|
Beaucoup
ne savent plus lire les gestes les plus simples. Un verre levé devient
une provocation. Une fête devient une trahison. Un silence devient une
lâcheté. Une publication devient une mise en scène. Une œuvre devient
suspecte. Une absence aussi. La guerre détruit tout sur son passage,
dont notre capacité à interpréter les autres sans les condamner
immédiatement.
|
|
Au
Liban, cette usure est ancienne. Elle ne vient pas d’un seul événement,
ni d’une seule nuit de bombardements, ni d’une seule crise politique,
ni d’un seul effondrement économique. Elle vient de l’empilement. Les
guerres héritées, les guerres recommencées, les assassinats, les
faillites, les deuils mal digérés, l’explosion du port, les départs
forcés, les retours impossibles, les banques devenues cimetières de vies
entières, les drones qui transforment le ciel en menace permanente.
Rien ne se termine vraiment. Tout reste ouvert, suspendu, réactivable…
|
|
Dans
un tel pays, les êtres humains ne réagissent pas d’une seule pièce. Ils
se fragmentent. Ils se contredisent. Ils improvisent des manières de
tenir. On peut pleurer un mort à midi, répondre à des messages à seize
heures, rire nerveusement à vingt heures, puis s’effondrer seul dans une
voiture ou dans une cuisine. On peut vouloir aider et ne pas savoir
comment. On peut se sentir coupable de respirer dans un quartier “calme”
alors qu’un autre brûle. On peut chercher la beauté avec sincérité,
puis se demander si cette beauté ne ressemble pas trop à une fuite.
|
|
C’est
cette complexité que nous supportons mal. Elle nous oblige à regarder
l’autre comme un être traversé par plusieurs vérités à la fois. Or la
guerre pousse à simplifier. Elle classe, tranche, et fabrique des camps
moraux à partir de gestes incomplets. Celui qui danse serait
indifférent. Celui qui se tait serait complice. Celui qui parle serait
opportuniste. Celui qui continue à travailler serait anesthésié. Celui
qui s’arrête serait faible. Ces jugements donnent l’illusion de
comprendre. En réalité, ils protègent surtout celui qui juge le vertige
d’une réalité devenue ingérable.
|
|
Il
existe bien sûr une indifférence réelle. Elle a ses lieux, ses codes,
ses lumières, ses phrases bien polies. Elle sait consommer la
catastrophe sans se sentir concernée par elle. Elle transforme la
douleur des autres en bruit de fond, en décor grave, en matière
esthétique ou en prétexte à une profondeur de surface. Elle fait de la
guerre une ambiance. Elle polit les ruines pour les rendre
fréquentables. Elle parle de résilience avec une aisance obscène, comme
si survivre était une qualité nationale et non une fatigue imposée.
|
|
Mais
tout ne relève pas de cette indifférence. Une fête peut être vide, oui.
Elle peut aussi être une convulsion. Une manière de vérifier que le
corps n’a pas encore cédé. Une tentative de retrouver, pendant quelques
heures, une température humaine. Un atelier peut être mondain,
décoratif, presque insultant. Il peut aussi devenir un lieu où quelque
chose se répare sans grand discours. Un silence peut cacher le confort.
Il peut aussi contenir une saturation totale, un refus de produire
encore des phrases lorsque toutes les phrases semblent trop propres pour
ce qui arrive.
|
|
Nous
oublions souvent que les exutoires ne se ressemblent pas de
l’extérieur. Certains crient. D’autres rangent leur maison. Certains
prient. D’autres boivent. Certains écrivent. D’autres conduisent sans
destination. Certains organisent, collectent, distribuent, appellent,
documentent. D’autres disparaissent quelques jours parce que leur
système nerveux n’a plus de réserves. Il y a ceux qui deviennent
hyperactifs pour ne pas sentir. Ceux qui intellectualisent pour ne pas
trembler. Ceux qui plaisantent parce que le désespoir brut serait
invivable. Ceux qui s’attachent à des détails absurdes parce qu’un
détail contrôlable vaut mieux qu’un monde effondré.
|
|
Le
problème commence lorsque ces exutoires perdent leur lien avec le réel.
Lorsque danser exige d’oublier ceux qui ne peuvent plus dormir. Lorsque
créer sert à rendre la catastrophe belle alors qu’elle ne l’est pas.
Lorsque parler devient une performance morale. Lorsque se taire devient
une manière élégante de ne rien risquer. Lorsque l’humour écrase les
blessés. Lorsque l’aide se transforme en miroir où l’on contemple sa
propre bonté. Le geste ne suffit pas. Tout dépend de ce qu’il
transporte, lucidité ou effacement, présence ou déni, lien ou
consommation.
|
|
C’est
là que le Liban devient un miroir cruel. Nous vivons dans une société
où presque tout le monde peut revendiquer une blessure, une perte, une
peur, une histoire familiale interrompue par la violence, mais cette
proximité avec la douleur et l’injustice ne nous rend pas
automatiquement plus justes. Elle peut aussi nous rendre plus durs, plus
impatients, plus enclins à mesurer la souffrance des autres avec nos
propres instruments. Chacun croit connaître le bon dosage; combien de
tristesse il faut montrer, combien de normalité reste acceptable,
combien de beauté devient indécente, combien de colère prouve qu’on n’a
pas trahi.
|
|
Aucun
de ces dosages ne tient longtemps. La guerre dérègle les proportions.
Elle rend suspect ce qui, ailleurs, serait banal. Aller au restaurant,
poster une photo, préparer une exposition, fêter un anniversaire,
acheter une robe, repeindre un mur, envoyer un devis, prendre soin de
son apparence, continuer à désirer. Tout peut sembler trop léger à côté
de la destruction. Pourtant, renoncer entièrement à ces gestes
reviendrait aussi à laisser la guerre décider de l’étendue de nos vies.
Le dilemme est là, inconfortable, sans solution propre : comment
continuer sans banaliser? Comment respirer sans recouvrir? Comment vivre
sans transformer la survie des autres en arrière-plan?
|
|
Il
n’y a pas de pureté possible dans un pays qui oblige ses habitants à
négocier chaque jour avec la peur, la fatigue et la culpabilité. La
pureté morale devient vite une autre forme de violence. Elle exige des
êtres humains qu’ils soient cohérents au moment précis où tout les
fragmente. Elle réclame une dignité continue à des corps épuisés. Elle
confond la contradiction avec l’hypocrisie, alors que la contradiction
est parfois la seule trace visible d’un être encore vivant.
|
|
Rester
lisibles les uns aux autres demanderait un effort supplémentaire. Plus
difficile que l’indignation, plus discret que les grandes déclarations.
Il faudrait apprendre à regarder un geste sans le réduire immédiatement.
Demander ce qu’il cache, ce qu’il protège, ce qu’il refuse, ce qu’il
risque d’effacer. Il faudrait accepter qu’un même acte puisse contenir
plusieurs vérités : une fuite et une résistance, une fatigue et une
tendresse, une faute et une tentative de survie. Il faudrait aussi
garder le courage de nommer l’indécence lorsqu’elle est là, sans
transformer toute respiration en crime.
|
|
La
beauté n’est pas innocente. La fête non plus. Le silence non plus.
L’engagement non plus. Rien de ce que nous faisons dans un pays blessé
n’est entièrement neutre. Mais rien n’est entièrement lisible non plus.
La guerre nous vole ceci: la possibilité de nous comprendre sans effort,
sans soupçon, sans procès intérieur.
|
|
Il
nous reste donc beaucoup à faire: ne pas laisser l’horreur écrire seule
notre manière de nous regarder. Ne pas offrir aux bombes une victoire
supplémentaire en devenant incapables de nuance. Ne pas transformer la
douleur en un tribunal permanent. Ne pas faire de la vie un luxe réservé
aux inconscients, ni de la lucidité une posture qui interdit de
respirer. Et il va falloir continuer en sachant, sans maquiller, sans
exiger des autres qu’ils souffrent exactement comme nous. Continuer avec
assez de mémoire pour ne pas mentir, et assez d’humanité pour ne pas
condamner trop vite ceux qui cherchent une façon de ne pas disparaître.
|
|
Image: “Illisibles”, une de mes oeuvres hybrides de 2026, sketch sur papier et Procreate, avec un twist iconographique local. | |
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire