mardi 4 juillet 2017

Terrorisme, la face cachée de la mondialisation / Terrorism, the dark side of the globalization



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 Faut-il s’habituer au terrorisme devenu partie intégrante de notre quotidien ? Ou bien analyser intelligemment ses causes pour le contrer ? Ancien rédacteur en chef à Radio France Internationale et aujourd’hui directeur du site spécialisé prochetmoyen-orient.ch, l’écrivain et journaliste franco-suisse Richard Labévière a publié Terrorisme, la face cachée de la mondialisation, un ouvrage remarquable qui dresse le bilan de quinze ans de « guerre contre la terreur » et apporte des clés d’analyse sur un phénomène complexe et de plus en plus répandu dans nos sociétés.


Dans votre livre vous affirmez que l’option militaire ne peut pas mettre fin au terrorisme. Pourquoi croyez-vous que les dirigeants occidentaux persistent à faire croire le contraire ?

D’abord parce qu’ils n’ont pas beaucoup d’imagination, parce qu’ils ne font pas les bonnes analyses du phénomène terroriste et parce qu’ils privilégient d’abord leurs intérêts économiques. En ce moment, on parle beaucoup du Qatar et de l’Arabie Saoudite. L’Arabie Saoudite, bien avant le Qatar, est le premier bailleur de fonds et soutien financier de l’expansion du wahhabisme et du salafisme, qui ont inspiré beaucoup de groupes terroristes dans le monde, autant au Proche-Moyen Orient, qu’en Asie, en Afrique ou en Europe.
Les pays occidentaux pour la plupart, à l’image des Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001, ont déclaré une « guerre à la terreur, au terrorisme »… ce qui est, dans les termes, d’une stupidité insondable et d’une bêtise absolue, pour la bonne et simple raison que le terrorisme n’est pas une substance déterminée, mais un mode opératoire, une méthodologie. C’est un mode de guerre asymétrique – du faible au fort. On ne fait pas la guerre à une méthodologie, ni à un mode opératoire.
Les militaires le savent très bien. Cela a été dit dernièrement par des officiers supérieurs et généraux français : on ne bombarde pas une idéologie, on ne détruit pas des discours radicaux par les armes ! Donc les militaires, bien plus que les politiques, savent parfaitement qu’on ne viendra pas à bout du terrorisme contemporain par de simples opérations militaires. L’option militaire garantit une posture d’immédiateté qui permet de gagner du temps ou de déplacer la question. Mais aucune opération militaire ne saurait venir à bout des causes profondes du terrorisme, de sa permanence, de son expansion et de sa reconfiguration dans le monde globalisé d’aujourd’hui.

Depuis l’attentat de janvier 2015 à Paris, les actions terroristes se sont multipliées sur le sol européen et ailleurs. Comment en est-on arrivé là ?

On vient d’avoir une série d’attentats en Grande Bretagne et à Melbourne, à Paris un cinglé a attaqué un policier à Notre Dame avec un marteau, un autre a tenté de se faire exploser sur les Champs Elysées… Pendant ce temps-là, au sud des Philippines, l’armée nationale combat – avec des moyens lourds – des groupes salafo-djihadistes qui revendiquent leur allégeance à Dae’ch – ces derniers revendiquant aussi un territoire de l’archipel ! En Irak, en Syrie, de même que dans la bande sahelo-saharienne et la Corne de l’Afrique, d’autres groupes armés – au nom de Dae’ch comme de Al-Qaïda -, revendiquent aussi le contrôle de vastes territoires.
Des attentats très meurtriers ravagent aussi des quartiers de Kaboul et des localités de l’Est de l’Afghanistan. Leurs auteurs prétendent aussi agir au nom de l’organisation « Etat Islamique ». Il y a des groupes dans l’Afrique sahélienne et subsaharienne de la Mauritanie à la Corne de l’Afrique qui agissent également au nom de ces mêmes groupes terroristes, alors qu’on sait très bien que leurs razzias visent d’abord l’accumulation d’un capital financier et humain local… Dans tous les cas de figure, le terrorisme contemporain recouvre un phénomène qui s’est largement mondialisé. Maintenant, il faut chercher à comprendre les raisons de cet élargissement qui s’installe dans la durée…

Y-aurait-il un lien plus profond, de cause à effet, entre la politique occidentale menée à l’étranger et le terrorisme ?

Certainement. Depuis que George W. Bush a déclaré sa « guerre contre la terreur » au lendemain des attentats du 11 septembre, les postures et les réactions des Etats-Unis et des pays occidentaux n’ont certainement pas fait diminuer le problème, mais au contraire l’ont décuplé et ont accentué son expansion, à commencer par les opérations militaires occidentales en Afghanistan, en Irak évidemment – l’invasion anglo-américaine de l’Irak a été un désastre qui a clairement écrit la préhistoire de Dae’ch -, l’intervention et le démantèlement de la Libye a tout autant généré une onde de choc qui s’est transformée en une multitude de conflits.
L’intervention franco-britannique, soutenue par les Etats-Unis et l’OTAN en Libye, a détruit ce pays, a créé trois ou quatre Libye, l’a fragmentée, et aujourd’hui l’Est et le Sud de la Libye sont un sanctuaire de camps de formation de djihadistes. Ils vont ensuite se répandre non seulement au Mali, mais aussi au Tchad, au Burkina Faso et dans toute la bande sahelo-saharienne sinon dans toute l’Afrique de l’Ouest, avec des groupes comme Boko Haram, les Shebabs, en augmentant ainsi les zones d’insécurité totale.

Dans votre livre vous proposez une grille de lecture qui pourrait sembler pessimiste sur le court terme ; en revanche, elle a le mérite d’être très audacieuse car elle se fonde sur un raisonnement rigoureux qui va à l’encontre des idées dominantes…

Aujourd’hui je dis qu’il faut renverser le paradigme, en n’analysant plus le terrorisme comme une crise, un accident ou un phénomène extraordinaire, sinon une pathologie, mais au contraire comme quelque chose d’ordinaire, de normal, dont les logiques et les machines se sont inscrites au coeur même de la normalité de la mondialisation économique, commerciale et financière.
Depuis la fin de la Guerre froide, avec la révolution numérique et les nouvelles technologies (réseaux numériques et autres Big Data et Clouds computing), la multiplication des crises au Proche et Moyen Orient, en Afrique et ailleurs connaît une duplication et re-duplication où l’on voit interagir syndicats du crime, cartels de la drogues, Etats faillis et groupes terroristes, dans des logiques constitutives d’une économie politique : l’économie politique de la terreur dont s’accommode parfaitement l’économie politique globale.
Aujourd’hui, la mondialisation a trois conséquences majeures : elle casse les Etats-nation, les services publics et les politiques de redistribution sociale. La mondialisation contemporaine, c’est la course à l’argent d’abord ! Eh bien, cette course à l’argent a un besoin vital, essentiel et consubstantiel du terrorisme. D’où le titre de mon ouvrage, Terrorisme, la face cachée de la mondialisation1, cherchant à remonter aux causes profondes d’un terrorisme qui s’est imposé comme une variable absolument nécessaire au fonctionnement des mécanismes de la mondialisation contemporaine.
Je cite souvent le constat de l’ethnologue et essayiste français Georges Bataille qui, dès 1957, dans son essai fameux – La Part maudite – expliquait que tout phénomène d’expansion économique a son revers, sa part maudite de gaspillage qu’il appelait « consumation ». Aujourd’hui, le terrorisme est devenu cette part de consumation du capitalisme mondialisé. Tout comme Lénine parlait d’ « impérialisme, stade suprême du capitalisme », on pourrait tout aussi bien parler du terrorisme comme d’un stade suprême de la mondialisation…

Vous affirmez aussi que les médias participent d’une certaine façon au phénomène du terrorisme, en relayant des éléments sensibles liés aux attentats. Pouvez-vous nous en expliquer davantage ?

Le terrorisme, c’est terroriser. C’est utiliser des armes diverses dans un rapport de force asymétrique. Lorsqu’un groupe terroriste passe à l’acte et fait acte de terreur, il est clair que cet acte doit être relayé à travers un processus de communication, le plus largement possible, voire même à travers une communication de masse. Ainsi, l’événement terroriste, forcément très localisé, prend une ampleur plus large, sinon planétaire relayé par les moyens de communication modernes d’aujourd’hui.
Il y a forcément un rapport ambigu entre la propagation et l’effet recherché par le terrorisme, c’est une très vieille question. Souvenez-vous des unes de la presse comme Le Petit Illustré ou autres, dessinant les bombes des anarchistes du 19ème siècle. Plus récemment encore, quand vous prenez les attentats de 1995 en France dans le RER et dans le métro, ces attentats étaient commis à 19h00 ou 19h15. Les auteurs s’étaient ainsi assurés de faire l’ouverture du journal de 20 heures.
On voit aujourd’hui comment l’organisation « Etat Islamique »/ Dae’ch, s’est dotée de plusieurs centaines de sites internet. Elle dispose même d’un hebdomadaire en langue française – Dabiq, le nom de la ville syrienne où différentes traditions sectaires annoncent l’apocalypse -, réalisé de manière très professionnelle, avec des conseillers en communication qui sont basés en Grande Bretagne, aux Etats-Unis et dans le Golfe…
Vieille équation terrorisme/presse, on constate que la communication constitue l’une des dimensions incompressibles du phénomène terroriste dans ses liens avec l’extérieur. En réaction, sinon en symétrie, les autorités chargées d’actionner les différents moyens de riposte du contre-terrorisme produisent – elles-aussi – une communication extérieure et à usage interne, à destination du grand public.
Il est clair que les rédactions privées et publiques ont, en la matière, une grande part de responsabilité. La plupart du temps aujourd’hui, on est condamné au spontané, à une immédiateté (qui annule la médiation nécessaire à l’analyse et à la compréhension). Les chaînes de télévision en continu ou les grands journaux comme Le Soir ou La Libre à Bruxelles, ou encore Le Monde ou Libération, se font trop souvent les complices des groupes terroristes actuels, de leur idéologie qui se nourrit de cette résonnance qui n’est pas questionnée. La plupart des médias traite le terrorisme dans ses effets les plus spectaculaires et émotionnels sans véritablement chercher à remonter à ses causes profondes.

Comment expliquez-vous cet échec de nos sociétés démocratiques en ce qui concerne le droit à l’information ?

Trop peu de médias s’efforcent de remonter aux causes, puisque le faire mérite plus de temps, d’espace, d’investigation, donc d’expertise réelle. Et celle-ci a, aussi, un coût ! Travailler correctement sur les causes profondes du terrorisme nécessite des enquêtes minutieuses, des reportages de terrain qui demandent des connaissances historiques et anthropologiques des lieux et temps dans lesquels le problème se développe, perdure, se répète et se transforme. Cet investissement journalistique demande des moyens qui s’inscrivent dans la durée. Malheureusement, les modèles économiques de nos médias nationaux ne peuvent relever ce défi…
Quand bien même les moyens seraient là, le voudraient-ils ? Rien n’est moins sûr, et je ne sombre pas dans la conspirationnisme, car la remontée aux causes profondes du terrorisme contemporain réclame aussi certaines analyses politiques parfaitement incompatibles avec les a priori idéologiques de nos médias mainstream.
La plupart du temps, ces sociétés privées et publiques ne font que relayer les mêmes blablas, les mêmes témoignages éplorés et les discours convenus sur « les réponses au terrorisme », judiciaires ou autres. Après un acte terroriste, la totalité des pouvoirs exécutifs et législatifs du monde adoptent de nouvelles lois. En France, depuis 2012, on a aligné une douzaine de textes de loi qui, aussitôt prononcés, ont été mal appliqués voire pas appliqués. Donc, les médias accompagnent ces discours sans faire un travail sérieux, sans déconstruire les rationalités de la propagation des idéologies radicales ; sans enquêter sur les structures de recrutement et les opérateurs-acteurs des financements du terrorisme contemporain.
Bref, on parle beaucoup sans vraiment ouvrir les enquêtes nécessaires ad hoc, susceptibles de servir de base à l’élaboration des ripostes appropriées. La problématique du financement du terrorisme est sur la table depuis plus de trente ans. Elle empile plusieurs étages. On sait très bien que ce n’est pas l’acte même ou le passage à l’acte qui coûte cher (les attentats du 11 septembre 2001 ont coûté moins de 500 000 dollars).
La plupart des actes terroristes dans leur phase opérationnelle ne coûtent pas cher! Ce qui coûte vraiment cher c’est l’amont, c’est-à-dire le recrutement des activistes, leur formation, la prise en charge des assurances de leur famille dans les cas des attentats suicides ou des opérations chirurgicales esthétiques au Brésil, au Liban ou ailleurs pour qu’ils changent de visage… Tout cela coûte bien plus cher que le passage à l’acte en lui-même.

Admettons que la plupart des médias n’aient pas eu le temps ni les moyens de traiter ce sujet aux ramifications complexes. Pourtant, vous avez été parmi les analystes qui ont alerté très tôt sur les sources de financement du terrorisme contemporain…

En effet, j’ai travaillé sur l’attentat de Louxor de novembre 1997 en Egypte où 63 touristes ont été découpés à coup de machettes par des terroristes de la Gami’a Islamiya. Sur ces 63 touristes, 35 étaient des ressortissants suisses. Le tour opérateur s’appelait Hôtel-Plan. A l’époque je travaillais pour la Télévision suisse romande (TSR). Mon patron – Claude Torracinta – a eu l’intelligence de détacher une équipe de journalistes et de réalisateurs qui a ainsi pu travailler durant six mois de manière approfondie sur cet acte terroriste de Louxor, afin de remonter les filières des Gami’a Islamiya et de leurs financements.
On a ainsi pu débusquer la société Al-Taqwa, qui à l’époque était la banque des Frères musulmans, interdite en Egypte en 1983. Elle s’était aussi implantée aux Bahamas. D’autres filiales et des sociétés fiduciaires s’étaient installées en Suisse, notamment au Tessin à Lugano, à Genève et ailleurs en Europe en partenariat avec de grandes banques occidentales.
Tout cela avec l’appui des banques saoudiennes dont je tairai le nom pour éviter de nouveaux procès, puisque j’ai eu plusieurs procès dans cette lutte que j’ai menée contre les banques et les opérateurs financiers saoudiens qui financent l’expansion du wahhabisme et du salafisme, voire directement des groupes armés. Donc l’Arabie Saoudite reste responsable au premier chef, bien avant le Qatar et tout autre Etat dans le monde. La monarchie wahhabite et ses satellites sont responsables de cette expansion du « terrorisme islamiste » dans le monde depuis plus de trente ans.

A l’époque vous aviez déjà écrit un livre, intitulé « Les dollars de la terreur », publié en 1998. Quel accueil ont eu vos recherches auprès des médias dominants et ses soi-disant experts ?

Ce livre est sorti avec un succès d’estime, manifesté par quelques spécialistes. Evidemment, il n’a pas interpellé les pouvoirs publics, qui, dans le même temps, continuaient à entretenir de très juteuses relations commerciales avec l’Arabie Saoudite et les autres monarchies pétrolières du Golfe.
La deuxième raison de ce silence poli, au-delà de l’aspect financier, c’est la et les dimensions stratégiques du phénomène. Dans la mesure où l’Arabie Saoudite et les pays du Conseil de la Coopération du Golfe (CCG) sont arrimés aux Etats-Unis et se rapprochent d’Israël contre leur ennemi commun – un grand défi régional qui s’appelle l’Iran -, il est bien clair que dénoncer la finance du terrorisme, au premier rang desquels agissent les bailleurs de fonds wahhabites, devient effectivement très politiquement incorrect. Cela affaiblit le front commun que les Etats-Unis essaient de construire contre l’Iran depuis sa Révolution Islamique en 1979.
La troisième raison pour laquelle ce livre – cette enquête sur le financement du terrorisme qui est sorti quelques années avant les attentats du 11 septembre – n’a pas intéressé grand monde, c’est qu’elle met directement en cause plusieurs appareils d’Etat américains, à commencer par les services spéciaux qui ont recruté et formé des milliers de djihadistes pour aller lutter en Afghanistan contre l’armée soviétique.
Ce scandale – le binladengate – s’est amplifié par la suite, après le retrait soviétique en 1989 suite à la chute du mur de Berlin, parce que les mêmes services américains ont continué à employer ces djihadistes – leurs djihadistes – en Asie centrale, au Yémen, au Proche et Moyen Orient et ailleurs. Evidemment, expliquer et dénoncer cette réalité n’était pas très soutenu ni encouragé, même par les médias les plus irrespectueux…

Mais peu après, les mentalités vont être un peu plus réceptives…

Oui, après les attentats du 11 septembre, le livre a été traduit aux Etats-Unis et a eu plus d’écho. Avec quelques-unes de mes sources, on a pu expliquer davantage quel a été le rôle de l’Arabie Saoudite, du Koweït, des Emirats Arabes Unis et du Qatar dans ces processus-là. Maintenant il est plus admis par le grand public et les autorités politiques que le rôle de l’Arabie Saoudite depuis 30 ans est central et demeure dans les mécanismes de financement du terrorisme islamiste.
Cette compréhension, cette dénonciation, commence à porter ses fruits, et à créer des problèmes à tous ces gens qui font du commerce et du business avec l’Arabie Saoudite, à commencer par Donald Trump voire même d’autres pays européens dont la France. Raison pour laquelle il fallait inventer un leurre qui porterait toute l’actualité du financement sur le… Qatar, pour dédouaner et blanchir l’Arabie Saoudite et les autres membres du CCG. Mais c’est un tour de passe-passe qui ne convainc personne.

Pourtant on a pu remarquer une certaine convergence dans les stratégies de l’Arabie Saoudite et du Qatar, par exemple dans le scénario du conflit syrien et au Yémen… Peut-on dire que ces pays poursuivent les mêmes objectifs sur le plan de la politique extérieure ?

Cette affaire de financement du terrorisme, voire de rivalités entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, est une affaire de famille pour les monarchies pétrolières du Golfe qui sont toutes peu ou prou impliquées. Ce n’est pas seulement l’affaire du Qatar, du Koweït ou de l’Arabie Saoudite, ces rationalités concernent l’ensemble de la finance islamique et de ses acteurs, avec le prélèvement de la zakat, la collecte des dons et leurs utilisations via, par exemple, la Banque islamique de développement, l’Organisation de la Conférence Islamique et les différents outils de multilatéralisme islamique dominés par l’Arabie Saoudite, sans compter une myriade d’ONGs où l’on retrouve les Frères musulmans et leurs devantures caritatives européennes.
Cette structuration rhizomatique (ayant des ramifications souterraines – NDLR) est largement transnationale et profite des paradis fiscaux occidentaux et des places offshore dans le monde qui, je vous le rappelle, sont majoritairement sous pavillon américain et britannique.
Le dossier du financement du terrorisme relève d’une problématique en millefeuille qui ne saurait relever que du seul Qatar. Vous avez raison de mentionner la proximité idéologique et politique du Qatar et de l’Arabie Saoudite, car ces deux pays partagent la même doctrine théologico-politique : le wahhabisme. Le problème c’est que le Qatar est tout petit et l’Arabie Saoudite très grande. C’est la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. La rivalité entre ces deux pays est ancienne. Ce tronc commun du wahhabisme fait qu’ils sont toujours très impliqués dans le soutien à des groupes terroristes sunnites, non seulement en Irak et en Syrie, mais aussi au Yémen et dans la répression contre la population chi’ite de Bahrein.
Historiquement, dès l’instant où elle a été interdite par Nasser (à partir de 1956), la Confrérie des Frères musulmans et ses principaux cadres se sont réfugiés en Arabie Saoudite et ont bénéficié de largesses et de la générosité pécuniaire du Roi Fayçal, qui a donné de l’argent aux deux principaux responsables de l’époque, Saïd Ramadan, et Youssef Nada, qui était un banquier, pour s’implanter hors du monde arabo-musulman, en Europe et particulièrement à Munich, puis à Genève à partir de 1961. Ils ont choisi de s’implanter d’abord à Munich en 1957, parce que les Frères musulmans avaient noué des liens pendant la Seconde Guerre Mondiale avec les agents des services secrets du IIIème Reich allemand. Ils ont ainsi créé un premier centre à Munich cette année-là, et ensuite il y a eu l’ouverture du Centre islamique des Eaux Vives à Genève en 1961, qui est toujours dirigé par Hani Ramadan. A partir de là, les Frères musulmans ont beaucoup essaimé en Europe, créant des officines, des sociétés caritatives, des centres culturels en France (dans la région lyonnaise), en Belgique et ailleurs.
C’est donc l’Arabie Saoudite qui a favorisé l’expansion internationale des Frères musulmans, jusqu’à ce que les Frères musulmans commencent à créer des problèmes et à contester la monarchie des Saoud dans la Péninsule arabique et le reste du monde arabo-musulman. Si bien que, à partir des années 1980, la monarchie saoudienne a commencé à se méfier des Frères qui, progressivement, ont choisi d’autres lieux d’implantation. Ce fut le cas notamment du Qatar, où M. Qardawi – porte-parole internationale des Frères – pouvait répandre ses messages de haine dans le monde entier par l’intermédiaire de la chaîne de télévision Al-Jazeera. De la même façon, la chaine Al-Jazeera a été le vecteur de communication d’Oussama Ben Laden, comme elle l’a été de la propagande de Dae’ch et d’autres mouvements.
A partir des années 1990, il est clair qu’une mutation s’est opérée en Arabie Saoudite. Sa diplomatie du chéquier s’est mise à soutenir et financer davantage les groupes salafistes intervenant surtout hors de ses frontières : en Indonésie, en Asie centrale, du Proche Orient à la Corne de l’Afrique, de l’Afrique Subsaharienne jusqu’à l’Europe. Tandis que le Qatar, lui, s’est plutôt spécialisé dans l’accueil des Frères musulmans et leurs filiales internationales. Les Frères musulmans et le wahhabisme sont les deux filiations idéologiques du terrorisme contemporain. Ces deux filiations restent très proches, voire communes par beaucoup d’aspects.
On voit comment les bailleurs de fonds saoudiens et qataris ont favorisé l’émergence de l’organisation « Etat islamique » ou Dae’ch, avec l’aide des services spéciaux turcs dès la chute de Bagdad au printemps 2003. A partir du démantèlement de l’Irak en 2003, Abu Moussab Al Zarqawi sera le premier chef de cette organisation qui s’installe au Kurdistan d’Irak. Comme par hasard, cette organisation s’implante à côté des services israéliens et américains qui laissent prospérer Abu Moussab Al Zarqawi et ses tueurs… On peut se demander pourquoi ! Ensuite, Zarqawi deviendra l’une des principales menaces de la région et provoquera un schisme entre la Qaïda et ce qui deviendra Dae’ch à partir de 2012-13, qui va déboucher sur la prise de Mossoul en juin de 2014 et la proclamation du califat le 29 juin 2014.
Dans toute cette évolution, cette reconfiguration rizhomatique post-Qaïda, on assiste à l’émergence d’un nouveau type de terrorisme avec l’organisation « Etat islamique ». L’Arabie Saoudite a une responsabilité, tout comme le Qatar, le Koweït, les Emirats Arabes Unis, les bailleurs de fonds égyptiens et les services spéciaux israéliens, turcs et américains notamment. Donc, il est clair que ce n’est pas simplement en accusant le Qatar qu’on adopte une posture pertinente et responsable.

Pensez-vous que la récente rupture des liens diplomatiques entre le Qatar et ses pays voisins pourrait aider à débloquer certains conflits dans la région ?

Non, cela ne va rien débloquer du tout. Cette mise en accusation internationale est un maquillage qui a été largement inspiré par le Pentagone afin de dédouaner et blanchir l’Arabie Saoudite. J’étais à Téhéran le 19 mai, le jour de l’élection présidentielle iranienne, qui a été une élection démocratique exemplaire pour beaucoup de pays, avec l’élection de Hassan Rohani avec 60 % des suffrages d’un électorat qui avait voté à 70%, ce qui est quand même assez unique dans cette région. Il est clair qu’il n’y a jamais d’élections démocratiques ni en Arabie Saoudite, ni au Qatar, ni au Koweit ni ailleurs dans la région…
Eh bien, le lendemain même de cette élection présidentielle iranienne qui reconduisait le président Hassan Rohani, Donald Trump était à Riyad, aux côtés du roi Salman d’Arabie ayant convoqué un sommet d’une cinquantaine de pays sunnites avec 37 chefs de gouvernement et représentants de ces pays. Le président américain en a profité pour décréter une alliance sunnite contre l’Iran. Il a même accusé l’Iran de soutenir le terrorisme !!!
Certes, l’Iran a des accords stratégiques et militaires connus avec la Russie, la Syrie et le Hezbollah libanais et donc, défend ses intérêts et une vision géopolitique du Proche et Moyen-Orient qui n’est pas celle de Washington et Tel-Aviv. C’est la raison pour laquelle – et depuis Riyad – Donald Trump décrète qu’il faut encercler l’Iran, voire lui faire la guerre… Certains de ses conseillers lui ont quand même dit qu’il poussait le bouchon un peu loin, parce que déclarer cela depuis Riyad, qui demeure quand même l’épicentre du terrorisme, « c’est un peu paradoxal, sinon franchement contradictoire… »

Comment définiriez-vous alors cette déclaration de lutte contre le terrorisme de Donald Trump en visite en Arabie Saoudite ?

C’est une opération de pure communication montée par le Conseil de Coopération du Golfe pour isoler le Qatar. C’est de la com’ pour blanchir et excuser le fait que Donald Trump continue à vendre des milliards de dollars d’armement à l’Arabie Saoudite, qui investit simultanément des milliards aux Etats-Unis pour acheter leur soutien. La boucle est bouclée. Ce cercle qui n’est pas vertueux mais purement affairiste, nécessiterait un peu d’être remis à plat. Dans cette affaire, Washington a surtout cherché à disculper l’Arabie Saoudite de tout lien avec le financement du terrorisme.
Or, aujourd’hui, qui continue à acheter Les mercenaires tchétchènes, chinois, européens et africains qui sont engagés en Syrie et en Irak, si ce n’est l’Arabie Saoudite ? Certes, le Qatar aide les djihadistes de l’Afrique subsaharienne, notamment en Libye et dans d’autres pays de la zone. Mais l’Arabie Saoudite n’est pas plus vertueuse que le Qatar dans ces opérations. Et le fait qu’un certain nombre d’Etats arabes rompent leurs relations diplomatiques avec Doha ne va certainement pas permettre de trouver une solution ou d’améliorer la situation des guerres civilo-globales en Syrie, en Irak, au Yémen, au Bahreïn ni dans les crises de la bande sahelo-saharienne, sans parler des réseaux dormants des pays européens, à commencer par la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne et la Belgique.
Je voudrais insister sur Bahreïn où perdure une situation extrêmement dramatique dont personne ne parle pour des raisons, là aussi, d’intérêt financier. Bahreïn est quasiment un état saoudien rattaché à l’Arabie Saoudite par un pont et une autoroute, et où les mouvements de la population majoritairement chi’ite sont réprimés dans le sang : arrestations massives et tortures sont quotidiennement menées par l’armée saoudienne, avec l’aide des services spéciaux américains. A Bahreïn est installé l’état-major de la Vème flotte américaine.

Dans “Terrorisme, la face cachée de la mondialisation”, vous indiquez quelques pistes d’action pour enrayer l’inquiétante évolution actuelle. Pourriez-vous revenir là-dessus ?

Revenir toujours à quelque chose d’absolument essentiel. Aux lendemains du 11 septembre 2001, j’ai eu la chance d’accompagner le ministre français des Affaires étrangères de l’époque – Hubert Védrine – à l’Assemblée générale des Nations unies, qui avait été décalée en novembre en raison des attentats.
Hubert Védrine a fait un discours-événement qui n’a pas beaucoup plu aux Américains, parce qu’il a dit en substance : écoutez, si on veut lutter efficacement contre le terrorisme, il faut d’abord assécher son terreau, les réseaux financiers et idéologiques. Mais parallèlement, il faut intervenir diplomatiquement pour essayer de résoudre par la politique et la diplomatie les crises du Proche et Moyen Orient, au premier rang desquels le conflit israélo-palestinien…
Il est clair que ce conflit – en dépit de la propagande de la presse occidentale qui l’a transformé après le 11 septembre 2001 en une question purement sécuritaire et de lutte anti-terroriste -, demeure central et vital pour l’ensemble du monde arabo-musulman. Le conflit israélo-palestinien demeure l’épicentre des crises, des malentendus, des deux poids deux mesures appliqués à la région.
Essayez d’expliquer à la rue arabe que l’OTAN bombarde Belgrade en dehors de toute résolution des Nations Unies, que les Occidentaux mènent des guerres soi-disant « humanitaires » en Afghanistan, en Irak, en Libye et ailleurs, pour la promotion de la défense des droits de l’homme et la démocratie, alors que, quotidiennement, la soldatesque israélienne tue des enfants palestiniens dans les Territoires occupés. Depuis 1948, depuis la création d’Israël, il y a eu pas moins de 450 résolutions du Conseil de Sécurité, de l’Assemblée Générale et de la Commission des droits de l’homme, alors que pas une seule n’a été appliquée, sauf partiellement, la 475, avec le retrait d’Israël du Liban sud en juillet 2000…
Je ne dis pas qu’il suffit de résoudre d’une manière équitable et en justice le conflit israélo-palestinien pour éradiquer le terrorisme. Mais en tout cas, il est clair que la gestion et la résolution politique et diplomatique du conflit israélo-palestinien par la reconnaissance d’un Etat palestinien libre avec continuité territoriale et avec Jérusalem pour capitale, serait susceptible d’atténuer l’un des référents centraux et symboliques du terrorisme islamiste.

Et quels sont les chantiers à creuser au sein même de nos sociétés ?

Après la résolution du conflit israélo-palestinien et la casse des filières internationales du financement du terrorisme, les principaux chantiers à ouvrir concernent les dysfonctionnements internes de nos propres sociétés. Dans cet impératif catégorique de remonter aux causes, j’insiste sur le fait qu’on ne bombarde pas une idéologie : face à une idéologie radicale il faut opposer des contre-récits et d’autres grands récits structurants. Sans aborder les programmes de déradicalisation, il faut comprendre pourquoi autant de jeunes français, allemands, belges et britanniques s’enrôlent dans les katibas de Dae’ch en Syrie et en Irak.
L’origine de cette migration mortifère est à mettre au compte des dysfonctionnements de nos propres sociétés dans des quartiers de non-droit où même les pompiers ne mettent pas les pieds. Je pense aussi à la situation carcérale dans les prisons, où les frères Kouachi, les auteurs de l’attentat de janvier 2015, peuvent rencontrer Djamel Beghal qui est le Franco-algérien le plus élevé dans l’ancienne structure de la Qaïda… Aberration totale ! Comment de petits délinquants qui n’ont pas mis le pied au Proche Orient, qui sont de purs produits de la société britannique, peuvent ainsi se radicaliser (souvent en prison) avant de passer à l’acte en Grande Bretagne et ailleurs ?
Le troisième problème qui renvoie à nos propres dysfonctionnements, c’est l’école, qui ne fabrique plus des citoyens qui s’intègrent, mais au contraire, qui conforte et reproduit les logiques de marginalisation sociale. Et le dernier niveau, on en a parlé, c’est la presse, qui continue à entretenir les méfiances sinon les haines communautaires, dans sa précipitation et sa volonté de faire du catastrophisme, ou bien de nier les problèmes. D’un côté les médias relaient la propagande des groupes terroristes et de l’autre côté ils nient la réalité et refusent de voir les vrais problèmes internes à nos propres sociétés.
Ce n’est pas seulement la presse mais aussi les quartiers, l’école, les prisons, qui sont autant de chantiers pour essayer de moderniser et réactiver le contrat social de base qui fait que des gens d’origines culturelles différentes puissent vivre dans un même pays, répondant aux mêmes devoirs et observant les mêmes règles. En définitive, il s’agit de travailler sur toutes les dimensions susceptibles de consolider le pacte républicain et les machineries du « vivre ensemble » au détriment des pratiques communautaires qui ne sont pas compatibles avec la préservation des libertés civiles et politiques.

  1. Terrorisme, la face cachée de la mondialisation. Editions Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2016.

lundi 3 juillet 2017

De quoi la gouvernance est-elle le nom ? Par Olivier Starquit / Of what the governance is the name ? By Olivier Starquit

La gouvernance, un terme très à la mode dans nos institutions publiques... Ci-dessous, petit article d'auto-défense intellectuelle.

source : http://www.barricade.be/sites/default/files/publications/pdf/olivier_-_gouvernance.pdf

COMMENT CET OBJET POLITIQUE S’EST-IL IMPOSÉ ? LA GOUVERNANCE
EST-ELLE TOXIQUE POUR LA DÉMOCRATIE ? ET QUELS DANGERS RECÈLE CE
« PETIT PUTSCH CONCEPTUEL 1 » ?

«Les mots sont importants et vivre dans l’omission de cette évidence laisse la voie libre aux plus lourds stéréotypes, amalgames, sophismes et présupposés clôturant la pensée et la création mieux que ne le ferait la plus efficace des censures 2 » clame le Collectif Les mots sont importants sur son site. Prenons ainsi le terme « gouvernance» qui prolifère aujourd’hui comme une mauvaise herbe. La gouvernance est terme utilisé en ancien français (au xiiie siècle) comme équivalent de « gouvernement» (l’art et la manière de gouverner). Mais il nous est revenu insidieusement de Grande-Bretagne, forte de nouvelles connotations. À la fin des années 80, le mot est présent dans les discours de la Banque mondiale, et est repris par le Fonds monétaire international (FMI) et par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Il a entre-temps mué en un concept extrêmement malléable qui permet de redéfinir a minima le rôle de l’État par la promotion d’une « gestion néolibérale de l’État qui se traduit par la déréglementation et la privatisation des services publics 3 ». Elle signifie désormais l’art de gouverner sans gouvernement, une nouvelle façon de gouverner la société qui se caractérise par une prise de décision mise en réseau où tout le monde est partenaire de tout le monde 4 . Ce faisant, le terme substitue au gouvernement tel que nous le connaissions un mode d’intervention à l’intersection de la sphère économique, la sphère publique et la sphère associative.

Outre la tournure un tant soit peu démagogique de cette représentation des choses (nous serions tous acteurs mais certains sont plus acteurs que d’autres, pour paraphraser George Orwell dans La Ferme des animaux 5 ), cette manière de penser l’action publique induit aussi une certaine dilution des responsabilités. «La notion de gouvernance efface toute rigueur en matière de responsabilité des décideurs: elle n’est plus celle d’individus en particulier, occupant des fonctions précises, mais celle de défaillances ponctuelles d’un système de « gouvernance» ou d’une de ses parties. Toute responsabilité individuelle est désormais diluée par ce concept insaisissable, dont la fonction […] est de dégager le dirigeant individuel et les opérateurs sous ses ordres de tout souci éthique 6 .» Elle promeut en quelque sorte un évanouissement de la politique. Ses partisans « associent le terme à l’élaboration de nouvelles techniques de gouvernement et à la substitution de l’action unilatérale de l’État par un mode plus consensuel et pluraliste de formulation de la norme 7 »

La gouvernance cherche « à ranger la chose publique au rang des vieilleries et à la remplacer par l’ensemble des intérêts privés, supposés capables de s’auto-réguler. C’est précisément en cette autorégulation des intérêts privés que consiste la gouvernance politique 8 ». Plus besoin d’État puisque «la gouvernance conduit à remplacer les normes juridiques (décidées par les pouvoirs publics représentant le peuple) par des normes techniques (créées par des intérêts privés): codes de conduite, labels, normes comptables privées, normes ISO… Dans la conception de la gouvernance, l’État n’exprime lui-même aucun intérêt général et doit se borner à arbitrer entre des intérêts particuliers » 9 . Autre - ment dit, cette dilution «disqualifie l’État tout en privatisant la délibération politique 10 ».

Mais cette dilution se manifeste également par d’autres méthodes. Ainsi, outre une hypertrophie du pouvoir exécutif et la perte de toute substance du travail législatif parlementaire, la gouvernance penche résolument en faveur d’un partenariat avec d’autres acteurs comme par exemple la fameuse société civile, alors mise en concurrence avec le Parlement. Or la société civile n’est ni élue, ni représentative…

La société civile 

Qu’est-ce donc que cette société civile ainsi appelée à la rescousse? Le Livre blanc de la gouvernance européenne la définit comme suit: ce sont «les organisations syndicales et patronales (les partenaires sociaux), les organisations non-gouvernementales (ONG), les associations professionnelles, les organisations caritatives, les organisations de base, les organisations qui impliquent les citoyens dans la vie locale et municipale avec une contribution spécifique des églises et des communautés religieuses 11 ». Cette société civile englobe donc toutes les associations privées qui se réclament de l’intérêt public en se substituant aux pouvoirs publics (ONG, associations charitables religieuses…).

Comme nous le constatons, elle devient partie intégrante de la représentation politique et du processus de décision, se substituant ainsi à la souveraineté populaire et au vote des citoyens. Ce processus revient à privatiser la décision publique, d’autant plus qu’une addition d’intérêts privés ne constitue pas l’intérêt général ! De plus, derrière la société civile se cache bien souvent l’efface - ment de la frontière entre le public et le privé.

En outre, la définition donnée dans le Livre blanc témoigne bel et bien du bric-à-brac disparate que représente cet ovni sémantique qu’est donc la société civile: il ne faut pas être grand clerc pour subodorer et constater que l’apport du lobby des employeurs européens sera autrement valorisé que celui d’un syndicat ou d’un mouvement associatif. Au mieux, ces derniers bénéficieront d’une écoute polie. Ainsi, «le recours à la très nébuleuse société civile permet de valoriser comme acteurs politiques fondamentaux les entreprises commerciales et financières et leurs multiples cabinets d’experts 12 . »

La gouvernance, en décrivant comme « vertueuse la prise de décision dans des forums et lieux qui échappent à la sanction du vote populaire… contribue à un affaiblissement du contrôle démocratique 13 » et tend un piège à la démocratie. «Elle se présente comme un élargissement de la démocratie par une meilleure participation de la société civile, alors même qu’elle est en train de détruire le seul espace où les individus peuvent accéder à la démocratie: en devenant citoyens et en cessant d’être de simples représentants d’intérêts particuliers 14 . »

Le danger est grand, car le recours au concept de gouvernance, qui vise en fait à «délégitimer les techniques de la démocratie représentative 15 », représente «le point nodal d’un programme politique conservateur qui concurrence le modèle de l’État-nation basé sur la démocratie représentative afin d’œuvrer à la mise en place d’un nouveau régime politique antagonique à la démocratie 16 ».

Cette invocation incantatoire de la société civile offre en outre l’avantage d’arracher un consensus par un pseudo-débat sur des projets arrêtés préalablement par les pouvoirs exécutifs en place (gouvernements, Conseils des ministres européens), et, autre avantage non négligeable, de substituer au peuple experts et notables. Ce recours aux experts est une véritable négation de la politique, assimilant celle-ci à une pure et simple gestion aussi rationnelle que possible de la société.

Ce modèle promu par la gouvernance induit par conséquent une dynamique de dépolitisation qui implique que pouvoir et fonctions politiques peuvent dis - paraître au bénéfice d’une simple « administration des choses».  En somme, «la gouvernance traduit bien la destruction de ce qui impliquait une responsabilité collective, c’est-à-dire la politique. Il ne s’agit plus de politique mais de gestion et d’abord de gestion d’une population qui ne doit pas se mêler de ce qui la regarde 17».

Outre l’accent mis sur la gestion, la gouvernance se caractérise également par une focalisation du débat sur les instruments et moyens d’une action politique à entreprendre et non sur l’action en tant que telle. En résumé, les problèmes politiques se muent en questions techniques. Puisque il ne s’agit plus de gouverner, mais de gérer, la technique donne un sceau d’inéluctabilité aux décisions prises.

Enfin la gouvernance vise, sous couvert de décisions techniques prises au consensus, à neutraliser le débat politique: «la substitution assez récente de la notion de gouvernance à celle de pouvoir vise à laisser entendre que personne n’a ou ne détient de pouvoir, que toute décision est issue des nécessités objectives de situation... À aucun moment n’est structurée une situation de débat où s’affronteraient des conceptions opposées du bien commun. Tout est contractuel, négocié, accepté. Ce que nous imposons c’est ce que vous avez voulu. Qui nous? Qui vous? Personne 18 . »

En somme, la gouvernance est la traduction politique du consensus technocratique et néolibéral 19. Et c’est ainsi que nous assistons à la mise en place d’une société consensuelle qui assurera logiquement l’hégémonie idéologique.

Est-ce grave, docteur ?

Oui, car «le retrait des peuples de la sphère politique, la disparition du conflit politique et social permet à l’oligarchie économique, politique et médiatique d’échapper à tout contrôle 20 ». Un autre danger de ce processus régressif est le désenchantement qu’il pourrait engendrer à l’égard de la politique en général et de la démocratie en particulier. Or, le conflit est nécessaire et consubstantiel au bon fonctionnement de la démocratie. Ce dont cette dernière a besoin est d’une «sphère publique où des projets hégémoniques différents peuvent se confronter 21.»

Les mots sont importants, surtout quand certains d’entre eux constituent un obstacle à la reconquête de l’imaginaire. Une conclusion plus positive serait de poser le constat selon lequel l’imposition du concept de gouvernance « aura au moins permis que la question de la citoyenneté soit reposée [et]… devienne le ferment du renouvellement d’un débat public le plus souvent languissant et convenu 22.»

Olivier Starquit, décembre 2011

1 Nous empruntons cette formulation à Philippe Arondel & Madeleine Arondel-Rohaut, in
Gouvernance, une démocratie sans le peuple, Paris, Ellipses, 2007.
2 http://lmsi.net
3 Jacques B. Gélinas, Dictionnaire critique de la globalisation, Montréal, Éditions Ecosociété,
2008, p. 151.
4 Ce concept pragmatique est aujourd’hui tellement en vogue qu’il est utilisé à toutes les sauces:
on parle de gouvernance locale, de gouvernance urbaine, de gouvernance territoriale, de
gouvernance européenne, de gouvernance mondiale, le dernier en date étant la gouvernance
économique européenne (un bel euphémisme pour dire politiques d’austérité)…
5 Une variante : en tant que partenaires, nous sommes tous dans le même bateau, mais quelquesuns
trustent le salon et la majorité végète dans les soutes. 
6 Georges Corm, Le nouveau gouvernement du monde, Paris, La Découverte, 2010 p. 206.
7 John Pitseys, «Le concept de gouvernance», Etopia, p. 63. 
8 Dany-Robert Dufour, Le divin marché, Paris, Denoël, 2007, p. 155. 
9 Thierry Brugvin, «La gouvernance par la société civile: une privatisation de la démocratie?»
In Quelle démocratie voulons-nous? Pièces pour un débat, Alain Caillé (dir.) Paris,
La Découverte, Paris, 2006, p. 74
10 John Pitseys, op.cit.
11 Commission européenne, Gouvernance européenne. Un livre blanc, Bruxelles, 25 juillet
2001, COM (2001) 428 final, 40 p.
Disponible sur http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/site/fr/com/2001/com2001_0428fr01.pdf
À noter l’usage des partenaires sociaux à la place d’interlocuteurs sociaux !
12 Corinne Gobin, «Gouvernance» in Pascal Durand (dir.), Les nouveaux mots du pouvoir,
abécédaire critique, Bruxelles, Aden, 2007, p. 266
13 Barbara Delcourt, Nina Bachkatov & Christopher Bickerton, « Complexification du
monde et exigences minimalistes de la narration » In Science politique et actualité, actualité de
la science politique, Régis Dandoy (dir.). Louvain-la-Neuve,
Éditions Academia Bruylandt,
2011, p. 250
14 Dany-Robert Dufour, op. cit., p. 161
15 Philippe Arondel, Madeleine Arondel-Rohaut, Gouvernance, une démocratie sans le peuple, Paris, Éllipses, 2007, p. 175 .
16 Corinne Gobin, op. cit., p. 265 .
 17 Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient. Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2009, p. 67 . 
18 Alain Caillé, «Un totalitarisme démocratique? Non le parcellitarisme» In Quelle démocratie voulons-nous? Pièces pour un débat, Alain Caillé (dir.) Paris, La Découverte, Paris, 2006, p. 96 . 
19 Ce consensus mou qui n’est pas celui issu du conflit mais qui le précède et lisse les positions avant que le débat ait pu avoir lieu.
20 Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive, entretiens et débats 1974-1997, Paris, PointsSeuil, 2005, p. 28. La constitution de gouvernements technocratiques en Grèce et en Italie illustre à merveille cette évolution néfaste. 
21 Francine Mestrum, «La “gouvernance” comme processus de dépolitisation par le déplacement du conflit» In Le conflit social éludé, Roser Cusso (eds), Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylandt, 2008, p. 149. 
22 Philippe Arondel & Madeleine Arondel-Rohaut, Gouvernance, une démocratie sans le peuple, op. cit, p. 176.

Pour aller plus loin

Livres

Philippe Arondel & Madeleine Arondel-Rohaut, Gouvernance, une
démocratie sans le peuple, Paris, Éllipses, 2007.
Pascal Durand, Les nouveaux mots du pouvoir, un abécédaire critique,
Bruxelles, Aden, 2007.
John Pitseys, «Le concept de gouvernance», Etopia, p. 63.
Texte disponible sur www.etopia.be/IMG/pdf/r7_pitseys_web-2.pdf

Petit exercice d’autodéfense intellectuelle

Chaque fois que le terme « gouvernance» est proféré (journal parlé ou
télévisé), se demander quel mot il remplace.
Chaque fois que vous entendez un interlocuteur utiliser ce terme,
l’interrompre et l’inviter à définir précisément ce qu’il entend par ce terme.





samedi 1 juillet 2017

Merci pour cette conversation, M. Poutine / Thank you for this conversation, M. Poutine

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Article

source : http://arretsurinfo.ch/merci-pour-cette-conversation-m-poutine/


Etats-Unis Libye Russie Syrie Ukraine

Oliver Stone avec Vladimir Poutine. Capture d’écran de l’émission Conversations avec Vladimir Poutine
C’est un événement. Pendant quatre heures, les Français ont pu regarder sur France 3 les “Conversations avec M. Poutine” du cinéaste Oliver Stone. Comment ce documentaire de qualité, où la parole est longuement donnée au président de la Fédération de Russie, a-t-il pu passer entre les mailles du filet ? Comment a-t-il pu échapper à la vigilance de nos censeurs qui, au nom des droits de l’homme, nous infligent leur propagande en guise d’information ? Mystère, mais ne boudons pas notre plaisir.
Oliver Stone étant citoyen des USA, ces entretiens filmés entre juin 2015 et février 2017 portent pour l’essentiel sur les tensions géopolitiques entre Moscou et Washington. Lorsque le cinéaste lui demande, en février 2017, si l’élection d’un nouveau président américain est susceptible de changer quelque chose, Vladimir Poutine répond : “presque rien”. C’est “la bureaucratie”, explique-t-il, qui exerce le pouvoir à Washington, et cette bureaucratie est inamovible. En effet. A peine élu, Donald Trump est devenu l’otage de “l’Etat profond”.
L’intérêt de ces entretiens est qu’ils mettent en perspective la pesanteur du “deep State”, sa dimension structurelle. Les Russes ont le sens de l’histoire, et c’est pourquoi M. Poutine, pour comprendre le monde actuel, évoque l’usage de l’arme atomique contre Hiroshima et Nagasaki (août 1945). Privé de toute justification militaire, ce crime de masse a plongé l’humanité dans l’ère nucléaire. Pour Moscou, c’est le moment-clé de l’histoire contemporaine, celui qui fait tout basculer. En faisant peser la menace d’une destruction totale, Washington a pris une responsabilité gravissime.
La course aux armements n’est pas une invention moscovite. Dans les années 1980, une URSS fossilisée s’était laissé piéger par cette compétition mortifère, précipitant sa chute. Dans les années 2000, c’est encore Washington qui suspend les discussions sur les armes anti-missiles et s’empresse d’élargir l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie. Que dirait-on à Washington si la Russie nouait une alliance militaire avec le Mexique et le Canada ? Quand Oliver Stone évoque l’affaire – aujourd’hui oubliée – du destroyer US qui s’était dangereusement approché de la Crimée, M. Poutine demande ce que ce navire pouvait bien faire dans les parages. Mais la propagande a l’art d’inverser les rôles, et elle parla de provocation russe.
Passionnante mise en perspective, aussi, à propos de la lutte contre le terrorisme. La seconde guerre de Tchétchénie (1999-2009) fut déclenchée par l’agression djihadiste contre le Daghestan russe. Or les USA y ont joué un rôle particulièrement trouble. “Les Américains nous soutiennent en paroles contre le terrorisme, mais en réalité ils l’utilisent pour fragiliser notre situation intérieure”, dit le président russe. En 1980, Brzezinski tenait déjà les combattants du djihad antisoviétique pour des “Freedom Fighters”. Dans le Caucase, en Syrie, en Libye, la CIA a armé, financé et manipulé les desperados de l’islamisme radical. La Russie soviétique, puis post-soviétique, les a toujours combattus.
Chaque fois que son interlocuteur (qui n’est pas dupe) mentionne la rhétorique occidentale sur la menace russe, M. Poutine demeure le plus souvent impassible, esquissant parfois un sourire narquois. A Moscou, on l’a compris depuis longtemps : les Américains font le contraire de ce qu’ils disent et ils vous accusent de faire ce qu’ils font eux-mêmes. L’accusation d’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine (2016) est un véritable cas d’école. Lorsque la présidente du conseil national démocrate démissionna à la suite de la publication d’emails compromettants, Julian Assange a nié que sa source fût russe. Mais l’establishment a quand même pointé un doigt vengeur vers Moscou.
Car il fallait un coupable, et il ne pouvait être que moscovite. “Dans cette affaire, souligne M. Poutine, les Américains prétextent une intervention extérieure pour régler leur problèmes intérieurs”. Pour les USA, la Russie est à la fois un repoussoir et un bouc-émissaire. Un repoussoir, quand on brandit la prétendue “menace russe” pour contraindre les Européens à faire bloc derrière les USA. Un bouc-émissaire, quand on attribue à Moscou la responsabilité de sa propre incurie. Tout se passe comme si l’affrontement idéologique hérité de la “Guerre froide” avait fourni un prêt-à-penser inusable. Le manichéisme américain peint le monde en noir et blanc, et Moscou sera toujours la source du mal.
L’accusation d’ingérence russe dans la démocratie américaine est d’autant plus ahurissante que les dirigeants US, eux, interviennent ouvertement en Russie. Lors de la campagne présidentielle russe de 2012, Victoria Nuland, secrétaire d’Etat adjoint US, a déclaré : “Nous travaillons à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie avec les militants russes qui souhaitent renforcer l’état de droit et la liberté de la presse, avec les LGBT”. Que dirait-on si le gouvernement russe “travaillait” aux USA avec des militants américains qui combattent le gouvernement des Etat-Unis ? Mais cette hypothèse est invraisemblable, car comme le dit M. Poutine, “nous ne nous mêlons pas des affaires intérieures des autres pays”.
Respect de la souveraineté des Etats et refus de l’ingérence étrangère, ces deux principes (qui en réalité n’en font qu’un) définissent l’approche russe des relations internationales. Si Moscou intervient en Syrie, c’est à la demande d’un gouvernement légitime en proie à l’invasion étrangère et au terrorisme de masse. Si la Russie a accueilli la Crimée, c’est parce que le peuple de Crimée l’a voulu expressément, au terme d’un référendum organisé par le Parlement de Crimée. Et cette sécession de la péninsule n’eût peut-être pas vu le jour si un putsch des nationalistes ukrainiens soutenu par la CIA, en février 2014, n’avait renversé le pouvoir légalement issu des urnes à Kiev.
Mais il est vrai que la Russie, elle, ne fomente pas de coup d’Etat avec l’aide de néo-nazis. Elle ne finance pas d’ONG pour déstabiliser les autres pays au nom des droits de l’homme, elle n’envoie pas ses troupes pour y instaurer la “démocratie”, et elle ne bombarde pas les populations pour “punir” les dirigeants qui lui déplaisent. Elle ne provoque pas la guerre civile pour s’approprier les ressources des autres pays, elle ne finance, n’arme ou ne manipule aucune organisation terroriste. Que l’on sache, la Russie n’a jamais utilisé l’arme atomique, ses services secrets n’ont jamais créé de “centres de torture” à l’étranger, et elle n’envoie pas ses drones tueurs dans une douzaine de pays. Elle ne couvre pas les océans de ses porte-avions, elle a 5 bases militaires à l’étranger quand les USA en ont 725, et son budget militaire représente 8% de celui du Pentagone. La Russie telle qu’elle est gagne à être connue.
Merci, M. Poutine, pour cette conversation.
Source: BRUNO GUIGUE·

Stone: le film sur Poutine «créera de la transparence entre nos nations»

Vladimir Poutine rit à la question d'un journaliste

2 juillet 2017

Conversations avec monsieur Poutine, par Oliver Stone


source : https://www.les-crises.fr/conversations-avec-monsieur-poutine-par-oliver-stone/

Je vous propose aujourd’hui des liens vers le documentaire où Oliver Stone est allé interviewer Poutine.

Il est visible une semaine sur le site de France 3 (après une rapide inscription), c’est donc le dernier jour pour les 3 premières parties. Vous pouvez les voir et enregistrer aussi via le très pratique Captvty.

Le réalisateur américain Oliver Stone a eu l’occasion de rencontrer le président russe Vladimir Poutine à douze reprises pendant deux ans. Il présente aujourd’hui le fruit de ces longs entretiens, menés au Kremlin ou dans les résidences officielles de Poutine à Sotchi. Poussé par Stone, l’homme d’État aborde en détail de nombreux sujets, de son accession à la présidence de la Russie à ses relations avec les présidents américains, en passant par l’héritage de l’Union soviétique. Les deux hommes abordent également la situation d’Edward Snowden, l’OTAN, la guerre en Syrie ou la question de l’Ukraine.
Pendant deux ans, le réalisateur Oliver Stone a eu l’occasion de s’entretenir avec Vladimir Poutine. Bénéficiant d’un accès sans précédent à l’intimité du président russe, il l’a accompagné au Kremlin ou lors de ses déplacements. A cette occasion, il a pu s’entretenir avec lui et le questionner librement sur les sujets les plus divers, comme ses relations avec les Etats-Unis ou l’histoire récente de la Russie.
Ancien membre du KGB, proche conseiller de Boris Elstine dans les années 1998, Vladimir Poutine accède à la présidence de la Russie en 2000. Depuis, il n’a jamais cessé de jouer un rôle de premier plan, soit comme Président, soit comme Premier ministre. Il mène une politique jugée conservatrice et cherche à rendre à la Russie le poids géopolitique qu’elle avait à l’époque de l’URSS, n’hésitant pas à engager des bras de fer avec les pays occidentaux, que ce soit à propos de l’Otan ou de la Syrie. Francis Letellier et ses invités tentent de percer à jour les véritables intentions de Vladimir Poutine et d’analyser sa politique.
Pendant deux ans, le cinéaste américain Oliver Stone a mené une série d’entretiens avec le président russe, Vladimir Poutine. Le chef d’Etat a accepté de lui ouvrir son univers, tant personnel que professionnel, lui livrant des confidences détaillées, sans refuser d’aborder aucun sujet. Poutine aborde ainsi bon nombre de thèmes délicats, comme son accession à la présidence, mais aussi son rapport au pouvoir, ou encore ses relations personnelles avec ses prédécesseurs, Boris Eltsine et Mikhaïl Gorbatchev, ainsi qu’avec les présidents américains qu’il a connus : Bill Clinton, George W. Bush, Barack Obama et Donald Trump. Le choix d’Oliver Stone de tourner aussi bien à l’intérieur du Kremlin que dans les résidences officielles de Poutine à Sotchi, et en dehors de Moscou, permet de saisir le leader russe dans son intimité et sa complexité.
Oliver Stone, cinéaste américain qui a réalisé «Platoon» ou encore «Snowden», s’intéresse à l’un des dirigeants les plus puissants de la planète : Vladimir Poutine, chef d’Etat russe. Il aborde en détail, dans une série d’entretiens avec le président, des sujets comme la surveillance de masse, son accession au pouvoir ou ses relations avec ses homologues américains comme ses prédécesseurs, poussant son interlocuteur sur des terrains parfois brûlants. Le cinéaste, rompu à cet exercice, tente de saisir le leader russe dans toute sa complexité, révélant dans le même temps sa propre vision du monde et des relations internationales.
Les réactions ont été très intéressantes : pour les néocons, les Français n’ont pas le droit de simplement écouter (avec esprit critique, évidemment) le président russe…
Fantastique billet de France Culture, avec un recueil de presque toute la russophobie française, avec mention spéciale à la fin pour mouiller le fils de Stone :
Et bien sûr BHL (qui n’est jamais qualifié de “controversé”, bien sûr) :
Vous noterez, en revanche, que vous ne connaissez RIEN du Président chinois, et peut-être pas même son nom…
Bonus :

mardi 27 juin 2017

Sortir des crises et de leur violence en passant du raisonnement binaire au raisonnement ternaire (2) / Take out crises and their violence in passing of the binary reasoning to the ternary reasoning (2)


Je ne peux que recommander cette nouvelle série de vidéos à toutes les personnes qui veulent lutter contre la haine et la violence, y compris celles qui peuvent se développer en chacun de nous.  
Merci à l'auteur pour cet outil d'éducation populaire. 

Petite citation de Proudhon pouvant illustrer les propos de David, l'auteur de ces vidéos :

 "Puisque les deux principes sur lesquels repose tout ordre social, l'autorité et la liberté, d'un côté sont contraires l'un à l'autre et toujours en lutte, et que d'autre part ils ne peuvent ni s'exclure ni se résoudre, une transaction entre eux est inévitable. quel que soit le système préféré, monarchique ou démocratique, communiste ou anarchique, l'institution ne se soutiendra quelque temps qu'autant qu'elle aura su s'appuyer, dans une proportion plus ou moins considérable, sur les données de son antagoniste" (Fédératif, 67)

En gros, nous n'aurions pas d'autres choix que de concilier les contradictions, de les équilibrer.

Dans Pierre-Joseph Proudhon, l'anarchie sans le désordre, Isabel Thibault précise qu' "Il existe en l'homme des aspirations antinomiques, divergentes, qui rendent la vie difficile. Nous désirons en même temps une chose et son contraire, et ne pouvons donc être pleinement satisfaits. Les faiseurs d'utopie sont dangereux parce qu'ils nient le caractère tragique de l'existence. En réalité, nous ne verrons jamais naître un pays de cocagne où tout le monde sera heureux. L'admettre constitue le premier pas en dehors des sentiers de perditions Car, à rêver d'une société idyllique, on ne crée jamais que des royaumes de cauchemar, et les "lendemaisn qui chantent" assurent surtout la prospérité des dictateurs." p71-72. 

Je crois que l'utopie et le rêve sont nécessaires... mais qu'il faut tenir compte, aussi, du caractère tragique de l'existence.

Pour mieux comprendre les propos qui suivent, je vous recommande de visionner d'abord la première partie sur  http://trodetou.blogspot.be/2017/06/sortir-des-crises-et-de-leur-violence.html








jeudi 22 juin 2017

Comment embrasser la douleur / How to kiss the pain

source : https://fr.sott.net/article/30362-Comment-embrasser-la-douleur

La douleur (émotionnelle, physique, mentale) a un message. Les informations qu'elle détient sur notre vie peuvent être remarquablement précises, mais elle se retrouve généralement dans une des deux catégories : « nous serions plus vivants si nous avions fait plus cela », et « la vie serait plus belle si nous avions moins fait cela ». Une fois que nous recevons le message de la douleur, et que nous suivons ses conseils, la douleur disparaît. Peter McWilliams -

© Inconnu
La Douleur de Emile Friant (1898)
Avez-vous remarqué à quel point nous avons peur de ressentir une douleur émotionnelle ? Et comment faire pour l'éviter ? Personne ne veut cela. Nous essayons tous de nous en débarrasser. Nous essayons tous de nous cacher et de la fuir, et ce qui est ironique, c'est que plus nous essayons de la rejeter et de lui résister, plus la douleur est intense et reste longtemps avec nous. -

Nous avons tous des hauts et des bas. Nous faisons tous l'expérience de la douleur émotionnelle de temps en temps. Mais cela ne signifie pas que quelque chose ne va pas avec nous. Cela ne signifie pas que nous sommes « brisés » ou « défectueux ». Au contraire, cela montre seulement que nous sommes humains. Que nous avons des sentiments et des émotions.

Voici 12 conseils pour se remettre de la douleur émotionnelle pour pouvoir continuer à vivre dans la paix et l'harmonie et faire les choses que l'on aime tant faire.

1. Embrassez avec grâce tout ce que vous affrontez
« Tout ce que à quoi vous vous opposez vous affaiblit. Tout ce pour quoi vous êtes vous responsabilise. » ~ Wayne Dyer
Laissez aller les sentiments de colère, de dégoût, de frustration que vous pourriez avoir envers vous-même, votre souffrance émotionnelle et votre réalité actuelle. Ne résistez à rien. Embrassez avec grâce tout ce que vous devez affronter. Abandonnez-vous à ce qui est. Acceptez ce que vous traversez. Toutes vos pensées, vos sentiments et vos frustrations. Acceptez votre souffrance émotionnelle comme si vous l'aviez choisie.

2. Donnez-vous du temps

Il faut du temps pour chasser les ténèbres de nos esprits et de nos cœurs. Il faut du temps pour accepter la présence de la douleur émotionnelle dans nos vies. Alors donnez-vous du temps. Du temps pour vous reposer, pour guérir, et pour vous rétablir complètement. Soyez doux avec vous-même et ayez confiance, tout se passe exactement comme c'est censé se produire.

3. Lâchez prise

« Il y a un temps pour être devant, un temps pour être à l'origine ; un temps pour être en mouvement, un temps pour être au repos ; un temps pour être vigoureux, un temps pour être épuisé ; un temps pour être en sécurité, un temps pour être en danger. Le maître voit les choses comme elles sont, sans essayer de les contrôler. Elle leur permet de suivre leur propre voie et se trouve au centre du cercle. » ~ Lao Tseu, Tao Te Ching

S'il vous plaît abstenez-vous de faire des commentaires du style : « Je me suis senti comme ça pendant beaucoup trop longtemps. Je devrais aller bien maintenant. Pourquoi a t-il fallu si longtemps pour que cette douleur parte ? » Et ainsi de suite. Laissez les choses suivre leur cours naturel. Guérissez à votre propre rythme. Abandonnez le besoin de contrôler le processus de guérison. Abandonnez le besoin d'accélérer votre guérison.

4. Souffrez consciemment.

Observez votre douleur émotionnelle, vos angoisses et vos frustrations. Observez le flot constant de pensées négatives qui traversent votre esprit. Choisissez de ne pas vous identifier aux histoires horribles qui alimentent votre douleur. Voyez-vous comme celui qui observe toute la souffrance émotionnelle et tout ce qui gêne. Mais ne laissez pas cette douleur faire partie de vous. N'en faites pas l'histoire de votre vie.
« Souffrir consciemment signifie que vous ressentez et acceptez la souffrance. Ce n'est plus de la souffrance c'est juste de la peine. Si vous souffrez, cela veut dire que vous avez un désaccord avec l'une de vos histoires passées, par rapport à ce que le reste du monde fait. »
5. Aimez votre douleur.

Personne n'aime la douleur. Éloignez-vous d'elle aussi loin que possible. Mais il y a des moments où la douleur exige notre présence, notre concentration, et notre attention. Il y a des moments où la douleur exige qu'on la ressente. Alors, prenez le temps de connaître votre douleur émotionnelle. Pour l'alimenter, comprenez la. Ne guérissez pas votre douleur. Aimez votre douleur et elle partira.
« L'obscurité ne peut pas chasser l'obscurité ; seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine ; seul l'amour le peut. » ~ Martin Luther King
6. Donnez du temps au temps.
« Le temps guérit presque tout. Donnez du temps au temps. » ~ Regina Brett
Il faut du temps pour chasser les ténèbres de nos esprits et de nos cœurs. Il faut du temps pour guérir nos blessures et accepter la présence de la douleur émotionnelle dans nos vies. Donc, donnez du temps au temps.

7. Passez du temps seul avec vous-même.

Quand vous aimez quelqu'un, vous passez un moment privé avec cette personne, un bon moment. Et dans les moments sombres de notre vie, quand la douleur est présente dans nos cœurs et dans nos esprits, passer du temps seul avec soi-même est l'un des plus beaux cadeaux que l'on puisse s'offrir.

Prenez le temps d'être seul avec vous-même. Reconnaissez, aimez et appréciez ce qui est beau chez vous. Aimez-vous et apprenez à mieux vous connaître. Reposez-vous, prenez le temps de guérir et de récupérer pleinement de tout ce que vous ressentez.
« Votre lumière est vue, votre cœur est connu, votre âme est chérie par plus de personnes que vous ne pourriez imaginer. Si vous saviez combien d'autres personnes ont été touchées par vous si merveilleusement, vous en seriez étonné. Si vous saviez combien de personnes ressentent autant pour vous, vous seriez choqué. Vous êtes tellement plus merveilleux que ce que vous pensez. Prenez-en conscience. Laissez entrer cette idée en vous. Respirez à nouveau. Vous vous en sortez bien. Plus que bien. Mieux que bien. Vous vous en sortez très bien. Alors détendez-vous. Et aimez-vous aujourd'hui. » ~ Neale Donald Walsch
8. Demandez de l'aide et du soutien
« Entourez-vous de gens qui vous rendent heureux. De gens qui vous font rire, qui vous aident quand vous êtes dans le besoin. De gens qui se soucient réellement. Il est bon de garder ces personnes dans votre vie. Les gens ne font que passer. » ~ Karl Marx
Demandez de l'aide émotionnelle et du soutien à ceux que vous aimez et en qui vous avez confiance. Entourez-vous de gens heureux et joyeux. De gens qui peuvent vous faire rire, qui peuvent vous faire voir à quel point la vie est belle, et qui peuvent vous montrer qu'il y a toujours quelque chose à espérer.

9. Laissez la nature vous soigner et vous réconforter.
« Il faut être seul, sous le ciel. Avant que tout se mette en place et qu'on trouve sa place au milieu de tout cela. Il faut avoir l'humilité de se réaliser en tant que partie de la nature. » Thomas Merton
Passez plus de temps à l'extérieur et cherchez dans la nature des signes de dégradation, de destruction et de mort. De renaissance, de rajeunissement et de renouvellement. Et rappelez-vous que vous faites également partie de la nature. Laissez la nature être votre ami sage, votre enseignant et votre compagnon. Laissez la nature vous guérir et vous réconforter. Vous en apprendrez davantage sur le cercle infini de la vie. Sur la naissance, la vie, la mort, la renaissance et sur vous-même.

10. Ne prétendez pas que quelque chose vous appartient.

Aimez tout mais ne vous accrochez à rien. Faites la paix avec cette idée que rien ne dure éternellement dans la vie, que rien ne vous appartient. Vivez chaque jour comme si c'était le dernier. Chaque instant comme si c'était le seul. Faites de votre mieux dans avec tout ce que la vie a à vous offrir et ne perdez pas de temps à argumenter contre ce qui est.
« La plupart de nos problèmes sont dus à notre désir passionné d'attachement aux choses que nous méprenons pour des entités durables. » -Dalaï Lama
« Une personne qui vit d'instant en instant, qui ne reste pas attachée à son passé, n'est jamais attachée à quoi que ce soit. L'attachement vient du passé accumulé. Si vous pouvez ne pas être attaché à chaque instant passé, vous êtes toujours frais, jeune, vous venez juste de naître. Vous pulsez avec la vie et cette pulsation vous donne l'immortalité. Vous êtes immortel, vous ignorez ce fait. » ~Osho
11. Transformez vos blessures en sagesse.

Chaque expérience qui se met sur votre route, vient pour une raison. Cherchez quelle est cette raison. Cherchez à tirer une leçon de chaque expérience douloureuse et de chaque interaction douloureuse qui se met sur votre route. Soyez un alchimiste. Transformez vos blessures en sagesse et vos difficultés en opportunités. Laissez votre douleur vous rendre meilleur, ne vous aigrissez pas.
« Dans la confusion, trouvez la simplicité. De la discorde, trouvez l'harmonie. Dans la difficulté se trouve l'opportunité. » ~Albert Einstein
12. Aucune douleur n'est éternelle.

Si vous êtes toujours en vie, si vous respirez encore, cela signifie seulement qu'il y a encore beaucoup de vie pour vous dehors. De nombreux endroits où aller, beaucoup de nouvelles choses passionnantes à faire, à apprendre et à aimer. Donc relevez-vous. Secouez-vous et recommencez tout. Ne laissez pas une mauvaise expérience douloureuse vous laisser croire que vous avez une vie misérable et douloureuse. Ne laissez pas un jour de pluie gâcher votre plaisir. N'oubliez jamais que le soleil brille derrière les nuages. Il est toujours là.
« Nos vraies bénédictions nous apparaissent souvent sous la forme de douleurs, de pertes et de déceptions ; mais soyons patients et nous les verrons bientôt pour ce qu'elles sont véritablement » ~ Joseph Addison

Commentaire :
La Souffrance

Une femme dit, Parle nous de la Souffrance.

Il répondit :

Votre douleur est l'éclatement de la coquille qui enferme votre entendement.

De même que le noyau doit se fendre afin que le coeur du fruit se présente au soleil, ainsi devrez-vous connaître la Souffrance.

Si vous saviez garder votre coeur émerveillé devant les miracles quotidiens de votre vie, votre douleur ne vous paraîtrait pas moins merveilleuse que votre joie;

Vous accepteriez les saisons de votre coeur, comme vous avez toujours accepté les saisons qui passent sur vos champs,

Et vous veilleriez avec sérénité durant les hivers de vos chagrins.

Une grande part de votre douleur a été choisie par vous.

C'est la potion amère avec quoi le médecin en vous guérit votre moi malade.

Faites confiance, alors, au médecin, et buvez son remède calmement et en silence.

Car sa main, si lourde et si rude soit-elle, est guidée par la tendre main de l'Invisible,

Et la coupe qu'il vous tend, bien qu'elle brûle vos lèvres, a été façonnée d'une argile que le Potier a imprégnée de Ses larmes sacrées.

Khalil Gibran

mercredi 21 juin 2017

Ce stress qui nous détruit / This stress which destroys us

source : https://fr.sott.net/article/30612-Ce-stress-qui-nous-detruit


Commentaire: Une multitude d'études scientifiques démontrent les effets dévastateurs de ce que l'on appelle le stress : destruction du cerveau, affaiblissement du système immunitaire, altération des gènes et des fonctions cognitives, avec toutes les maladies qui en découlent. Pourtant, ici, le mal n'est pas une bactérie ou un virus que l'on peut observer au microscope, et c'est ce qui est tout fait étonnant : le stress est une réponse de l'organisme qui « dépend toujours de la perception qu'a l'individu des pressions qu'il ressent ». Autrement dit, l'interprétation et l'importance que nous choisissons de donner à des stimuli extérieurs déterminent leur bénignité ou leur nocivité. Pour peu que l'on reste dans le domaine circonscrit à la notion de « pression sociale ordinaire », bien entendu. On ne parle pas ici de guerre ou de torture. C'est alors une très bonne nouvelle puisque l'on peut donc choisir, en toute conscience, volontairement, d'adopter une attitude réflexive plutôt que réactive, ce qui permet de relativiser la nature et l'intensité d'un problème qui se pose à nous. Adopter un mode de pensée qui court-circuitera toute réactivité ordinaire, celle, malavisée et irréfléchie, dont nous faisons preuve quand survient une difficulté, une épreuve, un impondérable. En outre, il existe des pratiques très efficaces qui permettent de "recevoir " différemment ce que nous considérons être des agressions extérieures : exercices de respiration, de relaxation, de méditation, pratique sportive, alimentation appropriée, sommeil de qualité.

On pourra aussi en déduire que si la pensée qui nous anime nous rend malade et peut nous faire mourir, à l'inverse, et sans aucun doute dans les mêmes proportions, il existe des pensées et des attitudes qui guérissent, qui soignent, qui améliorent.

© Inconnu
Le stress commence souvent dans la tête par une inquiétude ou une peur, mais ces sentiments d'anxiété, et peut-être même de panique, n'en restent pas là. Lorsque vous vous sentez stressé, votre corps augmente sa production de cortisol, d'adrénaline et de norépinephrine, les hormones du stress. Cela enclenche à son tour la réponse au stress et, tout comme une boule de neige qui dévale une montagne, elle gagne en puissance et en vitesse jusqu'à ce que vous soyez à point pour la fameuse attaque.

L'adrénaline, par exemple, augmente votre rythme cardiaque, votre cœur bat donc plus vite, et votre tension artérielle finit par augmenter. Le cortisol peut interférer avec le fonctionnement des parois internes de vos vaisseaux sanguins, provoquant la formation de plaques d'athérome dans vos artères, et augmentant votre risque de maladie cardiaque et d'AVC. Entre temps, votre cerveau communique avec vos intestins, les informant du fait que vous êtes stressé, et vos intestins réagissent à leur tour, modifiant le cours de leur activité normale afin que votre corps puisse rassembler ses forces pour lutter contre ce stresseur imminent (qu'il s'agisse ou non d'un véritable stresseur imminent).

Cette réponse au stress peut être assez bénéfique si vous avez besoin d'échapper à un prédateur, ou de réviser un examen à la dernière minute. Par contre, les choses se compliquent lorsque vous vous sentez stressé en permanence, ou presque. Bien qu'une réponse occasionnelle au stress soit normale et même saine, un stress constant ne l'est pas. Au contraire, c'est la recette pour déclencher des maladies, des infections aiguës aux maladies chroniques.

Que se passe-t-il lorsque vous subissez un stress chronique ?

Dans la vidéo ci-dessous, Sharon Bergquist, professeur de médecine à l'Université d'Emory, explique ce qui se produit dans votre corps lorsque vous êtes soumis à un stress chronique. Imaginons que vous perdez votre emploi ou que vous souffrez de stress post-traumatique (ESPT) en raison d'abus que vous auriez subis étant enfant.
Des hormones du stress sont libérées en trop grandes quantités, bien trop souvent. Votre réponse au stress est déséquilibrée ; elle ne s'arrête plus. Votre système immunitaire en souffre, et des changements épigénétiques apparaissent rapidement. Le stress provoque une inflammation systémique de faible intensité, et soudainement votre pression artérielle augmente, votre asthme s'enflamme et vous attrapez rhume sur rhume. Les coupures superficielles ne semblent pas vouloir cicatriser, et votre peau est une catastrophe. Vous dormez mal et, d'un point de vue émotionnel, vous vous sentez au bord de l'épuisement. C'est à ce moment que vous réalisez que vous avez pris du poids, et que vous souffrez aussi de troubles digestifs. Même votre vie intime en souffre.
Le stress affecte clairement tout votre corps, mais d'après le neurobiologiste Robert Sapolsky dans le documentaire « Stress : Portrait d'un tueur », les problèmes de santé suivants sont les plus couramment provoqués ou aggravés par le stress :

Maladies cardiovasculairesHypertensionDépression
AnxiétéTroubles sexuelsStérilité et cycles irréguliers
Rhumes fréquentsInsomnie et fatigueTroubles de la concentration
Pertes de mémoireModification de l'appétitProblèmes digestifs et dysbiose

Comment le stress perturbe vos intestins

Le stress chronique (et d'autres émotions négatives telles que colère, anxiété et tristesse) peuvent déclencher des symptômes et de véritables maladies des intestins. Voici ce qu'expliquent les chercheurs de Harvard :
« La psychologie s'associe à des facteurs physiques pour provoquer des douleurs et d'autres symptômes au niveau des intestins. Les facteurs psychosociaux influencent véritablement la physiologie des intestins, ainsi que les symptômes. En d'autres termes, le stress (ou la dépression ou d'autres facteurs psychologiques) peut affecter la mobilité et les contractions du tractus gastro-intestinal, provoquer une inflammation, ou vous rendre plus sensible aux infections. Par ailleurs, la recherche suggère que certaines personnes atteintes de troubles fonctionnels du tractus gastro-intestinal sont plus sensibles à la douleur que d'autres parce que leur cerveau ne régule pas correctement les signaux de douleurs provenant de leur appareil digestif. Le stress peut aggraver une douleur déjà existante. »
La réponse au stress provoque de nombreux effets néfastes dans vos intestins, notamment :
  • La diminution de l'absorption des nutriments
  • La diminution de l'oxygénation des intestins
  • Jusqu'à quatre fois moins d'afflux sanguin vers le système digestif, ce qui ralentit le métabolisme
  • Une division, par 20.000 dans les cas extrêmes, de la production enzymatique des intestins !
Vos intestins et votre cerveau sont en communication constante

L'une des raisons pour lesquelles le stress mental peut être néfaste à vos intestins est que cerveau et intestins sont en communication régulière. En plus du cerveau, situé dans votre tête, vous disposez d'un système nerveux entérique (SNE), situé au sein de vos intestins, qui fonctionne à la fois indépendamment et en collaboration avec le cerveau situé dans le crâne. Cette communication entre vos « deux cerveaux » fonctionne à double sens, et c'est la voie par laquelle les aliments affectent votre humeur ou la raison pour laquelle l'anxiété peut vous faire mal à l'estomac, entre autres

Jane Foster, PhD, professeur agrégé de psychiatrie et de neuroscience comportementale à l'université McMaster, a décrit au site internet Medicine Net les nombreuses façons dont vos microbes intestinaux communiquent avec le cerveau - et le rôle que peut jouer le stress.
« ... les bactéries intestinales peuvent altérer la façon dont le système immunitaire fonctionne, ce qui peut affecter le cerveau. Les bactéries intestinales sont également impliquées dans la digestion, et les substances qu'elles fabriquent lorsqu'elles décomposent les aliments peuvent affecter le cerveau. Et dans certaines conditions, telles que des situations de stress ou en cas d'infection, les bactéries intestinales ou des microbes, susceptibles de provoquer des maladies, peuvent traverser les parois intestinales et pénétrer dans le sang, ce qui leur permet, ainsi qu'aux substances chimiques qu'ils fabriquent, de communiquer avec le cerveau par l'intermédiaire des cellules situées dans les parois des vaisseaux sanguins. Les bactéries pourraient également communiquer directement avec les cellules de certaines régions du cerveau, notamment celles situées près de régions impliquées dans le stress et l'humeur... »
Lorsque vous êtes stressé, votre cerveau et votre cœur souffrent

Un stress prolongé peut également endommager les cellules du cerveau et affecter la mémoire. Les cellules du cerveau de rats stressés sont beaucoup plus petites, en particulier dans la région de l'hippocampe, qui est le siège de l'apprentissage et de la mémoire.

Le stress perturbe les systèmes neuroendocrinien et immunitaire et engendre un processus dégénératif du cerveau qui peut conduire à la maladie d'Alzheimer. Le gain de poids lié au stress est également une réalité et se traduit généralement par de la graisse abdominale, qui est la plus dangereuse pour la santé, et qui augmente notamment les risques cardiovasculaires.En cas de stress intense, votre corps libère des hormones telles que la norépinéphrine, qui peut provoquer la dispersion des biofilms bactériens situés sur les parois artérielles. Cette dispersion peut provoquer le détachement soudain de dépôts de plaques, provoquant une crise cardiaque.

De plus, lorsque le stress devient chronique, votre système immunitaire devient de plus en plus insensible au cortisol et, l'inflammation étant partiellement régulée par cette hormone, cette baisse de sensibilité renforce la réponse inflammatoire et rend l'inflammation incontrôlable. L'inflammation chronique est un signe distinctif des maladies cardiaques, et de nombreuses maladies chroniques.

Astuces pour surmonter le stress

La gestion régulière du stress est essentielle pour chacun d'entre nous. Pour certains, cela peut signifier de devoir s'éloigner de toute personne négative ou excessivement stressée, ou à tout le moins, d'éteindre les informations télévisées si elles sont trop bouleversantes, pour éviter de ressentir un stress d'empathie.

Cependant, au final, le soulagement du stress est une question de choix personnel, car vos méthodes de gestion de stress doivent vous plaire, et surtout, fonctionner pour vous. Si une séance de kickboxing vous aide à extérioriser votre frustration, allez-y ! Si vous êtes plutôt attiré par la méditation, c'est très bien aussi. Même une bonne crise de larmes de temps en temps peut être bénéfique, car les larmes, versées comme réponse émotionnelle à une grande tristesse ou une grande joie, sont fortement concentrées en hormone adrénocorticotrophine (ACTH) - une substance chimique liée au stress.

L'une des théories sur la raison pour laquelle nous pleurons lorsque nous sommes tristes, est que cela aiderait le corps à libérer une partie des substances chimiques du stress, et donc à nous sentir plus calme et détendu. Vous pouvez visionner mon interview de James Redfield, auteur de « La Prophétie des Andes », dans laquelle il aborde la méditation et d'autres méthodes de soulagement du stress (ainsi que la motivation, qui est importante puisque le stress chronique peut aussi anéantir votre motivation).

L'une des astuces qu'il suggère est de méditer en vous levant le matin, même avant de sortir du lit, pour profiter du fait que votre esprit soit dans une zone calme (bien que certaines personnes trouvent plus facile de méditer dans d'autres endroits, comme sous la douche, par exemple). De plus, vous êtes plus vulnérable aux effets néfastes du stress si vous avez le sentiment de ne rien contrôler, qu'il n'y a pas de solution, que les choses ne font qu'empirer, et que vous avez peu de soutien social Si vous n'avez pas de proche à qui vous confier, envisagez de rejoindre un groupe de soutien local ou même un forum sur Internet.

Vous pouvez également demander l'aide d'un professionnel et utiliser la Technique de Libération Émotionnelle (EFT) pour traiter les cicatrices émotionnelles et les traumatismes qui peuvent affecter votre santé. Le stress chronique est semblable aux cicatrices émotionnelles en ce qu'il peut également provoquer des dommages permanents aux cellules s'il n'est pas traité.
Une autre stratégie essentielle est de dormir suffisamment, car le manque de sommeil compromet énormément la capacité de votre corps à gérer le stress. Ajoutez à cela une activité physique régulière et une alimentation saine, et vous avez les éléments fondamentaux dont votre corps a besoin pour se remettre d'un événement stressant.