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Sentez-vous
cette fatigue qui vous traîne par les chevilles, cette fatigue qui, ces
derniers temps, semble avoir pris du galon, quitté les angles morts du
corps pour présider nos journées, consulter les notifications avant
nous, s’installer au bord du lit avec l’aplomb obscène des intrus
devenus propriétaires, puis nous rappeler, dès le premier mouvement du
matin, que notre corps n’est plus tout à fait un refuge mais une
succursale nerveuse de l’actualité ?
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Ce
n’est pas la fatigue noble des grandes traversées, ni celle, presque
décorative, que l’on pourrait encadrer dans un classique russe, mais une
fatigue basse de plafond, collante, administrative, une fatigue de
guichet et de formulaires, un “Groundhog Day” amputé de Bill
Murray, sans marmotte, sans rédemption, avec seulement le formulaire
B-17 de l’effondrement à remplir en trois exemplaires avant de reprendre
une journée qui n’a jamais vraiment commencé, puisqu’elle n’est que la
photocopie mal agrafée de la veille.
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Le
désastre ne se contente pas de détruire la pierre, de disperser les
corps, de transformer les villages en poussières… Il s’attaque aussi à
notre horloge interne, à ce mécanisme intime qui distinguait encore,
jadis (peut-être), l’exception du quotidien, le choc de l’habitude,
l’alarme de la routine, le monstrueux de ce qui devait rester
impossible. À force de revenir, presque identiques mais jamais tout à
fait, les drones du matin, les bombardements du midi, les ordres
d’évacuation de l’après-midi, les massacrés du soir et les blessés de la
nuit cessent d’interrompre la journée; ils s’y incrustent, comme une
interférence dans un programme déjà saturé de pain à acheter, de
factures à payer, d’enfants à rassurer et de messages auxquels il faudra
bien répondre.
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Voilà
le génie obscène de la répétition! Elle ne demande pas notre accord,
elle nous use jusqu’à nous rendre disponibles pour l’inacceptable. Le
premier choc fracture, le deuxième confirme, le troisième installe, le
dixième organise, et quelque part entre le deuil et la liste des
courses, entre le communiqué et le dîner, entre la vidéo que l’on ouvre
et celle que l’on n’a plus la force de regarder, l’événement cesse
d’être événement pour devenir mobilier, vibration continue, bruit de
fond que l’on n’entend presque plus sauf lorsqu’il s’arrête.
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Je
tourne en rond dans ce texte depuis des jours, non par manque d’idées,
mais parce que le langage lui-même est en état de choc. Les mots
arrivent cabossés, les phrases boitent, les transitions sonnent faux, et
tout effort pour trouver un fil conducteur se heurte à cette évidence
obscène… Comment tracer une ligne claire dans un pays qui se vit comme
un collage surréaliste et violent, où l’on peut, dans la même
respiration nationale, ajuster la balance des enceintes d’un festival
d’été à Batroun au Nord, peaufiner une carte de cocktails, chercher le
bon éclairage pour une saison festive, et savoir qu’à quelques
kilomètres de là, des gens sont enfumés, traqués par des sentinelles de
silicium, dépossédés de leurs maisons, de leurs arbres, de leurs morts,
de leur généalogie entière qui s’évapore dans un nuage de phosphore?
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Cette
schizophrénie géographique, on nous la présente presque comme une
preuve de vie, comme si le pays signait là son tempérament, sa fameuse
capacité à danser au bord du cratère, à servir du vin pendant que la
terre tremble, à transformer l’impossibilité de s’arrêter en folklore
exportable, alors que ce grand écart n’a rien d’une victoire mais il dit
plutôt la violence d’un compartimentage imposé, le moment où survivre
exige de découper le réel en zones étanches, d’un côté la programmation
culturelle, les lumières, les verres, les scènes, de l’autre la fumée,
les ordres d’évacuation, les maisons éventrées, les routes dont on
demande si elles sont “safe”, comme si l’on pouvait négocier avec le
gouffre en lui présentant un agenda bien tenu.
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Ce que nous appelons self-preservation
est devenu, par la force des choses, une zone moralement trouble. On
détourne les yeux parce que le spectacle répété de la destruction entame
notre confort psychique, parce que le deuil des autres, lorsqu’il
revient chaque jour cogner contre nos écrans, nos repas, nos projets,
nos enfants et nos envies minuscules de respirer, menace cette petite
chambre intérieure où chacun tente encore de garder une chaise, une
lampe, un reste de silence et l’illusion qu’il existe quelque part un
espace que la guerre n’a pas encore loué.
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Aucun
être humain n’a été conçu pour absorber chaque jour des villages rasés,
des enfants mutilés, des maisons éventrées, des corps ramassés, des
mères dissoutes dans des verbes passifs, puis continuer à répondre “bien
reçu” à un courriel professionnel. Le cerveau n’est pas une morgue
extensible, la psyché n’est pas un entrepôt humanitaire, l’empathie
n’est pas une ressource illimitée qui se recharge gentiment pendant la
nuit entre deux alertes et trois cauchemars, et même les plus attentifs,
les plus tendres, les plus indignés finissent par décrocher, couper le
son, lire seulement le titre, vérifier la route avant de vérifier les
noms des victimes.
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On
appelle cela désensibilisation, fatigue compassionnelle, traumatisme
secondaire, toutes expressions très propres, presque climatisées, qui
donnent à l’effondrement intérieur une allure de colloque… Dans la
bouche du quotidien, cela ressemble simplement à ne plus pouvoir, ne
plus réussir à lire jusqu’au bout, ne plus savoir où déposer les morts
que l’on ne connaît pas mais que l’on ne peut pas traiter comme des
inconnus, regarder un visage détruit et sentir monter non pas
l’indifférence, mais la panique de ne plus avoir assez de soi pour
l’accueillir.
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Rien
n’est normal dans ce ciel qui nous regarde vingt-quatre heures sur
vingt-quatre, rien n’est normal dans cette fumée qui dévore le Sud et la
Békaa, rien n’est normal dans cette capacité forcée à faire cohabiter
la carte des cocktails et la carte des bombardements et explosions, les
lumières scéniques et les incendies réels, les invitations digitales et
les ordres d’évacuation… Pourtant, la machine à normaliser tourne à
plein régime, alimentée par notre besoin presque enfantin de croire que
si l’on continue à jouer le jeu, à répondre aux messages, à honorer les
réunions, à organiser les saisons, à sauver la façade, le gouffre finira
peut-être par nous oublier.
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Le
monde, client roi de notre effondrement, veut ses livrables, ses
sourires présentables, ses courriels bien ponctués, ses réunions qui
commencent à l’heure même quand le ciel fait des heures supplémentaires
dans la démolition du sol, et l’on continue de produire, non par
grandeur d’âme ni par héroïsme, mais parce que l’arrêt total appartient
aux morts tandis que les vivants héritent de cette humiliation
supplémentaire, celle de rester fonctionnels, transformer leur propre
état de choc en compétence exploitable, appeler “organisation” ce qui
n’est parfois que la discipline nerveuse d’un corps qui n’a plus le luxe
de s’écrouler.
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La
normalisation abîme aussi le langage; les mots deviennent des
compresses stériles, “incident”, “bilan”, “opération”, “frappes”, “zone
sensible”, “mesure exceptionnelle”, ils circulent dans nos veines comme
des poisons bien élevés, ils rendent la destruction presque présentable,
blanchissent les verbes, repassent les phrases, parfument les cadavres,
et derrière chaque terme aseptisé une clé attend devant une porte qui
n’existe plus, un jardin devient une hypothèse toxique, une chambre un
cratère intime, une famille une phrase au passé.
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Même
les rites de passage sont réquisitionnés par la gestion du danger. Des
adolescents apprennent que le bac et le brevet français ne seront plus
des épreuves mais des moyennes annuelles, et l’on appellera cela une
mesure exceptionnelle, une adaptation, une procédure, tandis qu’eux
comprendront autre chose, quelque chose de plus brutal et de plus
durable: dans cette région, l’avenir n’avance pas vers vous, il est
traité par dossier, tamponné par la peur, puis renvoyé à septembre si
les circonstances veulent bien se montrer moins théâtrales.
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On
nous vend la persistance comme une compétence folklorique, une aptitude
rentable à absorber les “-cides” avec un sourire suffisamment
photogénique, génocide, urbicide, domicide, mémoricide, écocide,
scolasticide, mots qui s’empilent comme des gravats savants sur des
corps très concrets, et la répétition, contrairement à ce que l’humanité
aime croire pour se donner une bonne opinion d’elle-même, ne produit
aucune sagesse mais elle produit du tartre, elle s’incruste dans les
mâchoires serrées, dans les blagues qui sentent le métal, dans les
silences devenus professionnels, dans cette superbe arrogance humaine
qui refuse d’apprendre pour mieux recommencer le prochain acte avec la
même candeur feinte.
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Cette
sensation de cercle vicieux n’est donc pas une faiblesse du texte, ni
une panne de structure, ni une incapacité à avancer vers une conclusion
plus élégante. Elle est plutôt la seule vérité qui mérite d’être écrite
sans fioritures et sans chercher à la rendre présentable, parce que nous
tournons en rond à l’intérieur d’un siècle qui tourne en rond, dans un
pays (et une région) qui tourne en rond, sous un ciel qui surveille en
rond, au milieu d’un massacre qui change de costume mais reconnaît
toujours son chemin.
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Notre
seule véritable urgence commence peut-être dans le refus de jouer le
jeu, dans le refus de laisser le bruit des drones devenir une berceuse,
dans le refus de sacrifier la solidarité sur l’autel d’une survie
individuelle qui, de toute façon, n’est qu’un sursis, dans le refus de
croire que notre confort psychique mérite d’être protégé au prix de
l’effacement des autres, comme si la fumée pouvait rester au Sud, comme
si les villages pulvérisés ne viendraient jamais frapper à la porte de
nos festivals, de nos conversations bien éclairées, de nos programmes
culturels et de nos calendriers soigneusement alignés.
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Demain
reviendra sous un pseudonyme, une autre alerte, une autre localité
“bulldozée”, une autre conversation suspendue, un autre communiqué assez
propre pour ne pas salir les mains de ceux qui le liront vite, et l’on
appellera cela “l’actualité”, faute d’avoir le courage de dire que
l’effacement a simplement appris à se mettre à jour, que le désastre a
piraté notre horloge interne, et que notre première résistance consiste
peut-être, avant même de trouver les bons mots, à refuser que cette
horloge continue de battre à son rythme.
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