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Le
Sud du Liban n’est plus une géographie mais un chantier d’effacement.
Ce que les rapports cliniques d’organisations internationales comme
Human Rights Watch ou Amnesty International tentent de disséquer sous
l’appellation de “crimes de guerre” est, dans la chair de tant de
Libanais-es, une entreprise de domicide total: le meurtre délibéré du
“chez-soi”. Car on ne bombarde pas seulement des positions; on dynamite
l’idée même qu’un être humain puisse avoir un ancrage, une racine, une
adresse.
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Rien
de tout cela ne commence aujourd’hui. Ce qui se déploie sous nos yeux
s’inscrit dans une sinistre continuité de violences infligées au Sud de
notre pays depuis 1948. Des premières incursions israéliennes aux
invasions de 1978 et 1982, de l’occupation de la bande frontalière
jusqu’en 2000, et à nouveau en 2006, puis dès 2023/2024, de massacres
comme ceux de Houla (1948),nde Cana (2000 et 2006), et de 2024, 2025 et
2026…, cette région a été traitée, décennie après décennie, comme une
terre disponible pour la punition collective. Toutefois, ce qui rend la
séquence actuelle vertigineuse, ce n’est pas seulement sa brutalité mais
c’est son degré d’achèvement. Autrefois, on vidait des villages.
Aujourd’hui, c’est la possibilité même d’un monde habitable que l’on
cherche à abolir. On veut préempter la mémoire, interdire le retour, et
décréter l’illégalité du lieu.
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On
assiste, en direct et en haute définition, à une ingénierie de la table
rase. De Odaisseh à Yaroun*, ce ne sont pas des “cibles” qui
s’effondrent, ce sont des siècles de sédimentation humaine que l’on
réduit en poussière de calcaire. Le domicide, ce n’est pas juste
l’écroulement des murs; c’est le viol de l’intimité, la pulvérisation du
sanctuaire, et cette volonté obscène de rendre la terre stérile. Quand
ils saturent nos champs au phosphore blanc, cette substance qui colle à
la peau comme un péché originel, ils assassinent l’olivier millénaire.
C’est une politique de la terre brûlée qui cherche à déraciner jusqu’à
la possibilité même d’un souvenir.
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La
dernière fois que j’ai foulé cette terre frontalière, c’était en 2021.
Yaroun, ce village mixte où les cloches grecques-catholiques et l’Adhan
composaient une musique d’évidence, était encore un monde convivial. Les
photos qui accompagnent ce texte sont les miennes, prises lors de cet
été-là: à l’entrée du village, les champs, et près de la frontière. Je
les regarde aujourd’hui avec une stupeur qui confine à la nausée: ce que
vous y voyez n’existe plus. Tout a été biffé… Ainsi que les maisons,
l’église, la mosquée, la mairie, les terres familiales: rasées,
démolies, occupées. Je me consume de regret de n’avoir pas épuisé ma
pellicule, de n’avoir pas volé plus d’images pour fixer chaque détail de
ce Sud que je croyais immuable. Je regrette que ma fille n’ait pas pu
respirer cet ancrage avant qu’il ne soit transformé en une zone de
non-vie.
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C’est
une guerre contre le lien. Ils décrètent des “zones tampon” là où nous
avions des jardins, des municipalités, des écoles, des centres de
secours, des hôpitaux, des résidences, des cimetières, des lieux sacrés
et des sites archéologiques… Ils transforment notre héritage en
métadonnées pour leurs algorithmes de frappe, tout en sachant que chaque
maison dynamitée est une infraction grave aux Conventions de Genève que
le monde regarde passer avec l’indifférence d’un bandeau défilant sur
un écran.
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Au
diable leur “précision chirurgicale” quand le scalpel ne sert qu’à nous
amputer de notre passé. Ils ne se contentent plus de raser les
villages: ils en effacent jusqu’à la trace. Même la cartographie
numérique se met à vaciller sous le poids de cette disparition.
Récemment, des voix se sont élevées pour dénoncer la quasi-invisibilité
de nombreux villages du Sud-Liban sur Apple Maps, là où d’autres
plateformes continuent de les nommer, de les situer, de leur accorder
encore une forme d’existence. Apple a démenti toute suppression,
évoquant des lacunes anciennes plutôt qu’un geste délibéré. Mais au
fond, la distinction importe peu. Car qu’il soit volontaire ou
structurel, cet effacement produit le même vertige: celui d’un
territoire qui se vide jusque dans ses représentations, d’une géographie
qui se défait avant même d’être reconstruite. Comme si la disparition
des pierres appelait celle des noms, et que, après avoir dynamité les
maisons, il ne restait plus qu’à dissoudre les villages dans le silence
des cartes.
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On
n’assassine pas une terre qui a appris à se souvenir. Nous (les
Levantins) sommes peut-être les “empalés volontaires” de cette tragédie
mondiale, mais nous restons les seuls propriétaires de cette douleur
qu’aucune bombe ne pourra jamais “optimiser”. Si l’obscurité est leur
projet, que notre mémoire soit l’incendie.
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Auteure: Dre. Pamela Chrabieh, Liban.
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Yaroun
n’était pas seulement un point sur la carte; c’était une mémoire
vivante, une de ces rares géographies où l’histoire ne se raconte pas en
lignes droites mais en strates superposées. Si les traces directes du
village lui-même apparaissent surtout à partir de l’Antiquité – avec des
vestiges attribués aux périodes hellénistique et romaine dans
l’arrière-pays de Sour (Tyr) -, la région du Jabal ‘Amel à laquelle il
appartient est habitée depuis des temps bien plus anciens, remontant à
la préhistoire, comme en témoignent de nombreux sites archéologiques du
Sud-Liban. Yaroun s’inscrit ainsi dans une continuité humaine
millénaire, où les civilisations se sont succédé sans jamais interrompre
le lien à la terre. Sous les périodes byzantine puis ottomane, le
village s’est structuré comme une communauté rurale, vivant au rythme
des cultures – oliviers, tabac, céréales – et des échanges avec les
villages voisins et la Palestine. Mais ce qui en faisait la singularité
n’était pas seulement son ancienneté: c’était la texture humaine de son
tissu social, cette coexistence enracinée entre musulmans chiites et
chrétiens, notamment grecs-catholiques, qui partageaient non seulement
l’espace mais le quotidien. Églises et mosquées se répondaient dans un
même paysage, et la vie du village s’organisait autour de gestes communs
– récoltes, fêtes entremêlées, solidarités discrètes dans l’épreuve.
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Frontalière,
Yaroun a traversé de plein fouet les secousses de l’histoire
contemporaine: incursions dès 1948, occupation israélienne du Sud-Liban à
partir de 1978 puis surtout après 1982, jusqu’au retrait de 2000,
période durant laquelle le village, comme tant d’autres, a connu
déplacement, résistance et fracture du quotidien. Pourtant, malgré la
guerre, une forme de continuité subsistait, celle du retour, de la
reconstruction, du maintien du lien. Même après la guerre de 2006, qui a
de nouveau frappé la région, Yaroun restait un monde, fragile mais
debout, fidèle à cette capacité libanaise de recomposer la vie sur ses
propres ruines. C’est cette continuité, patiemment reconstruite
génération après génération, qui donne aujourd’hui la mesure de la
perte: car ce qui est détruit à Yaroun n’est pas seulement un village,
mais une longue histoire d’enracinement, de coexistence et de résistance
ordinaire.
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Pour en savoir plus, voici une liste intégrant quelques références récentes (2025–avril 2026):
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