à droite avant de traverser.
D’ailleurs ne sont-ils pas dans leur droit ? Quant aux cyclistes, tout
occupés qu’ils sont à défendre les leurs face aux automobilistes honnis
et pollueurs, il leur arrive de ne pas songer aux faibles fourmis
piétonnières qu’ils écrasent par excès d’arrogance écologique. On
devrait pourtant se souvenir d’Œdipe ! Et l’on a vu récemment une
altercation aboutir à l’écrasement du cycliste par le véhicule auquel il
tentait d’inculquer le bon usage du partage de la piste.
Cet
énervement généralisé (intensification de la vie des nerfs, Simmel)
n’est que renforcé par l’afflux de « forces de l’ordre », ces policiers
et autres miliciens se promenant en groupe, armes en bandoulière, par
l’érection de plus en plus de barrières et autres signalisations des
dangers divers et variés, et ceci tant à la ville qu’à la campagne.
Ainsi des diverses « alertes », orange ou rouge, pour la chaleur l’été
ou le froid l’hiver, sans parler des chutes de neige et du brouillard !
Messages distillés à longueur de panneaux à bandes déroulantes dans les
rues et de messages en pied d’images télévisuelles. Sans parler des
images stigmatisantes sur les paquets de cigarettes, des obligatoires
injonctions à bouger, manger équilibré, 5 fruits et légumes etc. dont
l’effet est plus qu’incertain !
Mais la conséquence la plus grave
de cette course généralisée à la sécurité et à la protection contre tous
les dangers de la vie commune est le climat de suspicion voire
l’incitation à la délation qu’elle produit.
On savait depuis
longtemps que la délation était un puissant instrument de contrôle pour
le fisc et l’URSSAF notamment. Mais le délateur au moins s’exposait à un
contrôle sévère de ses propres comptes. Mais on voit de plus en plus la
délation considérée comme un acte héroïque. Qui peut même aboutir à
justifier moralement des comportements immoraux voire illégaux. Certains
journalistes n’hésitent pas à soustraire illégalement des documents, à
enregistrer des conversations privées, à exploiter les conflits et les
ressentiments privés. Ainsi du vol de dossiers médicaux à l’IHU de
Marseille et de leur publication, par exemple. Des écoutes des
conversations entre un avocat et son client utilisées dans un procès
récent.
Tous ces comportements malhonnêtes et immoraux sont
justifiés au nom de La Vérité, du Bien. Pourtant l’adage selon lequel on
ne lutte pas contre l’aliénation avec des moyens aliénés (Josef Gabel)
est bien ancien.
Politiques, administrateurs, journalistes usent donc de plus en plus de divers moyens de surveillance des simples citoyens.
Et
maintenant ce sont les citoyens qui sont poussés à se surveiller les
uns les autres. On connaissait les opérations dites « voisin vigilant »
où il s’agissait de jeter un œil sur la maison de son voisin absent et
de faire fuir quelques potentiels voleurs ; mais l’aspect communautaire
du projet de défense contre les intrusions extérieures le parait d’un
brin de solidarité.
En revanche les procédures dites « lanceurs
d’alerte » quand il s’agit de dénoncer son voisin, son amant, son mari,
ses amis nous introduisent, quel que soit le bien fondé de cette
dénonciation, dans un univers pourri.
La récente histoire de ce
héros auto-proclamé par avocat et chaine d’info sécuritaire interposés
traduit ce glissement dans une société de délation généralisée.
Car
au fond, si c’est par peur d’être considéré lui-même comme dealer que
ce brave propriétaire est allé dénoncer son sous-locataire, c’est-à-dire
son locataire non déclaré, dont le paiement du loyer ne donnait
peut-être lieu à aucun paiement d’impôt, on peut dire tout simplement
qu’il n’était pas très futé. Car sans doute le fisc pour qui toute
activité même illégale (même le commerce illégal de drogue !) dès
qu’elle est connue justifie un paiement d’impôt ne l’oubliera pas ! S’il
voulait contribuer aux grandes opérations très médiatisées
d’éradication des trafics illégaux, il s’y est mal pris, car on peut
imaginer que la police n’aime pas perdre son temps à poursuivre les
trafiquants de bouts de chaîne plutôt que de remonter aux gros
fournisseurs. Quant à vouloir racheter son propre péché de marchand de
sommeil en exigeant honnêteté et civisme de ses locataires peut être
sans papiers, disons qu’il s’agit là d’une morale qui n’a rien
d’éthique. Un simple placage de principes généraux, au contraire d’une
véritable solidarité à l’égard de son prochain. Il ne peut y avoir de
respect des règles de vie commune qu’entre personnes qui se respectent
et s’entraident.
Le climat d’agressivité et de délation
généralisée induit par nos dirigeants peut leur sembler propre à
affermir leur pouvoir ; diviser pour mieux régner.
Mais ces élites
devraient craindre pour leur pouvoir et leur vie. Car à force de
traiter les petites gens comme des êtres sans intelligence ni charité, à
force de les manipuler les uns contre les autres, ils risquent d’être
piétinés eux-mêmes par ces meutes qu’ils auront trop excitées.
1-
Dans les dernières années de sa vie, François Mitterrand s’est soigné,
sans se cacher, avec des produits non conventionnels. A sa mort, le
concepteur de ces « compléments » s’est vu renvoyer de son laboratoire.
Puis le commerce de ces produits fut interdit en France. Maintenant il
n’est plus licite de les importer dans n’importe quel pays européen.
Sans qu’il n’y ait eu aucun effet néfaste autre que peut être inciter
certains malades du cancer à tolérer moins de traitements agressifs et
aux effets pas toujours prouvés.