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vendredi 17 septembre 2021

TIPEEE ANTISÉMITE ? SI C'EST VRAI, C'EST TRÈS GRAVE !


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dimanche 18 août 2019

Jean-Claude Michéa : « Il est grand temps de refermer la triste parenthèse politique de la gauche libérale »

Source : Le Comptoir, Jean-Claude Michéa, 20-06-2019
Après un article rédigé par Michael C. Behrent sur sa pensée, le magazine américain Dissent publie un grand entretien du philosophe Jean-Claude Michéa. Celui-ci a été accordé en janvier 2019, alors que les gilets jaunes fêtaient leurs deux mois. Le gouvernement commençait à discréditer le mouvement et à le couper de ses bases populaires en pointant notamment la présence des « Black blocs » et de groupuscules d’extrême droite lors des rassemblements parisiens. Alors que Michael Behrent a décidé, avec l’accord de Michéa, de laisser de côté quelques passages risquant d’être incompréhensibles pour des lecteurs américains, notre site propose la traduction intégrale de l’entretien. Dans la 1ère partie, le penseur est revenu sur la critique du libéralisme et sur sa défense des Gilets jaunes. Dans cette 2ème partie, il développe sa critique de la gauche libérale.

Dissent : La xénophobie et l’’intolérance sont en train de monter. Combattre le racisme, dans ce contexte, semble plus nécessaire que jamais. Je pense, par exemple, à cette critique du “privilège blanc” qui est très répandue chez les Américains progressistes. Pour vous, au contraire, l’antiracisme et les luttes sociétales symbolisent tout ce qui est faux dans le libéralisme culturel. Cette façon de voir ne risque-t-elle pas de délégitimer ces combats à un moment où ils semblent particulièrement nécessaires ?

Jean-Claude Michéa : C’est effectivement sur cette question du racisme et de la défense des “minorités” (sexuelles ou autres) que le nuage d’encre répandu depuis des décennies par l’intelligentsia de gauche est devenu aujourd’hui le plus difficile à dissiper. Car il ne s’agit évidemment pas de “délégitimer” le moindre de ces combats dits “citoyens” (ne serait-ce que par fidélité à Marxqui, dans le Capital, rappelait déjà que « le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire reste stigmatisé et flétri »). Ce qui fait problème, en revanche, c’est la façon incroyable dont la nouvelle intelligentsia de gauche – sur fond, tout au long des années 1980, de néolibéralisme triomphant, de “guerre des étoiles” et de déclin irréversible de l’empire soviétique – s’est aussitôt empressée d’instrumentaliser ces combats (on se souvient par exemple du rôle décisif joué sur ce plan par Bernard-Henri Levy, Michel Foucault et les “nouveaux philosophes”) dans le but alors clairement affiché de rendre définitivement impossible tout retour de la critique socialiste du nouvel ordre libéral, critique à présent assimilée au “goulag” et au “totalitarisme” (et le fait que l’actuelle génération d’intellectuels de gauche ait été élevée dans l’idée que Marx était un auteur “dépassé” − combien ont réellement lu le Capital ? − n’a certainement pas arrangé les choses !). Le cas de la France me paraît d’ailleurs ici, une fois de plus, emblématique.
Manifestation d’SOS racisme
Plus personne n’ignore, en effet, que c’est bien François Mitterrand lui-même (avec la complicité, entre autres, de l’économiste libéral Jacques Attali et de son homme à tout faire de l’époque Jean-Louis Bianco) qui, en 1984, a délibérément organisé depuis l’Elysée (quelques mois seulement, par conséquent, après le fameux “tournant libéral” de 1983) le lancement et le financement de SOS-Racisme, un mouvement “citoyen” officiellement “spontané” (et d’ailleurs aussitôt présenté et encensé comme tel dans le monde du showbiz et des grands médias) mais dont la mission première était en réalité de détourner les fractions de la jeunesse étudiante et lycéenne que ce ralliement au capitalisme auraient pu déstabiliser vers un combat de substitution suffisamment plausible et honorable à leurs yeux. Combat de substitution “antiraciste”, “antifasciste” et (l’adjectif se généralise à l’époque) “citoyen”, qui présentait de surcroît l’avantage non négligeable, pour Mitterrand et son entourage, d’acclimater en douceur cette jeunesse au nouvel imaginaire No Border et No limit du capitalisme néolibéral (et c’est, bien entendu, en référence à ce type de mouvement “citoyen” que Guy Debord ironisait, dans l’une de ses dernières lettres, sur ces « actuels moutons de l’intelligentsia qui ne connaissent plus que trois crimes inadmissibles, à l’exclusion de tout le reste: racisme, anti-modernisme, homophobie »).
Or cette instrumentation cynique des différents combats dits “sociétaux” s’est révélée, à l’usage, doublement catastrophique pour la gauche. Sur le plan intellectuel, d’abord, parce qu’il est évident qu’une lutte pour “l’égalité des droits et la fin de toutes les discriminations” finira toujours par se voir récupérée et détournée de sons sens par la classe dominante dès lors que tout est fait, en parallèle (et comme c’est justement le cas de la plupart des associations “citoyennes”), pour la dissocier radicalement de toute forme d’analyse critique de la dynamique du capital moderne (et notamment de celle de Marx – aujourd’hui plus éclairante que jamais – sur les effets psychologiques, politiques et culturels du règne de la marchandise, cette « grande égalisatrice cynique »). Un peu, en somme, comme si on appelait à combattre le désastre écologique actuel – à l’image de cette jeune Greta Thunberg devenue, en quelques mois, la nouvelle idole des médias libéraux – tout en se gardant de dire un seul mot de cette dynamique d’illimitation qui définit de façon structurelle le mode de production capitaliste !
« À la différence des classes supérieures, pourtant si promptes à mettre en avant la mobilité transnationale et la tolérance aux autres, les classes populaires sont dans les faits beaucoup plus métissées et mélangées que tous les autres groupes sociaux. »
Et sur le plan pratique, ensuite, parce que les classes populaires n’ont évidemment pas mis longtemps à comprendre − dans la mesure où elles voyaient parfaitement que c’est, pour l’essentiel, la bourgeoisie de gauche (et notamment ses universitaires, ses journalistes et ses artistes) qui avait pris, dès le début, le contrôle de la plupart de ces nouvelles luttes “sociétales” − que les progrès réels que ces dernières allaient rendre enfin possibles (sous réserve, là encore, qu’on ne confonde pas l’émancipation effective d’une “minorité” avec la seule intégration de ses membres les plus ambitieux dans la classe dominante !) se feraient presque toujours sur leur dos et à leur frais.
Sous ce rapport, rien n’illustre mieux cette dialectique de l’émancipation régressive que l’élection de la nouvelle Assemblée nationale française de juin 2017. À l’époque, l’ensemble des médias avaient en effet salué avec enthousiasme le fait que jamais dans l’histoire de la République française, un parlement élu n’avait compté autant de femmes (près de 40 %) ni de députés issus des “minorités visibles”. Qu’il s’agisse là d’un progrès considérable sur le plan humain, je ne songe évidemment pas à le nier un seul instant. Le problème, c’est qu’il faut également remonter à l’année 1871 (autrement dit à cette assemblée versaillaise qui avait ordonné le massacre de la Commune de Paris – cette « Saint-Barthélemy des prolétaires » disait Paul Lafargue – sous la direction éclairée d’Adolphe Thiers et de Jules Favre, alors les deux chefs incontestés de la gauche libérale) pour retrouver une assemblée législative présentant un tel degré de consanguinité sociale (les classes populaires, pourtant largement majoritaires dans le pays, n’y sont plus “représentées”, en effet, que par moins de 3% des élus ; et, pour la première fois depuis 1848, on n’y trouve même plus un seul véritable ouvrier !).
Ce n’est donc pas tant parce qu’ils seraient “par nature” sexistes, racistes et homophobes que “ceux d’en bas” accueillent généralement avec autant de réticence les combats dits “sociétaux” (une récente étude sociologique sur Les classes sociales en Europe, parue en 2017 aux éditions Agone − montrait même qu’« à la différence des classes supérieures, pourtant si promptes à mettre en avant la mobilité transnationale et la tolérance aux autres, les classes populaires sont dans les faits beaucoup plus métissées et mélangées que tous les autres groupes sociaux« ). C’est bien plutôt parce qu’elles font chaque jour la triste expérience concrète de cette “unité dialectique” du libéralisme culturel et du libéralisme économique sur laquelle la gauche académique en est encore à s’interroger doctement. C’est, du reste, une des raisons pour lesquelles j’en suis venu à accorder, dans mes derniers livres, une importance pédagogique majeure à Pride, ce petit chef d’œuvre du cinéma politique britannique réalisé, en 2014, par Matthew Warchus.
Pride de Matthew Warchus
Pride montre en effet de façon exemplaire que si le soutien apporté aux mineurs gallois du petit village d’Onllwyn, au cours de l’été 1984, par de jeunes militants socialistes du groupe londonien Lesbians and Gays Support the Miners a pu finalement réussir à modifier de façon aussi efficace le regard de ces mineurs sur l’homosexualité, c’est bien d’abord parce qu’à la différence des militants LGBT traditionnels (lesquels sont, du reste, presque toujours issus de la nouvelle bourgeoisie de gauche des grandes métropoles), l’idée ne leur était jamais venue un seul instant de considérer ces syndicalistes gallois comme autant d’esprits “arriérés” qu’il convenait d’évangéliser sur le champ à coup de sermons moralisateurs. Ils les voyaient avant tout, au contraire, comme de véritables camarades de combat, engagés en première ligne contre le sinistre gouvernement de “Maggie la sorcière” (une démarche assez semblable, en somme, à celle qui avait conduit Orwell en 1936 − face à la menace franquiste − à prendre tout naturellement sa place aux côtés des républicains espagnols).
De ce point de vue, la leçon politique de Pride dépasse donc le cadre de la seule lutte contre l’homophobie. Et on pourrait en résumer le principe de la façon suivante. Vous voulez vraiment faire reculer le racisme, l’homophobie, le sexisme et l’intolérance ? Alors remettez d’abord en question tousvos préjugés de classe envers les milieux populaires – à commencer par ceux qui vous portent spontanément à n’y voir qu’un « panier de déplorables » (ou « des gars qui fument des clopes et roulent en diesel », si on préfère la version plus soft de Benjamin Griveaux − porte-parole du gouvernement d’Emmanuel Macron et ancien bras droit du “socialiste” Dominique Strauss-Kahn). Vous pourrez alors découvrir par vous-mêmes à quel point “ceux d’en bas” − quelles que soient, par ailleurs, leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau – peuvent se révéler très vite au moinsaussi capables d’humanité, de tolérance et d’intelligence critique – dès lors qu’on accepte enfin de les traiter en égaux et non plus en enfants agités à qui on doit faire sans cesse faire la leçon − que ceux qui se perçoivent en permanence comme the best and the brightest. Reste, bien sûr, à savoir si la bourgeoisie de gauche a encore les moyens moraux et intellectuels, en 2019, d’une telle remise en question. Rien, hélas, n’est moins certain.

Vous critiquez – ou du moins vous pointez les limites – de l’idée de “neutralité axiologique” et de la place qu’elle occupe dans la pensée politique contemporaine. Mais une sorte de variante de cette idée ne s’avère-t-elle pas nécessaire pour une société bonne – et particulièrement pour une société tolérante et ouverte à la différence ?

Le problème c’est qu’il me paraît très difficile de mobiliser ce concept de “neutralité axiologique” sans avoir à réintroduire aussitôt l’ensemble des présupposés du libéralisme politique, économique et culturel ! Derrière toutes les constructions de la philosophie libérale, en effet, on trouve toujours l’idée (née de l’expérience traumatisante des terribles guerres civiles de religion du XVIe siècle) que les hommes étant par nature incapables de s’entendre sur la moindre définition commune de la “vie bonne” ou du “salut de l’âme” (le relativisme moral et culturel est logiquement inhérent à tout libéralisme), seule une privatisation intégrale de toutes ces valeurs morales, philosophiques et religieuses qui sont censées nous diviser irrémédiablement – ce qui implique, entre autres, l’édification parallèle d’un nouveau type d’État, minimal et “axiologiquement neutre” − pourra réellement garantir à chacun le droit de choisir la manière de vivre qui lui convient le mieux, dans un cadre politiquement pacifié. Sur le papier, un tel programme est incontestablement séduisant (surtout si l’on admet, avec Marx, que « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »). L’ennui, c’est que c’est précisément cet impératif de “neutralité axiologique” (ou, si l’on préfère, cette idéologie de la “fin des idéologies”) qui contraint en permanence le libéralisme politique et culturel (les deux sont forcément liés puisque si chacun a le droit de vivre comme il l’entend, il s’ensuit qu’aucune manière de vivre ne peut être tenue pour supérieure à une autre) à devoir prendre appui, tôt ou tard, sur la “main invisible” du Marché pour assurer ce minimum de langage commun et de “lien social” sans lesquels aucune société ne serait viable ni ne pourrait se reproduire durablement.
C’est ce que Voltaire avait, pour sa part, parfaitement compris lorsqu’il écrivait en 1760 − en bon libéral opposé à la fois aux principes inégalitaires de l’Ancien régime et au populisme républicain de Rousseau − que « quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion ». Et de fait, si le seul moyen de neutraliser la dynamique des guerres de religion et de pacifier la vie commune, c’est de rejeter définitivement hors de la sphère publique et de la vie commune toutes les valeurs susceptibles de nous diviser sur le plan religieux, moral ou philosophique, alors on ne voit pas comment une telle société pourrait trouver son point d’équilibre quotidien ultime ailleurs que dans cette “religion de l’économie” et cette mystique de l’“intérêt bien compris” qui définissent, depuis l’origine, l’imaginaire du mode de production capitaliste.
« La liberté sans le socialisme, n’est pas la liberté. » Charles Rappoport
Pierre Leroux
On comprend du coup beaucoup mieux pour quelle raison les premiers socialistes − il suffit ici de relire Pierre Leroux, Proudhon, Marx ou Bakounine – accordaient une place aussi importante à la critique de cette « idéologie de la pure liberté qui égalise tout » (Guy Debord) dont ils avaient très vite compris – et Dieu sait si les faits ultérieurs leur ont donné raison ! – qu’elle conduirait inéluctablement une société libérale à devoir noyer l’ensemble des valeurs humaines dans « les eaux glacées du calcul égoïste » et à « désagréger l’humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière » (Engels). C’est du reste pourquoi il n’y a strictement aucun sens, selon moi, à se réclamer encore du “socialisme” (ou du “communisme”) là où les concepts fondamentaux de “vie commune”, de “communauté” et de “commun” ne conservent pas un minimum de sens et de légitimité philosophique. La seule question politique importante étant, dès lors, de s’accorder démocratiquement sur ce qui, dans une société socialiste décente, devrait nécessairement relever de la vie commune (fondant ainsi le droit de la collectivité à intervenir en tant que telle sur un certain nombre de questions précises) et sur ce qui, au contraire, ne saurait relever que de la seule vie privée des individus, sauf à sombrer dans un régime totalitaire. C’est d’ailleurs sur cette question cruciale (mais qui n’a de sens que si l’on rejette d’emblée le postulat nominaliste et “thatchérien” selon lequel il « n’existe que des individus » et qu’en conséquence « la société n’existe pas ») que n’ont cessé de s’affronter, depuis le XIXe siècle, les deux courants majeurs du socialisme moderne.
D’une part, un socialisme autoritaire et puritain (à l’image, par exemple, de Lénine affirmant, dans l’État et la Révolution, qu’une fois le socialisme réalisé, « la société toute entière ne sera plus qu’un seul bureau et un seul atelier, avec égalité de travail et égalité de salaire ») et, de l’autre, un socialisme démocratique et libertaire (celui que défendait, par exemple, Pierre Leroux lorsqu’il mettait en garde, dès 1834, le prolétariat français contre la tendance d’une partie du mouvement socialiste naissant à « favoriser, consciemment ou non, l’avènement d’une papauté nouvelle » dans laquelle l’individu « devenu fonctionnaire, et uniquement fonctionnaire, serait enrégimenté, aurait une doctrine officielle à croire et l’Inquisition à sa porte »). Éprouvant, pour ma part, infiniment plus de sympathie pour le socialisme anarchisant de Proudhon, de Kropotkine ou de Murray Bookchin que pour celui de Cabet, de Staline ou de Mao, il va de soi que je partage entièrement votre souci d’une société “tolérante” et aussi ouverte que possible sur toutes les “différences” (n’est-ce pas d’ailleurs Rosa Luxemburg qui rappelait dans La Révolution russe – contre Lénine et Trotsky − que « la liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement » ?). Mais pour autant, je ne vois pas ce qu’on pourrait gagner sur le plan philosophique – sinon quelques confusions politiques supplémentaires – à retraduire dans les vieilles catégories de l’idéologie libérale tout ce qui fait, depuis le début du XIXe siècle, la merveilleuse originalité du socialisme populiste, démocratique et libertaire. Car s’il est incontestable – comme le rappelait naguère le militant révolutionnaire Charles Rappoport − que « le socialisme sans la liberté n’est pas le socialisme », il est tout aussi incontestable – s’empressait-il aussitôt d’ajouter – que « la liberté sans le socialisme, n’est pas la liberté ». J’imagine qu’Orwell aurait applaudi des deux mains !

J’ai le sentiment que beaucoup à gauche (et je pense particulièrement, encore une fois, aux États-Unis) éprouvent une méfiance spontanée envers des idées telles que la “common decency” de George Orwell – qui joue un rôle important chez vous – parce qu’ils y voient une façon détournée de défendre les préjugés et l’intolérance . Comment réagissez-vous face à de telles inquiétudes ?

J’y vois malheureusement le signe de l’influence grandissante des “idées” (si l’on peut dire !) d’un Bernard-Henri Levy sur la nouvelle intelligentsia “progressiste” ! Lui qui, récemment encore, n’hésitait même plus à définir les classes populaires par leur « mépris de l’intelligence et de la culture »et leurs « explosions de xénophobie et d’antisémitisme » (il faut dire que la révolte du “peuple d’en bas” et de ses Gilets jaunes l’avait immédiatement plongé dans le même état de panique haineuse que les riches bourgeois parisiens de 1871 face aux insurgés de la Commune !). Or la plupart des enquêtes empiriques dont nous disposons sur ce point confirment, au contraire, de façon massive que c’est bel et bien dans les milieux populaires que le sens des limites et les pratiques concrètes et quotidiennes d’entraide et de solidarité demeurent, aujourd’hui encore, les plus répandus et les plus vivaces. Ce qui s’explique, après tout, très facilement.
Bernard Henri-Lévy
Quand vos revenus sont beaucoup trop faibles – ce qui est le cas, par définition, de la majorité des classes populaires – vous ne pouvez, en effet, avoir la moindre chance de surmonter les multiples aléas de la vie quotidienne que si vous pouvez habituellement compter sur l’aide de la famille et la solidarité du village ou du quartier. Ayant moi-même choisi de vivre – en partie, d’ailleurs, pour des raisons de cohérence morale et philosophique − au cœur de cette France rurale et “périphérique” abandonnée (là où la plupart des équipements collectifs ont disparu – néolibéralisme oblige – et où il faut souvent parcourir des kilomètres – dix dans mon cas personnel ! – pour trouver le premier café, le premier commerce ou le premier médecin), je peux ainsi vous assurer que la façon dont se comportent la plupart des gens qui m’entourent (ce sont essentiellement des petits paysans, des viticulteurs et des petits éleveurs) correspond beaucoup plus, aujourd’hui encore, aux descriptions de George Orwell dans The Road to Wigan Pier ou Homage to Catalonia qu’à celles de Hobbes, de Mandeville ou de Gary Becker (je n’en dirais évidemment pas autant, en revanche, de ces grandes métropoles – telles Paris ou Montpellier – où j’ai si longtemps vécu !).
« Il me paraît donc grand temps de refermer, une fois pour toutes, la triste parenthèse politique de la gauche libérale et de redécouvrir au plus vite, avant qu’il ne soit trop tard, cette critique socialiste de la société du Spectacle et du monde de la Marchandise qui est clairement redevenue aujourd’hui plus actuelle que jamais. »
Ce qui ne surprendra d’ailleurs pas les lecteurs de Marcel Mauss (comme vous le savez, je me suis beaucoup appuyé sur son Essai sur le don pour expliciter les fondements anthropologiques du concept de common decency), d’E.P.Thompson (je pense, entre autres, à ses analyses décisives sur l’“économie morale” des classes populaires et sur leurs “customs in common”), de Karl Polanyi, de Marshall Sahlinsou de James C. Scott. Et encore moins ceux de David Graeber qui − dans Debt : the first 5000 years – n’hésitait pas à forger les concepts de baseline communism ou d’everyday communism (une version particulièrement radicale, comme on le voit, de la common decency de George Orwell !) pour décrire ce « fondement de toute sociabilité humaine (…) qui rend la société possible »).
Ce n’est donc pas tant l’hypothèse d’une décence commune ou ordinaire – quels que soient par ailleurs les indispensables développements philosophiques et anthropologiques qu’elle appelle par définition – qui devrait faire aujourd’hui problème ! C’est bien plutôt le retour en force, au sein de l’intelligentsia de gauche moderne, de la vieille arrogance de classe et du vieux préjugé élitiste – y compris, hélas, chez certains partisans de la décroissance − selon lequel « postuler une décence ordinaire relève d’une vision paternaliste et fantasmée d’un peuple qui, de fait, n’a jamais existé » (j’emprunte cette formule ahurissante − mais qui en dit très long sur le rapport aux classes populaires d’une grande partie de la nouvelle faune universitaire − à l’honnête “républicain critique”, c’est ainsi qu’il se présente lui-même, Pierre-Louis Poyau). À tel point que j’aurai même tendance à voir dans cet étrange renouveau des thèses les plus défraîchies d’un Gustave Le Bon, d’un Taine ou d’un H. L. Mencken (qu’on songe par exemple à quel point le terme, jadis glorieux, de “populisme” est aujourd’hui devenu, pour la plupart des journalistes et des intellectuels de gauche, un quasi-synonyme de “fascisme” ; ou encore aux délires démophobes et “transhumanistes” de l’idéologue macronien Laurent Alexandre) l’un des signes les plus irrécusables, et probablement les plus désespérants, du naufrage moral et intellectuel absolu de la gauche “moderne” et “progressiste”.
À l’heure où le système capitaliste mondial s’apprête à connaître la décennie la plus critique et la plus turbulente de son histoire – sur fond de désastre écologique grandissant et d’inégalités sociales de plus en plus explosives et indécentes – il me paraît donc grand temps de refermer, une fois pour toutes, la triste parenthèse politique de la gauche libérale (comme avant elle, celle du stalinisme) et de redécouvrir au plus vite, avant qu’il ne soit trop tard, cette critique socialiste de la société du Spectacle et du monde de la Marchandise qui est clairement redevenue aujourd’hui plus actuelle que jamais.
Propos recueillis Michael C. Behrent

Source : Le Comptoir, Jean-Claude Michéa, 20-06-2019

dimanche 11 février 2018

INTERVIEW – Dominique Vidal : confondre antisionisme et antisémitisme est une « erreur majeure » / INTERVIEW - Dominique Vidal: to confuse antiZionism and anti-Semitism is a " major error "

Dans son dernier ouvrage, le journaliste et historien français s’adresse directement à Emmanuel Macron qui, à l’occasion des commémorations de la rafle du Vél d’Hiv en juillet 2017, avait défini l’antisionisme comme « la forme réinventée de l’antisémitisme »
Le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou tiennent une conférence de presse conjointe le dimanche 16 juillet 2017 à l'occasion des commémorations du 75e anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv, à Paris (AFP)
Roxanne D'Arco's picture
7 février 2018
Dernière mise à jour : 
08 février 2018
C’était un jour de mémoire en France. Le 16 juillet 2017, Emmanuel Macron fait un discours à l’occasion des commémorations de la rafle du Vél d’Hiv, en région parisienne. Au détour d’une phrase, le président de la République lâche soudain : « Nous ne cèderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme ».
Il n’en fallait pas plus pour que Dominique Vidal, journaliste et historien, réplique avec un nouvel ouvrage, Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, qui vient de paraître aux éditions Libertalia.
Pourrait-on condamner l’antisionisme un jour en France ? Que signifie cet amalgame ? Est-il spécifique à la France ? Et quel impact sur la liberté d’expression ? L’auteur répond aux questions de Middle East Eye.
Middle East Eye : On comprend bien que c’est la déclaration d’Emmanuel Macron, qui confond antisionisme et antisémitisme lors des commémorations du 75e anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv, d’ailleurs en présence de Benyamin Netanyahou, qui vous a poussé à écrire Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron. Qu’est-ce qui vous a indiqué qu’un livre était justement la meilleure réponse à apporter ?
Dominique Vidal : J’étais déjà surpris, la veille, le 15 juillet 2017, d’apprendre que Benyamin Netanyahou avait été invité. C’est quand même la première fois qu’un Premier ministre israélien est convié à la commémoration de la rafle du Vél d’Hiv. C’était déjà étrange…  J’étais donc d’autant plus attentif et j’ai écouté en direct tous les discours, dont celui d’Emmanuel Macron, que j’ai trouvé excellent. C’était pédagogique et remarquable.
On pourrait le considérer dans le prolongement du discours de Chirac [le premier président français à reconnaître la responsabilité du pays dans la rafle du Vél d’Hiv, en 1995] qui tenait en deux phrases [« (…) ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français »]. Alors que là, Macron expliquait pourquoi la France était responsable de la déportation et du génocide des juifs qui vivaient alors en France. D’ailleurs, on dit souvent des juifs français, mais il y a avait beaucoup d’étrangers. La majorité des 75 000 juifs de France déportés, c’était des juifs étrangers.
On ne peut laisser traîner l’idée que le délit d’opinion pourrait être instauré en France. Ce serait contraire à la Constitution, à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à toutes les lois, y compris européennes
Donc j’étais très content de suivre ce discours. Et à la fin, j’entends cette phrase : « Nous ne cèderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Je me dis que j’ai mal entendu et me précipite sur les sources officielles. Je vois que la phrase existe, que donc l’antisionisme est une forme réinventée d’antisémitisme !
J’ai donc décidé le soir-même d’écrire un livre. Dans cette phrase de Macron, il y a, d’une part, une erreur historique majeure sur les rapports entre les juifs et le sionisme, et d’autre part, une faute politique, qui consiste à ouvrir la voie à un délit d’opinion, qui n’existe plus en France depuis la guerre d’Algérie [entre 1954 et 1962]. Je me souviens encore des journaux de l’époque avec les espaces blancs, parce que la censure faisait disparaître des articles !
On ne peut laisser traîner l’idée que le délit d’opinion pourrait être instauré en France. Ce serait contraire à la Constitution, à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à toutes les lois, y compris européennes. On est dans quelque chose d’absurde historiquement et politiquement.
Middle East Eye : Le sionisme était-il majoritaire à ses débuts auprès des communautés juives de par le monde ?
DV : Dans différentes périodes, à des degrés divers, le sionisme a été une idéologie marginale parmi les juifs. C’est un point étonnant pour beaucoup de monde. Visiblement, le président de la République ne sait pas qu’entre 1897, date du premier congrès sioniste mondial, et 1939, l’immense majorité des juifs, soit 90 à 95 % des juifs du monde entier, ne veulent pas du projet de Théodore Herzl [journaliste et écrivain austro-hongrois considéré comme « le père du sionisme »].
Dans différentes périodes, à des degrés divers, le sionisme a été une idéologie marginale parmi les juifs
Le projet des communistes juifs, c’est la révolution. On a vu ensuite que c’était plus compliqué… Le projet des bundistes [de l’Union générale des travailleurs juifs, présente dans l’Empire russe], c’est l’autonomie culturelle des juifs là où ils vivent, et c’était surtout à l’est.
À l’ouest, le problème ne se posait quasiment plus dans ces termes. On avait une émancipation qui avançait. Et puis, il y a avait des juifs orthodoxes, donc religieux, pour qui l’établissement d’un État juif, où que ce soit, était un blasphème. Pour eux, il ne pouvait y avoir un État juif que le jour où le messie viendrait.
MEE : Le génocide aurait donc changé la donne pour le sionisme ?
DV : Il y a le génocide, et je dirais surtout l’après-génocide. Des centaines de milliers de survivants se retrouvent dans l’impossibilité de rentrer chez eux. Il y a des pogroms en Pologne. Le retour est très difficile à imaginer.
Des soldats soviétiques sont photographiés près de prisonniers juifs en Pologne après leur libération d'un camp de la mort nazi (Getty Images)
Ils veulent tous aller aux États-Unis mais il n’y a plus de visas depuis la loi Johnson-Reed de 1924 [qui autorise l’entrée aux États-Unis d’un contingent égal à 2 % seulement de la population de chaque groupe ethnique recensé en 1890], donc une bonne partie d’entre eux part en Palestine. D’abord illégalement, puis légalement après la proclamation d’Israël en mai 1948.
Aujourd’hui, la majorité des juifs continue à ne pas vivre en Israël. Faut-il les qualifier d’antisionistes et donc d’antisémites ?
Mais lorsqu’on fait les comptes, la plupart des migrations ne sont pas des choix sionistes, elles sont obligées, par exemple pour les juifs des pays arabes. Aujourd’hui, la majorité des juifs continue à ne pas vivre en Israël. Faut-il les qualifier d’antisionistes et donc d’antisémites ? Des millions de juifs seraient antisémites par refus du projet sioniste ? Ça n’a strictement aucun sens historiquement ! Emmanuel Macron s’est pris les pieds dans le tapis.
MEE : Pourquoi avez-vous tenu à développer ces points dans votre livre ?
DV : Cette partie est importante parce qu’elle montre pourquoi certaines aberrations et certains dérapages idéologiques peuvent amener à nier la réalité de l’Histoire. Le fait que le sionisme est minoritaire ne le condamne pas. C’est un point de vue qui se défend. Je ne le partage pas, d’autant moins que je suis d’origine juive, que mon père était à Auschwitz et que je ne pense pas pour autant – ni lui d’ailleurs – qu’on doive quitter la France pour aller vivre en Israël.
MEE : Vous dénoncez cette phrase d’Emmanuel Macron comme étant inappropriée historiquement mais aussi politiquement. En quoi l’est-elle sur ce second plan ?
DV : Si vous ajoutez les questions politiques elles-mêmes, on est là dans quelque chose de grave. Certains conseillers disent à qui veut l’entendre : « Nous n’avons pas invité Benyamin Netanyahou à la cérémonie ». Il se serait invité comme il l’avait fait à la manifestation du 11 janvier 2015. Mais on lui a donné la parole. Pourquoi, s’il n’était pas invité ?
On lui confère une parole officielle… en plus de tout confondre et de donner l’impression que les juifs victimes de la rafle seraient aujourd’hui représentés par le Premier ministre israélien, l’un des pires de l’Histoire d’Israël ! C’est quand même une drôle de confusion. J’ajoute au passage que lorsque le président Macron s’adresse à Netanyahou, il dit « Cher Bibi », ce qui instaure une certaine intimité. Imagine-t-on que l’autre réponde « cher Manu » ? C’est assez gênant.
Emmanuel Macron reçoit Benyamin Netanyahou à son arrivée à l'Élysée, le 15 juillet 2017 (AFP)
Concernant cette fameuse phrase, des conseillers expliquent qu’elle n’y était pas dans le discours initial et aurait été ajoutée, possiblement par un conseiller. Mais Emmanuel Macron l’a dite, je l’ai entendue ! Je veux bien le croire, mais cela conduit alors à une réflexion sur la fonction de président de la République. Est-ce qu’il s’agit de lire des textes avec lesquels on ne serait pas d’accord ? Rétrospectivement, on sent qu’il y a une certaine gêne autour de cet événement. Donc raison de plus, selon moi, pour enfoncer le clou. L’Histoire, c’est l’Histoire, qu’elle plaise ou non à Benyamin Netanyahou et à l’extrême-droite israélienne.
MEE : En France, sommes-nous dans une période où l’on confond tout pour ne pas justement critiquer la politique d’Israël, qui cherche, par exemple, à tout simplement annexer les territoires colonisés (ce que permettrait la loi du 6 février 2017, actuellement gelée par la Cour suprême) ?
DV : On est, en Israël, dans une évolution législative qui veut dire en clair : jamais deux États. Et surtout, vu qu’on parle d’annexer les Palestiniens avec leurs terres, c’est une forme d’apartheid à l’israélienne, et assumée.
En tant que journaliste depuis 1973, je constate qu’il n’y a plus le même enthousiasme à travailler sur cette question. On sent que les confrères et les consœurs ont peur
On va, ou on veut, créer une espèce d’interdiction de critique de la politique israélienne. Mais à mon avis, ça ne passera jamais.
En France, avec toutes les pressions possibles à l’intérieur comme à l’extérieur, on n’imagine pas que le Conseil constitutionnel valide la création d’un délit d’opinion, qui est anticonstitutionnel. On n’imagine même pas que le gouvernement puisse accepter qu’un tel projet puisse être discuté.
Un sympathisant de la cause palestinienne participe à une manifestation devant l’Opéra de Paris contre la visite du Premier ministre israélien en France le 31 octobre 2012 ( Reuters)
Le projet de loi de Francis Khalifa, le président du CRIF [Conseil représentatif des institutions juives de France], visant à sanctionner l’antisionisme est un projet qui n’est pas dicible pour un ministre. Toutes les pressions n’y feront rien. Il n’y aura pas de loi créant un délit d’opinion. En revanche, toute l’agitation autour de ce projet va faire pression sur les gens. Et, en tant que journaliste depuis 1973, je constate qu’il n’y a plus le même enthousiasme à travailler sur cette question. On sent que les confrères et les consœurs ont peur.
MEE : Le CRIF, justement, estime aussi que le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) est illégal…
DV : Je crois que cette discussion de loi contre l’antisionisme vise, en réalité, à contrer le mouvement BDS. Le CRIF a beau dire que c’est interdit, ce n’est pas vrai. Il n’y a pas de loi qui interdise le boycott en France. Une directive a été signée en ce sens par Michèle Alliot-Marie [ancienne ministre de la Justice entre 2009 et 2010, sous Nicolas Sarkozy], mais ce n’est « qu’une » directive au parquet. En plus, la plupart des parquets n’ont pas suivi. Il y a eu très peu de procès.
Je crois que cette discussion de loi contre l’antisionisme vise, en réalité, à contrer le mouvement BDS
La directive disait que le BDS constituait « une forme d’incitation à la haine raciale [qu’il faut] donc poursuivre ». Christiane Taubira [ancienne ministre de la Justice de 2012 à 2016, sous François Hollande], pour qui j’ai beaucoup d’estime, n’a pas eu le courage de l’abroger, ce qu’elle aurait pu faire sans la moindre difficulté. Je le regrette beaucoup…
Outre cela, il y a un arrêt de la Cour de cassation sur l’affaire de Colmar [2009], mais ça n’a pas de valeur générale. Et les avocats ont porté l’affaire devant la Cour de justice européenne. On n’a pas encore le résultat, mais Federica Mogherini, la chef de la diplomatie européenne, a déclaré à plusieurs reprises que pour l’Union européenne, le BDS entre dans le cadre de la liberté d’expression. Ça ne garantit pas le jugement, mais ça donne une idée.
MEE : Pourquoi la vraie cible serait-elle le mouvement BDS ?
DV : Quand on dit BDS, on pense au bon petit militant qui entre dans son supermarché et va refuser d’acheter des oranges de Jaffa ou des dattes de la vallée du Jourdain. C’est tout à fait légitime et sympathique. Mais ce n’est pas ça, le BDS ! La réalité, c’est que le fond de pension de la Norvège, le plus grand d’Europe, s’est retiré des territoires occupés et d’Israël. Et il y en a d’autres ! C’est quelques-unes des plus grandes entreprises mondiales qui se retirent. La plupart des grandes banques des pays nordiques sont partis.
L’ancien ministre israélien des Finances, Yaïr Lapid, qui n’est pas du tout un révolutionnaire, a estimé en 2015 que le mouvement BDS ferait perdre 44 milliards de dollars en dix ans à Israël. La limite à la spirale de folie des dirigeants de l’extrême-droite israélienne, c’est ça. Et c’est aussi ce qui permet de faire réfléchir les gouvernements.
MEE : Pour revenir à la France, Emmanuel Macron n’est pas le premier à faire l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme, Manuel Valls le fait depuis quelques années… Est-ce une particularité française ?
DV : C’est la particularité de deux pays en Europe, ce sont d’ailleurs les seuls pays au monde, puisqu’aux États-Unis, le débat est ouvert. Là-bas, deux voix se font entendre : l’une qui est pro-israélienne, et une seconde, plutôt critique de la politique d’Israël, exprimée par J Street, par exemple.
Autre point perturbant, c’est qu’Israël devient l’enfant chéri de toute l’extrême droite européenne. Ils sont engagés contre l’islam, contre les migrants… et Israël est au premier rang contre l’islam
En France, ces deux voix existent mais elles n’ont pas le même écho. Le CRIF, c’est quelques milliers de personnes non représentatives de la majorité. En face, il y a l’Union juive française pour la paix, mais c’est une petite association. Il y a aussi des intellectuels, des groupes, mais il est vrai que les deux courants ne s’expriment pas de manière égale.
L’autre pays où l’on rencontre ces difficultés, c’est l’Allemagne, mais pour des questions historiques évidentes. C’est très difficile pour un Allemand de critiquer Israël.
« Autre point perturbant, c’est qu’Israël devient l’enfant chéri de toute l’extrême droite européenne. Ils sont engagés contre l’islam, contre les migrants… et Israël est au premier rang contre l’islam. C’est très effrayant d’entendre les partis d’extrême-droite en Europe, de voir des gens qui sont ou ont été antisémites, être pro-israéliens.

Dominique Vidal, Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron (Libertalia, février 2018)

source : http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/interview-dominique-vidal-confondre-antisionisme-et-antis-mitisme-est-une-erreur-majeure