Source : Consortium News
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Alors que notre empire est en train d’imploser, et avec lui
la cohésion sociale, nous devons faire face à ce qui se passe – non
seulement autour de nous – mais en nous.
La déchéance physique et morale des États-Unis tout comme le malaise
qu’elle a engendré ont des résultats prévisibles. Nous avons vu les
diverses formes que pouvaient prendre les conséquences de l’effondrement
social et politique lors du crépuscule des empires grecs et romains, de
l’empire ottoman et de celui des Habsbourg, de la Russie tsariste, de
l’Allemagne de Weimar et de l’ex-Yougoslavie.
Des voix du passé, Aristote, Cicéron, Fyodor Dostoïevski, Joseph Roth
et Milovan Djilas, nous ont mis en garde. Mais aveuglés par nos
illusions et notre hubris, nous refusons d’écouter comme si, d’une
certaine manière, nous étions exonérés de l’expérience et de la nature
humaines.
Les États-Unis sont devenus l’ombre d’eux-mêmes. Ils dilapident leurs
ressources dans un vain aventurisme militaire, symptôme qu’on retrouve
dans tous les empires en déclin qui tentent de restaurer par la force
une hégémonie perdue.
Vietnam. Afghanistan. Irak. Syrie. Libye. Des dizaines de millions de
vies brisées. Des États en faillite. Des fanatiques enragés. Il y a 1,8
milliard de musulmans dans le monde, soit 24 % de la population
mondiale, et de tous, nous avons pratiquement fait des ennemis.
Nous accumulons des déficits massifs et négligeons nos
infrastructures de base, y compris les réseaux électriques, les routes,
les ponts et les transports publics, pour dépenser plus encore pour
notre armée que ne le font toutes les autres grandes puissances
mondiales réunies. Nous sommes le plus grand producteur et exportateur
d’armes et de munitions au monde.
Les vertus que nous prétendons avoir le droit d’imposer aux autres
par la force – droits humains, démocratie, marché libéralisé, état de
droit et libertés individuelles – sont bafouées chez nous, où des
niveaux intolérables d’inégalité sociale et des programmes d’austérité
ont appauvri la plupart des citoyens, détruit les institutions
démocratiques, y compris le Congrès, les tribunaux et la presse, et créé
des forces militarisées d’occupation interne qui exercent une
surveillance généralisée du public, gèrent le plus grand système
carcéral au monde et abattent impunément des citoyens désarmés dans les
rues.
Le burlesque américain
Le spectacle baroque américain, sombrement empreint d’humour par les
absurdités du président Donald Trump, les fausses urnes, les théoriciens
du complot qui croient que l’État profond et Hollywood dirigent un
vaste réseau de trafic sexuel d’enfants, les fascistes chrétiens qui
placent leur foi en un Jésus magique et enseignent le créationnisme
comme science dans nos écoles, les files d’attente de dix heures pour
voter dans des États comme la Géorgie, les miliciens qui projettent
d’enlever les gouverneurs du Michigan et de la Virginie et de déclencher
une guerre civile, est lui aussi tout autant de mauvais augure,
d’autant que nous ignorons le niveau de l’accélération de l’écocide.
Marine One, transportant le président Donald Trump, décolle de la pelouse sud 14 otobre 2020 (White House, Tia Dufour)
Tout notre activisme, nos manifestations, notre lobbying, nos
pétitions, nos appels aux Nations unies, le travail des ONG et notre
confiance placée de façon malencontreuse dans des politiciens libéraux
tels que Barack Obama, ont été accompagnés d’une augmentation de 60 %
des émissions mondiales de carbone depuis 1990.
Les estimations prévoient une nouvelle augmentation de 40 % des
émissions mondiales au cours de la prochaine décennie. Nous sommes à
moins de dix ans d’un niveau de dioxyde de carbone atteignant 450
parties par million, soit l’équivalent d’une augmentation moyenne de la
température de 2 degrés Celsius, une catastrophe mondiale qui rendra
certaines parties de la terre inhabitables, inondera des villes
côtières, réduira considérablement le rendement des cultures et
entraînera des souffrances et la mort de milliards de gens. Voilà ce qui
s’annonce, et nous ne pouvons rien y faire.
Je vous parle depuis Troy, état de New York, autrefois deuxième plus
grand producteur de fer du pays après Pittsburgh. C’était un centre
industriel pour l’habillement, un centre de production de chemises, de
chemisiers, de cols et de manchettes, et on y trouvait les fonderies qui
fabriquaient des cloches pour des entreprises spécialisées dans les
instruments de précision. Tout cela bien sûr a disparu, laissant
derrière déclin post-industriel, délabrement urbain, vies brisées et
désespoir qui sont tristement familiers dans la plupart des villes des
États-Unis.
C’est ce désespoir qui nous tue. Il ronge le tissu social, brise les
liens sociaux et se manifeste par un ensemble de pathologies
autodestructrices et agressives. Il forme le lit de ce que
l’anthropologue Roger Lancaster appelle « la solidarité empoisonnée »,
cette intoxication communautaire forgée à partir des énergies négatives
que sont la peur, le soupçon, l’envie et la soif de vengeance et la
violence.
L’instinct de mort
Les nations en phase terminale de déclin succombent, et c’est ce
qu’avait compris Sigmund Freud, à l’instinct de mort. N’étant plus
nourries de l’illusion réconfortante d’un progrès humain inévitable,
elles perdent le seul antidote au nihilisme. N’étant plus capables de
construire, elles confondent destruction et création.
Elles sombrent dans une sauvagerie atavique, celle qui se cache sous
le mince vernis de la société civilisée, ce que non seulement Freud mais
aussi Joseph Conrad et Primo Levi savaient. Ce n’est pas la Raison qui
guide nos vies. La Raison, comme le dit Schopenhauer, en écho à Hume,
n’est que la servante empressée de la volonté.
Les hommes ne sont pas de gentilles créatures qui veulent être
aimées, et qui peuvent tout au plus se défendre si on les attaque’, a
écrit Freud.
« Tout au contraire, ce sont des créatures qui présentent
intrinsèquement une forte part d’agressivité parmi leur dons
instinctifs. Ainsi, leur voisin est pour eux non seulement un recours
éventuel ou un objet sexuel potentiel, mais c’est aussi quelqu’un qui
devient tentateur afin qu’ils puissent exercer leur agressivité à son
encontre, qu’ils puissent exploiter sa capacité de travail sans
compensation, qu’ils puissent en jouir sexuellement sans son
consentement, pour qu’ils puissent se saisir de ses biens, l’humilier,
le faire souffrir, le torturer et le tuer. Homo homini lupus.
Dites moi qui, faisant appel à toute son expérience de la vie et de
l’histoire, aura le courage de contester cette affirmation ?
En règle générale, cette cruelle agressivité est dans l’attente d’une
provocation ou se met au service d’un autre but, quelque chose qui
aurait pu être obtenu de façon plus pacifique. Dans des circonstances
qui lui sont favorables, lorsque les contre-forces mentales, habituels
inhibiteurs, sont inopérants, cette agressivité se manifeste en outre
spontanément et révèle l’homme comme une bête sauvage, une créature pour
laquelle la considération envers sa propre espèce est étrangère.
Tant Freud, que Primo Levi, ont bien compris ça. Le comportement
moral est affaire de circonstances. La considération morale, comme je
l’ai observé aux cours des guerres que j’ai couvertes, disparaît en
grande partie dans les moments extrêmes. C’est le luxe des privilégiés.
« Dix pour cent de toute population est cruelle, quoi qu’il arrive, et
dix pour cent est miséricordieuse, quoi qu’il arrive, quand aux 80 % qui
restent, ils peuvent osciller d’un côté à l’autre », a déclaré Susan
Sontag.
Pour survivre, il fallait, a écrit Levi à propos de la vie dans les
camps de la mort, « étouffer toute dignité et tuer toute conscience,
descendre dans l’arène comme un animal se battant contre d’autres
animaux, se laisser guider par ces forces souterraines insoupçonnées qui
permettent la survie des familles et des individus en des temps
cruels ». « C’était », écrit-il, « une vie hobbesienne », « une guerre
perpétuelle du chacun pour soi ».
Varlam Shalamov, détenu pendant 25 ans dans les goulags de Staline, était tout aussi pessimiste :
« Toutes les émotions humaines – amour, amitié, envie,
souci du prochain, compassion, désir de gloire, honnêteté – nous avaient
déserté, entraînées au loin avec la chair qui avait disparu de nos
corps pendant nos longs jeûnes. Le camp a été un grand test pour notre
force morale, notre moralité au quotidien, et 99% d’entre nous ont
échoué… Les conditions dans les camps ne permettent pas aux hommes de
rester des hommes ; et ce n’est pas là la fonction attendue de ces
derniers lors de leur création. »
L’effondrement social fera resurgir ces pathologies latentes. Mais le
fait que les circonstances puissent nous réduire à l’état sauvage
n’enlève rien à notre comportement moral. Alors que notre empire
implose, et avec lui la cohésion sociale, alors que la terre nous punit
de façon grandissante pour notre refus d’honorer et de protéger les
systèmes qui nous donnent la vie, déclenchant une ruée vers des
ressources naturelles en voie de disparition et d’énormes migrations
climatiques, nous devons faire face à ces ténèbres, non seulement autour
de nous, mais en nous.
La danse macabre a déjà commencé. Des centaines de milliers
d’Américains meurent chaque année de surdoses d’opiacés, d’alcoolisme et
de suicide, ce que les sociologues appellent des morts par désespoir.
Ce désespoir alimente des taux élevés d’obésité morbide, environ 40 % de
la population, des addictions au jeu, la « porno addiction »
de la société avec l’omniprésence d’images de sadisme sexuel ainsi que
la prolifération de milices armées de droite et des fusillades de masse
nihilistes. Plus le désespoir augmente, plus ces actes d’auto-immolation
se multiplient.
Désintégration et soulèvements
Les gens accablés de désespoir recherchent un remède magique, qu’il
s’agisse de sectes de crise [Les sectes de crise se forment lorsqu’un
grand nombre de personnes, en quête de croissance retrouvée et de
succès, cèdent à la pensée magique, NdT], comme la Droite chrétienne, ou
de démagogues comme Trump, ou encore de milices déchaînées qui voient
la violence comme un agent de purge.
Tant qu’on laissera ces sombres pathologies prospérer et se répandre –
et le Parti démocrate a clairement indiqué qu’il n’entreprendra pas le
genre de réformes sociales radicales qui permettront de freiner ces
pathologies – les États-Unis poursuivront leur marche vers la
désintégration et le bouleversement social. La défaite de Trump
n’arrêtera ni ne ralentira la chute.
On estime à 300 000 le nombre d’Américains qui, en décembre, seront
morts de la pandémie, chiffre qui devrait passer à 400 000 en janvier.
Le sous-emploi et le chômage chroniques, proches de 20 % si on continue
de compter dans les statistiques officielles ceux qui ont cessé de
chercher du travail, ceux qui sont mis à pied sans perspective d’être
réembauchés et ceux qui travaillent à temps partiel mais restent en
dessous du seuil de pauvreté, au lieu de les effacer des listes de
chômeurs d’un coup d’éponge magique.
Nous avons un système de santé privatisé qui réalise des bénéfices
records pendant la pandémie, il n’est pas conçu pour faire face à une
urgence de santé publique. Il est conçu pour maximiser les profits de
ses propriétaires.
Il y a moins d’un million de lits d’hôpitaux dans le pays, résultat
de la tendance à la fusion d’établissements et à la fermeture d’hôpitaux
qui dure depuis des décennies et qui a réduit l’accès aux soins dans
les communautés partout dans le pays.
Des villes comme Milwaukee ont été dans l’obligation d’ériger des
hôpitaux de campagne. Dans des États comme le Mississippi, il n’y a plus
de lits disponibles en soins d’urgence. Le service de santé à but
lucratif n’a pas stocké les respirateurs, les masques, les tests ou les
médicaments pour faire face à la COVID-19.
Pourquoi aurait-il dû le faire ? Ce n’est avec ça qu’on augmente les
profits. Et il n’y a pas de différence substantielle entre la réponse de
Trump et celle de Biden à la crise sanitaire, qui voit 1 000 personnes
mourir chaque jour.
Quarante-huit pour cent des travailleurs en première ligne n’ont
toujours pas droit aux indemnités pour arrêts de maladie. Quelque 43
millions d’Américains ont perdu l’assurance maladie financée par leur
employeur. Il y a dix mille faillites par jour, deux tiers desquelles
étant sans doute liées à des coûts médicaux exorbitants.
Les banques alimentaires sont submergées par des dizaines de milliers
de familles désespérées. Environ 10 à 14 millions de ménages
locataires, soit 23 à 34 millions de personnes, étaient en retard sur
leur loyer en septembre. Cela représente entre 12 et 17 milliards de
dollars de loyers impayés. Et ce chiffre devrait passer à 34 milliards
de dollars de loyers impayés en janvier.
La levée du moratoire sur les expulsions et les saisies signifie que
des millions de familles, dont beaucoup sont sans ressources, seront
jetées à la rue. La faim dans les ménages américains a presque triplé
entre 2019 et août de cette année, selon le Bureau du recensement et le
ministère de l’agriculture. Selon l’étude le nombre d’enfants américains
qui n’ont pas assez à manger est 14 fois plus élevé que l’année
dernière.
Une étude de l’Université de Columbia a révélé que depuis le mois de
mai, huit millions d’Américains de plus peuvent être considérés comme
pauvres. Pendant ce temps, les 50 Américains les plus riches détiennent
autant de richesses que la moitié des États-Unis. Les Millenniaux, soit quelque 72 millions de personnes, détiennent 4,6 % de la richesse américaine.
Une seule chose compte
Une seule chose compte pour l’État corporatiste. Ce n’est pas la
démocratie. Ce n’est pas la vérité. Ce n’est pas le consentement des
gouvernés. Ce n’est pas l’inégalité des revenus. Ce n’est pas l’État de
surveillance. Ce n’est pas une guerre sans fin. Ce n’est pas l’emploi.
Ce n’est pas la crise climatique.
C’est la primauté du pouvoir des entreprises – celle qui a tué notre
démocratie, nous a enlevé nos libertés civiques les plus fondamentales
et a plongé la plus grande partie de la classe ouvrière dans la misère –
celle qui a permis l’augmentation et la consolidation de sa propre
richesse et de son pouvoir.
Trump et Biden sont des personnages détestables qui avancent dans la
vieillesse avec des lacunes cognitives et sans aucune morale. Trump
est-il plus dangereux que Biden ? Oui. Trump est-il plus incompétent et
plus malhonnête ? Oui. Trump est-il une menace pour la société
démocratique ? Oui. Biden est-il la solution ? Non.
Débat présidentiel américain, 20 septembre 2020.
Biden ne peut raisonnablement pas apporter de changement. Il ne peut
qu’offrir davantage de la même chose. Et la plupart des Américains ne
veulent pas davantage de la même chose. La plus grande partie de la
population en âge de voter dans le pays, les plus de 100 millions de
citoyens qui, par apathie ou par dégoût, ne votent pas, resteront une
fois de plus chez eux. Cette démoralisation de l’électorat est
organisée.
En Amérique, nous n’avons le droit de voter que contre ce que nous
détestons. Les médias partisans dressent un groupe contre un autre, une
version grand public de ce que George Orwell a appelé dans son roman
1984 les « Deux minutes de haine ». Nos opinions et nos préjugés sont
habilement pris en compte et renforcés, à l’aide d’une analyse numérique
détaillée de nos tendances et de nos habitudes, puis nous sont
revendus.
Le résultat, comme l’écrit Matt Taibbi, est « une colère conditionnée
rien que pour vous ». La population est incapable de s’exprimer au-delà
de la fracture programmée. La politique, sous cette attaque, s’est
atrophiée en une vulgaire émission de télé réalité centrée sur des
personnalités politiques fabriquées. Le discours civique a été contaminé
par les invectives et les mensonges. Le pouvoir, pendant ce temps,
n’est pas plus scruté que contesté.
La couverture politique est calquée, comme le souligne Taibbi, sur la
couverture sportive. Les décors ressemblent à ceux du compte à rebours
d’un match de la ligue de foot le dimanche. Le présentateur est sur le
côté. Il y a quatre commentateurs, deux pour chaque équipe. Des
graphiques nous tiennent au courant du score.
Les identités politiques sont réduites à des stéréotypes qu’on peut
facilement gober. Les tactiques, la stratégie, l’image, les décomptes
mensuels des contributions aux campagnes et les sondages sont examinés à
l’infini, tandis que les véritables questions politiques sont ignorées.
C’est le langage et l’imagerie de la guerre.
Cette couverture masque le fait que sur presque toutes les questions
majeures, les deux principaux partis politiques sont en parfait accord.
La déréglementation de l’industrie financière, les accords commerciaux,
la militarisation de la police – le Pentagone a transféré plus de 7
milliards de dollars de matériel et d’équipement militaires
excédentaires à près de 8 000 agences de maintien de l’ordre fédérales
et étatiques depuis 1990 – l’explosion de la population carcérale, la
désindustrialisation, l’austérité, le soutien à la fracturation
hydraulique et à l’industrie des combustibles fossiles, les guerres sans
fin au Moyen-Orient, le budget militaire pléthorique, le contrôle des
élections et des médias par les entreprises et la surveillance
gouvernementale massive de la population – et quand le gouvernement vous
surveille 24 heures sur 24, vous ne pouvez pas utiliser le mot liberté,
on est là dans la relation d’un maître et d’un esclave – tout cela avec
le soutien des deux partis. Et c’est pour cette raison que ces
questions ne sont presque jamais abordées.
Démographie contre démographie
L’objectif est de mettre en balance les données démographiques et la
démographie réelle. Ce regain de tension n’est pas nouveau. Cela relève
du domaine du divertissement, ce n’est pas dicté par le journalisme mais
par des stratégies de marketing visant à augmenter l’audience et le
nombre d’entreprises sponsors. Les divisions entre les organes de
l’information ne sont que des sources de recettes en concurrence les uns
avec les autres.
Comme l’écrit Taibbi dans son livre Hate Inc, dont la couverture
représente Sean Hannity d’un côté et Rachel Maddow de l’autre
[commentateurs de chaque « camp », NdT], le modèle de l’information est
un jeu de moralité simplifié calqué sur le catch professionnel. Il n’y a
que deux véritables positions politiques aux Etats Unis. Soit vous
aimez Trump soit vous le détestez, ce qui vient du livre de référence du
catch professionnel.
Quand vous votez pour Biden et le Parti démocrate, vous votez pour un projet.
Vous votez pour cautionner l’humiliation de femmes courageuses comme
Anita Hill qui ont affronté leurs agresseurs. Vous votez pour les
architectes des guerres sans fin au Moyen-Orient. Vous votez pour
l’apartheid en Israël. Vous votez pour la surveillance massive du public
par les agences gouvernementales de renseignement et pour l’abolition
des procédures régulières et de l’habeas corpus.
Vous votez pour des programmes d’austérité, y compris la destruction
de l’aide sociale et la réduction de la sécurité sociale. Vous votez
pour l’ALENA [traité, entré en vigueur le 1ᵉʳ janvier 1994, qui institue
une zone de libre-échange entre les États-Unis, le Canada,NdT], les
accords de libre-échange, la désindustrialisation, une baisse réelle des
salaires, la perte de centaines de milliers d’emplois dans le secteur
manufacturier et la délocalisation des emplois au profit de travailleurs
sous-payés qui travaillent dans des ateliers clandestins au Mexique, en
Chine ou au Vietnam. Vous votez pour l’attaque contre les enseignants
et l’enseignement public et le transfert de fonds fédéraux vers des
écoles à but lucratif et des écoles à charte Chrétienne.
Vous votez pour le doublement de notre population carcérale, le
triplement et le quadruplement des peines et la multiplication
considérable des crimes méritant la peine de mort. Vous votez pour une
police militarisée qui abat impunément les personnes de couleur. Vous
votez contre le Green New Deal et la réforme de l’immigration. Vous
votez pour l’industrie de la fracturation hydraulique.
Vous votez pour la limitation du droit des femmes à l’avortement et
aux droits reproductifs. Vous votez pour un système d’enseignement
public ségrégatif qui permet aux riches d’avoir accès à l’éducation et
ne laissent aux pauvres de couleur aucune chance. Vous votez pour des
niveaux de dette étudiante pénalisants et l’impossibilité de s’en
libérer même en cas de faillite.
Vous votez pour la déréglementation du secteur bancaire et
l’abolition du système Glass-Steagall. Vous votez pour les compagnies
d’assurance et les sociétés pharmaceutiques à but lucratif et contre un
système de santé universel. Vous votez pour des budgets de la défense
qui absorbent plus de la moitié des dépenses discrétionnaires.
Vous votez pour l’utilisation illimitée de l’argent des oligarchies
et des entreprises pour acheter nos élections. Vous votez pour un homme
politique qui, pendant son mandat au Sénat, a servi de façon abjecte les
intérêts de la MBNA, la plus grande société indépendante de cartes de
crédit dont le siège se trouve dans le Delaware, qui employait également
le fils de Biden, Hunter.
Biden a été l’un des principaux architectes des guerres au
Moyen-Orient, celles qui nous ont conduits à dilapider plus de 7 000
milliards de dollars et détruit ou mis fin à la vie de millions de
personnes. Il est responsable de bien plus de souffrances et de morts
que Trump, tant dans son pays qu’à l’étranger.
Si nous avions un système judiciaire et législatif qui fonctionne,
Biden, ainsi que les autres architectes de nos guerres impériales
désastreuses, du pillage du pays par les entreprises et de la trahison
de la classe ouvrière américaine, seraient traduits en justice, et non
proposés comme solution à notre débâcle politique et économique.
Manifestation contre les guerres américaines en Irak, Afghanistan, à St.Paul, Minnesota
9 mars 2011. (Fibonacci Blue, Flickr)
Les démocrates et les libéraux qui en font l’apologie adoptent des
positions tolérantes sur les questions de race, de religion,
d’immigration, de droits des femmes et d’identité sexuelle et prétendent
que c’est de la politique. Ces questions sont des questions sociétales
ou d’éthique. Elles sont importantes. Mais ce ne sont pas des questions
sociales ou de politique.
La prise de contrôle de l’économie par une classe de spéculateurs et
de sociétés mondiales a ruiné la vie de ces groupes, ceux-là même que
les démocrates prétendent défendre.
Boucs émissaires
Lorsque le président Bill Clinton et le Parti démocrate ont, par
exemple, détruit l’ancien système d’aide sociale, 70 % des bénéficiaires
étaient des enfants. Les personnes qui se trouvent à droite du spectre
politique – et nous ne devons jamais oublier que les positions du Parti
démocrate en feraient un parti d’extrême droite en Europe – diabolisent
les personnes en marge de la société les désignant comme boucs
émissaires.
Les guerres culturelles masquent la réalité. Les deux partis sont des
partenaires à part entière quand il s’agit de détruire nos institutions
démocratiques. Les deux partis ont reconfiguré la société américaine
pour en faire un État mafieux. Tout dépend seulement de la façon dont
vous voulez habiller tout ça.
Le président Bill Clinton signe la réforme du système de protection sociale
Le pouvoir de politiciens tels que Nancy Pelosi, Présidente de la
chambre, Chuck Schumer, chef de la minorité au sénat, ou Mitch
McConnell, chef de la majorité au sénat, vient de leur capacité à
canaliser l’argent des entreprises vers les candidats désignés. Dans un
système politique qui fonctionne, un système qui ne serait pas saturé
par l’argent des entreprises, ils ne détiendraient aucun pouvoir.
Ils ont transformé ce que le philosophe romain Cicéron appelait un commonwealth, une res publica,
la « chose publique » ou la « propriété d’un peuple », en un instrument
pour piller et réprimer au nom d’une oligarchie corporatiste mondiale.
Nous sommes des serfs dirigés par des maîtres obscènement riches et
omnipotents qui pillent le Trésor américain, paient peu ou pas d’impôts
et ont perverti le système judiciaire, les médias et les pouvoirs
législatifs du gouvernement pour nous priver de nos libertés civiques et
pour leur donner à eux, la liberté de s’investir dans le boycott
fiscal, la fraude financière et le vol.
En plein cœur de la crise pandémique, comment se sont comportés nos dirigeants kleptocrates au pouvoir ?
Ils ont pillé 4 000 milliards de dollars, un niveau jamais vu depuis
le renflouement de 2008 supervisé par Barack Obama et Biden. Ils se sont
gavés et enrichis à nos dépens, tout en jetant aux masses souffrantes
et méprisées des miettes par les fenêtres de leurs jets privés, de leurs
yachts, de leurs lofts et de leurs propriétés princières.
La loi CARES a donné des milliards de dollars en fonds ou en
réductions d’impôts aux compagnies pétrolières, à l’industrie aérienne,
qui à elle seule a reçu 50 milliards de dollars en fonds de relance, à
l’industrie des bateaux de croisière, une manne de 170 milliards de
dollars pour le secteur immobilier.
Elle a accordé des subventions aux sociétés de
capital-investissement, aux groupes de pression, dont les comités
d’action politique ont versé 191 millions de dollars en contributions de
campagne aux politiciens au cours des deux dernières décennies, à
l’industrie de la viande et aux sociétés qui ont déménagé à l’étranger
pour échapper au fisc américain.
La loi a permis aux plus grandes entreprises d’engloutir l’argent qui
était censé maintenir la solvabilité des petites entreprises pour
qu’elles puissent payer leurs salariés. Elle a accordé aux millionnaires
80 % des réductions d’impôts prévues par le plan de relance et a permis
aux plus riches de recevoir des chèques de relance d’une valeur moyenne
de 1,7 million de dollars.
La loi CARES a également approuvé le versement de 454 milliards de
dollars au Fonds de stabilisation des changes du Département du Trésor,
une énorme caisse noire distribuée par les copains de Trump aux
entreprises qui, lorsqu’elle est utilisée à 10 contre1, peut être
utilisée pour créer des actifs d’une ahurissante valeur de 4,5 mille
milliards de dollars.
La loi a autorisé la Fed à accorder 1 500 milliards de dollars de
prêts à Wall Street, personne ne s’attend à les voir être remboursés.
Les milliardaires américains se sont enrichis de 434 milliards de
dollars depuis la pandémie.
Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, dont la société Amazon
n’a payé aucun impôt fédéral l’année dernière, à lui seul a augmenté sa
fortune personnelle de près de 72 milliards de dollars depuis le début
de la pandémie. Au cours de cette même période, 55 millions d’Américains
ont perdu leur emploi.
Transformer le public en factions belligérantes
Façonner le public pour en faire des factions belligérantes est
commercialement porteur. Cela fonctionne politiquement. Cela détruit la
solidarité de classe et c’est fait pour ça. Mais c’est là une des
recettes de la désintégration sociale. Voilà ce qui nous propulse vers
le type de monde hobbesien contre lequel Primo Levi et Sigmund Freud
nous ont mis en garde.
En ex-Yougoslavie j’ai vu des groupes ethniques rivaux se regrouper
en tribus antagonistes. Ils se sont emparés de médias concurrents et les
ont utilisés pour répandre des mensonges, des narrations mythologiques
tout à leur gloire, pour propager du vitriol et de la haine contre les
ethnies qu’ils diabolisaient.
Cette solidarité empoisonnée, que nous sommes en train de répéter,
instillée mois après mois en Yougoslavie, a détruit toute faculté
d’empathie, ce qui est peut-être la meilleure définition du mal, et a
conduit à un fratricide sauvage.
Les États-Unis, qui regorgent d’armes de classe militaire, sont déjà
en proie à une épidémie de fusillades de masse. Des menaces de mort ont
été proférées à l’encontre de ceux qui critiquent Trump, dont le député
Ilhan Omar.
Il y a eu un complot avorté fomenté par 13 membres d’une milice de
droite pour kidnapper, peut-être assassiner les gouverneurs du Michigan
et de la Virginie et déclencher une guerre civile. Un partisan de Trump a
envoyé des bombes artisanales à d’éminents démocrates et à CNN, dans le
but de décapiter la hiérarchie du Parti démocrate et de terroriser les
médias qui constituent la principale plate-forme de propagande du parti.
Généralement, pour mettre le feu aux poudres l’étincelle est un
martyre. Aaron « Jay » Danielson, partisan du groupe de droite Patriot
Prayer, portait un pistolet Glock chargé dans un étui et avait un
aérosol au poivre répulsif à ours ainsi qu’une matraque télescopique en
métal quand il a été abattu dans les rues de Portland, le 29 août, soi
disant par Michael Forest Reinoehl, un partisan anti fasciste.
On peut entendre une femme dans la foule hurler après la fusillade :
« Je ne suis pas triste qu’un putain de fasciste soit mort ce soir. »
Reinoehl a été pris en embuscade et tué par des agents fédéraux dans
l’État de Washington dans ce qui semble être un acte de meurtre
extrajudiciaire.
Une fois qu’on commence à sacrifier les gens en vertu d’une cause, il
suffit de peu pour que les démagogues affirment que se protéger passe
par la violence. La stagnation politique et la corruption, tout comme la
misère économique et sociale, engendrent ce que les anthropologues
appellent des sectes de crise – ce sont des mouvements dirigés par des
démagogues qui se nourrissent du désarroi psychologique, d’une détresse
financière insupportable et qui prônent la violence comme forme de
purification morale.
Ces sectes de crise, déjà bien établies au sein des adeptes de la
Droite chrétienne, des milices de droite et des nombreux partisans de
Donald Trump, qui considèrent ce dernier non pas comme un politicien
mais comme un guide de leur secte, véhiculent une pensée magique et un
infantilisme qui vous promet – si vous abandonnez tout esprit critique –
la prospérité, la restauration de la gloire nationale, le retour à un
passé mythique, l’ordre et la sécurité.
Trump est le symptôme. Il n’est pas la maladie. Et s’il quitte ses
fonctions, des démagogues bien plus compétents et dangereux se lèveront
pour prendre sa place, si la situation sociale n’est pas radicalement
améliorée.
Fascisme chrétien
[Le fascisme chrétien dénote l’intersection entre le fascisme et le
christianisme et englobe également les aspects fasciste, totalitaire et
impérialiste de l’Église chrétienne. On l’appelle parfois «
christofascisme », un néologisme inventé par la théologienne de la
libération Dorothee Sölle en 1970, NdT]
Je crains que nous ne nous dirigions vers un fascisme chrétien.
Le plus grand échec moral de l’église chrétienne libérale a été son
refus, justifié au nom de la tolérance et du dialogue, de dénoncer les
adeptes de la Droite chrétienne comme hérétiques. En tolérant
l’intolérance, elle a abandonné la légitimité religieuse aux mains d’un
éventail d’escrocs, de charlatans et de démagogues et à leurs adeptes
cultuels.
Elle est restée impuissante, alors que le message essentiel de
l’Évangile – le bien-être des pauvres et des opprimés – était perverti
pour devenir un univers magique dans lequel Dieu et Jésus inondaient les
croyants de richesses matérielles et de pouvoir. La race blanche est
devenue l’élue choisie par Dieu.
L’impérialisme et la guerre sont devenus des instruments divins pour
débarrasser le monde des infidèles et des barbares, du mal lui-même. Le
capitalisme, parce que Dieu a gratifié les justes de la richesse et du
pouvoir et a condamné les impies à la pauvreté et à la souffrance, s’est
vu exonéré de la cruauté et des abus inhérents à son essence.
L’iconographie, les symboles du nationalisme américain et l’iconographie, les symboles de la foi chrétienne se sont entrelacés.
Les méga-pasteurs, personnages véritablement narcissiques qui
dirigent des fiefs despotiques et sectaires, gagnent des millions de
dollars en se servant de ce système de croyance hérétique pour exploiter
le désespoir et la détresse de leurs congrégations, victimes du
néolibéralisme et de la désindustrialisation.
Ces adeptes trouvent en Trump, qui s’est abreuvé de ce désespoir dans
ses casinos et par le biais de sa pseudo université, et en ces
méga-pasteurs, véritables promoteurs de la cupidité sans frein, ce qui
est au coeur même des croyances fondamentales de la Droite chrétienne,
c’est à dire le culte de la masculinité, la soif de violence, la
suprématie blanche, le sectarisme, le chauvinisme américain,
l’intolérance religieuse, la colère, le racisme et les théories du
complot.
Quand j’ai écrit « American Fascists : La droite chrétienne et la guerre contre l’Amérique », j’étais très sérieux en utilisant le terme ’fascistes’.
Des dizaines de millions d’Américains vivent hermétiquement confinés
dans le vaste édifice médiatique et éducatif érigé par la Droite
chrétienne. Dans ce monde, les miracles sont réels, Satan, allié aux
humanistes laïques libéraux et à l’État profond, ainsi qu’aux musulmans,
aux immigrants, aux féministes, aux intellectuels, aux artistes et à
une foule d’autres ennemis internes, cherche à détruire l’Amérique.
Trump est le héraut élu, choisi par Dieu pour construire la nation
chrétienne et cimenter un gouvernement qui inculque les « valeurs
bibliques ». Parmi ces « valeurs bibliques » on compte l’interdiction de
l’avortement, la protection de la famille traditionnelle, la
transcription des dix commandements en loi laïque, la destruction des
« infidèles », en particulier des musulmans, l’endoctrinement des
enfants dans les écoles avec des enseignements « bibliques » et le rejet
de la liberté sexuelle, ce qui veut dire l’interdiction de toute
relation sexuelle autre que dans le mariage entre un homme et une femme.
Trump est régulièrement comparé par les dirigeants évangéliques au
roi biblique Cyrus, qui a reconstruit le temple de Jérusalem et a rendu
aux Juifs leur place dans la cité
Trump a rempli son vide idéologique grâce au fascisme chrétien. Il a
élevé des membres de la Droite chrétienne à des postes importants,
notamment Mike Pence à la vice-présidence, Mike Pompeo au poste de
secrétaire d’État, Betsy DeVos au poste de secrétaire à l’éducation, Ben
Carson au poste de secrétaire au logement et au développement urbain,
William Barr au poste de procureur général, Neil Gorsuch et Brett
Kavanaugh à la Cour suprême et la télévangéliste Paula White à son
programme « Foi et opportunités » [ elle est la conseillère spirituelle
de Trump et la représentante de la théologie de la prospérité, une
croyance religieuse controversée qui dit que la prospérité matérielle
est un signe de la grâce de Dieu, NdT].
Paula
White, conseillère de la Faith and Opportunity Initiative de la Maison
Blanche sur le podium lors du service de la Journée nationale de prière
de la Maison Blanche, le 7 mai 2020. (Maison Blanche, Andrea Hanks)
Plus important encore, Trump a accordé à la Droite chrétienne le
droit de veto et le pouvoir de nomination sur les postes clés du
gouvernement, en particulier dans les tribunaux fédéraux. Il a installé
133 des juges de cour de district sur un total de 677, 50 des juges de
cour d’appel sur un total de 179, et deux des juges de la Cour suprême
des États-Unis, et avec la nomination d’Amy Coney Barrett, on en arrive à
trois sur neuf.
Cela représente dix-neuf pour cent des juges fédéraux de première
instance actuellement en fonction. La quasi-totalité des extrémistes qui
siègent en tant que juges nommés ont été jugés « non qualifiés » par
l’American Bar Association, la plus grande coalition non partisane
d’avocats du pays.
Trump a fait sienne l’islamophobie des fascistes chrétiens. Il a
interdit l’immigration musulmane et fait reculer la législation sur les
droits civils. Il a fait la guerre aux droits reproductifs en
restreignant l’avortement et en supprimant le financement du planning
familial. Il a sapé les droits des LGBTQ.
Il a abattu le mur de séparation, pare feu entre l’Église et l’État
en révoquant l’amendement Johnson, qui interdit aux églises, qui sont
exonérées d’impôts, de soutenir des candidats politiques.
Les personnes qu’il a nommées, dont Pence, Pompeo et DeVos, utilisent
couramment au sein du gouvernement des références bibliques pour
justifier toute une série de décisions politiques, en particulier la
déréglementation environnementale, la guerre, les réductions d’impôts et
le remplacement des écoles publiques par des écoles à charte, une
mesure qui permet le transfert de fonds fédéraux pour l’éducation vers
des écoles privées « chrétiennes ».
Dans le même temps, ils mettent sur pied des organisations
paramilitaires, non seulement par le biais de milices ad hoc mais aussi
de groupes mercenaires d’entrepreneurs privés contrôlés par des
personnalités telles qu’Erik Prince, le frère de Betsy DeVos et ancien
PDG de Blackwater, qu’on appelle aujourd’hui Xe [première et plus
puissante armée privée au monde, NdT].
J’ai étudié l’éthique à la Harvard Divinity School avec James Luther
Adams qui avait été en Allemagne en 1935 et 1936. Adams y a assisté à la
montée de la pseudo Église chrétienne allemande, qui était pro-nazie.
Il nous a mis en garde contre les parallèles inquiétants entre l’Église
chrétienne allemande et la Droite chrétienne.

Chrétiens allemands célébrant la journée de Luther à Berlin en 1933. (CC-BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)
Adolf Hitler était aux yeux de l’Église chrétienne allemande un
messie du volk [de la nation, en allemand dans le texte,NdT] et un
instrument de Dieu – un point de vue tout à fait similaire à celui que
beaucoup de ses partisans évangéliques blancs portent aujourd’hui sur
Trump. Ceux qui ont été diabolisés pour l’effondrement économique de
l’Allemagne, plus précisément les Juifs et les communistes, étaient des
agents de Satan.
Le fascisme, nous a dit Adams, s’est toujours dissimulé sous les
symboles et la rhétorique les plus chers à une nation. Ce n’est pas sous
la forme de chemises brunes aux bras tendus et de croix gammées nazies,
que le fascisme arriverait en Amérique, mais sous la forme de
récitations collectives du Serment d’allégeance, de la sanctification
biblique de l’État et de la sacralisation du militarisme américain.
La première personne que j’ai entendue qualifiant de fascistes les
extrémistes de la Droite chrétienne a été Adams. Les libéraux,
avertissait-il, comme dans l’Allemagne nazie, ont été aveugles à la
dimension tragique de l’histoire et du mal radical. Ils ne réagiraient
que lorsqu’il serait trop tard.
L’héritage de Trump sera, je le crains, la montée des fascistes
Chrétiens. Ils sont ce qui vient après. Et c’est pour cette raison que
Noam Chomsky a raison lorsqu’il prévient que Pence est plus dangereux
que Trump.
Depuis des décennies, les fascistes chrétiens s’organisent pour
prendre le pouvoir. Ils ont construit les infrastructures et les
organisations, y compris les groupes de pression, les écoles, les
collèges et les facultés de droit ainsi que les plateformes médiatiques,
pour se préparer. Ils ont essaimé leurs cadres dans les positions de
pouvoir.
Pendant ce temps, nous, à gauche, avons observé alors que nos
institutions et nos organisations étaient détruites ou corrompues par le
pouvoir des entreprises et avons été séduits par l’activisme de façade
des politiques identitaires. FRC Action, l’organe législatif affilié au
Family Research Council, donne déjà à 245 membres du Congrès un taux
d’approbation de 100 % pour avoir soutenu une législation qui est portée
par la Droite chrétienne.
Le fascisme chrétien est un radeau de vie émotionnel pour des
dizaines de millions d’Américains. Il est imperméable à la science et
aux faits vérifiables. Les fascistes chrétiens, par choix, se sont
coupés de la pensée rationnelle et de la société laïque qui les ont
presque détruits, eux et leurs familles, et les ont plongés dans un
profond désespoir. Et ce n’est pas en essayant de prétendre que nous
aussi, nous avons des « valeurs » chrétiennes que allons pouvoir apaiser
ou désarmer ce mouvement déterminé à nous détruire.
Cet argument ne fait que renforcer la légitimité des fascistes
chrétiens et affaiblir la nôtre. Ou bien ces personnes dépossédées
seront réintégrées dans l’économie et la société et leurs liens sociaux
brisés seront rétablis, ou alors le mouvement deviendra plus virulent et
plus puissant.
La Droite chrétienne est déterminée à faire en sorte que le public
reste concentré sur les questions sociétales ou éthiques par opposition
aux questions économiques. Les médias d’entreprise, qu’ils soutiennent
ou s’opposent à la nomination d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême,
parlent presque exclusivement de son opposition à l’avortement et de son
appartenance à People of Praise, une secte catholique d’extrême droite
qui pratique la « glossolalie ».
Ce sur quoi nos maîtres d’entreprise, ainsi que les fascistes
chrétiens, ne veulent pas que nous nous penchions, c’est la soumission
de Barrett au pouvoir des entreprises, son hostilité envers les
travailleurs, les libertés civiles, les syndicats et les réglementations
environnementales. Puisque le parti démocrate est redevable à la même
classe de donateurs que le parti républicain, et puisque les médias ont
depuis longtemps remplacé la politique par la guerre de la culture, la
menace la plus inquiétante posée par Barrett et la droite chrétienne est
ignorée.
La voie du despotisme est toujours pavée de vertu.
Tous les mouvements fascistes recouvrent leurs sordides systèmes de
croyance d’un vernis de moralité. Ils parlent de restauration de l’ordre
et du droit, du bien et du mal, du caractère sacré de la vie, des
vertus civiques et familiales, du patriotisme et de la tradition pour
masquer le fait qu’ils démantèlent la société civile, réduisent au
silence et persécutent ceux qui sont en désaccord.
La Droite chrétienne, noyée sous l’argent des entreprises qui
comprennent leurs intentions politiques, utilisera n’importe quel outil,
aussi sournois soit-il, depuis les milices armées de droite jusqu’à
l’invalidation des bulletins de vote, pour empêcher Biden et les
candidats démocrates d’entrer en fonction.
Le capitalisme, guidé par l’obsession de maximiser les profits et de
réduire les coûts de production en sabrant dans les droits et les
salaires des travailleurs, est l’antithèse de l’évangile chrétien, ainsi
que de l’éthique des Lumières d’Emmanuel Kant.
L’évangile de la prospérité
Mais le capitalisme, aux mains des fascistes chrétiens, s’est
sacralisé sous la forme de l’Évangile de la prospérité, la croyance que
Jésus est venu pour répondre à nos besoins matériels, gratifiant les
croyants de la bénédiction de la richesse et du pouvoir.
Le
président Donald Trump et la juge Amy Coney Barrett, candidate du
président à la Cour suprême, 26 septembre 2020. (White House, Shealah
Craighead)
L’Évangile de la prospérité est une couverture idéologique pour le
lent coup d’État des grandes entreprises. Voilà pourquoi de grandes
compagnies comme Tyson Foods, qui affecte des aumôniers de la droite
chrétienne dans ses usines, Purdue, Wal-Mart et Sam’s Warehouse, ainsi
que de nombreuses autres sociétés, versent de l’argent au mouvement et
financent ses institutions telles que Liberty University et Patrick
Henry Law School.
Voilà aussi pourquoi les entreprises ont donné des millions à des
groupes tels que le Réseau de crise judiciaire et la Chambre de commerce
américaine pour faire campagne en faveur de la nomination de Barrett à
la Cour Suprême.
Barrett a décidé d’escroquer les travailleurs de l’industrie du
spectacle en les privant de leurs heures supplémentaires, de donner le
feu vert à l’extraction des combustibles fossiles et à la pollution, de
vider l’Obamacare de son contenu et de priver les consommateurs de toute
protection contre la fraude des entreprises.
Barrett, en tant que juge de la cour de circuit [Le nombre des cours
d’appel fédérales est fixé à treize, et leurs juridictions sont appelées
« circuit », NdT], a présidé au moins 55 affaires dans lesquelles des
citoyens ont contesté les abus et les fraudes des entreprises. Elle
s’est prononcée en faveur des entreprises dans 76 % des cas.
Nos maîtres d’entreprise se fichent complètement de l’avortement, du
droit de port d’armes ou du caractère sacré du mariage entre un homme et
une femme. Mais comme les industriels allemands qui ont soutenu le
parti nazi, ils savent que la droite chrétienne donnera un vernis
idéologique à la tyrannie impitoyable des entreprises.
Ces oligarques voient les fascistes chrétiens exactement de la même
façon que les industriels allemands voyaient les nazis, pour eux ce sont
des bouffons. Ils savent très bien que les fascistes chrétiens vont
détruire ce qu’il reste de notre démocratie anémique et de l’écosystème
naturel. Mais ils savent aussi que dans ce processus, ils feront
d’énormes profits et que les droits des travailleurs et des citoyens
seront impitoyablement anéantis.
Si vous êtes pauvre, si vous ne bénéficiez pas de soins médicaux
appropriés, si vous recevez des salaires inférieurs à la norme, si vous
êtes pris au piège de la classe inférieure, si vous êtes victime de
violences policières, c’est parce que, selon l’Évangile de la
prospérité, vous n’êtes pas un bon chrétien.
Dans ce système de croyance, ce que vous obtenez, c’est ce que vous
avez mérité. Selon les prêches de ces fascistes locaux, il n’y a rien de
répréhensible dans les structures ou les systèmes de pouvoir. Comme
tous les mouvements totalitaires, les adeptes sont séduits et amenés à
appeler leur propre asservissement.
Comme l’a compris le propagandiste nazi Joseph Goebbels : « La
propagande la plus efficace est celle qui, en quelque sorte, fonctionne
de manière invisible, s’infiltre dans la vie sans que le public ne
prenne conscience de la manœuvre propagandiste ».
La mèche d’amadou qui pourrait amorcer de violentes conflagrations
est sinistrement cachée partout autour de nous. Il se pourrait que le
déclenchement soit la défaite électorale de Trump.
Des millions d’Américains blancs privés de leurs droits, qui ne
voient aucune issue à leur misère économique et sociale, aux prises avec
un vide affectif, sont en proie à une rage ardente contre une classe
dirigeante corrompue et une élite libérale en faillite qui les a trahis.
Ils sont fatigués de la stagnation politique, de l’aspect pathétique de
tout ça, des inégalités sociales croissantes et des conséquences
pénalisantes de la pandémie.
Des millions de jeunes hommes et femmes aliénés de plus se sont
également retrouvés exclus de l’économie et sans perspective réaliste
d’avancement ou d’intégration, ont été saisis par le même vide affectif,
et au nom de la démolition des structures gouvernementales et de
l’antifascisme ont mobilisé leur fureur. Ces extrémistes polarisés se
dirigent de plus en plus vers l’action violente.
Les trois options
Il y a trois options : la réforme, qui, étant donnée la décadence du
corps politique américain, n’est pas possible ; la révolution ; ou la
tyrannie
Si l’État corporatiste n’est pas renversé, alors l’Amérique deviendra
très bientôt un État ouvertement policier au sein duquel toute
opposition, aussi tiède soit-elle, sera réduite au silence par une
censure draconienne ou la force.
Dans certaines villes, partout dans le pays, la police a déjà, par la
force physique, les arrestations, les gaz lacrymogènes, les balles en
caoutchouc et le gaz au poivre, contrecarré les reportages de dizaines
de journalistes couvrant les manifestations. C’est cette situation qui
va devenir la normale.
Les énormes divisions sociales, souvent fondées sur la race, seront
utilisées par les fascistes chrétiens pour dresser voisins contre
voisins. Des patriotes chrétiens armés attaqueront les groupes accusés
d’être responsables de l’effondrement de la société. La dissidence, même
non violente, deviendra trahison.
Peter Drucker a observé que le nazisme a réussi non parce que les
gens croyaient en ses promesses fantastiques, mais en dépit de
celles-ci. Les absurdités nazies, a-t-il souligné, ont été « mises à
jour par une presse hostile, une radio hostile, un cinéma hostile, une
église hostile, et un gouvernement hostile qui ont inlassablement
souligné les mensonges nazis, l’incohérence nazie, l’impossibilité dans
laquelle ils étaient d’atteindre leurs promesses, et les dangers et la
folie de leur parcours ».
Personne, a-t-il noté, « n’aurait été nazi si la croyance rationnelle
dans les promesses nazies avait été une condition préalable ». Le
poète, dramaturge et révolutionnaire socialiste Ernst Toller, qui a été
contraint à l’exil et dépouillé de sa citoyenneté lorsque les nazis ont
pris le pouvoir en 1933, a écrit dans son autobiographie « Le peuple est
lassé de la raison, lassé de la pensée et de la réflexion. Ils se
demandent ce que la raison a fait ces dernières années, ce que les idées
et la connaissance nous ont apporté de bon’.
Après le suicide de Toller en 1939, W.H. Auden a écrit dans son poème ’In Memory of Ernst Toller’ :
Nous sommes menés par des puissances que nous prétendons comprendre :
Ils organisent nos amours ; et à la fin ce sont eux qui dirigent
La balle ennemie, la maladie, ou même notre main.
Une fois les ennemis internes éliminés de la nation, on nous promet
que l’Amérique retrouvera sa gloire perdue, sauf qu’une fois qu’un
ennemi est éradiqué, un autre prend sa place. Les sectes de crise
requièrent une escalade constante des conflits et un flux constant de
victimes.
Chaque nouvelle crise devient plus urgente et plus extrême que la
précédente. C’est ce qui a rendu la guerre en ex-Yougoslavie inévitable.
Lorsqu’une étape d’un conflit atteint un crescendo, celui-ci perd de
son efficacité. Il doit être remplacé par des affrontements encore plus
brutaux et toujours plus meurtriers. C’est cela qu’Ernst Jünger
entendait en parlant de « triomphe de la mort ».
Ces sectes de crise sont, comme l’a compris Drucker, irrationnelles
et schizophrènes. Elles n’ont aucune idéologie cohérente. Elles
renversent la morale. Elles font exclusivement appel à l’émotion.
Le burlesque et le spectacle deviennent politiques. La dépravation
devient moralité. Les atrocités et les meurtres se parent d’héroïsme,
comme l’ont illustré les marshalls fédéraux qui ont abattu sans raison
le militant anti-fa Michael Forest Reinoehl dans l’État de Washington.
Le crime et la fraude deviennent justice. La cupidité et le népotisme
deviennent vertus civiques.
Ce que ces sectes de crise défendent aujourd’hui, elles le
condamneront demain. Il n’y a pas de cohérence idéologique. Il n’y a
qu’une cohérence émotionnelle. Au plus fort du règne de la terreur, le 6
mai 1794, pendant la Révolution française, Maximilien Robespierre
annonçait que le Comité de Salut Public reconnaissait désormais
l’existence de Dieu.
Les révolutionnaires français, athées fanatiques qui avaient profané
les églises et confisqué les biens ecclésiastiques, qui avaient
assassiné des centaines de prêtres et forcé 30 000 autres à partir en
exil, se sont en une seconde retournés pour envoyer à la guillotine ceux
qui dénigraient la religion. Et à la fin, épuisées par la confusion
morale et les contradictions en interne, ces sectes de crise aspirent à
l’auto-anéantissement.
Les élites dirigeantes ne rétabliront pas plus les liens sociaux
rompus qu’ils ne s’attaqueront au profond désespoir qui accable
l’Amérique ou ne répondront à l’urgence climatique. Au fur et à mesure
que le pays s’effiloche, elles vont se tourner vers les outils habituels
de la répression d’État et le soutien idéologique fourni par le
fascisme chrétien.
Il va nous appartenir de mener des actions collectives permanentes de
résistance non violente. Si nous nous mobilisons par tous les moyens,
que ce soit a travers de grandes ou de petites actions, pour lutter en
faveur d’une société civile forte, pour créer des communautés qui, comme
l’a écrit Vaclav Havel, « vivent dans la vérité », nous aurons alors la
possibilité de repousser ces sectes de crise, de tenir à distance la
brutalité qui accompagne les bouleversements sociaux, et aussi de
ralentir et de perturber la marche vers l’écocide.
Cela nous oblige à reconnaître qu’il est impossible de réformer nos
systèmes de gouvernance. Personne au pouvoir ne nous sauvera. Personne
d’autre que nous ne viendra en défense des plus vulnérables, des
diabolisés et de la terre elle-même.
Tout ce que nous faisons doit avoir pour seul objectif de paralyser
le pouvoir des élites dirigeantes dans l’espoir de l’avènement de
nouveaux systèmes de gouvernance qui pourront mettre en œuvre les
réformes radicales qui nous sauveront, nous et notre monde.
Le dilemme existentiel le plus difficile auquel nous sommes
confrontés est de reconnaître à la fois les temps sombres qui nous
attendent et de quand même agir, en refusant de nous abandonner au
cynisme et au désespoir.
Et nous ne le ferons que parce que nous avons la foi, la conviction
que le bien attire le bien, que tous les actes qui nourrissent et
protègent la vie ont un pouvoir intrinsèque, même si les preuves
empiriques montrent que les choses sont en train d’empirer.
C’est parmi ceux qui résistent également que nous trouverons notre
liberté, notre autonomie, notre motivation et nos liens sociaux, et
c’est cela qui nous permettra de supporter tout ça, et peut-être même de
triompher.
Chris Hedges est journaliste, lauréat du prix Pulitzer. Il a été
pendant quinze ans correspondant à l’étranger pour le New York Times, où
il a occupé les fonctions de chef du bureau du Moyen-Orient et de chef
du bureau des Balkans. Auparavant, il a travaillé à l’étranger pour le
Dallas Morning News, le Christian Science Monitor et National Public
Radio. Il est l’animateur de l’émission On Contact de Russia Today
America, nominée pour un Emmy Award.
Source : Consortium News – 20/10/2020
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
https://www.les-crises.fr/biden-ou-trump-la-politique-du-desespoir-culturel-par-chris-hedges/