dimanche 7 août 2016

La non-violence: bref historique / The nonviolence: brief history

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Non-violence

La non-violence est un principe du christianisme, des religions de l'inde, de l'islam, et de la philosophie, qui se définit comme une « opposition à la violence sans nuire ou causer du tort à autrui ».1

La non-violence a été unanime chez les chrétiens des trois premiers siècles de notre ère, puis soutenue essentiellement par quelques sectes, séparées des États, au Moyen Âge et à partir de la Réforme protestante. Du xviie siècle jusqu'à l'introduction du terme « non-violence » par Gandhi, vers 1920, les auteurs chrétiens parlait plutôt de « non-résistance, » en référence au verset de l'évangile où Jésus enjoint de « ne pas résister à celui qui est méchant ».2

Dans l'hindouisme, le jaïnisme et le bouddhisme, la non-violence est appelé ahimsa, qui est parfois traduit « non-nuisance, » et étendue à toutes les créatures, en lien avec la croyance en la réincarnation et le végétarisme.

La non-violence délégitimise la violence, promeut une attitude de respect de l'autre dans le conflit et une stratégie d'action politique pour combattre les injustices.


Gandhi, pendant la marche du sel, le 5 avril 1930.

Sommaire  [masquer]
1 Origine et évolution du terme non-violence
1.1 Gandhi et la notion d'ahimsā
1.2 La « non-résistance » chrétienne
1.3 Autres sources
2 Les types de non-violence
2.1 La non-violence chrétienne
2.1.1 L'enseignement de Jésus
2.1.2 Vie de Jésus et des prophètes
2.1.3 La doctrine apostolique : le combat spirituel
2.1.4 Les premiers chrétiens
2.1.5 Les sectes chrétiennes
2.1.6 Auteurs phares
2.2 La non-violence dans l'islam
2.2.1 Le Coran
2.2.2 L'imam Shirazi
2.3 La non-violence dans les religions de l'Inde
2.4 La non-violence philosophique
2.5 La non-violence dite sentimentale
2.6 La non-violence nécessiteuse
3 Signification de la non-violence
4 La non-violence, mode de vie et moyen d'action politique
5 Aspects pratiques de l'opposition à la violence
6 La non-violence en tant que méthode et stratégie
7 Réflexions diverses sur la non-violence
8 Critiques
8.1 Critiques du terme non-violence
8.2 Critiques du principe de la non-violence
9 Le mouvement non-violent francophone
9.1 Belgique
9.2 Canada
9.3 France
9.4 Suisse
10 Photographies
11 Bibliographie
12 Notes et références
13 Voir aussi
13.1 Articles connexes
13.2 Liens externes

Origine et évolution du terme non-violence[modifier | modifier le code]

Gandhi et la notion d'ahimsā[modifier | modifier le code]

Le terme « non-violence » a été introduit en anglais (nonviolence) au début des années 1920 par Mohandas Karamchand Gandhi, pour exprimer le concept hindouiste, en langue sanskrit, de ahiṃsā3 dont la traduction littérale approximative est « non » (a-) et « violence » (-himsā), - soit « non-violence »4. Ce terme est actuellement utilisé dans la version française de la Bhagavad-Gita,5où Krishna s'en sert pour exprimer la plus haute loi, le plus haut Dharma, ainsi que dans les premiers Upanishad6.

Selon l'explication de Gandhi, « ahimsā signifie amour dans le sens de saint Paul, et plus encore parce qu'il s'étend à toutes les créature »7. La conception attribuée à Paul est celle du christianisme, qui consiste à surmonter le mal par le bien, mais le mot « ahimsā » a parfois été traduit non seulement par « non-violence » et « amour », mais également par « un respect et une justice », « inoffensivité » et « non-nuisance, »8 - ce dernier terme se retrouvant aussi dans la Bhagavad-Gita9. Ce concept de « non-nuisance » envers toutes les créatures est lié à la croyance en la réincarnation (et autres croyances apparentées, comme le samsara) dans l'hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme, ainsi qu'à une exigence du végétarisme qui est variable, mais très stricte dans cette dernière religion. D'un point de vue historique, le sentiment de pitié universelle dans la pensée de Bouddha (« Que l'on s'identifie avec autrui, ressentant ce qu'il ressent, et l'on ne tuera pas, l'on n'incitera pas à tuer »; « [abdiquer] la violence envers tout ce qui vit ».10) a été préfiguré chez Zarathoustra par la condamnation des sacrifices d'animaux et l'idée d'une sollicitude générale pour tous les êtres vivants11.

La « non-résistance » chrétienne[modifier | modifier le code]

Le concept de non-violence provient chez Gandhi non seulement des traditions religieuses de l'Inde, mais également de la doctrine chrétienne de « non-résistance, » en référence à l'enseignement de Jésus dans le Sermon sur la montagne à l'effet de « ne pas résister au méchant, »12 dont l'histoire a été résumée par Tolstoï.13 En effet, Gandhi affirme que c'est Léon Tolstoï qui l'a « [rendu] capable de fonder en raison [sa] non-violence »14, alors que ce dernier n'utilisait pas le terme "non-violence," mais "non-résistance", comme de nombreux auteurs avant lui. Ainsi, dans sa préface d'une réédition du livre de Adin Ballou sur la "Non-résistance chrétienne" (1846), Michael True (auteur de An energy field more intense than war: The Non-violent tradition and American littérature, 1995) écrit: « L'importance de Ballou comme théoricien de la non-violence ou, comme il appelait le concept, de la non-résistance...»15

Avec le mot non-violence, Gandhi rendait plus explicite, dans la notion de « non-résistance », le sens d'absence de vengeance16. Le terme « non-violence » tend à remplacer en anglais celui de « non-résistance, » qu'on retrouve dans plus de deux cents années de littératures, mais qui n'a par ailleurs jamais été beaucoup utilisé en français17.

Autres sources[modifier | modifier le code]

Le terme « non-violence » est attribuable à Gandhi, mais le concept à des origines plus lointaines, et notamment au sein des traditions religieuses. Ainsi, les « anabaptistes européens du xvie siècle parlaient de Gewaltlosigkeit, littéralement abstention de l’utilisation de la force » pour signifier leur refus de la défense personnelle violente et le rejet du service militaire18. Il n'est donc pas anachronique d'attribuer à des auteurs antérieurs à 1920 des explications sur le concept de « non-violence »

La non-violence se définit comme l’« abstention de la violence, ou le principe d’une telle abstention », et la « non-résistance » comme « le principe ou le fait de ne pas résister à la violence par la force [brute] »19.

Les types de non-violence[modifier | modifier le code]

Adin Ballou, le plus grand théoricien du sujet selon Tolstoï,20 a distingué quatre type de non-violence.

la non-violence chrétienne, qui a été enjoint et exemplifié par le Christ dans les écrits du Nouveau Testament,la non-violence philosophique, de diverses nuances, qui tient pour rien la révélation divine et l'autorité du Christ, exclut toute considération strictement religieuse, et tire ses conclusions à la lumière de la nature,

la non-violence sentimentale, qui est considérée comme la voix spontanée des sentiments les plus élevés de l'homme, transcendant toutes révélations divines spéciales, instructions positives, raisonnement et considération d'opportunité, et

la non-violence nécessiteuse, prêchée impérieusement par les despotes à leurs sujets comme leur devoir indispensable et la plus grande vertu; aussi recommandée par la prudence du monde aux victimes de l’oppression lorsqu'ils sont incapables de présenter une résistance qui a du succès à ceux qui leur font du mal.21 (l'imam Shirazi appelle ce type de non-violence, « non-violence par obligation » - qui est attribuable à la faiblesse22)

La non-violence chrétienne a beaucoup en commun avec la résistance philosophique et sentimentale, puisqu'elle est, dit Ballou, l’original divin dont elles sont des dénaturations humaines, et contenant tout le bien des deux sans les maux de chacune; mais elle n'a rien en commun avec la non-violence nécessiteuse.

La non-violence chrétienne[modifier | modifier le code]

La non-violence de Tolstoï, Gandhi et Martin Luther King était inspirée de l'enseignement du Christ, et notamment du Sermon sur la montagne23,24,25 Luther King a dit que « le Christ donnait l'esprit et la motivation, [et] Gandhi la méthode, »26 avec respectivement la « sublime doctrine de l'amour » et la « résistance non-violente »27; de même que Gandhi a dit avoir apprit la non-violence du Christ, et de Tolstoï la non-coopération28; et que ce dernier partageait en fait les opinions de William Lloyd Garrison, pour qui « la [non-violence] est fondée sur l’enseignement, les doctrines, les exemples et l’esprit de Christ »29.

L'enseignement de Jésus[modifier | modifier le code]

Ce que Régamey a appelé « l'Évangile de non-violence »30 dit :

« Vous avez appris qu'il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent31. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre. Si quelqu'un veut plaider contre toi, et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau (« Donne à quiconque te demande, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas »32). Si quelqu'un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui. …
Vous avez appris qu'il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi.33 Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Si vous aimez [seulement] ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? [« même les pêcheurs aiment ceux qui les aiment ».34]… Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait »35.

Vie de Jésus et des prophètes[modifier | modifier le code]

Jésus est pour les adeptes chrétiens de la non-violence « le non-violent par excellence »36:

« En sa personne, il a tué la Haine »37.

« Il a résisté à la tentation d'établir le Royaume de Dieu par l'usage des armes, »38 « à la tentation de la puissance humaine »39; « il s'est dérobé aux enthousiasmes qui voulaient faire de lui un roi selon le monde, »40 en prenant même soin de ne pas révéler son identité, « parce que ses compatriotes conçoivent le Messie comme un chef violent ».41; Il ne chercha jamais à faire le bien en recourant au mal (une telle « contradiction serait une indication infaillible de fausseté »)42.

Il a rejeté publiquement la peine de mort, qui était requise selon la loi de Moïse, contre une femme adultère:

« Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre ».43, et lui-même « ne leva pas la pierre mortelle »:

« Moi non plus je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pêche plus ».44, 45

Il a réprouvé l'un de ses disciples, Pierre, qui avait pris un glaive pour le défendre :

« Rengaine ton glaive, car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive. Penses-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d'anges? Comment alors s'accompliraient les Écritures... »46
Il a été frappé, dévêtu, insulté, condamné sans raison, torturé, « mais il n'a jamais prononcé un seule parole d'injure, de menace, de malédiction ou de ressentiment ».47 Il appela "ami" celui qui le trahit,48 « ne résista pas, comme un agneau conduit à la boucherie, »49et « appela sur ses bourreaux le pardon de Dieu »50:

« Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font »51.

En conséquence, les apôtres ont prêché la non-violence en mettant de l'avant non seulement la doctrine, mais le caractère exemplaire de la vie de leur Maître :

« Le Christ vous [a laissé] un modèle, afin que vous suiviez ses traces, lui qui insulté ne rendait pas l'insulte, souffrant ne menaçait pas, mais s'en remettait à Celui qui juge avec justice - afin que morts à nos fautes nous vivions pour la justice »52.

Le caractère exemplaire de la non-violence de Jésus est en outre directement renforcé par son enseignement même, qui évoque à cet effet la vie exemplaire de tous les prophètes en général :

« Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, [calomnie et persécute] à cause de moi. Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux; c'est bien ainsi qu'on a persécuté les prophètes, vos devanciers »53.

La doctrine apostolique : le combat spirituel[modifier | modifier le code]

La non-violence, ou non-résistance chrétienne, exclut complètement la passivité absolue, et considère comme un devoir d'opposer la plus grande résistance morale à toute manifestation du mal dans l'humanité ; le mal doit être surmonté par le bien, ce qui fera éventuellement de tous les ennemis des amis.54 ; « Lutter contre le mal est le seul but extérieur du christianisme, et le commandement sur la [non-violence] est donné comme le moyen le plus efficace de lutter avec succès contre lui » 55.

Les premiers chrétiens[modifier | modifier le code]

« Les premiers chrétiens prenaient les enseignements de Jésus à la lettre, et comprenaient ses inculcations de douceur et de « non-résistance » dans leur sens littéral. Ils identifiaient étroitement leur religion avec la paix; ils condamnaient fermement la guerre à cause de l'effusion de sang qu'elle impliquait; ils s'appropriaient la prophétie de l'Ancien Testament qui prédisait la transformation des armes de guerre en outils agricoles56; ils disaient que leur politique était de rendre le bien pour le mal, et de vaincre le mal par le bien ».57 Les textes les plus anciens dont nous disposons permettent de connaître la nature de la « non-violence » des chrétiens des premiers siècles de notre ère.

Au ier siècle, Clément de Rome enjoint « d'obéir à Dieu plutôt que de suivre l'arrogance et l'agitation des instigateurs d'une détestable rivalité [qui se lancent par] caprices (…) dans les querelles et les séditions; et la douceur, l'humilité et la prière « pour ceux qui sont coupables de quelque faute (« injustices, querelle, méchanceté, dureté avec les étrangers, » etc) « afin qu’ils cèdent, non pas à nous certes, mais à Dieu, » et en vue « de la concorde et la paix [pour] tous les habitants de la terre ».58 Un peu après, Polycarpe de Smyrne répète l'enseignement du Christ de « [prier] aussi pour les rois, les autorités, les princes, et pour ceux qui vous persécutent et qui vous haïssent » 59 Le Didachè, un texte très populaire parmi les chrétiens dès le iie siècle, reprend et détaille l'enseignement du Christ ("bénissez, priez et jeûnez pour ceux qui vous persécutent"); « aimez ceux qui vous haïssent, et vous n'aurez pas d'ennemis »; « tu ne dois haïr personne, mais reprendre les uns, et prier pour eux, et aimer les autres plus que ta vie »; et ne pas être irascible, jaloux, querelleur ni violent « car c’est de là que viennent les meurtres, » mais plutôt « mettre la paix entre ceux qui se combattent »60.

Athénagore (vers l'an 177) écrit, en lien avec avec le Sermon sur la montagne, que les chrétiens « ne rendent pas les coups lorsque frappés, ne poursuivent pas en justice lorsque pillés, donnent à ceux qui leur demandent et aiment leur prochain comme eux-mêmes ».61 Les martyrs de Lyon (an 177) « priaient pour leurs bourreaux comme Étienne, le premier martyr: "Seigneur, ne leur impute pas ce crime, " et ils « ne condamnaient personne. Ils déliaient chacun et ne liaient aucun ».62 Justin (dit le Martyr, - devenu chrétien vers 130) témoigne que l'enseignement du Christ sur l'amour des ennemis est commun parmi les chrétiens, et que cela correspond à la réalisation d'une prophétie sur la fin de toute guerre : « Nous qui étions remplis de guerre, de meurtre, de tout mal, nous avons sur terre transformé les instruments de guerre, les glaives, en soc de charrue, les lances en outils des champs, et nous cultivons la piété, la justice, la philanthropie, la foi, l’espérance...63 Tertullien (vers 160-230) formule le sentiment général des chrétiens de son époque concernant la guerre: « Le Seigneur, en désarmant Pierre, a désarmé tous les soldats »; «  une seule et même vie ne peut être due à deux maîtres, à Dieu et à César »64.

Origène (né en 185) expliquait aux non-chrétiens : « Nous ne tirons plus l’épée contre aucun peuple, et ne nous entraînons pas à faire la guerre: nous sommes devenus enfants de la paix, par Jésus qui est notre chef »65; « nous qui par nos prières vainquons tous les démons qui suscitent les guerres... nous apportons à l’empereur un plus grand secours que ceux que l’on voit combattre ».66; et il initiait ainsi les futurs convertis :« En toi est le combat que tu dois livrer, à l’intérieur de toi l’édifice du mal et du péché qu’il faut abattre; ton ennemi sort du fond de ton cœur. [C’est] le Christ qui le dit; « c’est du cœur que viennent les pensées mauvaises, meurtres, inconduites, diffamations...67 Réalises-tu la puissance de cette armée ennemie qui s’avance contre toi du fond de ton cœur ? Voilà vos vrais ennemis »68.

En somme, les premiers chrétiens utilisaient des « armes » spirituelles (prière, jeûne, paroles douces et message du Christ) contre ceux qui les haïssaient et les persécutaient, et tout en cultivant la piété et l'humilité, ils condamnait les mauvais sentiments, le meurtre, les guerres et les séditions. Mettant leur confiance dans le pouvoir de Dieu, ils refusaient de prendre part aux violences organisées, subissaient les outrages physiques sans répliquer pareillement, et recherchaient le bien de tous, la concorde et la paix. Une partie de ces attitudes peut être considérée, selon les définitions d'aujourd'hui, comme de l'objection de conscience, de la résistance passive et du pacifisme.

Les sectes chrétiennes[modifier | modifier le code]

Le Sermon sur la montagne du Christ est expressément présenté comme source de la doctrine de non-violence (non-résistance) et justification de la confession de foi chez les mennonites (incluant les amish),69 les huttérites,70 les quakers71 et les shakers72, ainsi que chez Adin Ballou73 et Léon Tolstoï.74 Cependant, la non-violence serait encore un devoir chrétien même sans ce sermon, dit l'historien mennonite Horsch, parce que les principes du christianisme sont absolument contraires à la guerre,75 qui comprend en fait toutes sortes de violences (politique et autres)76; de même pour Tolstoï c'est l'ensemble des enseignements du Christ et des doctrines des apôtres qui définissent une « règle générale, » la « loi de l'amour » (ou « loi de Dieu »), par opposition à la « loi de la violence »77. Pour sa part, George Fox disait « [vivre] sous une puissance qui supprime la cause de toutes les guerres »78; et en ce sens, la doctrine chrétienne de la non-violence peut correspondre pour ses adeptes au fait même de vivre avec une foi particulière en la nature, la volonté et l'existence même de Dieu.

Cette doctrine de non-violence a été également adoptée et enseignée par d'autres organisations chrétiennes au cours de l'histoire : pauliciens, bogomiles79, cathares80, vaudois81, franciscains82, lollards83, frères moraves84, doukhobors, moloques85, baptistes86, jésuites du Paraguay (cités par Lanza del Vasto87), adventistes88 et témoins de Jéhovah.89

Auteurs phares[modifier | modifier le code]

Les figures de proue de la doctrine chrétienne de la non-violence comprennent, notamment, parmi les Pères de l'Église Tertullien et Origène, les auteurs John Wyclif, Jan Hus et Petr Chelčický (en)90 à l'époque de la Réforme, des individus qui ont agit en tant qu'organisateurs de sectes, comme Vaudès, François d'Assise91, Menno Simon, Jacob Hutter et George Fox, ou qui ont collaboré avec eux ou suivi leurs traces, comme Conrad Grebel, Felix Manz, William Penn, John Woolman et Robert Barclay 92, ainsi que les réformateurs sociaux Adin Ballou, William Lloyd Garrison, Toyohiko Kagawa93, Léon Tolstoï, Gandhi et Martin Luther King. Une telle liste ne peut pas être exhaustive mais permet d'avoir des repères significatifs de l'histoire de la non-violence inspirée de la doctrine du Christ.

Dans les temps très anciens, ce sont parfois des auteurs inconnus qui ont exprimé la doctrine de non-violence, comme chez les vaudois dans le poème intitulé La Noble leçon94, et chez les lollards dans le tract La Somme des Écritures (« L'Évangile interdit d'être des hommes de guerre; L'Évangile c'est la paix et non la guerre »).95 Par ailleurs, il ne semble pas y avoir d'auteurs particuliers qui soient associés à la non-violence chrétienne des moraves, des doukhobors et des moloques, si ce n'est ceux de l'Évangile.

La non-violence dans l'islam[modifier | modifier le code]

Le Coran[modifier | modifier le code]

Les principes de la non-violence ont été promût et défendus dans l'islam depuis toujours. Ainsi, le Coran enjoint de ne dire que ce qui est le meilleur96, maîtriser ses accès de colère et pardonner à autrui97, laisser non seulement le dehors mais aussi le dedans du péché98, rechercher la paix, être juste et doux, et il condamne le meurtre99 et le fait de commettre des désordres (ou faire du mal)100, de fomenter des projets malhonnêtes et criminels, et de se concerter pour commettre des agressions et des actes de révoltes101.

La non-violence musulmane repose sur l'exigence du sacrifice de soi-même, pouvant aller jusqu'à la mort, lorsqu'on est physiquement outragé,102 ; de tels sacrifices sont consentis pour concourir au pardon du Seigneur103 et obtenir un accès au Paradis, qui est réservé à ceux qui seront purifiés de leurs péchés104. En vérité, le prophète de l'islam, Mahomet, se situait dans la continuité des prophètes du judaïsme et du message du Christ, et il a notamment confirmé, en langue arabe, les grands principes du Sermon sur la montagne:

« Bien et mal ne sont pas égaux. Riposte par quelque chose qui soit plus joli ; alors celui avec qui tu étais en inimitié deviendra comme s'il était ami chaleureux. Mais cela on ne le fait parvenir qu'à ceux qui endurent avec constance et on ne le fait parvenir qu'au possesseur d'une grande part »105.
« La jouissance pour un temps de la vie présente, c’est tout ce qui vous a été apporté, mais ce qui est auprès de Dieu est meilleur et plus durable, [pour ceux] qui font largesse (dans la bonne et la mauvaise fortune) sur ce que nous leur attribuons (...) tandis qu’ils pardonnent, eux, quand ils sont en colère, - quiconque pardonne et réforme, son salaire est à Dieu. C'est la sagesse de la vie que de supporter avec patience (endurer) et de pardonner (faire preuve de clémence) »106.

Le Coran appelle le musulman à:

ne pas provoquer l'esprit de vengeance, par exemple, ne pas insulter pour ne pas susciter des insultes, « par esprit de vengeance »107;
maîtriser sa colère, et ne pas commettre des agressions, qui sont fréquentes chez ceux qui ne croient pas, les "négateurs"108;
supporter les torts avec patience: « D'autres prophètes avant toi ont été accusés de mensonge. Mais ils ont supporté avec patience injures et persécutions jusqu'à ce que leur vint Notre secours, car rien ne peut modifier les paroles du Seigneur... ».109;
pardonner : « pardonne... car Dieu aime ceux qui sont bienveillants »110; et
laisser le jugement à Dieu: « Le châtiment que vous êtes si pressé de voir.... Seul Dieu en décidera et fera connaître la Vérité. Car il est le meilleur des juges.... Dieu connaît mieux que quiconque les vrais coupables ».111

L'imam Shirazi[modifier | modifier le code]

L'imam Shirazi (Mohammad al-Husayni al-Shirazi (en), - né à Najaf, Iraq en 1927) soutient que la non-violence est non seulement efficace contre les guerres mais également contre ses racines économiques, sociales et politiques112 Il dit que la violence doit être adoptée « par nature,» au même titre que le fait d'être brave ou juste, et non comme une « stratégie pour atteindre des objectifs, » parce que c'est « une vertu qui conforte également l'âme, » lorsqu'on fait ou s'abstient de faire quelque chose volontairement, mais non lorsqu'on agit à contrecœur; il résume « l'éducation du caractère et l'entrainement » que cela exige comme suit:

« La non-violence de la main est plus facile que celle de la langue, et celle de la langue plus facile que celle du cœur ».

La non-violence dans les religions de l'Inde[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Ahimsa.

Article détaillé : Bouddhisme et non-violence.

La non-violence philosophique[modifier | modifier le code]

La non-violence de type philosophique a été exprimée au cours de l'histoire, notamment, par Socrate, Lao Tseu, Étienne de La Boétie et Henry D. Thoreau, respectivement par une métaphysique et une philosophie morale,113 l'antimilitarisme,114 le concept de non-coopération avec le "tyran",115, et la revendication du droit à la désobéissance civile lorsque notre conscience personnelle l'exige116.

Ce type de non-violence, qui est essentiellement basé sur une analyse philosophique, sociale et politique des phénomènes de l'injustice et de la violence, sans se réclamer d'un enseignement religieux, comprend beaucoup des auteurs qui se sont opposé à la guerre et à la conscription, en fondant des associations pour la paix comme Alfred H. Love (en), William Ladd, William Channing et Noah Worcester, en cherchant à définir un idéal légal et politique comme Hugo Grotius, Emmanuel Kant, Victor Hugo, Frédéric Passy et Leo Szilard, par des appels aux pouvoirs en place (Hermann Hesse), en proposant des recherches sur la paix (Linus Pauling, Harold Taylor (en)) ou une éducation à la paix (Ernst Toller);

en dénonçant la guerre (Emil Brunner, Karl Liebknecht) ou le nationalisme guerrier (Herbert Spencer, Romain Rolland) comme dépassés, un fléau social (Scott Nearing) ou une maladie (Danilo Dolci), et la violence comme incohérente (Toyohiko Kagawa) ou suicidaire (Guglielmo Ferrero), en appelant à arrêter la course aux armements (Pape Jean XXIII), ou à désarmer unilatéralement (Rajendra Prasad), et en présentant la haine comme un crime (Lord Ponsonby alias Arthur Ponsonby, 1st Baron Ponsonby of Shulbrede (en));

en soutenant que l'homme peut arrêter de faire la guerre (Jerome Frank (psychiatrist) (en)) et qu'il n'est pas obligé de commettre le mal (William Jay (jurist) (en)), que l'obéissance aux gouvernements peut avoir des limites (William Ellery Channing), que la désobéissance peut être requise (Bertrand Russell, Harris Wofford (en)), en défendant l'objection de conscience (Norman Thomas (en)) et en refusant le service militaire (Max Eastman, Arle Brooks, Roger Nash Baldwin);

que le pacifisme est impuissant contre la guerre (Robert Pickus (en)), que les traités ne sont pas suffisant pour amener une paix permanente (Albert Einstein), que l'amitié internationale est la seule défense (Abraham Cronbach (en)), que le dialogue entre les peuples peut surmonter les conflits (Martin Buber), que la paix est le fruit d'un certain manière de vivre (Aldous Huxley), que la régénération du monde dépend d'une résistance morale (Thomas Cooper), qu'il faut témoigner contre la violence et pour la paix (William Ladd), que l'idéal est que chacun subordonne sa vie instinctive aux exigences de la raison, alors que ce qui favorise le développement culturel défavorise les guerres (Sigmund Freud), et, enfin, qu'il faut choisir entre la violence ou la persuasion amicale (Albert Camus)117.

La non-violence dite sentimentale[modifier | modifier le code]

La non-violence nécessiteuse[modifier | modifier le code]
(À CLARIFIER: Confusion de trois concepts: ne pas résister aux autorités (Paul), impuissance, et objection de conscience) « L'obéissance passive et la non-résistance » interprétées comme l'absence totale de toute forme d'opposition aux autorités, a été prêchée par plusieurs auteurs à partir de la fin du xviie siècle jusqu'à 1750 environ, par rapport aux pouvoirs anglais, aussi bien pour soutenir la monarchie118 que pour défendre la révolution,119 et même le tyrannicide. Ces auteurs étaient souvent des hommes de lois, mais dans presque tous les cas des « partisans, » même si leur argumentation invoquait le chapitre 13 de l'Épître aux Romains, où Paul soutient qu'obéir aux autorités c'est obéir à Dieu.

Mais ce texte de Paul a été réétudié, et le sens qui s'est de plus en plus imposé, pour des auteurs comme Jonathan Dymond (en), est qu'il faut « obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ».120 Ce progrès de la conscience permettait aux adeptes de la non-violente chrétienne de renouer avec une tradition restée largement marginale depuis Augustin, Tertullien et Origène, et exprimé surtout par des hérétiques condamnés au bucher, comme Huss et Savonarole.

Avec le développement de la liberté de conscience et de parole, l'éducation, et l'exercice des processus démocratiques, ce que Tolstoï appelait « la superstitieux d’une minorité organisant les vies de tout le monde » était de plus en plus remis en question121.

Signification de la non-violence[modifier | modifier le code]

La « principale signification de la [non-violence] [est de] montrer qu’il est possible d’extirper le mal de notre propre cœur, comme de celui de notre prochain. Cette doctrine interdit aux hommes de faire ce qui perpétue et multiplie le mal dans le monde. Celui qui attaque quelqu’un et lui fait du tort provoque un sentiment de haine, le pire de tous les maux. Offenser notre prochain parce qu’il nous a offensé, avec le motif allégué de "légitime" défense, ne fait que renouveler l’action mauvais contre lui comme contre nous, ça engendre, ou du moins déchaîne ou encourage, l’Esprit Mauvais que nous désirons expulser. On ne peut chasser Satan par Satan, on ne peut purifier la fausseté par la fausseté, et on ne peut vaincre le mal par le mal. La véritable [non-violence] est la seule vraie méthode de s’opposer au mal, » explique Adin Ballou.122

Cette explication de la non-violence est partagée par des adeptes de toutes les plus grandes religions, incluant Gandhi123;

L'imam Mohammad al-Husayni al-Shirazi (en): « La signification de la non-violence est qu'un individu peut apporter une solution aux problèmes, avec une mansuétude complète de sorte que personne n'est blessé par le traitement. C'est le baume qui est placé sur la partie d'un corps malade, de sorte qu'il est guéri »; « L'arme de la non-violence est plus efficace que l'arme de la violence, de même que l'âme est supérieurs au corps »124;
Bouddha: « La haine jamais ne met fin à la haine ici-bas. La bonté seule apaise la haine, telle est la loi éternelle »125;
et Luther King :« Par la violence, vous ne pouvez établir la vérité, et vous ne pouvez en finir avec la haine »126
Les hommes avancent par l’impulsion d’un pouvoir spirituel et moral qui les aide à comprendre et à réaliser la vérité; tandis que la violence inspire aux hommes à mépriser le principe fondamental de leur vie, ce qui est une erreur fatale.127

La non-violence, mode de vie et moyen d'action politique[modifier | modifier le code]
On peut classer les partisans de la non-violence en deux tendances : ceux qui prônent la non-violence comme méthode politique et sociale, et ceux qui soutiennent que la non-violence est aussi une spiritualité à approfondir, intimement liée à la construction de la personnalité et à la pratique d'une morale de vie. Les frontières entre ces deux tendances ne sont pas clairement établies.

En France, elles se repèrent autour de deux groupes symboles : Le Mouvement pour une alternative non-violente et les Communautés de l'Arche de Lanza del Vasto. La branche française du Mouvement International de la Réconciliation (MIR-France) et Pax Christi France font partie de la tendance plus ouverte à la spiritualité.

Gandhi a affirmé que « La non-violence, qui est une qualité du cœur, ne peut pas résulter d'un appel au cerveau »128; « Pour obtenir un résultat décisif il ne suffit pas de convaincre la raison; il faut également toucher le cœur... C'est le seul moyen pour voir s'ouvrir en l'homme une autre sorte de compréhension qui, elle, est tout intérieure. C'est la souffrance, et non l'épée, qui est le blason de l'homme ».129

Aspects pratiques de l'opposition à la violence[modifier | modifier le code]
La non-violence comprend toujours trois aspects majeurs en tant qu'opposition à la violence:

1- L'objection de conscience, en tant que choix de la conscience individuelle qui est opposé à la violence, ou à ce qui est jugé tel,

2- Le pacifisme, en tant que refus de prendre part, de contribuer et de recourir à la violence, ou à ce qui est jugé tel, et dont l'effet caractéristique est l'absence de paix; et

3- Ce qu'on a appelé la résistance passive, en tant qu'acceptation consciente et volontaire de tout préjudice ou châtiment pénal qui survient dans le processus même de l'expression ou la manifestation de l'opposition à la violence, ou à ce qui est jugé tel.

La non-violence correspond à une combinaison particulière de l'objection de conscience, du pacifisme et de la résistance passive; un telle caractérisation est très utile pour concevoir la non-violence qui est un mode de vie apolitique, comme c'est le cas dans certaines sectes chrétiennes, y compris pour décrire les différences que celles-ci peuvent avoir entre elles.

La non-violence peut être exprimée ou manifestée par des personnes seules, et dans n'importe quelle circonstance particulières où elles se trouvent, selon leur conscience personnelle; elle n'a donc pas nécessairement un caractère public; c'est le Christ qui demande une justification à Anne et l'un de ses gardes, en disant "pourquoi me frappes-tu"130, Thoreau qui refuse de payer un impôt, et Van der Veer qui répond qu'il ne se soumettra pas à la loi de la conscription131.

Lorsque des actes non-violents sont effectués pour faire valoir la doctrine de la non-violence comme telle, et qu'ils deviennent connus, ou qu'ils sont appliqués un certains temps et de manière collective par rapport à des institutions ou des autorités civiles, et appliqués en vue d'une réforme politique, économique ou sociale, de manière plus ou moins organisées, et qu'ils font appel à l'opinion publique, la non-violence prend alors le caractère de ce qu'on a appelé une résistance non-violente; dans ces "luttes non-violentes", l'objection de conscience particulière qui est une désobéissance aux lois et règlements s'appelle plus spécifiquement désobéissance civile

La non-violence en tant que méthode et stratégie[modifier | modifier le code]
L'opposition non-violente aux injustices subies, qui sont des situations de violence, a pour but d'en arriver à une situation de justice tout en désamorçant les situations de violence. Pour ce faire, la doctrine de la non-violence fait une distinction entre les actes violents et les personnes qui les commettent, et cherche à convaincre, et non à vaincre, de sorte que la justice recherchée ne s'obtiennent jamais au détriment de "l'adversaire". Par contre, le non-violent ne ripostera pas si cet adversaire veut user de violence, physique ou légale contre lui, parce que la souffrance subit injustement et sans esprit de vengeance est un des moyens pour obtenir une conversion des consciences.

Les méthodes « non-violente » sont donc totalement à l'opposée à celles qui consistent, de la part des pouvoirs à imposer des amendes, faire des procès, emprisonner, châtier, exécuter, faire des préparatifs militaires et guerroyer, et de la part des peuples à fomenter des crimes, des révoltes, des insurrections, détruire des biens qui sont à autrui et menacer, blesser, tuer des personnes, etc.

Selon Gene Sharp l'action non-violente suppose l'exposition bien réelle des militants, non armés, aux armes de ceux qui choisissent des méthodes violentes pour résoudre les conflits. L'action « non-violente » table donc sur des ressorts psychologiques humains de l'adversaire qui ne pourrait durablement s'exposer à paraître lâche en utilisant la violence armée contre des gens désarmés. L'« opinion publique » apparaît donc comme le médiateur convoqué par la lutte non-violente. Les politiques modernes et médiatiques sont imprégnées de ce concept.Tout au long de l’Histoire humaine, dans de nombreux conflits, il s’est trouvé des gens qui ont su se battre, non pas en utilisant la violence, mais en employant des moyens psychologiques, sociaux, économiques ou politiques, parfois même simultanément. Ce mode de combat a été employé non seulement lorsque les intérêts en jeu étaient assez limités et lorsque les personnes impliquées avaient une attitude relativement convenable mais à de nombreuses reprises lorsque l’enjeu de la lutte était fondamental et lorsque les opposants étaient cruels et capables des plus grandes violences : exécutions, passages à tabac, arrestations, emprisonnements et massacres massifs. En dépit de ces répressions, lorsque les résistants ont persisté dans leur mode de lutte nonviolente, ils sont parfois parvenus à triompher132.

Cette technique s’appelle action ou lutte nonviolente. Elle est l’autre recours ultime possible: dans le cadre des conflits aigus, elle peut permettre d’éviter la guerre et les autres formes de violence132. Maria Stephan et Erika Chenoweth affirment dans une leçon d'anthropologie que la résistance non-violente est plus efficace que la résistance violente133.

Recourir à la violence, c'est offrir à ses adversaires les arguments dont ils ont besoin pour justifier leur propre violence. Le recours aux méthodes de l'action non-violente opère un renversement des rôles : ceux qui utilisent la violence sont acculés à une position défensive car ils doivent justifier leur propre violence devant l'opinion publique qui leur demande des comptes. Or, la répression mise en œuvre contre des acteurs non-violents qui défendent une cause juste par des moyens justes apparaît dans toute sa brutalité et reste sans véritable justification. Elle a toutes chances de discréditer ceux qui l'exercent et de renforcer l'audience de ceux qui la subissent. Dans le contexte d'une lutte non-violente, la répression met en évidence les véritables données du conflit et ses véritables enjeux134.

La répression s'inscrit dans la logique du développement d'une campagne d'action non-violente ; il faut donc compter avec elle. Il importe d'estimer le plus exactement possible à quelles mesures de répression on s'expose en agissant. La prudence commande de ne pas encourir des risques inconsidérés et de ne provoquer que la répression que l'on peut assumer. Il faut que le mouvement soit capable d"'encaisser" les coups de la répression sans être détruit par elle134.

Ce type de résistance à également été mis en œuvre dans le but de changer des structures sociales, que ce soient des gouvernements, des lois ou des institutions, comme ce fut le cas par Mohandas Karamchand Gandhi par rapport aux autorités coloniales britanniques en Inde, Léon Tolstoï en ce qui concerne le service militaire en Russie, ou William Lloyd Garrison et Adin Ballou dans le cas de l'esclavage aux États-Unis, lorsque des situations d'injustices graves et chroniques affectent des groupes d'individus, tels que les indiens, les paysans, les esclaves, etc.

Réflexions diverses sur la non-violence[modifier | modifier le code]
François d'Assise: « [Tous] auront soin de ne jamais se troubler à cause du péché ou du mauvais exemple d'autrui: car le démon, par le péché d'un seul, cherche à en ravager beaucoup d'autres; que de leur mieux, au contraire, ils viennent en aide spirituellement au coupable, car ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades135 ».136
Aldo Capitini : « La non-violence est une manière de faire qui découle d’une manière d’être. »137
Gandhi : « La non-violence sous sa forme active consiste en une bienveillance envers tout ce qui existe. C'est l'Amour pur. Je l'ai lu dans l'Écriture sainte hindoue, dans la Bible et dans le Koran »138
Martin Luther King :« La non-violence est une arme puissante et juste, qui tranche sans blesser et ennoblit l’homme qui la manie. C’est une épée qui guérit. »139
Jean-Marie Muller : « L'option pour la non-violence, c'est l'actualisation dans notre propre existence de l'exigence universelle de la conscience raisonnable qui s'est exprimée par l'impératif […] “Tu ne tueras pas”. »140; « Comme toute exigence éthique, la non-violence présente une double-face : l'une invite à ne pas collaborer avec la violence, l'autre à œuvrer pour la justice. »140; « Si l'on s'en tenait à l'étymologie, une traduction possible de ahimsa serait in-nocence. »140
A.J. Muste : « La non-violence est un moyen pour faire face à des situations actuelles, aux tensions et aux conflits. Elle influence bien le résultat possible, mais la “fin” reste totalement ouverte. Elle ne se durcit pas, ni ne devient absolutiste en un “-ism” auquel les hommes devraient se soumettre. Cela signifie un effort constant pour engager les gens dans le processus de décision, et de les soumettre à la discipline qu’une telle participation significative implique, plutôt qu’à des pressions externes et institutionnelles. »141
La non-violence est connue pour son application dans le champ des relations entre groupes sociaux et politiques grâce à des personnages politiques emblématiques. Elle a aussi son application dans le champ des relations interpersonnelles, notamment grâce aux travaux du psychologue Marshall Rosenberg142 qui la définit ainsi :

« Le moyen de renforcer notre aptitude à donner avec bienveillance et à inspirer aux autres le désir d'en faire autant »143.
Critiques[modifier | modifier le code]
Critiques du terme non-violence[modifier | modifier le code]
Le terme « non-violence » établit le rejet d'un principe, la violence. La non-violence se définit donc comme le refus d'un principe négatif. Cette négation d'un principe négatif ne dit pas ce que la non-violence porte de positif. C'est cette analyse qui fait dire à Mère Térésa : « Je n'irai pas à une manifestation contre la guerre, mais si vous faites une manifestation pour la paix, invitez-moi. »[réf. nécessaire].

De même, Marshall Rosenberg, tout en ayant choisi d'appeler sa méthode de communication « Communication non-violente », était critique sur le terme[réf. nécessaire]. Pour insister sur son impact positif, il préférait parler de la « communication du cœur ».

Critiques du principe de la non-violence[modifier | modifier le code]

Malcolm X critique la non-violence
Celse critiquait les chrétiens parce qu'ils ne contribuaient pas, disait-il, à la défense de l'empire et la gloire de l'empereur, - ce qui a suscité une réponse d'Origène.

Léon Trotski, Frantz Fanon, Reinhold Niebuhr, Subhash Chandra Bose, George Orwell, Ward Churchill (en)144 et Malcolm X étaient de fervents critiques de la non-violence, soutenant de maintes façons que la non violence et le pacifisme sont des tentatives d'imposer au prolétariat la morale de la bourgeoisie, que la violence est un accompagnement nécessaire au changement révolutionnaire, ou que le droit à la légitime défense est fondamental.

Durant les années 1960, pendant les répressions violentes des mouvements radicaux noir américains aux États-Unis, George Jackson, membre des Black Panthers, dit des méthodes non-violentes de Martin Luther King, Jr.:

« Le concept de non-violence est un faux idéal. Il présuppose l'existence de la compassion et d'un sens de la justice de la part de l'adversaire. Lorsque cet adversaire a tout à perdre et rien à gagner en faisant preuve de justice et de compassion, sa réaction ne peut être que négative145,146. »

Malcolm X s'est également opposé aux leaders de la lutte noir-américaine pour les droits civiques sur la question de la non-violence, en soutenant que la violence n'est pas à exclure si aucune autre solution n'existe : « Je crois que c'est un crime pour quiconque est brutalisé que de continuer à accepter cette brutalité sans faire quelque chose pour se défendre. »147

Lance Hill critique la non-violence en tant que stratégie inefficace et soutient que l'auto-défense de noirs armés et la violence civile ont plus motivés la réforme des droits civiques que les appels pacifiques à la morale et la raison (voir Lance Hill Diacres de la Défense)148.

Dans son livre Comment la non-violence protège l'État, l'anarchiste Peter Gelderloos (en) critique et définit la non-violence comme étant inefficace, raciste, étatique, patriarcale, tactiquement et stratégiquement inférieure à l'engagement militant, et bercée d'illusions149. Gelderloos affirme que l'histoire traditionnelle dissimule l'impact réel de la non-violence, en ignorant l'implication des militants dans des mouvements tels que le mouvement pour l'indépendance de l'Inde et le mouvement des droits civiques et donnant une fausse image de Gandhi et de Martin Luther King, en les décrivant comme étant les militants les plus actifs de ces mouvements150. Il soutient de plus que la non-violence est généralement prônée par les blancs privilégiés qui s'attendent à ce que les « personnes opprimées, qui sont pour beaucoup des personnes de couleur, souffrent patiemment sous une violence de plus en plus forte, jusqu'à ce que le Père Blanc soit influencé par les revendications du mouvement ou que les pacifistes parviennent à réunir une légendaire «masse critique» »151.

L'efficacité de la non-violence a également été contestée par certains manifestants anti-capitalistes prônant une « diversité des tactiques » au cours de manifestations de rue à travers l'Europe et aux États-Unis après les protestations anti-Organisation mondiale du commerce à Seattle (Washington) en 1999. L'écrivain américaine et féministe D. A. Clarke (en), dans son essai A Woman with a Sword, suggère que, pour que la non-violence puisse être efficace, elle doit être « pratiquée par ceux qui pourraient aisément recourir à la force s'ils le voulaient ». Cet argument conclut que les tactiques non violentes seront de peu d'utilité à des groupes qui sont traditionnellement considérés comme incapables de violence, puisque la non-violence sera en accord avec les attentes des gens à leur égard et ainsi « passera totalement inaperçu ». Tel est le principe du Dunamis(du grec δύναμις ou « puissance retenue »).

L'argument important contre la non-violence, est que cette vision du rapport de force (violence : vis=force) étant trop considérée par la population elle devient absolutiste et dangereuse, car elle retire le concept même de légitime défense, voir d'opposition réelle dans le rapport de force, c'est-à-dire que c'est le début d'un renoncement psychologique (exemple : les grèves du xxie siècle), et le renoncement est le début de l'acceptation et de la soumission. « Gandhi même s'il ne faisait pas preuve et ne prônait pas la violence physique, faisait preuve de force et violence psychologique, en plus d'une grande force de conviction »[réf. nécessaire]. D'autres, comme D. A. Clarke (en), font valoir qu'il faut être capable de force, mais de retenue pour garder un pouvoir réel.

Theodore Kaczynski parle de suicide pour l'utilisation de la non-violence dans certaines conditions152.

Le mouvement non-violent francophone[modifier | modifier le code]

Belgique[modifier | modifier le code]

En Belgique, plusieurs mouvements travaillent dans le domaine de la non-violence. Citons parmi elles : Une association historique fondée par Jean Van Lierde : le Mir-Irg fédère la branche belge du Mouvement International de la Réconciliation et l'Internationale des Résistants à la Guerre, d'origine anarchiste. Son pendant néerlandophone, beaucoup plus important, est : Vredesactie. Pax Christi Vlaanderen est un mouvement important sur base spirituelle, se référant fortement à la non-violence, contrairement à Pax Christi Wallonie-Bruxelles. Sortir de la Violence a.s.b.l. est une association s'inspirant de Jean Goss, d'inspiration chrétienne. L'Université de Paix, qui a son siège à Namur, fondée par le Père Dominique Pire, prix Nobel de la paix, s'occupe également de formation, au sens très large.

Canada[modifier | modifier le code]

Le catholique québécois Henri Bourassa, qui a démissionné du gouvernement du Canada en 1899 en guise de protestation contre la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud, et a publié une série de livres contre la conscription lors de la Première guerre mondiale, a dénoncé la « doctrine infernale de la force qui fait le droit » comme « injuste et injustifiable ».153

France[modifier | modifier le code]

En France, le plus ancien mouvement non-violent est la branche française du Mouvement International de la Réconciliation (créée en 1923). Lanza del Vasto, ami de Gandhi, créa la Communauté de l'Arche en 1948. C'est grâce à la Communauté de l'Arche qu'a été créée, pendant la guerre d'Algérie, l'Action civique non-violente (ACNV), dont le principal animateur était Joseph Pyronnet.

Le philosophe Jean-Marie Muller, ainsi que Jean Toulat, Jacques Sémelin, et Christian Mellon, et d'autres, ont cherché à développer une théorie de la non-violence et son adaptation politique à travers des « groupes non-violents » à partir du début des années 1970. Le mouvement des objecteurs de conscience et la lutte des paysans du Larzac, à partir de 1972, ont popularisé la non-violence. Jean-Marie Muller et les plus motivés par l'action politique créèrent le Mouvement pour une alternative non-violente. Il existe également des mouvements s'inspirant des principes de la non violence pour mener des actions sur une thématique ciblée, comme les cercles de silence qui luttent depuis 2007 « protester contre l'enfermement systématique des sans-papiers dans les centres de rétention administrative ».

En 2013, lors du débat sur la légalisation du mariage homosexuel en France, le mouvement catholique dit des Veilleurs a repris les techniques de protestation non-violente.

Une organisation comme Les Désobéissants propose des formations aux techniques de la lutte non-violente et de la Désobéissance civile.

Suisse[modifier | modifier le code]

Du Mouvement international de la réconciliation est issu le Centre pour l'action non-violente (CENAC), créé en 1968. Formation pratique et engagement plus politique caractérisent ce centre.

vendredi 5 août 2016

Apprendre à méditer pour la paix / Learn to meditate for peace

Ce blog fait peau neuve. Désormais, moins de tumultes, davantage d'articles orientés vers la non-violence. Face à l'ignominie du quotidien, ce n'est pas gagné, mais c'est possible, et probablement hautement recommandable. Pour tout le monde.

DBC (Dalaï-Bisounours-Christophe)

Et pour commencer, une initiation à la méditation... très pédagogique !

https://www.youtube.com/watch?v=w3jWkr_VPjY


https://www.youtube.com/watch?v=QSyWNtssSwU




jeudi 4 août 2016

Signez l'appel à la démocratie et la souveraineté populaire contre l’échec de l’intégration néolibérale européenne et de l’euro / Sign the appeal to the democracy and the popular sovereignty against the failure of the European neoliberal integration and the euro




Ce document a été élaboré en commun par les membres du réseau Lexit. Il a été rédigé et validé collectivement avant le référendum sur le Brexit et n’avait aucune intention d’influencer le vote populaire de quelque manière.
Avec le marché unique et le Traité de Maastricht, l’intégration européenne s’est constituée comme un projet néolibéral de long terme. Le « pacte de stabilité et de croissance », les libertés du marché unique et l’Union monétaire ont établi un cadre qui a nourri les politiques d’austérité, le démantèlement des droits sociaux et de la protection sociale, et imposé la privatisation à tous les Etats-membres.
Contrairement à l’idée d’une Union européenne comme espace neutre, les événements qui ont suivi la Grande Récession de 2007-2009 ont montré que le projet d’intégration européenne était défini par la nature régressive de ses traités, et par une radicaliation sans précédent de son caractère néolibéral. Des relations hiérarchiques inégales entre le centre et la périphérie ont été longtemps un trait caractéristique de l’intégration européenne, mais qui, après la Grande Récession, aura culminé dans la domination de l’Allemagne sur les orientations des politiques économiques. Les développements réglementaires qui ont accompagné l’installation de l’eurozone et les mesures prises en réponse à la crise de l’euro, sous la forme de l’imposition de règles toujours plus strictes et de structures de gouvernance toujours plus illégitimes, ont approfondi l’autoritarisme néolibéral de l’intégration européenne. Il faut donc se rendre à l’idée que ce projet d’intégration est devenu une menace pour la la démocratie et la souveraineté populaire.

L’euro, une monnaie à crises

La crise de l’euro est le produit d’une architecture de l’union monétaire mal pensée dès l’origine, préoccupée seulement d’austérité et de désinflation. Au lieu de conduire à un processus de convergence économique et sociale des Etats-membres, le développement économique réel (en termes de salaires et de productivité) a engendré toujours plus de divergence. L’union monétaire a finalement donné lieu à d’énormes déséquilibres macroéconomiques (creusant notamment les déficits des balances courantes, pas seulement dans la dite « périphérie », mais également en France et en Italie, avec pour contrepartie d’énormes excédents en Allemagne et quelques autres pays). Il s’en est suivi dans un premier temps des flux de capitaux depuis le centre vers la périphérie de la zone, flux à bas taux qui ont nourri des bulles spéculatives financières et immobilières, et qui ont également gonflé l’endettement tant public que privé.
L’un des facteurs importants de ces déséquilibres réside dans l’effort de l’Allemagne de réduire son coût du travail par la restructuration des chaînes de valeurs de ses secteurs exportateurs via le travail bon marché des pays d’Europe de l’Est et une stratégie de dumping salarial, fiscal et social.
Il en a résulté, pour les économies moins bien placées, une très forte pression à « la compétitivité » sur « leurs » secteurs industriels et tertiaires. Le cadre même de l’union monétaire interdisant de recourir à l’ajustement de change, ces économies n’ont plus eu d’autre recours que la « dévaluation interne ». Soit concrètement : le démantèlement de l’Etat social, la privatisation à grande échelle des services publics, le dumping salarial, social et fiscal, les attaques contre la négociation collective, les tentatives de briser les syndicats, le procès et la destruction de la fonction publique.

L’euro, un outil au service du capital financier

Il est important de souligner que rien de cela n’est arrivé par la faute d’un imprévisible défaut de construction de l’eurozone. L’euro fonctionne parfaitement au regard en tout cas des intentions de ses architectes néolibéraux. Il ne travaille pas à quelque forme d’équilibre, de croissance et de plein-emploi. Il œuvre à la destruction des droits sociaux, des systèmes de sécurité sociale, des secteurs publics, de la taxation des profits, et impose le sauvetage public des banques privées.
Et voilà comment l’euro fonctionne en termes politiques : il entraîne les Etats dans la spirale à la baisse des guerres de compétitivité, où la position de chacun ne peut être « améliorée » que par la mise en place de politiques conduites au détriment de la majorité des populations et au seul bénéfice du capital international. Dans cette spirale à la baisse, salaires, pensions, prestations sociales, emploi et investissement publics sont tous envoyés par le fond.
Comme l’ont clairement montré les événements de Grèce en 2015, la structure de gouvernance de l’eurozone est hermétiquement fermée aux politiques qui expriment démocratiquement le mandat de la majorité de la population si ces politiques contreviennent à l’agenda néolibéral. Lorsque le gouvernement Syriza a tenté de mettre en œuvre son programme, plus encore après le « non » au référendum, il a été défait par la Banque centrale européenne qui l’a forcé au mémorandum.

L’euro, une mauvaise idée qu’on ne sauvera pas

Comme il l’a été montré par d’innombrables auteurs, la zone euro ne satisfait aucun des réquisits d’une aire monétaire fonctionnelle, et il est impossible d’imaginer qu’elle les satisfasse dans quelque avenir. Une telle aire monétaire, avec des structures économiques et des niveaux de productivité très disparates, comme c’est le cas de l’eurozone, nécessiterait pour réduire ses déséquilibres internes des transferts financiers intrazones massifs, que des travaux sérieux estiment à près de 10% du PIB européen, un niveau qui est non seulement inenvisageable politiquement, mais également indésirable en soi : comme tous les précédents de l’eurozone l’ont établi, les pays donateurs useraient de cette position pour prendre la main sur les politiques intérieures des pays receveurs, à l’encontre de toute démocratie. Ces dernières années ont suffisamment montré comment de telles situations ruinent la souveraineté populaire, montent les peuples européens les uns contre les autres, et ouvrent des boulevards aux extrêmes-droites xénophobes.
A la fin des fins, la possibilité d’un Etat fédéral européen démocratique qui ne reconduise pas les relations de domination entre les actuels Etats-membres, appellerait une authentique société civile européenne qui n’existe pas pour l’heure et qu’on ne fera pas advenir par décret.

Lexit, la solution pour combattre le néolibéralisme et restaurer la démocratie

Sur ce fond alarmant de de destruction des droits démocratiques, de démantèlement des Etats providences et de privatisation des communs, les forces d’émancipation en Europe doivent proposer des alternatives opérationnelles crédibles, reposant sur le principe fondamental de la souveraineté populaire, contre l’actuel projet d’intégration néolibérale-autoritaire. C’est pourquoi le Lexit (Left Exit) est notre outil pour reconquérir la démocratie.
L’essor alarmant des extrêmes-droites dans la plupart des pays d’Europe se nourrit entre autres de leur position contre l’Union européenne et son système de gouvernance. Leurs propositions politiques sont des impasses : les forces de la droite anti-euro réclament par exemple davantage de contrôle sur les flux migratoires sans rien remettre en cause de la mobilité des flux de capitaux vers les pays qui pratiquent le dumping salarial compétitif. A les en croire, il suffirait de s’en tenir à l’arrêt de la libre circulation des personnes et à l’abandon de l’euro, qui rendrait les changes aux forces de marché – synthèse de cauchemar qu’on pourrait nommer le «néolibéralisme xénophobe».
Si nous voulons éviter ce scénario, nous devons aller au Lexit : une alternative internationaliste reposant sur les principes de souveraineté populaire, de fraternité, de droits sociaux, de défense des travailleurs et des communs.
La non-viabilité de l’eurozone est désormais un fait établi. Tôt ou tard se présentera la grande alternative de la sortie : par la droite ou par la gauche, chacune évidemment avec des effets très différents pour les différentes classes sociales. Le Lexit est l’option des stratégies d’émancipation et de dépassement de l’intégration néolibérale.
La discussion a déjà commencé et des propositions sont déjà sur la table: nous invitons tous ceux qui partagent ce désir du Lexit à rejoindre nos débats et nos actions.


Premiers signataires

  • Tariq Ali, author and filmmaker, UK
  • Jorge Amar, Asociación por el pleno empleo y la estabilidad de precios, Spain
  • Prof. em. Yangos Andreadis, Pantheion University, Greece
  • Cristina Asensi, Democracia Real Ya and Money Sovereignty Commission, Spain
  • Prof. Einar Braathen, Oslo and Akershus University College, Norway
  • Prof. Lucio Baccaro, Université de Genève, Switzerland
  • Gina Barstad, No to the EU and Socialist Left Party, Norway
  • Luís Bernardo, Researcher, Portugal
  • Simon Brežan, MD, social, cognitive & system neuroscience/ enactivism researcher, 4th Group of United Left Slovenia
  • Prof. Sergio Cesaratto, University of Siena, Italy
  • Prof. Massimo D’Antoni, University of Siena, Italy
  • Alfredo D’Attorre, MP Sinistra Italiana, Italy
  • Fabio De Masi, MEP GUE/NGL, Germany
  • Klaus Dräger, former staff of the GUE/NGL group in the EP, Germany
  • Stefano Fassina, former Vice-Minister of Finance, MP Sinistra Italiana, Italy
  • Prof. Scott Ferguson, University of South Florida, United States
  • Prof. Heiner Flassbeck, Hamburg University and Makroskop, Germany
  • Kenneth Haar, Corporate Europe Observatory, Denmark
  • Idar Helle, De Facto, Norway
  • Inge Höger, MP Die Linke, Germany
  • Prof. Martin Höpner, Max Planck Institute for the Study of Societies, Germany
  • Dr. Raoul Marc Jennar, Political scientist and author, France
  • Dr. Lydia Krüger, Scientific Council of Attac, Germany
  • Kris Kunst, Economy for the people, Germany
  • Wilhelm Langthaler, Euroexit, Austria
  • Prof. Costas Lapavitsas, SOAS University of London, UK
  • Frédéric Lordon, CNRS, France
  • Stuart Medina, Asociación por el pleno empleo y la estabilidad de precios, Spain
  • Prof. William Mitchell, Director of Centre of Full Employment and Equity, University of Newcastle, Australia
  • Joakim Møllersen, Attac and Radikal Portal, Norway
  • Pedro Montes, Socialismo 21, Spain
  • Prof. Andreas Nölke, Goethe University, Germany
  • Albert F. Reiterer, Euroexit, Austria
  • Dr. Paul Steinhardt, Makroskop, Germany
  • Steffen Stierle, Attac and Eurexit, Germany
  • Jose Sánchez, APEEP, Anti-TTIP Campaign, Attac, Spain
  • Gunnar Skuli Armannsson, Attac, Iceland
  • Petter Slaatrem Titland, Attac, Norway
  • Dr. Andy Storey, University College Dublin, Ireland
  • Prof. Wolfgang Streeck, Max Planck Institute for the Study of Societies, Germany
  • Diosdano Toledano, Plataforma por la salida del euro, Spain
  • Christophe Ventura, Memoire des luttes, France
  • Peter Wahl, Weed e.V., Scientific Council of Attac, Germany
  • Erik Wesselius, Corporate Europe Observatory, Netherlands
  • Prof. Gennaro Zezza, Università di Cassino e del Lazio Meridionale, Italy
Pour signer l'appel : http://lexit-network.org/appel

ET pour terminer sur une note d'humour


mercredi 3 août 2016

Mon ennemi n'est pas l'immigré mais la finance... et un peu moi-même aussi - 2 articles pour comprendre / My enemy is not the immigrant but the finance... and a little myself too - 2 articles to understand

On parle beaucoup d'immigration en ce moment. C'est vrai qu'il s'agit d'un vrai problème et qu'il n'y a aucune politique mise en oeuvre aujourd'hui qui s'intéresse sérieusement à la cause de ce problème. Pour ma part, et à l'instar du  Président néo-colonialiste Trucmuch, mon ennemi, c'est la finance... et un peu moi-même aussi. Pour comprendre ces propos, je vous invite à découvrir, à la fin de l'interview de Jean-François Gayraud, l'article consacré à Christian Arnsperger :
 " Derrière l’économie : la question du sens de l’existence ? "

Si on arrête d'aller taper des bombes un peu partout, une folie pure quand on prend la peine d'y réfléchir, et si on prend le temps de réfléchir au but de son existence, ça va peut-être s'améliorer.

Christophe

https://www.les-crises.fr/quelle-guerre-financiere-par-jean-francois-gayraud/



Jean-François Gayraud s’est conquis un large public avec Le Monde des mafias, La Grande Fraude, Géostratégie du crime (avec François Thual) et Le Nouveau Capitalisme criminel, tous publiés aux éditions Odile Jacob. Il vient de publier L’art de la guerre financière. Pierre Verluise, Docteur en Géopolitique est le Directeur du Diploweb.com
Jean-François Gayraud vient de publier « L’art de la guerre financière » (Odile Jacob). Il répond aux questions de Pierre Verluise, Directeur du Diploweb.com. Un propos qui rompt avec la “petite musique” habituelle à propos des activités financières et de l’endettement public.
Pierre Verluise : Comment définissez-vous la finance et la guerre financière ? Quelles sont les représentations fausses à ce propos ?
Jean-François Gayraud : Depuis les années 1980, la Finance occupe une place centrale dans le fonctionnement des sociétés contemporaines. Sa position de surplomb par rapport aux échanges économiques et aux classes politiques font que cette matière ne peut plus être analysée simplement avec la focale de la “science économique”, surtout orthodoxe. Derrière la technicité se dissimulent des enjeux politiques et des luttes de pouvoir majeurs. Le diagnostic demeure incomplet et biaisé tant que la perspective “économiste”, positiviste et néoclassique, est privilégiée. Car ce qui se trame, au sens de la dramaturgie, relève de la Politique. Ainsi, fondamentalement, il n’y a jamais de crises financières, mais des choix politiques ayant des conséquences financières. Rechercher les seules explications techniques et ignorer les racines politiques, consiste à privilégier des causes immédiates et à s’aveugler sur les causes premières. Depuis la mise en œuvre des politiques de dérégulation, d’abord aux Etats-Unis puis en Europe, la finance est devenue un phénomène de pouvoir, avec de véritables puissances, en partie autonomes poursuivant des objectifs propres. La dérégulation a sorti le génie de la lampe : depuis, la haute finance s’est émancipée au détriment des Etats et des peuples. De là, le concept de guerre ne relève pas de la métaphore facile mais d’une claire prise en compte des véritables enjeux imposés par la domination inédite de la finance depuis les années 1980. Comprenons bien ce qui se joue : des puissances financières développent des formes d’hostilité en direction des Etats et des peuples ; telle est la signification exacte du concept de guerre. Il faut avoir une conception réductrice de la guerre, donc de l’hostilité, pour ne l’envisager que sous le seul angle des affrontements militaires. Ce serait oublier que l’hostilité a toujours revêtu dans l’histoire des formes diverses : certes militaire mais aussi politique, culturelle, économique ou finalement financière. Par ailleurs, cette hostilité est en partie criminelle quand on prend en compte deux dimensions. D’abord, les fraudes gigantesques, souvent systématiques et parfois à effet systémique, dont la finance se rend coupable. Ensuite les conséquences destructrices sur les populations de ses actions.
L’idéologie néolibérale est évidement rétive à toute analyse en termes d’hostilité puisque son projet tente de faire accroire que le “doux commerce” cher à Montesquieu (1689-1755) est le pacificateur ultime. Les libéraux veulent imposer l’idée que la concurrence, et non l’hostilité, est la solution ultime. Ainsi que le montrent Julien Freund et auparavant Carl Schmitt, la doxa libérale tente de dépolitiser les rapports sociaux et internationaux afin de conférer au dieu Marché la fonction d’arbitre suprême.
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Ce point acquis, la question de l’hostilité conduit ensuite vers le véritable questionnement, sous-jacent : qui est l’ennemi ? Car les vraies guerres – et non ces guerres métaphysiques telles “la guerre à la drogue, à la pauvreté ou au terrorisme”, toutes celles déclenchées à partir d’une idée vague -, impliquent des ennemis réels, donc situés géographiquement et historiquement. La désignation de l’ennemi relève d’un choix politique permettant de discerner ce qui est dangereux voire mortel. Ce nominalisme n’est pas neutre, bien au contraire : c’est fondamentalement un acte de souveraineté.
P.V. : Pourquoi parler de “grandes migrations” à propos de la guerre financière ? 
J-F G. : La mobilité est l’une des grandes tactiques de l’art militaire. Or la guerre financière, ainsi que je le démontre dans mon livre, s’appuie sur une quadruple migration : des capitaux, des élites, des dettes et des responsabilités. Ces phénomènes migratoires sont une clef d’explication importante pour comprendre la puissance des institutions financières qui mènent de véritables “guerre de mouvement”.
P. V. : Le crime financier est-il puni à la hauteur de ses conséquences ? 
J-F G. : Globalement, les crimes financiers majeurs sont impunis. Ou lorsqu’ils le sont, c’est de manière imparfaite car trop souvent dans un cadre transactionnel, ainsi que les Américains nous ont habitué à la faire avec leurs dispositifs de plea bargaining et de deffered prosecution. Les sanctions sont alors principalement financières. Elles peuvent donc être socialisées et elles fonctionnent de fait comme de simples taxes sur la fraude. Comme elles ne touchent que rarement à titre personnel les banquiers, l’incitation à la récidive est gravée dans le marbre. Les raisons de cette impunité sont multiples. Derrière les nombreuses explications conjoncturelles et techniques, il y a une causalité politique unique. Les grands crimes financiers sont des crimes engageant les élites, et non les classes modestes de la société. Les politiciens ne sont donc pas a priori incités à organiser la poursuite d’individus appartenant au même monde qu’eux ou finançant leurs campagnes. Il est par ailleurs aisé de nier l’existence de ces crimes, tant les obstacles sont évidents à leur émergence : caractérisation intellectuelle subtile, définition juridique complexe, invisibilité matérielle fréquente, et administration de la preuve souvent diabolique.
A ce titre, le bilan de la crise de 2008 aura été caricatural et révélateur des véritables rapports de force à l’œuvre aux Etats-Unis. Aucun banquier n’aura comparu devant la justice pénale. Seuls deux cadres intermédiaires auront eu ce “privilège”, dont un Français employé chez Goldman Sachs. Les fraudes avaient pourtant été évidentes et elles seules ont pu expliquer une partie de la formation de bulles immobilières et boursières à l’origine de cette crise. D’un point de vue historique, il s’agit d’une véritable régression. Il convient de se souvenir qu’après les crises de 1929 et celle des Savings and loans dans les années 1980, les Etats-Unis avaient su réagir, même imparfaitement, en usant de l’arme pénale. Ce diagnostic criminel s’est semble t-il perdu en route, étouffé par le catéchisme néolibéral et par le poids politique de Wall Street. On ne décrira jamais assez la combinaison perverse du mécanisme dual  Too big to fail et Too big to jail.
P. V. : A propos des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), pourquoi parlez d’un “concept truqueur” ? 
J.-F. G. : Avec l’acronyme BRIC, une armada d’éditorialistes et d’universitaires se sont faits les propagandistes enthousiastes et sans recul critique d’une parfaite illusion politique et économique. Le fait que cette providentielle découverte émane du monde de la finance, en l’occurrence de la banque Goldman Sachs, n’a soulevé aucun questionnement. Personne ne s’est avisé que la banque, en inventant ce concept, pouvait poursuivre un objectif moins désintéressé que la science : inciter de nouveaux pays miraculeusement adoubés dans la première classe mondiale à goûter aux « nouveaux produits financiers ». Ce concept bric-à-brac marie pourtant torchons et serviettes, niant les facteurs de différenciation (histoire, mœurs, culture, etc.) au profit d’une vague homogénéité issue d’indices économiques incertains. Si l’on comprend le sens de la supercherie imaginée par la banque new-yorkaise, l’aveuglement collectif des universitaires et des éditorialistes l’est moins. Une décennie plus tard, les BRIC ont montré leurs limites. La banque Goldman Sachs finira par avouer de longues années après qu’elle avait mis en circulation une simple marque. Son économiste en chef John O’Neill, inventeur de l’acronyme magique, expliquera qu’il s’agissait en fait d’un « simple accessoire mental » : un effet d’annonce, une recette de camelot. On pourra toujours considérer que la banque américaine ne faisait que proposer à sa clientèle des produits financiers en pariant sur les « grandes économies émergentes » : elle se lançait en fait dans une prophétie autoréalisatrice qui, une fois passée le temps de l’euphorie artificiellement suscitée, ne pouvait que sombrer.
P. V. : De manière comparative, que nous apprennent la Grèce et l’Islande ? 
J-F G. : L’histoire de l’Islande des années 2000 a valeur de métaphore, de conte voltairien. Voilà un pays qui par folie des grandeurs avait décidé de devenir un paradis fiscal et bancaire, un vaste fond spéculatif. L’Islande était devenue temporairement le 5ème pays le plus riche du monde par une politique irraisonnée de dérèglementation de tout son système financier. Toute sa richesse fictive a inéluctablement volé en éclats avec la crise de 2008. La classe politique islandaise, déjà coupable d’avoir transformé le modèle de développement économique du pays et de s’être acoquiné avec les élites bancaires, a voulu imposer un règlement orthodoxe de la faillite bancaire, en appliquant le catéchisme libéral : faire payer le contribuable ! Les Islandais ont refusé par des manifestations de rue puis lors de deux référendums, estimant insupportable “une socialisation des pertes et une privatisation des profits”. Ce sursaut démocratique et viril, qui trouve peut-être son explication dans l’ancienne culture viking, a valeur d’exemple. Cependant, il est évident que ce sursaut de souveraineté politique a été facilité par le fait que les Islandais n’avaient pas encore abdiqué leur souveraineté monétaire. Si l’Islande avait été corsetée par les traités européens et l’Euro, ce sursaut aurait probablement fait long feu ou bien se serait terminé en tragédie grecque : une camisole bancaire et l’austérité permanente. Faut-il préciser que l’Islande a recouvré sa prospérité et que la Grèce se meurt lentement ? Dans le rapport du faible au fort, les Islandais ont démontré que la résistance a payé, contre l’avis des institutions internationales, des banquiers et des économistes majoritaires.
P. V. : Les “Panama papiers” ont-ils apporté des révélations ?
J-F G. : Tout (peut-être) et rien (certainement). Commençons par le Rien.
Le dispositif global était connu depuis longtemps, documenté et analysé par des ouvrages universitaires et des enquêtes journalistiques nombreux et complets. La description de ce que j’appellerai la “triade et son outil” était tout sauf ignoré : des grandes banques ayant pignon sur rue, des territoires transformés en Etats pirates et des cabinets d’avocats spécialisés, développant des myriades de sociétés écrans. Les révélations ont plutôt porté sur des noms de particuliers et d’entreprises. Toutefois, il faudra observer dans la durée l’ampleur de ce processus de désignation de coupables présumés pour en mesurer la portée exacte. Il ne sera d’ailleurs pas indifférent à terme de comprendre l’origine réelle et les motivations de ces fuites d’informations.
Par ailleurs, la question de fond sera de savoir si, une fois l’émotion médiatique et l’effroi politique passés, ces fuites d’informations auront déclenché ou non des bouleversements tels que le phénomène de la fraude et de l’évasion fiscale auront pu être enfin jugulé. La fuite d’informations aura t-elle pour effet bénéfique de limiter durablement la fuite des capitaux ? L’histoire de cette question nous apprend qu’il y a un gouffre entre les proclamations gouvernementales suivant chaque scandale – “plus jamais ça” – et ce que les Etats font réellement une fois l’écume de l’agitation médiatique disparue.
Il me semble aussi important de souligner que la lumière crue jetée sur un pays avec les “Panama papers” ne doit pas occulter trois faits essentiels. D’abord que nous sommes en présence d’une véritable industrie mondialisée de la piraterie fiscale menée par des entreprises bancaires et juridiques a priori respectables, employant des milliers de diplômés des meilleures universités. On ne soulignera d’ailleurs jamais assez que d’un point de vue sociologique, la fraude et l’évasion fiscale profite à une partie des élites et est mise en œuvre par un segment de ces mêmes élites, du Nord comme du Sud. Ensuite, que Panama n’est pas un cas isolé, un mouton noir de la communauté internationale, mais un exemple parmi des dizaines d’autres de pays ayant décidé de faire de la haute finance douteuse un pilier de leur développement économique, et parfois leur business model. Enfin, il ne faut pas perdre de vue qu’il n’existe pas deux mondes séparés, celui d’une finance propre et de l’autre d’une finance obscure, mais un continuum dans lequel les Etat pirates et les sociétés écrans servent de ponts à ces deux univers et surtout de régulateur à un capitalisme devenu anomique.
La fin des paradis fiscaux et bancaires ne dépendra pas des seules bonnes intentions portées par l’OCDE et les Etats, mais de véritables sanctions commerciales et financières contre les Etats pirates. Faute de quoi, l’impunité et l’opacité perdureront. Il y a pourtant urgence à agir car, au delà de la dimension éthique du problème, la situation dégradée des finances publiques des Etats impose de récupérer ces dizaines de milliards qui échappent à l’impôt. L’évitement de l’impôt a toujours été un sport oligarchique, à l’image du golf ou du polo, et il faut donc analyser tous ces mécanismes et institutions de l’opacité fiscale comme une industrie de protection des riches, que cette richesse soit légale à l’origine ou issue de la criminalité. Jusqu’à présent, les Etats et les organisations internationales ont usé, par lâcheté ou impuissance, de méthodes relevant de la persuasion face aux Etats pirates. On en voit les limites aujourd’hui. Seule une politique répressive aura des effets réels et durables. Un peu de dureté ne nuit jamais.
Pour être complet sur le sujet, il faut rappeler que s’il existe objectivement des dizaines de paradis fiscaux et bancaires à travers le monde, nombre de pays pourtant victimes de ces fuites abyssales de capitaux sont, par segments, aussi de micros paradis fiscaux et bancaires. Ils le sont par exemple quand ils décident une baisse drastique des impôts pour leurs riches : la Grèce est ainsi historiquement un paradis fiscal pour ses oligarques ; et les Etats-Unis depuis les années 1980. Ou bien quand des conventions fiscales favorables sont signées avec des partenaires privilégiés : la France est depuis 2008 un paradis fiscal pour les investisseurs du Qatar.
P. V. : Beaucoup d’étudiants rêvent de “faire de la finance”. Quid de son enseignement ? 
J-F G. : “Rêver de faire de la finance” me semble une étrangeté, voire un oxymore ; encore que tout soit possible puisque l’homme moderne semble réduit à un Homo oeconomicus, un bipède consommateur, cupide et festif. Il est vrai que les plus hauts maitres de la finance affirment que la cupidité est une valeur positive. En France, le ministre de l’économie et des finances a expliqué, je cite : “Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires” (2016). J’en déduis que la finance n’est pas l’ennemi de tout le monde. Jean Tirole, lauréat du prix de la Banque de Suède, plus complaisamment appelé “prix Nobel d’économie”, répète à l’envie que “l’égoïsme est le moteur du lien social” et que “la cupidité n’est ni bonne ni mauvaise”. Vous me direz qu’il ne fait que répéter la vieille doxa libérale. Ce thuriféraire du Dieu marché omniscient est l’exemple typique de ces économistes de la finance qui fonctionnent tels des “intellectuels organiques”, pour reprendre l’expression de Gramsci. Nul hasard ainsi que Jean Tirole ait reçu le prix 2007 “Risques Les Echos” pour son livre The Theory of Corporate Finance des mains de Daniel Bouton, PDG de la Société générale. On admirera le dispositif chimiquement pur : un quotidien d’obédience libéral propriété du groupe LVMH, le PDG de l’une des plus grandes banques du monde, pour un livre forcément en anglais qui est la lingua franca de la haute finance dont le contenu sert de bréviaire aux acteurs du marché. D’ailleurs, Daniel Bouton ne cache pas son bonheur à disposer ainsi d’une base académique pour justifier ou légitimer le travail de la banque contemporaine quand il explique lors de cette remise de prix, le 7 juin 2007, ” combien le travail académique a permis de bouleverser en quelques décennies la pratique de l’activité financière. Sans recherche, il n’y aurait, pas de marchés dérivés qui ont permis la marchéïsation du financement de l’économie”. Et de préciser pour ceux qui n’auraient pas compris : ” Monsieur Jean Tirole, votre ouvrage est d’ores et déjà reconnu comme une référence. La presse scientifique, mais aussi la presse d’information générale, en particulier anglo-saxonne, ont souligné qu’il constitue le nouveau manuel de base pour tout étudiant et tout chercheur en finance d’entreprise”.
J’en profite pour souligner l’énormité des contradictions et des impostures de ces Maitres de la Haute finance qui ne cessent de prôner la transparence sur les marchés mais se refusent à se l’appliquer à eux-mêmes. Nombre de ces économistes étant des “économistes à gages”, largement rémunérés par des institutions financières pour leur travaux, conseils ou via des chaires, dans une ambiance de conflits d’intérêts hallucinante. Les mêmes banquiers se refusent à eux-mêmes cette transparence, comme l’avoue Daniel Bouton lors toujours de son discours de remise de prix à Jean Tirole : ” Ce sujet de l’asymétrie de l’information est évidement un sujet qui passionne le banquier en tant que prêteur, mais aussi l’investisseur sur les marchés. L’un comme l’autre sont, et c’est évidemment récent, avides de transparence. (…) Il reste un point sur lequel il ne faut pas accepter la transparence totale c’est la stratégie future. Il importe au plus haut point que les théoriciens de la corporate finance ne commettent pas l’erreur d’exiger cette transparence, à travers en particulier la transparence sur les règles de fixation des rémunérations des dirigeants qui souvent permettent de la découvrir.” Comprenons-bien le sens du propos en forme d’injonction intimidante : la transparence pour tous, sauf pour les rémunérations des banquiers ! Cette manière brutale d’interdire a priori un domaine de recherche à un “scientifique” en dit long sur la réalité des relations entre une “science de la finance” et ses ” universitaires” : mais le client est roi ! Le Maitre dicte ses conditions.
Il est dommage que ce goût pour la transparence ne se soit pas répandu au sein de cette grande banque universelle car elle eut peut-être permis de découvrir la gigantesque fraude de 4,9 milliards d’euros (l’affaire dite Kerviel) qui faillit la faire disparaitre par l’énormité des engagements pris sur les marchés.
On constate au final combien l’économie dominante enseignée est porteuse d’une idéologie qui avance masquée derrière les oripeaux de la science et des mathématiques, y compris à l’Université. Les conceptions hétérodoxes et non strictement mathématiques sont marginalisées, au profit d’une doxa néo classique et libérale. Une business school peut-elle développer une critique de la haute finance contemporaine quand ses financeurs sont le secteur marchand et bancaire et son objectif affiché le business ? Exigerait-on d’une école hôtelière de professer une éthique de la frugalité ?

Mais il ne faut pas trop incriminer la seule science économique. D’autres disciplines se sont montrées aveugles aux dérèglements de la haute finance et à la criminalité financière. Pourquoi la sociologie criminelle française ne s’est-elle pas emparée du sujet ? Une sociologie d’Etat qui, alliée à certains juristes, a œuvré – milité devrait-on dire – pour empêcher l’émergence en France d’une discipline criminologique autonome à l’Université.
Copyright Mai 2016-Gayraud-Verluise/Diploweb.com
Mise en page 1
4e de couverture
Les guerres financières existent.
Ce sont de vraies guerres qui tuent et paupérisent les peuples, comme on l’a vu en Grèce. Cette situation stratégique inédite s’explique par la nouvelle puissance des acteurs financiers : banques d’affaires, fonds d’investissements, milliardaires de Wall Street.
Depuis les années 1980, une finance dérégulée, mondialisée et en partie toxique s’est bâti de vastes principautés immatérielles, surplombant les économies et lançant des raids sur des États captifs et des populations tétanisées. Malgré sa responsabilité dans la crise de 2008, la finance-puissance continue d’étendre son emprise, dans l’ombre, usant de stratégies empruntant à l’art de la guerre.
Ce livre en décrypte les ruses et les tactiques. Au-delà, il donne au citoyen des raisons d’espérer : il existe des moyens pour libérer les États et les peuples de ce Léviathan d’un genre nouveau. Là où la Grèce a dû plier face aux banques, l’Islande a su s’extirper du joug de la haute finance par une insurrection démocratique.
Jean-François Gayraud s’est conquis un large public avec Le Monde des mafias, La Grande Fraude, Géostratégie du crime (avec François Thual) et Le Nouveau Capitalisme criminel, tous publiés aux éditions Odile Jacob.
 La finance et le capitalisme sont-ils un champ de bataille ?
Entretien avec Jean-François Gayraud, auteur de « L’art de la guerre financière » aux éditions Odile Jacob.
Depuis des années, Jean-François Gayraud martèle son message : les crises économiques sont rarement systémiques, elles ont le plus souvent des origines criminelles. 2008 a confirmé son analyse. Aujourd’hui il précise sa pensée avec « L’art de la guerre financière ».
Source : Youtube, Jean-François Gayraud, 30-05-2016

Derrière l’économie : la question du sens de 

l’existence ?


source : 

https://blogs.mediapart.fr/edition/petite-encyclopedie-critique/article/030212/derriere-l-economie-la-question-du-sens-de-
Économiste dialoguant avec la philosophie et les penseurs de la décroissance, Christian Arnsperger est l’auteur de L’homme économique et le sens de la vie. Petit traité d’alter-économie. Un titre de la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel...
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 Beaucoup de défenseurs du capitalisme ne voient pas clairement ses effets néfastes – écologiquement, socialement, humainement – et sont en tout cas convaincus que les vertus de ce système continuent à l’emporter sur ses défauts. Ce sont plutôt eux, les adolescents … Car en réalité, nous sommes entrés dans une phase dangereuse où les avantages mêmes de l’économie de marché capitaliste commencent à nous nuire. Elles se retournent notamment contre les cadres eux-mêmes, et bien souvent aussi contre les managers et les entrepreneurs. Ceux-ci devraient se voir de plus en plus comme les alliés des ouvriers et des employés dans une critique anthropologique et existentielle du capitalisme.
 Critique anthropologique : nos objections au capitalisme vont devoir s’ancrer de plus en plus dans une réflexion sur l’humain, sur la condition humaine, sur ce qui nous permet d’être humains les uns envers les autres ou nous en empêche. Critique existentielle : nos révoltes envers le capitalisme auront à s’enraciner de plus en plus dans notre quête d’un sens de l’existence, d’un rapport heureux à nous-mêmes et entre nous. On peut paraphraser le mot « anthropologique » par ayant un rapport avec la question de l’humain et le mot « existentiel » comme ayant un rapport avec le sens de la vie.
 L’une des marques du non-sens est que l’on continue à faire des choses qui ont depuis longtemps perdu leur sens initial. On est sur un mode mécanique, on continue à faire ce qui est convenu sans plus très bien savoir pourquoi on est là. S’éveiller à la réalité du non-sens peut être très douloureux. Dans les cas les plus extrêmes – qui, s’en étonnera-t-on, deviennent de plus en plus fréquents dans le climat économique d’aujourd’hui – l’éveil est empêché par l’addiction : on ne parvient pas à s’éveiller parce que cela signifierait purement et simplement la fin de ce que nous ressentons comme Notre Vie, avec un « N » et un « V » majuscules. Pour celui qui est « accro », s’éveiller veut dire mourir.
 Toutefois, même dans les cas moins extrêmes où l’éveil impliquerait un inconfort passager, rester dans les mécaniques convenues est un moyen d’éviter, de fuir la douleur du non-sens. La meilleure parabole pour illustrer cela se trouve dans Le Petit prince de Saint-Exupéry, quand le petit garçon demande à l’ivrogne ce qu’il est en train de faire. « Je bois », répond l’homme. « Et pourquoi bois-tu ? », rétorque le petit prince. « Pour oublier. » « Pour oublier quoi ? » La réponse de l’homme perce alors le cœur du lecteur : « Pour oublier que je bois. » N’avons-nous jamais vécu ce genre de dialogue intérieur ?
La critique, une fois devenue anthropologique et existentielle, cesserait-elle d’êtreidéologique ? Pas du tout. Elle l’est forcément ; elle ne peut pas ne pas l’être. Quiconque prétend penser a besoin d’un cadre, de principes directeurs, d’orientations qui permettent à la fois de raisonner et d’agir. En ce sens neutre, l’idéologie est une nécessité existentielle. Mais nous sommes aujourd’hui entrés dans une situation inédite où, en raison des acquis de trois siècles de capitalisme et de l’aiguisage des techniques de performance, de productivité et d’efficacité, la scission entre idéologie pro-capitaliste et idéologie anti-capitaliste nous traverse chacun et chacune, personnellement. Nous sommes doubles, nous sommes dédoublés, nous sommes tiraillés.
 Nos sociétés contemporaines nous immergent depuis des siècles dans un système capitaliste, dans une culture capitaliste et dans une existence capitaliste. Loin de n’être qu’un ensemble de règles et de mécanismes, le capitalisme nous propose bel et bien un rapport intime à nous-mêmes, une visée de sens et de dépassement. Dans le contexte qui est le nôtre, chaque personne est habitée par un « capitaliste intérieur » et un « alternatif intérieur ».
 Dès lors, c’est bien en menant de front, simultanément, les aspects de changement anthropologique individuel avec les enjeux collectifs de la transformation institutionnelle, qu’on pourra entrevoir l’autre économie, l’autre richesse – celle qui est associée à notre condition humaine et aux valeurs de notre modernité, mais que le capitalisme social-démocratique nous a fait perdre de vue.
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Christian Arnsperger est l’auteur de L’homme économique et le sens de la vie. Petit traité d’alter-économie (144 pages, 9,90 euros, octobre 2011). Il est maître de recherche au Fonds national belge de la recherche scientifique et professeur à l’Université catholique de Louvain. Il a notamment publié aux éditions du Cerf : Critique de l’existence capitaliste (2005) etÉthique de l’existence post-capitaliste (2009).
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